CHAPITRE VI
Accord des sciences avec les lettres.
Après avoir vu l'origine, la nalure, la dignité, les grandeurs et les utilités de la science et des études scientifiques, — et aussi leurs dangers possibles, — ce que je voudrais maintenant, c'est de placer les Sciences en regard des Lettres, non pour opposer et sacrifier les unes aux autres, maispour en montrer au contraire les rapports etriiarmonie, et, ce point bien établi, arriver à des conclusions positives et pratiques sur la part respective qu'il convient de donner, soit aux Lettres, soit aux Sciences, dans l'éducation de la jeunesse d'un grand pays.
Certes, c'est une déplorable manie , pour relever l'importance de la culture littéraire, que d'abaisser injustement la dignité intellectuelle de la science ; c'est faire par là aux sciences comme aux lettres, ou plutôt à l'esprit humain lui-même, une gratuite et funeste injure. Pourquoi parler toujours d'incompatibilité, et jamais d'harmonie, entre les grandes facultés de l'esprit humain? Pourquoi représenter toujours un savant comme un homme qui n'est pas, ne peut pas être lettré, et un lettré comme un homme incapable de science? Croit-on que la grande culture littéraire puisse nuire aux études scientifiques, et réciproquement que les grandes études scientifiques soient possibles sans une culture et un développement préalable de l'intelligence? M. Cuvier, cet
esprit éminent, en jugeait bien autrement. « On raisonne « toujours, dit l'illustre savant, comme si la science excluait c la littérature, ou même comme s'il n'était pas possible a qu'un savant fût un lettré. Proposition absurde; car un « savant n'est qu'un homme de lettres qui, outre les langues a elles lois générales du langage, a étudié quelque chose « de plus déterminé, et les connaissances appelles littéraires « sont une condition nécessaire de (ont progrès dans tes « sciences. »
Et certes, M. Cuvier, en parlant de la sorte, pouvait appuyer son assertion sur de grands exemples et de grands noms : Descartes, Pascal, Leibnilz, Malebranche, Buffon, furent les modèles du langage aussi bien que les maîtres de la science ; et M. Cuvier lui-môme, comme tant d'autres, fut tout à la fois l'honneur de l'Académie des sciences et une des gloires de l'Académie française.
N'est-il pas manifeste, en effet, qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir d'antagonisme réel entre les Sciences et les Lettres, parce que Dieu n'a pas fait de ces deux forces de l'esprit humain deux puissances ennemies, pas même deux puissances rivales? Ce sont deux grandes puissances diverses mais alliées; entre ces deux gloires de l'humanité, l'accord est non-seulement possible, mais nécessaire et admirable dans sa fécondité, quand il existe.
L'accord est fait avant tout dans la pensée, dans l'institution de Dieu, c'est-à-dire dans les grandes facultés intellectuelles de l'homme, telles que Dieu les a instituées;
L'accord est fait dans les grands génies, dans les grands siècles qui ont été les guides de l'humanité;
11 faut dire enfin, pour toucher le fond granitique de la question, si je puis m'exprimer ainsi, que l'accord est fait éternellement dans l'accord essentiel des idées et des mots qui les expriment.
Le vrai, le grand, le beau, le bon, le bien, l'honnête et
Tutile no se combattirent jamais. Pour instituer ici la lutte, il faudrait prendre plaisir au renversement de ce qui est le fond de l'œuvre divine et du sens humain.
Non, l'esprit humain n'est ni scindé, ni mutilé : ses facultés ne sont pas tellement distinctes, qu'il y ait opposition, incompatibilité radicale entre les unes et les autres : Dieu n'a pas fait une telle œuvre. Sans doute, parmi ces facultés, il y en a qui prédominent plus ou moins, selon les natures; il y a des aptitudes plus ou moins marquées chez les différents individus; mais le germe de toutes les facultés humaines est dans tout être humain, et chacune de ces facultés demande son légitime développement.
Faire deux parts exclusivesdans l'éducation intellectuelle, cultiver certaines qualités, les* qualités solides ou les qualités brillantes, et ne donner aucune culture aux autres, c'est méconnaître la nature et mutiler l'intelligence; c'est ignorer non-seulement la coexistence à un certain degré des qualités les plus diverses dans tout homme, mais encore l'harmonie secrète et l'intime solidarité qui unit toutes nos puissances. Nul homme ne naît avec une aptitude littéraire exclusive, sans ouverture aucune du côté des sciences; comme aussi on peut affirmer que dans les natures les plus froides et les plus positives, les plus calculatrices et les plus abstraites, il y a une part quelconque d'imagination , de sensibilité et de goût. Or, nulle faculté n'éiant donnée pour être perdue, puisque les facultés littéraires et les facultés scientifiques coexistent dans l'âme humaine, il est manifeste que leur développement est possible dans la même âme, par les sciences et les lettres, dans la mesure, et aux conditions, et à l'aide des moyens voulus par la nature. Bien plus, telle est la connexion et la solidarité de toutes nos puissances, qu'un esprit n'aura jamais toute sa valeur que
par le complet développement de toutes ses forces, et que Téquilibre des facultés dont il est doué vaut incomparablement mieux pour sa valeur définitive que la culture exclusive de quelques côtés de son intelligence, au détriment et dens la langueur des autres.
Il peut donc y avoir, il y a entre les études auxquelles s'appliquent les hommes, la même harmonie intime et profonde que la nature a mise entre les puissances dont elle a doté l'esprit humain. Qu'on ne parle donc pas d'abaisser les Sciences devant les Lettres, pas plus que les Lettres devant les Sciences : je ne crains pas de le dire, à la gloire des Lettres et au profit des Sciences, ou plutôt à la gloire et au profit des unes et des autres : séparer les Sciences des Lettres, c'est les amoindrir et les affaiblir toutes deux : les Sciences ont besoin des Lettres, et les Lettres ne peuvent que gagner au commerce de la Science.
Et la raison dernière et profonde de cette grande communauté des intelligences, dans l'accord et l'harmonie de toutes les branches du savoir humain, la voici ; et ce n'est pas seulement dans l'esprit humain, c'est plus haut encore qu'il faut la chercher: c'est en Dieu môme qu'est l'accord profond des Sciences et des Lettres, Dieu qui a fait toutes choses, et en qui se trouvent la raison et l'harmonie de toutes choses.
Au fond, qui ne le sait? Dieu est le dernier terme de nos pensées, et c'est lui que nous trouvons, en définitive, au terme de toutes nos spéculations et de toutes nos études, soit dans Tordre intellectuel et moral, soit même dans Tordre purement physique. Et dans l'indivisible simplicité de Dieu, qui ne le sait encore? toutes les diversités des choses sont ramenées à une absolue et magnifique unité.
Eh bien ! Dieu qui a fait Thomme à son image, a mis dans l'esprit humain un besoin profond, invincible, le besoin d'aspirer aussi en toutes choses h l'unité, de ramener aussi
toutes choses à l'unité. Et voilà pourquoi, malgré les distinctions apparentes des diverses branches de nos connaissances, il y a, et il doit y avoir une fondamentale unité dans les diversités de la science humaine; voilà pourquoi cette science unique doit tout embrasser et ne rien exclure, tout comprendre et tout concilier; voilà pourquoi il n'est pas possible que l'enthousiasme pour le vrai, le beau, le bien, que suscite le culte des Lettres, ne doive avoir aucun rapport avec les sciences positives, de môme qu'il ne se peut pas que la poursuite de l'utile et du positif, but direct et premier des sciences exactes, ne puisse en aucune façon se rattacher aux côtés les plus élevés de la pensée et de l'amour.
Non, ne prescrivons pas à l'esprit humain des bornes trop étroites, et ne mutilons pas l'œuvre de Dieu en mutilant les facultés humaines. L'unité est au fond de tout, et l'esprit humain, je le répète, précisément parce qu'il est large, varié et puissant, parce qu'il est fait à l'image de Dieu, aspire à retrouver et à comprendre la merveilleuse unité de tout.
La science même n'est la science que par les vues générales, et non par les faits particuliers : c'est pourquoi toute science tend à se synthétiser, à se résumer dans des formules et des lois d'autant plus vastes qu'elles sont plus simples; et l'esprit humain tend de même à synthétiser toutes les sciences : il a besoin d'embrasser à la fois les détails et l'ensemble; il est assez pénétrant, sagace et clairvoyant pour descendre, dans chaque science, aux plus délicates analyses, et assez élevé, assez étendu, assez fort pour aspirer à faire la grande synthèse de toutes les sciences et constituer, à proprement parler, la science. Et plus il fait de pas vers cette unité, plus il grandit; plus un siècle s'en approche, plus il mérite le nom de grand siècle. Ce que nous concevons de plus grand, ce qui serait pour l'idéal de ce à quoi
l'esprit humain peut aspirer, ce serait qu'un homme d'un génie merveilleux fût capable d'arriver, après de grands travaux, à être ainsi maître de toutes les sciences, capable d'en saisir les grandes lois, d'en voir, d'en posséder les intimes rapports et la merveilleuse unité. Le génie se serait élevé alors à sa plus haute puissance, la science aurait atteint son plus haut sommet.
Mais, dans cette réunion de toutes les gloires et de toutes les puissances du génie humain, la splendeur des Lettres ne saurait être absente ; cet homme de génie, arrivé à ces hauteurs, ne se conçoit pas illettré et barbare. Il apparaît au contraire, cultivé, poli, orné du talent, armé de l'éloquence, en même temps qu'illuminé de tous les rayons du savoir humain.
Un esprit véritablement supérieur, un grand siècle serait celui qui, ayant embrassé en même temps l'étude de toutes ou de presque toutes les sciences, et étant parvenu à s'emparer des secrets de la nature, aurait encore emprunté aux Lettres l'art de mettre la science en lumière par l'éclat de la parole et du style. Cet idéal sans doute ne saurait jamais être atteint parfaitement, il reculera toujours à mesure qu'on s'en approchera davantage; mais il n'en marque pas moins le but auquel l'esprit humain doit tendre, et la condition véritable de l'organisation des études modernes chez les peuples qui ne peuvent pas déchoir, mais avancer et monter toujours.
Et d'ailleurs, est-ce qu'à le bien prendre, les Lettres ne sont pas aussi un savoir, et le plus noble savoir? Elles savent le vrai, le beau, le bien, la morale et les devoirs; elles ont des principes, elles ont. des lois que l'esprit humain, spontanément et à son insu, suit toujours dans ses plus nobles créations; et de leur côté, les Sciences, nous l'avons vu, parles merveilles divines qu'elles contemplent, par la grande admiration où elles élèvent, par l'enthousiasme
qu'elles inspirent, favorisent le génie des Lettres et (a création des grandes œuvres de l'esprit.
Ce n'est donc pas la lutte, encore une fois, ce n'est pas l'antagonisme qu'il faut établir entre ces nobles puissances de l'esprit humain. C'est l'accord, c'est l'harmonie. Bien loin de se nuire, bien loin de se combattre, elles se fortifient, elles se complètent l'une par l'autre.
II faut donc le redire : les Sciences sont les éléments de la pensée; les Lettres sont la lumière et font la splendeur des Sciences :
Alterius sic
Altéra poscit opem res et conjurât amicè.
Qui ne voit tout ce que les connaissances scientifiques peuvent offrir de secours à l'imagination, au talent, à l'éloquence, à la poésie, à la morale et à la philosophie? Le P. Lacordaire n'avait-il pas coutume d'emprunter souvent aux Sciences d'éloquentes comparaisons? Les plus grands philosophes n'appuient-ils pas quelquefois de hautes démonstrations sur des données et des raisonnements scientifiques? Et en ce moment même le P. Gratry ne doit-il pas à l'emploi littéraire et philosophique des Sciences une partie du succès si mérité de ses beaux et grands ouvrages de philosophie ?
Non, plus un esprit est orné et muni, plus le talent en profite, et le génie des Lettres a d'ailleurs le merveilleux secret de transformer et de transfigurer tout ce qu'il touche.
Mais si, aujourd'hui plus que jamais, les Sciences sont nécessaires aux Lettres, il faut redire que l'étude des Lettres est nécessaire aussi aux études scientifiques.
Je ne répéterai pas qu'une culture littéraire suffisante est
le préliminaire indispensable de toute culture scientifique; qu'il y a des connaissances générales, lesquelles font partie du domaine des Lettres, et qu'il est absolument nécessaire, personne ne peut le nier, d'avoir acquis avant de pouvoir aborder utilement l'étude des Sciences.
Mais, indépendamment de cette forte et solide considération, qui ne voit que les Sciences, toutes grandes et puissantes qu'elles sont, ne peuvent cependant tout donner à l'intelligence, et quMl y a, en dehors d'elles, une culture dont elles-mêmes ont besoin, sous peine de rester muettes et inintelligible, impopulaires et barbares? Non, les Sciences ne pourront jamais se passer des Lettres.
Les Lettres font l'ornement, l'éclat, la splendeur des Sciences.
Les ouvrages bien écrits sont les seuls qui passent à la postérité, disait Buffon.
Sans les Lettres, les Sciences, les découvertes scientifiques les plus importantes ne peuvent prétendre à l'immortalité.
Le style, c'est l'homme, disait encore Buffon ; et j'ajouterai : Le savant sans le style, c'est peu de chose, pour la science même.
Il aura beau amasser des connaissances, observer des faits, découvrir des lois importantes, inventer des procédés. S'il ne sait dire tout cela que dans un langage lourd et barbare; s'il écrit sans noblesse et sans goût; s'il laisse dans l'obscurité d'un style informe l'exposition de ses procédés, s'il ne sait démontrer clairement les avantages de ses découvertes, ni décrire ses observations avec quelque intérêt, ni exposer ses résultats, ni démontrer quelquefois éloquemment ses corollaires, la science mathématique, l'observation savante, la rigueur du calcul et des nombres ne lui suffiront pas.
Oui, si la science ne veut pas rester enfermée en elle-
même comme dans un sanctuaire inaccessible, si elle tient à en sortir pour faire au dehors des conquêtes, et arriver à l'éclat et à la faveur de la popularité, c'est aux Lettres qu'elle doit demander l'art de parler un langage qui attire et qui charme ; et, pour me servir d'une expression empruntée à un savant distingué qui fut en même temps un littérateur spirituel et délicat, Fontenelle : au lieu de se servir, comme dans l'ancienne Egypte^ d'une certaine langue sacrée entendue des seuls prêtres et de quelques initiés, qu'elle parle la langue de tout le monde, la langue littéraire, qui seule sait allier l'intérêt avec la raison, et le charme, le coloris, l'harmonie, l'éloquence avec la vérité.
Non, découvrir avec génie ne dispense pas d'écrire avec talent, et quelque chose toujours manquera aux savants les plus distingués, s'ils ne sont pas lettrés en même temps que savants. C'est ce que les hommes de science eux-mêmes ne font pas difticulté de reconnaître. Dans une discussion célèbre, où M. Arago revendiquait avec raison pour les Sciences une part plus large dans l'enseignement, il ne laisait pas difficulté de dire que plusieurs des personnages qui avaient attaché leurs noms à des découvertes importantes avaient quelque chose d'incomplet, d'inachevé, parce qu'ils ne s'étaient pas livrés à des études littéraires. Et M. Arago donnait de cette lacune la raison que voici :
« Un sculpteur ne sait guère quelle sera la valeur du « groupe qu'il a rêvé qu'après l'avoir modelé. Un peintre « ne connaît ce qu'il y aurait de défectueux dans le tableau « qu'il a voulu produire qu'après en avoir tracé l'ébauche. « Eh bien! je dis aussi qu'on ne voit le côté faible, le côté « vulnérable de la pensée qu'après l'avoir rédigée, qu'après « lui avoir donné une forme; c'est alors, et alors seulement « qu'on l'améliore, qu'on lui donne toute la généralité dont « elle est susceptible, qu'on la revêt des couleurs qui doi- « vent la rendre populaire. Cette habitude, cette habileté de
« rédaction, je la regarde comme nécessaire à tout homme « d'étude, comme indispensable. »
Certes, combien ce talent heureux n'est-il pas plus indispensable encore à l'enseignement public de la science qu'à Tétude solitaire! Il y a pour le succès de tout enseignement une qualité éminente de l'esprit qui suppose la science, mais qui n'est pas toujours unie à la science : c'est l'heureux don de la communiquer, c'est cette élocution facile, ornée, élégante, qui charme la jeunesse studieuse et spirituelle; ce sont ces développements ingénieux, ces applications nombreuses et inattendues qui l'intéressent et l'attachent, ces vues philosophiques et élevées qui excitent son admiration.
Il y a une autre considération encore d'un ordre trèsélevé, qui prouve bien à quel degré, comme nous le disions tout à l'heure, toutes les facultés humaines, toutes les forces de l'intelligence sont solidaires entre elles, et qui fait voir l'influence des Lettres dans une région où sans doute on ne la soupçonnait guère.
Qu'ont de commun, dira-t-on, les Lettres et l'industrie? On sait bien tout ce que l'industrie peut attendre des Sciences; on ne voit pas ce qu'elle peut espérer des Lettres. Cependant, lorsque ces grandes et délicates questions ont été amenées, par la marche des esprits et des études publiques, dans les assemblées chargées de préparer nos lois sur l'enseignement, le rapport très-prochain de l'industrie et des Lettres a frappé vivement les hommes d'État chargés de représenter, au sein des commissions législatives, les industriels du pays. Nous avons reçu, autant que d'autres peuples, le génie des inventions; mais il y a quelque chose qui assure à l'industrie française, sur celle de toutes les autres nations, une supériorité incontestable : c'est le goût. Eh bien ! cette qualité toute française, qui la nourrit,
l'entretient au sein du pays? Il ne faut pas en douter : ce ^ont les qualités littéraires de l'esprit français, c'est cette distinction intellectuelle qu'entretient et que développe chez nous la culture des Lettres, et qui s'affaiblirait et décroîtrait progressivement avec elles. C'est que les membres de la c ommission chargée d'examiner le projet de loi que je rappelle ont très-bien vu : il ne leur a point échappé que, parmi les éléments de sa puissance, notre pays compte au premier rang ce tac indéfinissable qu'on appelle le goût, ornement de notre civilisation, capital immense pour nos manufactures. Ils disaient que si, trop préoccupés de la nécessité de produire de savants ingénieurs, d'habiles industriels, nous venions à troubler la source féconde et pure où ce goût se forme, nos exportations réduites, notre influence ù l'étranger abaissée, viendraient nous révéler notre erreur, alors peut-être qu'il serait trop tard pour la réparer. Conservons à notre nation , s'écriaient-ils, cet instinct délicat du goût qui la caractérise et qui s'applique à tout; conservons-le précieusement, car il lui tient lieu des houilles de l'Angleterre, des grandes ressources naturelles de la Russie et des États-Unis.
Mais élevons-nous encore plus haut que ces considérations si graves de l'intérêt de la science elle-même et de l'intérêt national : il y a ici l'intérêt de l'esprit humain luimême et de la civilisation. Si un mouvement irréfléchi et insolite portait exclusivement vers les sciences les générations nouvelles; si, comme le disait avec une juste émotion l'excellent M. Biot, « la prédominance sans cesse croissante « des intérêts matériels sur les plaisirs de l'esprit, dans le « monde et dans l'éducation générale, venait à rompre en- « tièrement l'alliance des Sciences avec les Lettres leurs
« sœurs aînées, » la société s'en irait à un irrémédiable abaissement intellectuel et moral.
Bon gré, mal gré, les Lettres sont la partie saillante de resprit humain, l'efflorescence de toutes ses qualités vives, aimables, délicates, généreuses. Les Lettres bien enseignées élèvent les facultés intellectuelles à un degré de puissance, dont il n'existe d'autre mesure que l'intervalle qui sépare la civilisation de la barbarie. Aussi, l'histoire des Lettres, est-elle l'histoire même de la civilisation : elles ont assoupli le cœur de l'homme et poli les mœurs des peuples. Elles ont pour ainsi dire humanisé V homme, et c'est pour cela qu'elles ont reçu le beau nom de lettres humaines.
Elles représentent l'épanouissement et la fleur de toute civilisation; elles conservent dans leurs traditions les trésors accumulés de l'esprit humain ; elles forment comme le patiimoine commun de tous les peuples : les répudier, c'est renoncer au plus légitime héritage de l'humanité, c'est découronner l'esprit humain de sa splendeur, c'est en un mot se résigner à la décadence intellectuelle, et ce qui est plus triste encore, je l'ajouterai, ù la décadence morale.
Car les Sciences ne peuvent pas plus être les institutrices de l'âme humaine que de l'esprit humain; ce n'est ni leur nature, ni leur destinée, ni leur vertu : c'est aux Lettres que cette mission est réservée. Et voilà pourquoi les Lettres précèdent et préparent les Sciences.
Les Sciences ne font pas les hommes; elles ont besoin de les trouver faits.
La culture exclusive des Sciences peut bien produire des physiciens, des chimistes, des géomètres, des ingénieurs; mais des hommes, ce qu'on appelle des hommes, qui en formera? Qui donnera, avec les connaissances positives, la politesse à l'esprit, l'énergie à la volonté, la dignité au caractère, l'élévation et la générosité à l'ame?
Parquer les hommes dans les sciences ou leurs productions, qu'est-ce que c'est? C'est briser la grande unité des intelligences, c'est empêcher toute société d'élite ; c'est dégrader les savants et les sciences de leur dignité intellectuelle, pour les abaisser h )a condition ainsi qu'au langage des professions mécaniques; c'est préparer par la rudesse des esprils la rudesse et l'impolitesse des mœurs, par la vulgarité du langage la vulgarité des sentiments; c'est abaisser le niveau des intelligences et des Ames dans une nation. Les Lettres ont coutume d'être le lien commun des intelligences, parce qu'elles sont le sommet supérieur où toutes les spécialités se réunissent, où tous les esprits se rencontrent.
a 11 est en effet, comme le disait un très-bon esprit, initié à la fois aux sciences et aux lettres, le philosophe Bonnet, un fonds commun de sentiments, de connaissances et d'idées, sur lequel se rencontrent tous les hommes d'un esprit cultivé, et qui leur permet d'établir entre eux des rapports réciproques, quelle que soit la diversité de leurs professions et de leurs études. Grâce à lui, des industriels, des ingénieurs, des jurisconsultes, des médecins, peuvent s'entretenir et faire échange de sentiments et de pensées. Étrangers les uns aux autres par l'objet de leur travail de chaque jour, ils se reconnaissent cependant à un même langage et à de mêmes études sur les sujets qui font la base de toute bonne et solide éducation. » Les hommes cultivés forment ainsi une société d'élile, pouvant converser et s'entendre, parce qu'ils sont, pour me servir ici d'une belle expression de l'Ecriture sainte, unius labii et sermomm eorumdem. Ils ont une communauté de langage, parce qu'ils ont une communauté d'idées et de sentiments.
L'expérience d'ailleurs est d'accord ici avec la raison pour
démontrer la nécessité et la fécondité de cette alliance des Lettres et des Sciences.
Quel est en effet le plus grand siècle littéraire? N'est-ce pas le xvuc siècle? Or, le xvne siècle n'est-il pas en même temps le plus grand siècle scientifique? N'est-ce pas lui qui a eu l'honneur de produire tout à la fois Descartes et Corneille, Pascal et La Fontaine, Leibnitz et Bossuet, Newton et Racine, h ènelon et Malebranche? Oui, tout le monde en convient, le xvue siècle fut le père, le créateur de la science moderne; aucun autre, ni avant, ni après, n'a mérité ce titre. Mais ce qui est particulièrement remarquable, c'est que les grands philosophes de ce siècle, comme les sages de l'ancienne Grèce, étaient en môme temps les plus grands savants de leur époque ; les sciences naturelles servaient à leur philosophie, lui prêtaient tour à tour et en recevaient des lumières; et c'est armés de toutes les connaissances et de toutes les forces de l'esprit humain, ainsi rassemblées, qu'ils marchaient d'un pas ferme et sûr à la conquête des grandes vérités philosophiques.
C'est que, dans le vrai, la philosophie, qui est le couronnement et la force des Lettres, se trouve aussi au sommet et au fond de toutes les Sciences, dont elle saisit et pousse les conclusions au delà d'elles-mêmes, jusqu'à la cause suprême à laquelle toutes conduisent, et qui en est le dernier mot; mais de leur côté, les Sciences constituent une philosophie naturelle, dont la philosophie proprement dite ne peut pas s'isoler ; car c'est elle qui est chargée de mettre l'harmonie dans les diverses branches du savoir humain, et de constituer l'unité de la science : comment le pourrait-elle, si elle y restait étrangère?
Aussi Descartes, qui fut tout à la fois un si excellent écrivain, un si grand philosophe et un génie scientifique du premier ordre, Descartes ne concevait pas la philosophie séparée des sciences, ni les sciences séparées de la philoso-