‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 39 sur 80 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SC1TE DO MÉXB SOJET

De la philosophie séparée.

J'ai dit que l'enseignement philosophique donné à la jeunesse chrétienne, chez un peuple chrétien, doit avoir une direction chrétienne. Mais cela se peut-il, sans sortir des limites de la philosophie? l)n professeur de philosophie doit-il se transformer en théologien et enseigner le catéchisme ? Assurément, ce n'est pas là ce que je veux dire.

Mais il y a une théorie qui parfois se rencontre, non-seulement chez des philosophes qui n'ont pas la foi, mais même chez des philosophes croyants, adoptant ici à leur insu la logique rationaliste, et qui consiste à séparer systématiquement la philosophie de la religion.

Cette théorie ne pose plus en principe, comme on le faisait au xviii8 siècle, la guerre à la religion, mais la séparation. La raison est conçue par les philosophes dont je parie comme une puissance souveraine, ne relevant que d'ellemême, et ne pouvant en aucune façon s'allier à la foi sans abdiquer. Tel est le point de vue rationaliste. Et môme parmi ceux qui ne sont pas rationalistes, il y en a qui prétendent qu'un professeur de philosophie, môme chrétien, doit faire dans son enseignement abstraction de ses croyances, et enseigner la philosophie comme si la religion n'existait pas, sans avoir môme la pensée de profiter des lumières que cherchait Platon, et que l'Evangile a données au monde : de telle sorte que la question des rapports de la raison et de la foi ne soit pas môme abordée, ou soil tran-

chée dans le sens de l'indépendance absolue, de l'onnipotence infaillible de la raison. C'est cette théorie que je viens combattre ici.

Aucune raison scientifique n'autorisera jamais la philosophie à se placer et à demeurer dans cet orgueilleux isolement; mais de plus je soutiens que rien n'est plus antiphilosophique, ni plus contraire et à la nature des choses, et à la nature de l'homme, et à cet amour de la vérité qu'implique le nom de philosophie, et à la pratique constante des anciens sages.

C'est en elfet supposer trois choses : ou bien qu'il n'y a pour l'homme qu'une seule source de vérité, et que Dieu n'a aucun moyen direct, immédiat, de nous enseigner; ou bien que les vérités révélées de Dieu aux hommes sont contradictoires avec les données de la raison ; ou enfin, que si Dieu a parlé aux hommes, cela ne regarde en rien les philosophes. Trois suppositions, non-seulement gratuites, mais absolument absurdes.

.le le demanderai donc aux philosophes sincères: Avezvous prouvé que la raison soit la seule lumière qui puisse éclairer l'homme; la raison privée, individuelle, commençant a elle-même, et s'emprisonnantdans elle-même? Non, assurément. Mais s'il peut exister, s'il existe en fait dans le monde une autre source de lumière, pourquoi dans la recherche et l'étude de la vérité, c'est-à-dire dans la philosophie, n'en tenir aucun compte? Pou.'quoi s'enfermer aveuglement et misérablement en soi-même?

La raison ne sait-elle pas, et avec la dernière clarté, deux choses: 1° qu'elle ne voit pas toute vérité, puisqu'elle n'est pas infinie, et que ses perspectives sont manifestement limitées; et 2° qu'elle ne voit pas la vérité en elle-même, dans son essence, mais par des images et des reflets qui sont les idées? Et si cela est incontestable, cela suffit pour ruiner à fond la théorie de la séparation. Qui ne conçoit, en effet,

dès lors, qui peut nier la possibilité d'un autre ordre de connaissances plus élevé, auquel la raison seule ne saurait atteindre; connaissances d'un ordre distinct, mais non contraire ; supérieur, mais en rien opposé à la raison ; en un mot, d'un ordre surnaturel, directement révélé de Dieu à 'homme, et, bien au-delà et au-dessus des horizons bornés de la raison, illuminant de nouvelles clartés les vérités naturelles, et y ajoutant la révélation de vérités plus hautes encore, vues dans la lumière même de Dieu? El si cette révélation existe, si un tel ordre de vérités a été manifesté au monde, je le demande, quel droit la philosophie a-t-elle de le tenir comme non avenu ?

De plus, la révélation repose sur des faits qui, résultant de la volonté libre de Dieu, ni ne peuvent être déduits des idées de la raison, ni ne la contredisent. Ces faits, qui établissent entre Dieu et L'homme des relations nouvelles et obligatoires, ont leurs preuves, qui s'imposentau philosophe comme à tout homme, et le philosophe n'a aucun droit de les repousser a priori, et de passer outre.

En un mot, et c'est le bonheur et l'honneur de l'humanité qu'on le puisse affirmer, les deux ordres de vérités et de faits coexistent. Dieu parle aux hommes, parce qu'il est le Verbe, àv^î, Verbum, la parole éternelle, comme l'ont nommé Platon le prince des philosophes, et saint Jean, l'aigle des ôvan^élistes. Et il parle de deux manières : d'abord par la raison naturelle, mais indirectement, sous un voile, sous le voile des idées, que tous les hommes ne savent pas pénétrer et contempler : il faut tout le travail philosophique de l'humanité pour interpréter les mots divins gravés dans nos âmes. Mais Dieu a parlé d'une autre manière encore, directement, clairement, en personne : « Le Verbe de Dieu s'est fait chair, et il a été vu parmi nous, plein de grâce et de vérité. » Et de là sur la terre une source nouvelle de lumière; une nouvelle et plus haute sagesse,

loutà la fois plus haute et plus populaire, dont la philosophie ne doit pas rester séparée.

Ainsi donc, et les p!us grands esprits philosophiques l'affirment : « la lumière, pendant notre voyage terrestre, se « donne à nous de deux manières ; tantôt à un degré moin- « dre, et comme sous un faible rayon, c'est la lumière de « notre intelligence naturelle, qui est une participation de « la lumière éternelle, mais éloignée, défectueuse, compa- « rable à une ombre môlée de clartés. Et voilà ce qui met « dans l'homme ces clartés sans plénitude, lesquelles en- « gendrent les diversités d'opinions qu'effacera le rayonne- « ment direct de la lumière; tantôt la lumière se donne en « un plus haut degré, dans une lumière plus abondante, et « nous met comme en face du soleil. Et là le regard est « ravi, parce qu'il contemple ce qui est au-dessus du sens « humain; et c'est la vive lumière de la foi*. »

Je le répète, s'il en est ainsi, s'il y a une parole de Dieu sur la terre; si cette lumière divine s'est levée sur les hommes, et si, depuis son apparition ici-bas, l'Évangile a renouvelé la face du monde, peut-il être permis de n'en tenir aucun compte? Est-il d'un sage de fermer ses volets pour travailler seul à la pâle lueur de sa lampe, quand le soleil est au firmament, et inonde la terre de ses rayons?

Mais la philosophie, dit-on, a besoin de rester séparée pour rester elle-même.

Comment donc, et sur quoi établirait-on cette prétendue nécessité? Quoi! en faisant alliance avec la religion, est-ce que la philosophie ne reste pas elle-même ? Est-ce que l'acte de foi la contredit? Est-ce qu'elle abandonne rien d'ellemême en allant jusqu'à la foi? Est-ce qu'elle ne garde pas toutes ses idées, tous ses principes, toutes ses méthodes, toutes ses démonstrations, toute la science?

« S. Thomas, Optwc,

Évidemment la philosophie, en allant jusqu'à la foi, n'abdique rien qu'une indépendance et une souveraineté qu'elle n'a pas, car la raison ne peut être indépendante de la vérité révélée, ni affranchie de Dieu, le seul maître souverain. C'est son honneur au contraire, en même tempsque sasûreté, et son rigoureux devoir, de se soumettre à la vérité, à toute la vérité. En allant jusqu'à la foi, elle fait un pas en avant, elle s'élève, mais elle ne renie rien d'elle-même.

Qu'on y réfléchisse, et on verra que la séparation posée en principe, c'estau fond la négation ; et quecette neutralité systématique, c'est la guerre. Oui, soutenir qu'un philosophe cesse d'être philosophe, s'il accepte la foi, c'est dire au fond : ou que les dogmes que la religion enseigne ne sont pas vrais, ce qui est nier et insulter la révélation; ou que la révélation ne regarde pas le philosophe, et que la parole de Dieu reste pour lui non avenue, ce qui est une dérision trop manifeste.

La philosophie craindra-t-elle, en faisant alliance avec la révélation, de s'humilier et de ne plus subsister devant elle? Mais pourquoi? S'agit-il d'absorber la philosophie dans la foi? En aucune sorte.

La distinction doit être maintenue; mais la séparation est ruineuse.

La science chrétienne peut être comparée à Notre-Seigneur, en qui il y a, disent les théologiens, Duœ naturœ, inteyrœidistinctœ, iNCONFUSiE : il ne faut pas les confondre; indivise, il ne faut pas les séparer. Et quant à moi, je le proclame de toute la puissance de ma conviction : une philosophie qui reste en route et n'aboutit pas à la religion, je la plains, et n'y puis voir autre chose qu'un triste avortement, ou, comme dit Fénelon, un roman de philosophie. Mais une philosophie, non-seulement qui n'aboutit pas à la religion, mais qui se sépare volontairement de la religion, et défend à l'homme d'aller boire à cette source de vie, j'en ai hor-

reur. Toute philosophie vraie peut et doit amener à la religion. Et voilà le but supérieur que tout professeur de philosophie doit se proposer : affermir la foi, et non pas Tébranler; conduire par la raison ses élèves jusqu'au seuil de la religion, et les remettre aux mains etdans les lumières de la foi. Il le doit, s'il aime la vérité et la lumière; il le doit, parce que ces deux ordres de vérité et de lumière, loin de s'exclure l'un l'autre, ce qui serait contradictoire à la notion même de la vérité et de la lumière, s'éclairent mutuellement. Il le doit, parce que le devoir du sage est d'ouvrir son âme à toute vérité et à toute lumière. Il le doit entin pour cette autra raison décisive et péremptoire, à savoir que le philosophe ne peut jamais oublier qu'il est homme, et qu'il y a pour l'homme un rigoureux devoir d'accepter la lumière de Dieu, d'adhérer à la parole de Dieu.

Que faut- il donc, si on veut être véritablement sage, véritablement philosophe? Saint Thomas nous l'a dit : demander d'abord ii la raison tout ce qu'elle peut donner sur toute question; puis, résumant ensuite ses données et ses desiderata, en conclure la possibilité, le besoin d'une révélation, la chercher, et l'ayant trouvée, l'embrasser. A son tour, la révélation confirme, complète et popularise l'ensemble précédemment vu des données de la raison. Kllc confirme tout ce qu'entrevoyait la raison, et y ajoute la vérité et la grâce du Verbe évangélique, Verbum plénum gratiœet veritatis.

Il n'est donc question que d'une chose ; sentir expérimentalement les bornes de l'esprit humain et bien discerner, si je le puis dire ainsi, les pierres d'attente mises en nous par Dieu en vue du Christianisme, et c'est ce que toute philosophie bien conduite doit faire sentir; puis, aprèsavoir ainsi connu l'étendue et les bornes de celte sagesse qu'on peut appeler la sagensc de la nature, s'élever plus haut, jusqu'à cet ordre de vérité, qui constitue la sagesse de lu grâce; et comme cette seconde sagesse elle-même, laisse

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encore des desiderata dans l'esprit et dans le cœur, non pour la vertu, niais pour le bonheur et la parfaite lumière, de là les aspirations vers la sagesse de la gloire : aspirations auxquelles le vrai philosophe ne peut pas plus rester étranger que les autres hommes.

Quel est donc le tort de ceux qu'on appelle philosophes séparés ? C'est qu'ils ne veulent pas, selon l'expression de saint Thomas, versari eirca duplicem ordinem veritatum divinarumx et qu'ils passent pauvrement leur vie à décliner un devoir manifeste, à repousser un secours dont ils ont besoin, à maintenir leur philosophie en dehors du christianisme, parfaitement vide, isolée, desséchée, et séparée de toute lumière surnaturelle. C'est à quoi, du reste, ils tiennent par dessus tout: divisés sur tout le reste, ils ne semblent d'accord qu'en ceci ; comme les protestants ne s'accordent au fond que sur un point : c'est qu'il ne faut pas être catholique.

Je dis que dans toute classe de philosophie, même élémentaire, il faut tenir compte de ces deux ordres de vérités, circa duplicem ordinem veritatum div inarum versari : les maintenir sans les confondre, mais aussi sans les séparer.

Le grand tort et le grand mal de la philosophie séparée, c'est de ne pas savoir et de ne pas vouloir discerner, distinguer les deux raisons : la raison divine et la raison humaine, la raison naturelle et la raison surnaturelle, et les harmonies de l'une et de l'autre, et les secours réciproques qu'elles peuvent se prêter. Certes, la théologie, h laquelle on reproche quelquefois d'être exclusive, est loin de l'être à ce degré. Jamais la théologie catholique ne s'est confondue avec la philosophie ; mais jamais elle ne s'en est séparée. Toujours, au contraire, les théologiens, dans leurs démonstrations, ont donné place à ce qu'ils appellent la preuve de raison. — Le grand tort de la philosophie séparée, c'est de voir un joug Ut où elle devrait voir un secours, ou si c'est un

joug, de n'avoir pas le courage de l'accepter, comme elle en a le devoir; c'est de se révolter, par un orgueil malheureux, contre ce secours et ce joug salutaire, qui ne peut jamais que la préserver de ses faiblesses et de ses erreurs.

Oui, le grand écueil de la raison humaine, le grand péril de l'enseignement philosophique, c'est l'orgueil. Il n'y a pas à se faire ici d'illusion : l'orgueil philosophique n'est pas seulement dans les chefs d'école, mais il est aussi, et quelquefois à un degré extraordinaire, dans les plus jeunes professeurs et dans les jeunes élèves, dès qu'ils ont goûté aux questions philosophiques. 11 se rencontre là parfois une exaltation, un enivrement très-bizarre, un étourdissement très-dangereux. Tandis que certains esprits faibles et mal dirigés s'évanouissent dans leurs pensées et en arrivent à dire : a La raison n'est rien ! » d'autres esprits, par une autre faiblesse, en arrivent à dire au contraire : « La raison est tout, supérieure à tout, et souveraine absolue; au-dessus et à côté d'elle-même, elle ne connaît rien ! » Il est certain que le péril existe ; que beaucoup de gens y succombent; que les études philosophiques, mal conduites, amènent chez certains esprits cet orgueil démesuré, intolérable.

Et toutefois, en si haute estime qu'on doive tenir la philosophie, les raisons de la rappeler à une plus juste appréciation d'elle-même et à une salutaire humilité, ne manquent pas. Et je ne suis pas le seul à prêcher ici l'humilité aux jeunes professeurs de philosophie et à leurs élèves. M. Cousin lui-même leur rappelait que la philosophie est Yécueil de l'esprit humain ; et voici dans quels termes :

« La science de la philosophie, par sa sublimité même, « est à la fois la gloire et l'écueil de l'esprit humain. Elle a a ses lumières, elle a ses ombres ; elle est pleine de vérités « éternelles et d'opinions particulières. Ces opinions sont t les différents systèmes, les différentes écoles que les siècles

« produisent, renouvellent, perfectionnent... Mais dans un « collège, il n'y a point d'étude de luxe ; tout est dirigé vers v Futilité, vers l'utilité pratique. Là, on néglige les côtés « hasardeux et changeants de la science, pour s'attacher à « ses parties les plus fermes et les plus solides, et c'est sur « celles-là qu'est assis l'enseignement. »

Sur cette juste réserve, sur cette sage défiance de soi, qui dans l'enseignement philosophique est un devoir pour tous, ce n'est pas seulement M. Cousin qui tient ce langage, ce sont aussi ses maîtres,, les grands esprits de l'antiquité ; et je puis citer encore ici une bien remarquable parole d'Aristote, rappelée en ces termes par saint Thomas :

« Scruter les profondeurs de la suprême essence et le côté « transcendant de l'intelligible divin, est évidemment au- « dessus de la raison humaine, et c'est ce qu'Aristote iui- « même paraît avoir compris, lorsqu'il affirme (Métaph., Il) « qu'à l'égard du principe de l'être qui, par sa nature, est « la lumière même, notre intelligence est comme l'œil du « hibou en présence du soleil1. »

Pour résumer tout ceci, il n'est donc en aucune façon question de changer ici les rôles, d'absorber la philosophie dans la foi, et de transformer le philosophe en théologien. Ce qu'on demande au philosophe, ce n'est pas de ne point se livrer aux spéculations de la pensée ; ce n'est pas de substituer dans la démonstration philosophique des textes révélés aux preuves de raison ; ce n'est pas de ne point construire avec les moyens scientifiques un édifice scientifique : c'est tout simplement de ne point poser systématiquement une exclusion, une séparation, qui n'existe pas, entre la

1 Multo igitur amplivs illis excellentimmœ tubstantiœ transcendentis omnia intelligibilia humana ratio investigare non sufficit. Huic autem consonat dictum philosophi qui in n, Metaph. asserit quod intellectus noster &ic se habet ad piima entium quœ sunt manifestissima in naturti, sicut oculus vesperlilionis ad solem.

raison et la foi, entre la philosophie et la religion révélée; c'est de ne point proclamer pour la raison un isolement funeste, une souveraineté ridicule, une indépendance qu'elle ne peut avoir; c'est de ne point prétendre qu'on cesse de faire acte de philosophe, dés que, sans rien abdiquer des données et des môiliodes philosophiques, on admet les vérités révélées de Dieu.

Un professeur chrétien de philosophie se gardera donc de ces théories exclusives et absolument fausses sur la souveraineté et l'omnipotence de la philosophie. Et, sans pénétrer dans un domaine qui n'est pas le sien, voici, pour arriver à la pratique, de quelle façon il pourra mettre dans son enseignement l'esprit chrétien :

4° Il montrera l'harmonie possible, nécessaire, de ces deux ordres de vérités, rationnelles et suprarationnelles, dérivés tous les deux de la même source de lumière, qui est Dieu, et la transition logique de l'un à l'autre. 11 prouvera que l'acte de foi du chrétien, en principe, ne contredit en rien la raison du philosophe, et que la raison, écoulée jusqu'au bout, mène l'homme à la foi : c'est là une thèse qu'un professeur chrétien de philosophie ne peut pas ne pas poser; car, comme l'a dit un philosophe : « La raison droite con- « duit à la révélation dont elle découvre la nécessité et la « sûreté. C'est elle qui prend l'homme comme par la main, « et qui l'introduit dans le sanctuaire, en s'arrêtant elle- « même au vestibule. » (Duguet, Princ. de la foi chrét., part. I, c. I, art. m, n° 4.)

2° Il fera plus, et reconnaissant la non-suffisance de la philosophie en présence d'une révélation positive, divine et obligatoire, sa non suffisance, non-seulement pour l'humanité qui ne sera jamais philosophe, mais pour le philosophe lui-même sur lequel cette révélation a des droits comme sur tout homme, car nul n'est affranchi de Dieu, il montrera de quel secours est la révélation à la philosophie, pour affer-

mir, pour éclairer, pour maintenir dans les consciences les vérités philosophiques elles-mêmes.

C'est ici une grande et belle thèse, dont toute l'histoire de la philosophie, dont toute la philosophie même, peut fournir au philosophe chrétien la démonstration. J'ai entendu des rationalistes s'écrier que les dogmes de Dieu, de Pâme, de la loi morale, de la vie future, sont des conquêtes désormais impérissables de la philosophie. Oh ! sans doute, je le crois ; ces vérités ne périront pas sur la terre ; mais c'est la religion bien plus que la philosophie qui les a affirmées, illuminées, reconquises, et c'est elle encore qui les garde et les défend contre les sophistes et les impies. Voilà ce que toute l'histoire ancienne et contemporaine de la philosophie révèle. D'ailleurs, que de lacunes, que de desiderata dans la philosophie, sur les questions philosophiques mêmes, comblés par la révélation ! Voilà ce qu'un professeur chrétien de philosophie doit sans cesse montrer dans son enseignement.

3° Comment aussi, dans l'exposition même des questions philosophiques, ue pas citer, au moins comme autorité et lumière, l'expression chrétienne révélée de ces vérités? Où trouver rien de plus lumineux à la fois et de plus fort? Certes, quand Dieu a voulu dire lui-même une vérité naturelle, il l'a dite si clairement, si parfaitement, si magnifiquement, que nulle parole humaine ne peut égaler cette divine parole ; par exemple : ipse fecit nos, et non ipsi nos : qu'on trouve une formule plus nette, plus ferme et plus précise du dogme de la création ! Qu'on lise les pages de Bossuet sur l'existence et les attributs de Dieu dans ses Élévations, c'e6t incomparable 1

C'est le droit et le devoir d'un professeur de philosophie de montrer quelles lumières nouvelles le christianisme a répandues sur tous les dogmes de la raison ; avec quelle autorité il les enseigne, quelle fermeté et quelle fixité il leur

a données dans la conscience humaine ; et quel tort enfin la philosophie se ferait à elle-même en se séparant de la religion et s'isolant de la lumière des grandes vérités qu'elle enseigne.

Voilà ce que nous avions à dire aux philosophes séparés, et à ceux qui adoptent leur logique ; mais comme il est trop ordinaire à l'esprit humain de se porter vers les extrêmes, " il ost arrivé aussi que des chrétiens, appliquant en sens contraire la logique que nous combattons ici, ont voulu à leur tour répudier la philosophie et prêcher la séparation. Esprits intempérants et faibles qui, pour exalter la foi, abaissent la raison, et ne proclament pas seulement sa faiblesse et ses limites, mais son impuissance absolue ! Étranges croyants, qui donnent pour base à la foi le scepticisme ! Jamais, nous l'avons vu, les grands esprits du Christianisme n'ont donné dans ces excès ; et il serait superflu de répéter ici les admirables paroles de saint Augustin et de saint Thomas, qui vengent, comme il convient, de cet outrage, la raison et la dignité humaine. Je ne redirai ici que ce seul mot qui dit tout, et qui fut un des grands arguments opposés par le Saint-Siège à M. de Lamennais, — lequel, comme tous ces esprits intempérants, passait en philosophie, ën politique, en religion, d'une extrémité, et, si je puis le dire, d'une extravagance à l'autre; ne se faisant pas faute du reste d'injurier ceux qui ne le suivaient pas dans le travers de ses violentes évolutions : — C'est que la foi elle-même serait impossible, si la raison humaine était frappée de cette impuissance prétendue en matière de vérité et de certitude ; car le sujet de la foi est la raison. Et il faut bien, pour que la foi soit raisonnable et libre, que non-seulement la raison puisse saisir les données de la foi, mais qu'elle puisse aussi en saisir les bases et les preuves.

Si donc il faut avouer que fréquemment, dans le Chris-

tianisme, depuis Hermias jusqu'à Pascal et jusqu'à nos jours, des esprits excessifs se sont attachés à rabaisser la philosophie et la raison humaine, sous prétexte d'exalter la foi, il faut ajouter que l'Église prit toujours soin de se séparer d'eux; et quand, à l'époque dont je viens de parler, ces systèmes reparurent, tous les théologiens leur répondirent que, sous prétexte d'humilier la raison, d'écraser son orgueil et de défendre la foi, ils ne faisaient pas autre chose que précipiter lésâmes dans le scepticisme, et ébranler les fondements de la foi comme ceux de la raison; et le Souverain Pontife Grégoire XVI, dans une encyclique célèbre, prononça ces sévères paroles :

« Comprenez bien que nous parlons ici de ce faux sys- « tème de philosophie récemment introduit, mais qu'il faut « tout 5 fait rejeter.... Doctrines vides, futiles, incertaines, a désapprouvées par l'Eglise, et sur lesquelles les plus a vains des hommes voudraient faire reposer la vérité « même1. »

C'est dans la même pensée, et en se servant des termes mômes du souverain Pontife, que le concile de Rennes (province de Tours) adressait naguère ce grave et solennel avertissement aux partisans de ces systèmes :

« Que les auteurs qui écrivent sur des matières d'histoire « ou de philosophie se gardent avec soin de ce faux sys- « tème de philosophie assez récemment introduit parmi « nous, et que nous déclarons tout à fait blâmable, comme * l'a déclaré ce même souverain Pontife (Grég. XVI); car, « dans les ouvrages de certains auteurs récents, on aperçoit « encore des vestiges trop nombreux de ce faux système :

4 Probe autem intelligitis, Venerabiles Fratres, nos hic loqui etiam de fallaciillo haud Ua pridem invecto philosophiœ systemate plane improbando.... Doctrinœ aliœ inanes, futiles, inccrtœque, ncc ab Ecclesiâ probatœ adsciscuntur , quibus veritatem ipsam fulciri, ac sustineri vanisshni kominum perperam arbitranlur.

« nous voulons parler de ces hommes qui aiment si fort * l'autorité, comme ils disent, que si elle ne leur parle, ils « ne croient pas posséder la certitude, et qui, élevant la foi « et abaissant la raison outre mesure, sapent du même « coup le double fondement de la foi et de la raison, et fini- « raient (Dieu nous garde d'un si déplorable malheur!) par « les perdre entièrement Tune et l'autre. » (Concile de Hennés, décret xxni ; Les Pères du concile de Rennes disaient encore : « Qu'ils prennent garde de se laisser emporter par un « zèle qui n'est pas selon la science, et d'adopter la mé- « ihode de ceux-là qui, parce qu'ils voient sur plusieurs « points la raison rester court, la dépriment sans mesure, « jusqu'à la supprimer ou paraître la supprimer entière- « ment1.

C'est ainsi que l'Église elle-même, dont la philosophie certes n'a pas toujours respecté les droits, défend la philosophie contre d'injustes représailles, et maintient d'une main ferme la distinction essentielle entre la raison et la foi, et leur nécessaire harmonie.

1 Le passage que voici est eucore décisif sur ce point: ■ Dum ralionalismum impugnant, caveant ctiam ne rationis humaïuP infirmitatem quasi ad impotentiam reducant. Hominem, rationis exerciiio fruentem, hujus facullatis applicatione poste percipere aut et mm dcmonstrare plures veritates metaphisicas et morales, inter quas existentia Dei, animœ spiritualitas, libertas et immortalitas, atqtte boni et mali essentialis distinctio, etc., etc. annumeranlvr constanti scholarum catholicarum doctrina compertum est. Falsum est rationem solvvndis istis qua*tionibus esse omnino impotente m, argumenta qu(B proponit nihil cerli exi ibère, et argumentis oppositis ejusdem valoris destrui. Falsum est hominem has veritates nuturaliter admittere non passe, quin prius per actum fidei supernaturalis rcvelationi divinœ credat : nec esse quœdam fidei privambula quœ naturaliter cognoscuntur, et non esse motiva credibilitatis quibus assensus fit rationabilis. Ilis erroribus non firmarctur profecto , sed corrumperetur rationalis&imi confutatio. Si r/tit, sub traditionalistarvm nomine aut quovis alio,in hos excessus prolaberentur, a via veritatis recta procul dubio aberrarent. (Cap. xvi, § 3.)

CH. XII. — DERNIER ÉCLAIRCISSEMENT. t7S

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