C1TE ET FIN DO MEME SU ET
* Dernier éclaircissement sur la dignité, l'utilité et la nécessité
de la philosophie.
Vraiment, la philosophie n'est pas heureuse : on lui fait bien des reproches, et elle a des adversaires de bien des côlés divers.
Les uns, gens positifs, comme ils se nomment, fort peu touchés des questions qu'elle agite, comme de tout ce qui ne se résout pas en avantages matériels, palpables, immédiats, la suppriment, comme beaucoup d'autres choses, par grossière indifférence.
D'autres que le labeur de la pensée, de la réflexion effraie, la suppriment par pure paresse d'esprit.
D'autres, méconnaissant sa portée réelle, non moins que sa dignité, estiment qu'elle ne vaut pas une heure de peine, et la suppriment dans un injuste mépris, par une sorte de septicisme.
D'autres lui reprochent les mauvais philosophes , les athées, les sceptiques, les impies, comme si elle ne pouvait produire autre chose, et la suppriment à leur tour, par une crainte respectable, mais exagérée, de ses périls.
11 y en a, enfin, qui voudraient la bannir de l'enseignement, tout au moins comme inutile en plein christianisme et pour des générations chrétiennes. Selon eux la religion enseigne à l'homme, avec netteté, précision, autorité, son origine, ses devoirs, sa fin ; tout ce qui lui importe de savoir sur Dieu, l'âme, la loi morale, la vie future : dès lors,
que vient faire la philosophie, avec ses méthodes pénibles, ses démonstrations obscures, ses lacunes, ses ombres, ses doutes, ses luttes de systèmes ? Mieux vaut s'en tenir à ce que la religion enseigne avec une lumière, une certitude et uue force si hautes. La seule philosophie qu'il convienne d'enseigner aux chrétiens, c'est le catéchisme.
J'ai rencontré même de bons esprits qui, frappés de cette considération, et effrayés aussi des tristes résultats d'un enseignement philosophique, sceptique ou impie, croient qu'à tout prendre le mieux serait de rayer définitivement du programme de l'enseignement la philosophie, ou qu'il faudrait du moins la restreindre à la logique abstraite, et à l'étude des lois delà méthode et du raisonnement.
Nous n'avons rien à répondre ici aux deux premières classes d'adversaires que j'ai rappelés, aux indifférents et aux paresseux : tout ce que nous avons dit précédemment nous permet de passer outre.
Mais l'objection faite à l'enseignement philosophique, au nom de la foi, par ceux qui le repoussent comme nécessairement dangereux ou absolument inutile, mérite que nous nous y arrêtions un moment; nous espérons opposer à cette objection quelques considérations décisives.
Il y a d'abord, contre le système qui voudrait exclure la philosophie des écoles chrétiennes, une forte raison assurément : c'est l'autorité, c'est la pratique universelle et constante de toutes les écoles catholiques de tous les âges chrétiens; c'est la croyance et l'exemple des Pères, des docteurs les plus illustres et des plus beaux génies de l'Église.
Ceci est un fait incontestable : toujours les écoles catholiques ont donné place, et une grande place, dans leur enseignement à la philosophie. A l'heure qu'il est, il n'y
a pas dans le monde un seul séminaire où la philosophie proprement dite, la philosophie complète, ne soit enseignée. Et ce qui se fait aujourd'hui s'est fait au siècle passé, et s'est fait toujours. En France, avant la révolution, et dans toute l'Europe, renseignement élait aux mains du clergé et des corporations religieuses. Eh bien! bénédictins, jésuites, franciscains, oratoriens, dominicains, tous faisaient faire à leurs élèves, soit à ceux qu'ils élevaient pour le siècle, soit à ceux qu'ils formaient pour l'Eglise, une ou plusieurs années de philosophie. Les jésuites, encore aujourd'hui, en font faire deux ans; les jeunes franciscains en font trois; c'est leur règle. Ceci est constant, avéré, indiscutable : voilà ce que tous les ordres religieux ont fait, ce que leurs règles approuvées par les Papes, leur prescrivaient de faire. Si l'on remonte au moyen âge, on retrouve la philosophie dans toutes les écoles catholiques. Les grandes universités catholiques, qu'enseignaient-elles à leurs milliers d'écoliers? Les sept arts libéraux; et la philosophie y était à son rang. Si l'on remonte enfin jusqu'à l'âge des Pères et des docteurs, on voit aussi les plus célèbres d'entre eux cultiver la philosophie, et compter parmi les grands esprits philosophiques dont s'honore l'humanité. Aux 11e, ni0 et iv« siècles, saint Justin, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Augustin; comme moyen âge saint Thomas, saint Anselme, saint Bonaventure, Duns Scot, Hugues et Richard de Saint- Victor; comme au temps modernes Bossuet, Fènelon, Malebranche, Thomassin, Gerdil; tous ces hommes étaient philosophes et enseignaient la philosophie à la jeunesse. Se peut il que de tels hommes, se peut-il que tous les Ordres religieux, toutes les écoles calholiques, tout ce qui a jamais enseigné dans l'Eglise se soit trompé, ait fait fausse route, et qu'il faille aujourd'hui, pour sauver la religion, se garder de marcher sur de telles traces, et répudier de tels errements? Mais comment auh. é., n.
rait-on la témérité de condamner ninsi tous les siècles chrétiens? el ne voit on pas tout d'abord qu'un tel langage est injurieux au premier ch*»r, aux plus grands hommes de l'Eglise, et à l'Église elle-même?
Mais entrons au cœur môme des choses.
On craint que renseignement de la philosophie, dans un siècle impie comme le nôtre, n'éloigne de la foi les jeunes générations. Certes, nous venons de le voir, les Pères de l'Eglise ont eu des pensées plus viriles et une foi moins défaillante, car c'est en face de la philosophie païenne qu'ils n'ont pas craint eux-mêmes de philosopher, et d'écrire sur les matières philosophiques les beaux livres qui nous restent d'eux, et sur la philosophie elle-même tant de belles paroles, que j'ai citées.
On ne voit pas, dit-on, en quoi sert la philosophie à des esprits qui savent déjà et mieux par la foi tout ce que la philosophie a de sérieux à leur apprendre.
A cette difficulté, la réponse est simple; la philosophie sert :
A l'affermissement môme de la foi ;
A la défense de la foi ;
A L'exposition de la foi;
Et enfin à l'honneur de la foi.
Mais avant d'entrer dans le détail, écoutons sur ce point une autorité décisive, saint Thomas.
11 y a, nous l'avons déjà vu, d'après saint Thomas, deux degrés de la vérité dans l'intelligible divin; l'un que peuvent atteindre les recherches de la raison, et l'autre qui dépasse son effort. Est autem in his quœde Dco confitemur duplex veritatismodus. Quœdam namgue vera sunt de Deo, quœ omnem facultatem humanœ rationis excedvM, ut Deum
esse trinum et unum. Quœdam verù sunt ad quœ etiam ratio naturalis periingere potest. — D'où le saint docteur conclut : o 11 résulte évidemment de ce qui vient d'être dit, que le « vrai sage doit s'occuper de ces deux ordres de vérités « divines, dont l'un est accessible h l'investigation de la « raison, dont l'autre dépasse sa portée. » Ex prœmissis igitur evidenter apparet sapientis intentionem circa duplicem veritatem divinorum debere versari.
Ainsi, voilà qui est bien positif: saint Thomas, assurément, ne veut pas que l'esprit humain rompe avec cet ordre supérieur de vérités, avec cette lumière surnaturelle qui nous est donnée par la foi; mais il ne veut pas non plus que l'esprit chrétien rompe avec la raison naturelle, et avec tout l'ordre des vérités que nous pouvons connaître rationnellement. Il est manifeste que pour saint Thomas la sagesse complète est celle qui s'applique à ce double ordre de vérilés. Et la preuve de fait que saint Thomas jugeait cette rupture funeste, c'est qu'il a écrit la Somme contra gentes, où il donne toutes les preuves philosophiques des vérités naturelles.
Et dans tous ses grands traités thôologiques, il est facile de voir en quelle religieuse estime il tenait la raison, et combien il la jugeait nécessaire à l'établissement même et à la fermeté de la foi.
En effet, la raison, ou Y intellect, comme dit saint Thomas, étant, selon ce grand docteur, et selon tous les théologiens, le sujet de la foi, subjectum fidei, on ne pourrait pas même avoir la foi, comme nous le disions précédemment nousmêmes, si on n'avait pas la raison.
De plus, la foi, toujours selon saint Thomas, d'accord aussi en cela avec toute la théologie, étant un assentiment libre de la raison et de la volonté, assensus liber intellectils ac voluntatis, comment obtenir cet assentiment de la raison et de la volonté, là où la raison, non cultivée, ferait défaut?
Et à quel degré souffrirait la foi elle-même des lacunes de la raison !
Il n'y a peut-être pas un traité de saint Thomas où on ne voie que la foi suppose la raison et la connaissance naturelle, comme la grâce suppose la nature, et comme la perfection suppose le perfectible, et comme la loi divine suppose la loi naturelle. Sicut gratia prœsupponit naturam, ita oportet quod lex divina prœsupponat legem naturalem ».
Mais tout cela ne rend-il pas nécessaire la culture de la nature et de la raison, c'est-à-dire la philosophie?
Enfin, la bonne philosophie étant, comme le disait sans cesse encore saint Thomas, un effort intellectuel et moral vers la vérité, vers la science, vers la sagesse, n'est-ce pas au fond une identité et une tautologie que d'en affirmer l'utilité?
La philosophie n'est-elle pas en effet le plus puissant moyen de développer l'intelligence, même dans les choses religieuses? Par elle, on comprend mieux, et par là même, on fait mieux comprendre; comment cela pourrait-il ne servir à rien ?
Comment pourrait-il être inutile, dans le système d'enseignement de la jeunesse catholique, de cultiver la raison et d'apprendre aux jeunes gens à y découvrir les vérités fondamentales que Dieu lui-même y a déposées? N'est-il pas non-seulement avantageux, mais absolument obligatoire, de cultiver dans les enfants catholiques toutes les facultés intellectuelles constitutives de notre nature, telle que Dieu l'a faite? Laisser sans culture celle de ces facultés qui perçoit les vérités nécessaires, qui saisit les premiers principes, qui va au fond des choses, et qui en donne la dernière raison, n'est-ce pas négliger, mutiler l'œuvre de Dieu, et laisser tristement incomplète l'éducation de l'intelligence, môme en ce qui touche à la religion et aux bases de la foi?
* Art. 2, ad 1.
Comme le dit encore saint Thomas, « si l'existence de « Dieu, et les autres vérités sur Dieu, qui peuvent nous « être connues par la raison naturelle, comme le dit saint a Paul aux Romains, qui sont démontrables par elles- « mêmes et naturellement connaissables, ne sont pas des u articles de foi, ce sont du moins les préambules de la
a foi. »
Saint Thomas ajoute : « Rien n'empêche, toutefois, que ce « qui est démontrable en soi et naturellement connaissable « ne soit reçu comme article de foi par celui qui n'entend « pas la démonstration. » Mais celui qui peut l'entendre, est-il inutile qu'il l'entende, et que par là il éclaire et fortifie sa foi? Pour cette portion de vérités communes à la raison et à la foi, comme le dit toujours saint Thomas, et qui sont le fondement de toutes les autres vérités, il est superflu de les affermir dans l'âme des jeunes gens par toutes ces lumières, toutes ces démonstrations, de siècle en siècle agrandies, dont les a entourées le travail des plus hauts génies? Cette base affermie, les vérités surnaturelles qui y reposent n'en seront-elles pas elles-mêmes plus inébranlables?
Tout ce travail philosophique, résumé, condensé et communiqué sous une forme simple, claire et accessible aux jeunes esprits, peut-on dire sérieusement que cela n'est rien, ou que cela est dangereux, et qu'il en faut enfin débarrasser l'enseignement de la jeunesse? Mais ne serait-ce pas là emprunter, sans le savoir, des arguments h la logique du scepticisme?
Qui donc a jamais remarqué que la lecture du Traité de l'Existence de Dieu, par Fônelon, et de la Connaissance de Dieu et de soi-même, par Bossuet, ait été funeste h la jeunesse? Qui donc oserait sérieusement dire que la jeunesse étudiera sans profit de tels chefs-d'œuvre?
Au contraire, ce que l'expérience apprend, le voici : c'est que, s'il est des jeunes gens sur la foi desquels on puisse
282 LïV. lî. — IK PHILOSOPHIE.
compter, ce sont surtout ceux qui ont élé ainsi éprouvés et tout ensemble affermis dans leurs croyances par l'étude rationnelle des grandes vérités religieuses et morales. Une consolante expérience montre tous les jours aux instituteurs religieux de la jeunesse que ce sont ces jeunes gens-là qui demeurent généralement chrétiens, chrétiens courageux et conséquents.
En tout cas, la foi, en supposant que sans philosophie elle reste ferme dans les âmes, ne s'y développerait guère, faute des données philosophiques qui aident à son développement, après lui avoir servi de base; et le souhait tant répété par les Pères de l'Eglise et les docteurs de l'âge suivant, de voir la foi se transformer, autant que possible, ici-bas en intelligence, ce souhait philosophique et chrétien demeurerait inaccompli.
Pour bien se rendre compte de tout ceci, observons qu'après tout, dans une génération, s'il y a beaucoup de médiocrités et de destinées insignifiantes, il y a aussi toutes les intelligences d'élite, tout ce qui fera un jour la partie pensante et dirigeante d'un pays. Et maintenant, demandons-nous s'il est bon, s'il est sûr que la partie pensante, influente d'une grande nation, soit obligée de s'en tenir h la lettre de son catéchisme sur les grandes vérités religieuses et morales, et en ignore à tout jamais les preuves, les démonstrations.
Sans doute renseignement de la foi s'adresse à toutes les intelligences sans distinction; mais est-il utile, oui ou non, pour les intelligences cultivées, de recevoir en même temps que l'enseignement révélé, la raison des choses révélées; d'approfondir par la raison, autant que possible, toutes les vérités révélées; d'ajouter à la foi qui croit humblement la foi qui cherche à comprendre, fides quœrens intellectim, comme on disait au moyen âge? Certes, le prétendre serait une nouveauté inouïe dans l'Eglise, et même une absur-
dite radicale, et par là môme un grand péril pour 'la foi.
Quant à moi, je le répète, et l'expérience me l'a démontré, pour des esprits d'ailleurs cultivés et actifs, je ne connais rien de pire en fait de religion que l'ignorance, ou ce qu'on appelle une science, une philosophie de salon. Nous savons ce qui en advient. Tantôt, en effet, avec les prétentions et les présomptions d'une telle science, ne niera-t-on pas ce qu'on ignore ou ne voit que confusément, et tantôt ne l'exagèrera-t-on pas? N'en viendra-ton pas, tantôt à ne voir dans les vérités fondamentales, et, par suite, dans celles qui les supposent et les impliquent qu'une croyance aveugle, un préjugé d'éducation ou une affaire de sentiment; ou bien à s'imaginer que ces vérités ne servent à rien, et qu'avec une éducation plus philosophique on aurait bien pu se passer de toute tradition religieuse et se faire sa religion à soimême? Toutes ces choses sont à craindre, en notre siècle plus que jamais, et je les ai rencontrées souvent.
Il y a plus: les vérités surnaturelles elles-mêmes, n'ontelles aucun lien, aucun rapport avec les vérités naturelles? Toutes mystérieuses qu'elles sont, n'ont-elles pas certains côtés par lesquels la raison humaine peut les pénétrer, les éclairer, en chercher une intelligence de plus en plus approfondie: fides quœreus intellectutn? Et entin, n'ont-elles pas entre elles une harmonie, un enchaînement, qui permet de les saisir d'une manière philosophique, et d'en faire une science? Et la science et la foi s'unissant, n'est-ce pas dans un esprit une force de plus contre l'incrédulité et le sophisme?
Mais voici une considération qui corrobore encore toutes celles que nous venons de présenter.
Aujourd'hui, une philosophie existe que nous ne supprimerons pas, une philosophie non-seulementantf-chrètienne,
mais anti-rationnelle, qui parle, qui écrit, qui enseigne. Eh bien! croire qu'on pourra empêcher la partie lettrée et intelligente d'un grand pays de rencontrer cette philosophie sur son chemin; croire que la jeune génération n'entendra jamais attaquer les vérités que les sophistes nient et repoussent, et dans cette confiance, lui laisser ignorer à dessein les confirmations rationelles de ces vérités, ou ne les lui faire connaître que d'une manière vague, incohérente nullement méthodique et scientifique, c'est, je n'hésite pas à le dire, la plus dangereuse des illusions. Ah! si l'on pouvait, en même temps que la bonne philosophie, supprimer la mauvaise! Mais non, parla force des choses, c'est le contraire qui aurait lieu : on n'aboutirait en fin de compte qu'à désarmer la jeunesse devant tout ce qui, en elle et hors d'elle, combat ses croyances, et qu'à désarmer la philosophie devant la sophistique. Certes, les sophistes auraient beau jeu chez un peuple où l'esprit philosophique aurait irrémédiablement péri par la suppression de l'enseignement de la philosophie dans les écoles.
Mais d'ailleurs, on tenterait là une chose impossible. Car enfin, je le demande, la réflexion, la pensée philosophique, peut-elle dormir chez un jeune homme, surtout aux temps où nous vivons, dans des langes éternels? Ne viendra-t-il pas nécessairement un jour où, provoquée de tous côtés, elle sortira de ces langes, où le jeune homme, devenu homme, se demandera infailliblementà lui-même les raisons des choses? Mais, au catéchisme même, est-ce que nous ne les donnions pas ces raisons des choses? et si, dans ma vie, Dieu m'a fait la grAce de former des chrétiens fermes, inébranlables dans leur foi, n'est-ce pas parce que je leur donnais un solide enseignement de la religion, et dans cet enseignement la raison des choses? Et ce grand chrétien, Ozanam, n'a-t-il pas dit des périls de sa jeunesse : « L'ensei- « gnement d'un prêtre philosophe me sauva. » Quoi qu'il
CH. Xlï. — i DERNIER ÉCLA1RCISSEM FNT. 2S:i
en soit, craignez, craignez alors ce réveil de la réflexion, si vous n'avez pas su le prévenir, si vous avez négligé d'éclairer, de fortifier, d'armer cette intelligence; craignez que ces croyances de l'enfance dont vous refusez de lui rendre compte, et que vous ne lui imposez que comme un joug, ce jeune homme ne sache pas les défendre contre les objections du dehors ni contre ses propres doutes, et ne les rejette à jamais!
Ce réveil de la pensée philosophique épouvante; et on dit : Supprimons la philosophie ; empêchons le jeune homme de penser, et gardons-le captif dans la foi. Mais on n'en est pas le maître, on ne le peut pas. S'imaginer, dans un siècle tel que le nôtre, qu'on s'en tiendra à la foi du charbonnier, et que l'ignorance sera le meilleur rempart des croyances attaquées de toutes parts, c'est méconnaître à la fois son siècle et la nature humaine.
Leibnitz voyait de plus haut les choses, quand il écrivait oes fortes paroles, plus vraies encore de notre temps que du sien : « Un siècle philosophique commence, où le vif dé- « sir de connaître se répandra hors des écoles chez beau- « coup d'hommes. Si l'on ne répand pas à ce besoin, il faut « désespérer de la propagation du Christianisme. Vous con- « Armerez l'athéisme, ou du moins le naturalisme qui se ré- « pand déjà ; vous laisserez détruire dans ses fondements la « foi chrétienne déjà si ébranlée dans beaucoup d'esprits « éminents, mais pervers... Prenez garde que la dernière des ■ hérésies ne soit l'athéisme ou le naturalisme. » [Correspondance de Leibnitz et d\Arnauld, p. UO, citée par le P. Gratry, Connaissance de Vâme, 1. 1, p. 36.)
Et cette pensée du philosophe moderne sur l'utilité des études philosophiques pour l'affermissement de la foi, je la retrouve dans un des Pères de l'Église les plus illustres, Clément d'Alexandrie : « Non, dit-il, la philosophie ne nuit « point à la vie chrétienne, et ceux-là l'ont calomniée qui
« Pont représentée comme une ouvrière de fausseté et de « mauvaises mœurs, quand elle est la lumière, une image « de la vérité, un don que Dieu a fait aux hommes. Loin de « nous arracher à la foi par un vain prestige, elle nous « donne un rempart de plus, et devient pour nous comme « une science sœur qui ajoute à la démonstration de la foi... o Car la philosophie fat le pédagogue des Grecs, comme la « loi fut le pédagogue des Hébreux, pour conduire les uns « et les autres au Christ. »
Voilà sur cetie question la vérité dite avec un bon sens et une autorité irrécusable. La seule vraie conséquence à en tirer, c'est que si la curiosité, ou plutôt les besoins philosophiques de l'esprit humain entraînent certains périls, il faut affronter rèsolûment ces périls, puisqu'ils sont inévitables, et user des armes que la philosophie elle-même fournit pour les conjurer; c'est-à-dire qu'il est nécessaire d'opposer une bonne philosophie à la mauvaise, et qu'il faut fortifier dans les écoles l'enseignement philosophique, bien loin de le supprimer; sinon, on s'expose à laisser la vérité sans défense, et on livre les générations aux sophistes.
Et de fait, aujourd'hui, la démolition universelle de la raison publique n'est-elle pas, après les passions, le principal obstacle à la foi?
Si tant d'esprits sont emportés par les sophistes, les panthéistes et les plus absurdes parleurs, c'est qu'ils n'ont pas de philosophie, nulle raison exercée. Et certes, la suppression de la bonne philosophie ne pourrait qu'accélérer cette démolition.
Maintenant, je pose la question suivante : Ceux qui voudraient supprimer l'enseignement delà philosophie, saventlla quel ton ils feraient par là à l'apologétique chrétienne
CH. Xîî. — ÉCLAIRCISSEMENT. 287
et même à la théologie? Quint h mol, j'affirme que sruis philosophie, l'apologétique chrétienne est impossible , el que la science théologique elle-m*afc ne p»jut être constituée, lin d'autres ternies, j'affirme que la philosophie est nécessaire, soit pour défendre, soit pour exposer la foi.
Saint Thomas dit expressément que la théologie a besoin de la philosophie, pour une plus grande illustralion de ce qu'elle enseigne, ad majorent manisfestationem earum quœ ab ipsa traduntur.
Qu'est ce i\ dire, et qu'est-ce que la philosophie peut illustrer de la théologie? Je reponds : Tout; l'apologétique, comme la théologie proprement dite.
L'apologétique d'abord. En elfet, saint Thomas nous Ta dit : les vérités révélées présupposent, comme base, comme fondement, les vérités rationnelles, et dans un sens même cel ordre de vérités fait partie aussi de la révélation. Comment amener au christianisme un esprit qui ne croit pas en Dieu ni à la vie future, sans lui démontrer préalablement ces vérités naturelles que les théologiens appellent si bien les préambules de la foi surnaturelle? Et précisément aujourd'hui nous en sommes V\ On nous attaque sur le terrain delà révélation et des livres saints; mais on nous attaque également sur le terrain des dogmes de la religion naturelle, qui est le nôtre aussi, car ces dogmes-là appartiennent à la foi non moins qu'à la raison Eh bien î je le demande, faut il abandonner toute celte partie de l'apologétique chrétienne, ne s'en point occuper, et laisser à la philosophie séparée 1'hottneur de détendre seule contre les panthéistes, les positivistes et les sceptiques, les vérités communes à la raison et à la foi? Non, évidemment. Ici donc, l;t philosophie et la théologie se rencontrent, et le théologien qui veut être apologiste ne peut pas ne pas être aussi philosophe.
288 LIV. il. — LA PHILOSOPHIE.
A moins de mettre un paralogisme, une pétition de principe, à la base de la démonstration évangélique, ce n'est qu'à l'aide de la philosophie que le théologien peut établir les premières de ces vérités, les vérités rationnelîes : ceci est de toute évidence.
Et c'est ce que saint Thomas enseigne avec sa gravité ordinaire : « Puisqu'il y a des hommes qui n'admettent pas « l'autorité de la révélation, il faut avoir recours à l'usage i de la raison naturelle, à laquelle tout homme est obligé « de se soumettre. »
Et quant aux vérités surnaturelles qui sont l'objet spécial de la théologie proprement dite, c'est encore au moyen de la philosophie, de l'esprit, des procédés et de la méthode philosophiques, que le théologien peut faire sur elles Je travail qui constitue la théologie comme science.
Ce travail est le suivant : d'abord, le théologien doit constater scientifiquement l'objet de la foi; il doit eusuite illuminer les dogmes par un double travail de coordination et de pénétration. Or, pour toutes ces opérations la philosophie lui est indispensable.
Et d'abord, la philosophie est nécessaire pour la connaissance scientifique de l'objet môme de notre foi. Cette connaissance scientifique s'acquiert en effet par l'analyse des vérités surnaturelles; et cette analyse ne se fait et ne peut se faire qu'à l'aide des notions que donne la philosophie; notions d'être, de personnes, de nature, de substance, d'acte, de cause, d'effet, de vrai, de beau et de bien, etc. Or, la définition de tous ces mots est la base d'une partie importante de la métaphysique et de la morale.
De plus, les dogmes ne sont pas isolés et sans liens entre eux; ils ont un enchaînement, des rapports; ils font un système, un ensemble, un tout. Enfin, si mystérieux qu'ils soient, ils ont des côtés lumineux et saisissables à la raison ; des points par où ils touchent aux dogmes naturels, et ont
CH. Xli. — DERNIER ECLAIRCISSEMENT. 289
avec eux d'admirables harmonies; des horizons où la raison ne serait pas montée par elle-même et par ses seules forces, mais où, une fois qu'elle y a été élevée par la foi, elle peut regarder et voir, et se plonger dans une lumière supérieure et divine : travail magnifique et inépuisable, car les dogmes divins sont des abîmes de lumière dans lesquels on peut creuser toujours sans les épuiser jamais, et travail apologétique au premier chef, puisqu'il consiste à démontrer les dogmes révélés par eux-mêmes, par leurs propres splendeurs. Je le demande , ce double travail sur les dogmes révélés n'est-il pas essentiellement un travail philosophique? Serait-il possible, si on supprimait la philosophie?
Ce n'est pas tout. Ce double travail accompli, et accompli avec l'aide de la raison philosophique, il en reste un troisième : la doctrine scientifiquement ordonnée dans son ensemble, et pénétrée dans son fond, il reste à l'exposer, et ceci est l'affaire, non-seulement du théologien, mais de l'écrivain, mais du prédicateur. Lu encore, qui ne le voit? la philosophie, l'esprit philosophique est indispensable. Quels écrivains, quels prédicateurs aurions-nous, et quel serait bientôt parmi nous l'abaissement de la grande prédication apologétique et de toute prédication, si ceux qui ont mission d'exposer la doctrine révélée, étrangers à la haute culture philosophique, ne savaient pas présenter la religion avec la logique, la profondeur et la puissance de l'orateur qui est en même temps philosophe?
J'ai dit en dernier lieu que la philosophie est nécessaire, non-seulement à l'affermissement, à la défense et à l'exposition de la foi, mais encore à l'honneur de la foi. Je m'explique.
Dans un siècle comme le nôtre, il faut, comme le voulait h. é., n. 47
autrefois saint Pierre, savoir rendre compte do sa foi, parât i seviper ad satisfactionem omni poscenti vos rationem de ea quœ in vobis estspe. (1*8. Pet., c. m, v. 4B.)
Je crois en Dieu, à la spiritualité, à l'immortalité de mon Ame, parce qu'on me l'a dit au catéchisme; et du reste je ne saurais rendre raison de mes croyances, ni dire pourquoi je crois ainsi... Un tel langage peut-il être celui de la jeunesse catholique de nos jours, en face de l'incrédulité contemporaine? Qui pourrait sérieusement le prétendre? Vouloir faire aujourd'hui de nos chrétiens des gens qui ne savent la raison de rien, et ne rendent raison de rien, serait vraiment trop fort. Il ne resterait plus qu'à demander l'égalité dans l'ignorance au nom de la foi î
Défions-nous des théories qui conduisent à ces excès, et comprenons qu'il y a mieux à faire que de supprimer un enseignement nécessaire : c'est de l'améliorer.
A un autre point de vue encore, que je ne veux qu'indiquer ici, demander la suppression de la philosophie au nom de la foi, c'est faire injure et déshonneur à la foi. Qu'est-ce que la philosophie? Qu'on veuille bien se souvenir ici de tout ce que nous avons dit précédemment sur le développement intellectuel qui résulte de la culture philosophique. Il est impossible de le nier, la philosophie véritable, la métaphysique, la dialectique, la morale, sont aux lettres, aux sciences et aux arts, ce que le tronc est aux branches : c'est de là que tout part et s'élève; elles en contiennent les principes générateurs, si je puis parler ainsi : de telle sorte que sans elles, il ne peut y avoir dans les sciences, les lettres et les arts, ni sève, ni vigueur, ni lumière, ni harmonie, ni unèié, ni élévation, ni grandeur. Les découronner de la philosophie, ce serait en quelque sorte les décapiter, et aller droit h la civilisation chinoise. Je dis que demander cela au nom de la foi, et sacrifier ainsi à l'intérêt prétendu de la religion l'intérêt scientifique, litté-
raire et artistique, dont une grande nation doit à bon droit
se préoccuper, c'est faire injure à la religion. Oui, déclarer
que la religion est contraire à tout cela, redoute tout cela,
et supprimer, sous ce prétexte, et au nom de la religion, ce
qui illumine, élève et vivifie tout cela, je le répète, c'est déshonorer la religion.
Mais, dira-t-on peut-être, ce n'est pas la suppression absolue de la philosophie que nous demandons; nous ne sommes jamais allés jusque là. C'est la suppression de ce que la philosophie a d'inutile. Quant à ce qu'elle a de vraiment utile et pratique, nous le maintenons. Nous réservons à la religion renseignement des vérités religieuses; mais de la philosophie nous gardons la logique.
Beaucoup de gens croient en effet qu'on pourvoirait suffisamment par là à ce que l'éducation générale de l'esprit humain réclame de l'enseignement philosophique, et qu'en même temps on échapperait aux dangers des études philosophiques poussées un peu loin.
Mais ne nous faisons pas illusion, et ne nous payons pas d'apparences. Cette logique, à laquelle on voudrait réduire tout l'enseignement philosophique, qu'est-ce que c'est? Est-ce une logique abstraite, la simple étude des lois de la pensée et du raisonnement, sans application à telle ou telle doctrine, ou une logique appliquée aux grandes thèses philosophiques?
Si c'est une logique abstraite, on se trompe grandement sur sa valeur comme moyen d'éducation, et pour le développement des facultés. Rien ne serait plus vague, plus stérile, et plus nul qu'une telle logique. Ce serait donner aux jeunes gens un instrument, sans leur apprendre à s'en servir.
Si c'est une logique appliquée aux grandes thèses de la philosophie, alors on n'atteint pas le but qu'on se propose, ou on le dépasse. On n'écarie pas ce qu'on veut écarter, ou l'on n'obtient pas ce qu'on veut obtenir. En effet, l'application de la logique à ces grandes thèses sera sérieuse, ou ne le sera pas. Si elle n'est pas sérieuse, ou n'aura rien fait ; et si elle l'est, la philosophie entre dans la logique, et l'envahit tout entière, car toutes les grandes vérités philosophiques se tiennent, et pour en asseoir solidement une seule, il faut être en état de les démontrer toutes, c'est-àdire qu'il faut une vraie science philosophique. Si donc on isole les thèses, on ne les démontrera pas suffisamment, et l'esprit n'étant pas satisfait, les dangers qu'on voulait éviter reparaissent. Ainsi, restreindre la philosophie à la logique, c'est comme si l'on restreignait la rhétorique aux préceptes; et il est à craindre que cet esprit philosophique, si nécessaire en toutes choses, et si désiré aujourd'hui en France, ne se forme pas plus avec de la logique abstraite et quelques lectures philosophiques sans philosophie, que l'éloquence ne se développerait avec des livres de rhéteurs et quelques modèles, sans exercices.
Non, la meilleure manière de former un esprit logique, — après les observations indispensables pour le mettre à même de se rendre bien compte des opérations auxquelles il va se livrer, — c'est et ce sera toujours de lui faire embrasser et parcourir, sous une direction ferme et sûre, l'ensemble si vaste et si bien enchaîné de la métaphysique et de la morale, telles que les ont faites les grands philosophes, c'est-à-dire un cours sérieux de philosophie. Des applications choisies au hasacd sur toute espèce de matière, ou même des questions véritablement philosophiques, mais isolées, comme le programme récemment aboli permettait de les traiter pendant les derniers mois de logique, ne sauraient remplacer cette vue d'ensemble et ce puissant en-
chaîneraent des grandes vérités que saisirait l'esprit dans un cours complet de philosophie.
La logique seule, c'est une sorte de gymnastique dans le vide. Je dirai même qu'elle peut être dangereuse. Elle aiguise l'esprit sans le nourrir et le vivifier. Elle fera des hommes souples plutôt que des hommes sensés, des sophistes, non des philosophes. Et pour ma part, je préfèrerais une seconde année de rhétorique, où Ton ferait au moins des exercices de raisonnement, non sur des règles abstraites, mais sur des discours pleins d'âme et de vie.
Revenons donc, sur les études philosophiques, à la saine appréciation des choses, et décidons-nous à voir dans la philosophie ce qu'elle est réellement et ce qu'elle doit rester dans l'enseignement.
C'est une science, nous l'avons dit, à la fois spéciale et générale.
Comme science spéciale, elle a sans doute un côté peu accessible, trop savant, curieux, téméraire, si l'on veut; j'entends par là ses excursions hardies dans tous les recoins de la pensée et de l'être: écartons de nos écoles, j'y consens volontiers, ou laissons à des Facultés biens constituées et à des professeurs solides et sûrs cette partie de la science que j'appellerai réservée. De même qu'il y a dans la science de la religion des questions de critique et de scholastique, qui doivent être réservées aux grands séminaires ou même aux Facultés de théologie ; de même il y a dans la philosophie certaines questions d'idéologie, d'ontologie, etc., qui ne devront être abordées que dans l'enseignement supérieur. Et peut-être certaines intempérances en cette matière ontelles nui à la cause de la philosophie dans l'enseignement scolaire. Une telle science est nécessaire dans le monde, sans doute, mais nécessaire comme la linguistique comparée ou le calcul infinitésimal ; elle doit être, je le répète, réser-
vée aux Facultés ; sa théorie ne ferait que rebuter et fatiguer les jeunes intelligences ; son histoire ne produirait que le chaos. Mais la philosophie, même comme enseignement spécial, est aussi cette science sérieuse et pratique, qui, Rattachant à la grande et commune tradition des penseurs, établit avec clarté et simplicité les vérités fondamentales, fiardons-nous do priver la jeunesse de ce que de tels enseignements peuvent donner de lumière aux esprits et de force aux convictions.
Comme science générale, la philosophie est, par sa méthode, par ses principes, la lumière, la vie, le vrai fondement de toutes les sciences, un moyen général de haute éducation pour l'esprit humain. Ainsi entendue, son histoire,surtout si on la joint avec l'histoire de la religion, est Thisioire même de la pensée humaine dans son exercice le plus noble et le plus heureux ; et par là même aussi elle apparaît comme le couronnement nécessaire de toutes les études destinées à former l'homme, et le point de départ nécessaire pour toutes les carrières élevées ; et l'on ne pourrait la supprimer ou la mutiler, sans exposer les sciences à s'étioler faute de sève, l'esprit humain à baisser faute d'une méthode et d une force que la logique abstraite sera toujours impuissante à lui donner, et la religion ellemême à s'amoindrir et à s'obscurcir faute de lumière.