LIV. Ier. — l'histoire
documents originaux, avec une exposition plus exacte et plus intéressante des caractères et des mœurs, avec un art et Un style incontestablement supérieurs, l'Histoire a prétendu rentrer dans la vérité, et ce serait être injuste envers notre siècle, que de lui refuser à cet égard tous les éloges que volontiers il se donne à lui-même. J'accorderai, sans peine, que, dans les œuvres historiques dont il a réellement le droit de s'enorgueillir, on trouve une hostilité moins directe, des formes plus respectueuses envers la Religion, des vues générales plus hautes, et une plus véritable indépendance des étroites préventions du passé; mais, sous toutes ces belles apparences, et malgré d'illustres exceptions, que de sophistes encore, que de déclamateurs, s'étalant avec orgueil dans leur mensongère impartialité, ou même ne faisant que continuer avec d'autres armes, la guerre impie engagée par le xvui* siècle. Dans cette immense amas de productions historiques nées depuis trente ou quarante ans, combien y en a t il où respire le sincère amour du vrai et du bien, où la sainte vérité du christianisme ne soit pas astucieusement attaquée, où les lois de la morale ne reçoivent aucune atteinte, où enfin aucun sacrifice ne soit fait ni aux vieux préjugés philosophiques, ni à l'ambitieuse recherche de la nouveauté! On compte facilement les livres qui peuvent être mis sans péril, je ne dis pas aux mains de la jeunesse, mais aux mains même de quiconque n'est pas assez fortement enraciné et fondé dans la foi, pour n'avoir rien à craindre des illusions de la fausse science.
Que dis-je? N'est-ce pas de nos jours que, dans le champ de l'Histoire, l'esprit de système risque ses plus odieuses et ses plus ridicules témérités? N'a-t-on pas vu une prétendue critique, égarée dans des rêves insensés, refuser sa créance aux récits les plus accrédités des temps anciens et les refaire à sa guise? Ce n'est pas là le génie, s'élevant assez
haut, sur les ailes de la science ou de la foi, pour embrasser d'un seul coup d'œil l'antiquité tout entière, et, du même regard, sachant pénétrer au fond de l'Histoire de chaque peuple, et y trouver les secrets de sa grandeur et de sa décadence. Non : c'est la vanité humaine, qui, dans l'essor de sa folle présomption, s'enivre elle-même de ses éblouissenients et ne voit plus rien dans les hauteurs inaccessibles à sa faiblesse, où elle prétend tout voir.
Ainsi, est-on allé jusqu'à 's'arroger sur les plus célèbres personnages, sur des siècles tout entiers le droit de vie et de mort : quatre cents années ont été arbitrairement rayées de Vexistence de Rome, et pour débarrasser son berceau de quelques fables, on a détruit jusqu'à ses origines, jusqu'à ses fondements les plus certains. Comme si ce n'était pas le renversement de toute critique et le renversement même du bon sens, que de nier tout le passé d'un peuple, malgré toutes les traces de ce passé qui se rencontrent à chaque pas dans la suite de son histoire! Comme si la vérité historique pouvait trouver des fondements plus sûrs que la foi constante de ce peuple à ses propres annales! Comme s'il n'était pas facile de se tenir dans un doute prudent sur quelques faits incertains, et d'en rejeter quelques autres qui appartiennent à la Mythologie plutôt qu'à l'Histoire, sans tout envelopper dans un même arrêt de proscription, dont s'accommodent bien mieux la paresse, l'orgueil, ou l'impiété, que la science solide et patiente.
Dans l'ordre moral surtout, ce rationalisme menteur, ce scepticisme effronté qui ne laisse debout que ce qui lui convient, ont d'étranges dangers; et on sait jusqu'où l'exégèse germanique, dont la profondeur réelle est si contestable, s'est laissée emporter, lorsqu'elle a prétendu refaire jusqu'à nos saints livres.
Chez nous, c'est surtout en parlant à l'imagination, c'est en tableaux, que l'Histoire a donné ses grandes leçons
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d'immoralité. Que de livres je pourrais citer, où Ton nous montre comme noble et beau tout ce qui est audacieux et fort; où l'on semble assigner aux grands criminels et aux fous sublimes la première et la plus légitime part dans l'admiration des siècles! Que d'imaginations déréglées auxquelles on accorde le privilège du génie ! Que de personnages qui n'ont été grands que dans la perversité et dans le crime, et dont on fait des Jiéros! Que d'hommes, nés uniquement pour le malheur des hommes, en faveur de qui l'on réclame les hommages de la postérité reconnaissante î Que de réhabilitations plus absurdes peut-être encore qu'elles ne sont scandaleuses ! Ce sera une des plus tristes flétrissures imprimées au temps où nous vivons, que d'avoir produit une Histoire, où aient été préconisés la vertu de Robespierre et le mobile divin de cet effroyable scélérat !
Mais c'est surtout à l'Histoire sacrée que notre prétendue science contemporaine porte les plus graves atteintes.
On n'en est plus, il est vrai, comme au xvm* .siècle, à donner en pâture à l'ignorance populaire des mensonges nettement articulés et vraiment comiques par leur burlesque effronterie. On ne nie plus, comme on le faisait à la face du soleil, l'existence de Jésus-Christ; on ne prétend plus que notre divin Sauveur ait été le soleil lui-même, vu dans son vrai jour, et les apôtres les douze signes du zodiaque.
Cela a été dit, imprimé, publié : cela se lit encore 1
Mais nous n'en sommes plus là cependant; nous sommes devenus moins plaisants et plus dangereux
Le Christianisme, son adorable fondateur, ses Apûtres et ses Prophètes, ses Martyrs et ses Docteurs, ses bienfaits et ses triomphes, on les préconise, on les encense, on les adore même, mais en même temps on les di'figure, on les calomnie y on les humanise.
On fait du Christianisme, c'est-à-dire de l'œuvre divine
qui a régénéré l'homme et changé la face du monde, on en fait une œuvre belle et admirable sans doute, mais humaine, purement humaine, et par conséquent, malgré ces fastueux et hypocrites éloges, vaine et périssable comme tout ce qui est d'ici-bas.
Dans le passé, sa mission était grande et il Ta dignement
accomplie , mais il a fait son temps et il a cessé d'être ; '
et Ton tinte ses funérailles.
Et quant à Notre-Seigneur Jésus-Christ, à ses Prophètes, à ses Martyrs et à ses Apôtres : ces caractères manifestement surnaturels et divins, on les défigure, on les rabaisse, on les calomnie indignement. On veut bien en faire sans doute . des hommes supérieurs; car enfin, il faut bien trouver une explication aux prodiges qu'ils ont accomplis; mais des hommes divins, des hommes envoyés et inspirés de Dieu, ou on le nie hautement, ou on laisse entendre qu'on ne le croit pas. Si, comme leur adorable Maître, ils ont marqué en tout lieu leur passage par des guérisons miraculeuses, c'étaient des opérateurs et des médecins plus habiles que les autres.
S'ils ont prophétisé l'avenir, c'est que leur esprit était doué de plus de sagacité et de prévoyance.
S'ils ont éclairé les peuples, c'est qu'ils avaient, comme d'autres l'ont eu avant et après eux, le don du génie.
S'ils ont subjugué l'univers, c'étaient des ames fortes et énergiques, des ambitieux sublimes, qui pour la gloire de Dieu et le bonheur de l'humanité, en ont imposé à leurs semblables.
Et si tels ont été les disciples,on comprend ce que devient le Maître; si tout s'explique humainement dans leur mission et dans leurs œuvres, toute l'histoire de l'Eglise catholique, avec ses Pères, ses Martyrs, ses Conciles, ses Docteurs et ses Pontifes, n'est plus qu'une des phases quelconques de la longue histoire de l'humanité.
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Voilà à quelle conclusion vient aboutir cette prétendue critique de nos livres saints, cette fameuse exégèse des érudits de l'Allemagne, qui a trouvé quelques complaisants échos parmi nous, et qui ne prétend pas autre chose que rabaisser à des proportions misérables toutes les grandeurs historiques de la Religion.
Mais disons-le, une fois pour toutes, cette adoration mensongère pour notre Dieu, cet encens brûlé devant ses autels par rHistoire au même titre qu'elle le brûle devant les statues des grands hommes, est pour notis le plus détestable de tous les blasphèmes, la plus odieuse de toutes les impiétés. Nous ne voulons pas de ces respects hypocrites pour la Religion de Jésus-Christ. L'immoral principe en vertu duquel on est un héros, quand on ravage avec succès la terre, et un grand homme quand on a réussi à tromper le genre humain, ce principe peut bien aller aux grands esprits du siècle, mais ne nous va pas.
Non, pour nous, qui ne voulons avoir -loi qu'à la vérité, il n'y a ni génie, ni succès, qui puissent faire qu'un menteur ne soit pas un menteur, et jamais il ne recevra d'autre titre que celui de notre bouche, non plus que de notre conscience! Quand il a menti jusqu'à en imposer à un grand nombre de ses semblables, il n'en devient à nos yeux qu'un plus grand et plus coupable imposteur; et si son imposture est allée jusqu'à tromper tout le genre humain, eh bien! elle s'est élevée alors, ou plutôt elle est descendue jusqu'à la plus basse scélératesse.
Voilà nos principes : ce sont les principes éternels de la vérité et de la justice.
Quand vous venez donc nous faire avec un hypocrite attendrissement, l'éloge de Jésus-Christ et de ses apôtres, du Catholicisme — qui n'est pas pour vous l'Eglise catholique — de ses grands hommes et de ses docteurs : ou vous ne dites pas le fond de votre pensée, ou vous ne savez que
vous payer de mots et ne vous comprenez pas vous-mêtne ; car vous avez beau faire, il n'y a pas de milieu :
Il faut, ou tomber aux pieds de cet adorable Maître et obéir à son Eglise ; ou par un blasphème qui semble épouvanter votre audace, et que je ne profère qu'en l'anathématisant, dire qu'il a été le plus extraordinaire et par cela même le plus exécrable menteur qui fût jamais, digne de toutes les foudres du Ciel, s'il ne les tient pas lui-même dans ses mains divines pour en frapper ses blasphémateurs, quels qu'ils soient.
Lorsque de telles impiétés sont devenues familières dans les récits de l'Histoire ; lorsque, sous une forme plus ou moins explicite, on les rencontre presque à chaque page dans certains livres qui nous sont offerts aujourd'hui comme des livres ôminents, pour l'étude et l'enseignement de l'Histoire, je suis forcé d'avouer que cet enseignement et cette étude peuvent avoir pour de jeunes maîtres les inconvénients et les dangers les plus graves, et en ne les signalant pas, j'eusse trahi un de mes plus saints devoirs. Ai-je besoin d'ajouter combien le mal s'aggrave, si ce ne sont plus seulement les professeurs, si ce sont les élèves eux-mêmes (et l'en en a vu, hélas! plus d'un exemple), dont la foi est exposée à ce péril ?