‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 5 sur 80 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Inconvénients des études historiques pour le professeur.

L'enseignement de l'Histoire peut avoir, selon moi, des inconvénients et des périls réels pour le professeur; il en a aussi pour les élèves.

Et comme je l'ai dit plus haut, ces inconvénients et ces périls soni devenus tels, qu'il s'est élevé des voix pour proposer de supprimer, dans l'éducation publique, renseignement de l'Histoire.

Pour ma part, je ne consentirais jamais à cette suppression : j'ai expliqué mes motifs.

Mais aussi, je serais sans pitié pour les abus et les excès ; je n'épargnerais rien pour prévenir les inconvénients et les périls.

Et je vais tout d'abord les signaler avec une entière franchise. On me le pardonnera : je plaide ici la cause d'un enseignement de premier ordre : il faut donc faire disparaître ce qui pourrait le discréditer parmi nous.

La Religion, la Morale, les Lettres et l'Histoire elle-même ont eu gravement à se plaindre de l'enseignement historique dans quelques écoles. Voici comment :

L'étude et l'enseignement de l'Histoire ont pris depuis quelques années parmi nous, une importance et un développement démesurés : dans les plus humbles maisons d'éducation comme dans le monde savant, on s'y est livré avec une ardeur inouïe jusqu'alors. L'Allemagne avait donné cet exemple, la France n'a pas tardé à le suivre : comme il arrive trop souvent chez nous, d'un excès on est passé à

liv. rr. — l'histoire.

un autre; une étude néglige et presque oubliée est devenue bientôt une étude dominante et presque exclusive; de toutes parts se sont élevées des chaires destinées h l'enseignement le plus détaillé de toutes les parties de la science historique; et aujourd'hui, il n'est pas une faculté, pas un collège, pas un examen, où cet enseignement ne se trouve en première ligne.

Heureux serions-nous, heureuse surtout serait la jeunesse si facile h égarer, heureux seraient tous ceux qui vont boire à cette coupe de la science, s'ils rencontraient partout des maîtres dignes de la leur présenter. Mais où sont-ils, où 1rs trouvera-t-on, ces maîtres précieux, amis sincères du jeune âge, amis de la vérité, de la vertu? Jamais on n'a tant composé d'Histoires générales et particulières, jamais on n'a tant parlé de la vérité et du sens historique, jamais tant exalté la philosophie de l'Histoire : mais quel esprit anime trop souvent nos historiens, et leurs leçons, et leurs ouvrages? 11 faut bien le dire, quoi qu'il en coûte : le plus grand nombre de ceux qui se sont donné aujourd'hui la mission d'écrire ou d'enseigner l'Histoire sont séparés de notre foi par le préjugé ou par l'erreur, la plupart faux catholiques , catholiques de nom et incrédules de fait : hommes à systèmes, pour qui les récits du temps passé ne sont que des pièces à l'appui de leurs opinions, et qui ne savent presque rien de la Religion, sur laquelle pourtant ils dogmatisent à tort et à travers, chaque fois qu'ils la rencontrent dans les événements qu'ils ont à raconter.

De là vient qu'il y a aujourd'hui des sectes ou écoles historiques, comme il y avait autrefois des sectes ou écoles philosophiques. C'est ainsi que nous avons vu apparaître l'école symbolique, dont la pensée dominante est que toutes les religions sont des manifestations diverses, selon les les temps et les lieux, des formes plus ou moins bonnes, mais toutes essentiellement variables de ce qu'ils appellent

Tidèe religieuse. La seule exception qu'ils fassent en faveur du Catholicisme est de lui accorder un fondateur plus respectable et une morale plus pure qu'aux absurdes croyances de la Chine et de l'Inde; mais du reste cette sainte Religion, qui a été l'âme des événements du monde, — et qui jouit invinciblement, depuis tant de siècles, de la possession historique du fait divin, la plus certaine qui fût jamais, — n'est pour eux qu'un antique et vénérable symbole, un mythe aujourd'hui défaillant et usé. On connaît l'école rationaliste, qui substitue au gouvernement du monde par la divine Providence le progrés indéfini de la raison humaine, et qui accommode à ce rôve la marche des événements à travers les siècles. Il y a enfin cette école à laquelle on a donné le nom de fataliste, parce qu'elle supprime la liberté humaine, et fait des personnages de l'Histoire comme autant d'instruments d'une force aveugle qui les pousse à concourir à ses fins, sans qu'ils sachent où elle les entraîne. C'est à cette école que l'on doit l'étrange doctrine de la moralité du succès, autrement dit la basse légitimité de toutes les causes victorieuses.

On comprend qu'en face de toutes ces aberrations, un écrivain ait pu dire que l'Histoire, depuis deux siècles, n'a été qu'une grande conspiration contre la vérité : si c'est là une exagération, ce n'est pas du moins une erreur.

Au xviue siècle, cette conspiration a été flagrante : l'Histoire se traînait alors servilement à la suite des opinions régnantes : elle devint systématique, irreligieuse, déclamatoire, factieuse même; elle était une arme dans un vaste combat où tout en servait; pour parler plus juste, elle était un arsenal où les beaux esprits du temps allaient s'armer de faits qu'ils convertissaient en principes, pour en opposer l'autorité à celle des croyances qu'ils voulaient détruire. De nos jours, avec des éludes généralement mieux faites, avec une recherche plus consciencieuse des sources et des

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