‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 49 sur 80 · CH II · texte numérisé non relu

CH II

— DIGNITÉ DE LA SCIENCE

Donc, la religion ne repousse pas, ne craint pas la science. Dire cela, élablir un pareil antagonisme entre ces deux grandes et saintes choses, ce serait un blasphème : et je comprends la noble indignation avec laquelle un savant du premier ordre, Cuvier, repoussait autrefois cette supposition insensée et odieuse : « Je ne m'arrêterai pas, disait-il, « à répondre à ceux qui voudraient faire croire que l'esprit « des sciences est contraire à celui de la religion. Je veux « bien ne pas douter qu'ils soient religieux; mais font- ils « honneur à la religion en disant qu'elle s'accorde mal « avec les seules vérités non contestées auxquelles l'homme « soit encore parvenu? Newton, Pascal, Leibnitz, et plus « d'un géomètre ou physicien, viennent répondre encore « ici pour moi. »

Que craindrait-on, en effet, et pourquoi cette défiance? A-t-on peur que la science humaine n'épuise l'œuvre divine, ou ne prenne en défaut la sagesse infinie? Ahl Dieu est grand, dit admirablement l'Ecriture, et il défie, il surpasse toute notre science ! Ecce Deus magnus, vincens scientiam nostram '/ Tout ce que nous savons et saurons jamais n'est qu'une faible partie de ses voies: Ecce hœc ex parte dicta sunt viarum ejus. Qu'est-ce que toute notre science devant lui? Une goutte d'eau : parvam stillam ; et si cette goutte d'eau nous accable, Et cum vix parvam stillam sermonis ejus audieritis, que sera-ce de son océan? Quis poterit tonitruum magnitudinis ejus intueri */

Ou bien est-ce au nom de la révélation que l'on tremble, et redoute-t-on que ces investigations sur la surface et dans les entrailles mêmes de la terre, ces interrogations posées à la nature intime des choses, ces regards promenés dans les deux, n'amènent de quelque part une réponse, une décou--

1 Job, xxxvi, 26.

- lb., xxvf, 14.

verte contraire à la parole révélée? Mais est-il rien de plus injurieux à l'éternelle vérité qu'une telle appréhension ? Quelquefois, sans doute, trop pressée de conclure, la science a paru contredire les livres révélés; mais qui s'est chargé de donner un démenti à ces présomptions téméraires? La science même. Le lendemain de ces aventureuses conclusions, elle a fait un pas, une découverte nouvelle, et la contradiction disparue a fait place à un glorieux accord de la révélation et de la science. Je dis plus, je dis que nous serions ingrats envers la science, si nous en redoutions le progrés; car jusqu'ici la science, la vraie science, non pas les systèmes éphémères qu'un jour produit, et qu'un jour emporte, mais la science certaine, qui demeure, ne nous a rendu que des services, n'a fait qu'apporter de nouvelles démonstrations aux assertions de nos saints livres ou de claires raisons pour rejeter à toujours le faux sens qu'on leur attribuait.

Serait-ce l'austérité de la science, les aridités de ses procédés, de ses formules, de ses calculs, qui effraieraient? Craignez-vous que de sa bouche glacée ne sorte comme un souffle capable de dessécher l'intelligence humaine, de tuer la poésie, d'arrêter l'élan de l'âme? Rassurez-vous. Si les procédés sont aubères, les résultats ne le sont pas; et les connaissances scientifiques du monde augmenteront, loin de la diminuer, la somme de poésie et d'enthousiasme dans l'humanité. Quoi! les cieux sont-ils moins beaux et moins grands, parce que la science moderne a brisé la voûte solide que l'imagination des poêles et l'ignorance des peuples avait rêvée, parce qu'elle a révélé ces mouvements harmonieux des astres, ces centres autour desquels ils circulent, et qu'attirent eux-mêmes d'autres centres, jusqu'au centre inconnu, dans l'immensité des espaces?

Non, la grande poésie est lille de la science. Les plus grands poètes de l'antiquité sont ceux à qui la science de

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leur temps avait fuit les plus hautes révélations. Mais la science des anciens était courte, et la philosophie de la nature, viciée par les erreurs polythéistes, voilait pour les anciens hommes le sens divin du monde. Horace n'en a même pas le soupçon : il sent, il peint quelquefois les phénomènes, la lune qui se lève derrière les grands tombeaux, les fleuves enchaînés par la glace, les forêts chancelantes sous les frimas, le printemps qui chasse l'hiver; mais la grande poésie de la nature, il ne s'en doute pas.

Plus savant et plus philosophe, Virgile l'entrevoit, et il écrit ce vers tout chrétien, sauf la forme d'un mot : a Le principe, c'est Dieu. Dieu remplit tout. Ab Joveprincipium... Jovis omnia plena. » Jupiter [Zm ir*t«p) veut dire Dieu le Père. Mais le panthéisme naturaliste des vieux stoïciens lui cache le grand mot de la création; Virgile ne voit encore dans la nature, si je puis le dire ainsi, que l'ombre de Dieu, mais cette ombre entrevue suffit pour donner à sa poésie une grandeur dont Horace n'approche pas :

Principio cœlum, terras, camposque liquentes...

Spiritus intus agit

Mens agitât molem et magno se corpore rniscet...

A la place de cette âme impersonnelle et inconsciente du monde, mettons le vrai Dieu, le Dieu de la raison et de la Bible, le Dieu vivant de Job et de Moïse, le Cœli enarrant gloriam Dd, de David, et aussitôt quelle poésie dans la nature! quelle grandeur, quelle vie, quel sens sublime au grand symbole, quelle harmonie dans le concert universel! Ainsi la science éveille la poésie, l'enthousiasme, l'amour, l'adoration; la science est belle, poétique, amoureuse, parce qu'elle révèle Dieu, parce qu'elle mène à Dieu, parce qu'elle adore Dieu l

Et cependant, chose étonnante et lamentable ! il y a une science qui repousse Dieu ! il y a une science irréligieuse !

il y a une science athée! Hclas! oui, à côté de cette lignée des grands savants qui ont fait remonter la science à sa source, selon la belle expression de M. de Maistre, qui ont reconnu Dieu dans ses œuvres, qui ont vu les vestiges divins laissés par l'immortel ouvrier sur son ouvrage, qui se sont fait gloire de se prosterner d'autant plus devant le Créateur, qu'ils voyaient de plus près sa puissance, sa sagesse, et sa bonté, il y a d'autres savants, heureusement rares, qui ont le malheur, au milieu de toutes les merveilles de Dieu, de ne pas reconnaître Dieu, et qui s'obstinent à effacer dans la nature et dans la science les lettres du nom divin. Je l'avoue, c'est pour moi absolument inexplicable; autant je comprends Newton en extase des heures entières à la seule pensée de Dieu, autant il m'est impossible de m'expliquer Lalande et Laplace s'en tenant aux mouvements mécaniques, aux forces abstraites, et proclamant Dieu une hypothèse inutile.

Le savant qui a pu écrire ces paroles a fait ce jour-là à la science la plus grande injure qu'elle ait jamais reçue ; et en voulant s'exalter dans l'orgueil de ses systèmes, il s'est misérablement abaissé dans la défaillance de sa pensée.

Ah ! c'est cette science-là qui dessèche l'intelligence, qui glace le cœur, qui coupe les ailes de l'âme, qui est mortelle à la poésie, qui rapetisse la création, qui fait de la nature une chose inexplicable, sans principe et sans but, ténébreuse, qui répugne à la raison et au cœur de l'homme : science aveugle et sourde, qui est sans yeux pour voir, et sans oreilles pour entendre ; science vaine, que l'esprit de Dieu a marquée d'avance de ce stygmate : « Vani ~&unt ! Ils sont tous bien vains, les hommes en qui ne se trouve pas la science de Dieu, et qui des choses qu'ils voient ne savent pas s'élever à celui qui est et qui les a faites*. » — « Eh quoi !

1 Vani tunt omnes homines in quibus non subest scientia Dei.... Ex quibua viderunt, non pofuvntnt intcWyerc nnn qui e4. r Sapient XIII, 1.)

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poursuit la sagesse, ces choses créées leur paraissent belles ; mais comment ne comprennent-ils pas que celui qui les a faites est encore plus beau ? La vertu, la puissance, la fécondité de ces choses leur paraissent admirables ; mais comment ne voient-ils pas que celui qui les a créées est encore plus fort' ? » Que font-ils? ils reculent jusqu'au vieux paganisme, plus coupables certes que les peuples et les philosophes païens, et rebelles, trois fois rebelles à la lumière, puisque ni la raison, ni la foi, ni la science ne les ont éclairés.

Pour moi, je dirai ici toute ma pensée : l'athéisme dans la science, cette négation de ce qui en est le but sublime, le grand honneur, c'est plus qu'une aberration : c'est une horreur !

Le xvnie siècle avait voulu marquer la science de cette ilétrissure. C'était déjà trop pour l'honneur de l'esprit humain que cette misérable tentative. De nos jours, on aurait pu croire la science guérie de cette triste maladie ; et voih\ cependant que les vieux systèmes de matérialisme et d'a- Ihéisme, sous des noms barbares, sous le nom d'immanence, de positivisme et autres, relèvent la tête, et cherchent en ce moment plus que jamais à maculer toutes les sciences. El d'un autre côté, je vois des savants illustres, qui repoussent, je le crois, par le fond de leur âme, l'athéisme, et qui néanmoins, par je ne sais quelle affectation puérile de rigueur scientifique, écrivent, comme M. de Humboldt, des livres entiers sur la nature, sans oser une seule fois rendre hommage à Dieu, et prononcer son nom ! Et j'entends en France des sophbtes déclarer avec suffisance que tel est aujourd'hui le vrai langage et la vraie tenue scientifique. De même que la vieille physique se vantait autrefois, par la

• Quorum si sptcie delectati.... Sciant quanto his dominator eorum speciosior est!... Aut si virtutcm et opéra eorum mirati sunt, intelligent ab kit, quoniam qui h<rc fecit, fortior est illift. (Sapient., 3, 4.)

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bouche cTfipicure, d'avoir chassé du monde les dieux, enfant* de la peur, j'cntonds les mômes sophistes proclamer, avec une audace plus impertinente encore, que la science moderne a supprimé le surnaturel, c'est-à-dire Dieu, et que c'est lk une conséquence qui sort de toute la science contemporaine. Et enfin en voici d'autres non moins odieux qui, prenant un morceau do chair en putréfaction et y découvrant une vermine invisible, s'écrient triomphalement: a Nous tenons le secret de la vie ; nous avons découvert les générations spontanées : Dieu. est inutile î » Telles sont leurs prétentions.

Et quant h la conclusion tirée contre le surnaturel, c'està-dire contre Dieu, de toute la science contemporaine, qui ne voit qu'elle n'a absolument rien de scientifique? En effet, qu'on veuille bien lo remarquer, et ceci est absolument décisif contre la science athée, elle soit manifestement des faits observés, elle les dépasse, elle est du domaine de la pure conjecture, et demeure par conséquent justiciable, non de la science à qui elle est étrangère, mais du bon sens qui la repousse. En effet, elle passe de l'ordre physique îi l'ordre moral ; elle empiète audacieusement sur la toule-puissance et la liberté de Dieu, et se résout dans cet argument : La science ne constate que des faits naturels ; donc il ne peut y avoir que des faits naturels. Vieux et ridicule sophisme, que lo vrai savant méprise, et que les philosophes ont cent fois confondu. Certes, la fixité des lois du monde n'est pas mieux démontrée à ces messieurs, qu'elle ne Tétait à Leibnitz et ù Newton, et ces grands esprits, qui n'ont pas aperçu coutre l'ordre surnaturel la conséquence tirée de la fixité des lois, étaient des logiciens qui valaient nos sophistes moderne* assurément.

Non, tout cela n'est pas sérieux, et ne brouillera ni la religion avec la science, ni la science avec la religion. Méprisons, comme le firent Aristote e Platon, méprisons souve-

rainement les sophistes, et protestons contre les négations de l'athéisme, et même contre les silences de la science timide. Et laissons, surtout dans renseignement de la jeunesse, laissons h la science sa tendance religieuse, adorons Dieu dans ses œuvres; ayons ainsi des sciences humaines toute l'estime qui leur est due ; et aux sciences physiques et naturelles, comme i\ toutes les sciences, appliquons hardiment la parole de Bacon, toujours citée, mais toujours vraie : « Un pou de science éloigne de Dieu, mais beaucoup de « science y ramène. »

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