‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 60 sur 80 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Considérations générales.

Jusqu'ici nous n'avons traité directement que des études essentielles à la haute éducation intellectuelle, et qui sont, dans une mesure diverse, ce qu'on appelle les Humanités.

Nous venons de parler longuement aussi des sciences, qui sont une partie si considérable des connaissances humaines, et qui ouvrent aujourd'hui aux jeunes gens qui en ont la vocation une foule de carrières.

Mais nous laisserions dans cet ouvrage une lacune, si nous ne traitions pas aussi de tout un ordre d'études qui, pour être moins importantes, ne peuvent pas cependant être négligées, et réclament dans l'éducation une part que nous avons maintenant à définir.

Nous serons bref, toutefois, ayant déjà traité dans cet ouvrage toutes ces questions, quoique à un autre point de vue ; et même, loin d'entrer ici dans tous les détails possibles, et de chercher à réglementer minutieusement ces branches secondaires de l'éducation , nous pensons qu'il vaudra mieux, pour le but que nous nous proposons, ne

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toucher en quelque sorte ici qué le sommet des choses, summitates rerum, et poser simplement des principes que la sagesse des parents et l'expérience des maîtres n'auront plus qu'à appliquer.

Néanmoins, pour montrer comment nous entendons dans la pratique l'organisation de toutes ces études, un tableau général, que nous placerons en terminant sous les yeux du lecteur, indiquera de quelle manière on peut ici combiner toutes choses, et faire, dans le règlement général d'une maison d'éducation, la part de toutes les diverses branches de l'enseignement, en une juste mesure, et selon l'importance respective de chacune.

Ainsi donc, nous l'avons dit déjà, et nous le répétons, deux sortes d'études concourent à la perfection des Humanités : les unes, principales, qui sont et demeurent le fond de l'enseignement dans la haute éducation intellectuelle ; les autres, secondaires, qui en deviennent le complément.

Les éludes principales embrassent les trois langues et les trois grandes littératures française, latine et grecque, dont nous ne séparons pas Yhistoire et la philosophie, qui nonseulement se lient étroitement à l'intelligence des langues et des littératures, mais qui ont, par elles-mêmes, une trèsgrande importance. Elles font essentiellement partie des humanités dans toute haute éducation intellectuelle convenablement instituée.

Quant aux sciences, si elles ne sont pas par elles-mêmes un moyen, un instrument essentiel de haute éducation intellectuelle, nous allons dire tout h l'heure comment et dans quelle mesure elles doivent, selon nous, faire partie de renseignement.

Moins élevées, il est vrai, mais utiles aussi, les études secondaires ont pour objet ces talents distingués, qui ajou-

tent heureusement à la beauté, à rétendue de l'éducation, et donnent à l'instruction principale les ornements variés et les formes les plus agréables d'un esprit bien cultivé : telles sont en particulier, les langues vivantes, le dessin, la musique; j'y ajoute les éléments des sciences naturelles, physiques et mathématiques, avant l'heure où, d'après nos vues sur ce point, une étude plus sérieuse et plus développée de ces sciences les élève dans l'enseignement au rang des études principales.

On le voit donc, lorsque, combattant de funestes préventions, j'ai démontré, dans le précédent volume, la nécessité de conserver dans la haute éducation intellectuelle le premier rang aux études qui font l'objet essentiel et principal des Humanités, je n'ai certes pas prétendu nier qu'il n'y ait avantage réel à orner Yéducation essentielle de quelques belles et utiles connaissances accessoires.

J'ai combaitu les excès, les entraînements, les impatiences inintelligentes, les précipitations intéressées, le renversement de l'ordre naturel des choses, la prépondérance accordée à ce qui ne doit pas l'avoir ; mais j'avais hâte en môme temps, et le moment en est venu, de dire ma pensée tout entière, et de proclamer aussi haut que personne le mérite des études secondaires, qui perdent leurs dangers, et ne conservent que leurs avantages, dès qu'elles sont mises à leur place.

Parmi ces connaissances accessoires, les unes se rapportent plus directement à l'instruction littéraire, la développent, la complètent; telles sont les langues vivantes.

Les autres se rapportent plus directement à l'instruction scientifique, en donnent les premiers éléments, nécessaires à tout en cette vie, et préparent ainsi de loin le grand enseignement des sciences : telles sont, nous le disions tout à l'heure, les mathématiques élémentaires et les premières notions de l'histoire naturelle.

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Qui ne sent, par exemple, quelle est l'utilité, je dirai même la nécessité , des premières études mathématiques pour les besoins les plus ordinaires de la vie, et aussi quels sont les charmes offerts par la première culture des sciences naturelles ?

D'autres enfin sont de pur agrément, se rapportent à l'instruction artistique, et deviennent comme les dernières et gracieuses formes d'une éducation solide et brillante, destinée plus ou moins, dans le commerce du monde, à faire ie charme de la vie et des relations sociales : tels sont les arts du dessin et de la musique.

Et toutes, qui ne le voit? sont utiles: utiles en ellesmêmes, par ce qu'elles apprennent, par l'instruction réelle qu'elles donnent ; utiles aussi, parce que, bien enseignées et bien apprises, elles contribuent à former l'esprit, h élever l'imagination et les autres facultés intellectuelles ; utiles enfin, et par là môme, aux études principales qu'elles étendent, embellissent et fortifient.

Plutarque disait autrefois:

« Il ne faut pas borner l'éducation des enfants à un seul « et unique objet. Il ne pourrait en résulter pour eux que « des connaissances bornées, peu différentes d'une véria table ignorance. Il faut qu'un jeune homme parcoure suc- « cessivement tout le cercle des connaissances propres à le * former. »

Voilà pourquoi, à Y objet essentiel de l'enseignement dans les humanités et aux études principales , nous ajoutons l'objet secondaire et les cours accessoires.

Il est certain qu'un tel ensemble d'études, sagement combinées entre elles dans un plan également simple et fort, doit donner à l'intelligence un grand et solide développement, et une vraie politesse à l'éducation. En regardant de près cet ensemble de nos études et les principes qui doivent en diriger l'ordonnance et l'économie, on verra qu'il

en résulte dans notre plan l'unité la plus rigoureuse t avec une variété convenable, et une belle richesse dans cette unité.

Mais, pour suivre un tel plan, et par lui arriver au but, il faut une véritable sagesse d'esprit et une grande fermeté de conduite : car il y a ici bien des illusions funestes, bien des entraînements possibles.

On ne saurait trop le redire : la légèreté mondaine de certains parents et les goûts naturellement dissipés du jeune âge, précipitent souvent les enfants vers les arts et les études frivoles ; d'autres, dans les calculs bien mal inspirés d'une cupidité sans lumière, recherchent avant le temps les études professionnelles et utilitaires. L'envahissement ici est toujours à craindre: le sage instituteur doit lutter avec force contre ces tendances.

Et d'abord , si des cours supplémentaires d'une utilité vraie, quoique secondaire, doivent être admis dans toutes les maisons de haute éducation intellectuelle, il est bien manifeste, avant tout, que Y accessoire ne doit point l'emporter sur le principal.

Une fois bien démontré, comme nous l'avons fait, ce qui est l'accessoire et ce qui est le principal, la sagesse et le bon sens demandent ici la juste mesure de chaque chose. Mais il le faut dire nettement : sur ce point, la sagesse et le bon sens ne sont guère écoutés ; toutefois, nous sommes sûrs de trouver écho dans ceux de nos lecteurs qui ont une plus grande expérience de l'éducation, si nous pensons et déclarons d'abord, ce qui est l'évidence même, que ces diverses connaissances ne doivent pas avoir pour tous les jeunes gens le même degré d'importance. On leur accorde beaucoup trop, à notre avis, presque partout, jusqu'à l'exagération, au point même de leur laisser ruiner à peu près

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universellement les fortes études : elles les ruinent, en absorbant un temps considérable, comme font les sciences mathématiques, quand leur part n'est pas réglée sagement et rigoureusement, et surtout en inspirant à la jeunesse une désolante frivolité, un goût de succès faciles et de talents d'artistes, comme font la musique et le dessin. Les arts légers mal gouvernés, enseignés sans les précautions ou la mesure nécessaires, dissipent l'enfant, lui inspirent un dégoût insurmontable pour toute application grave et sérieuse, et Téloignent des grandes études de l'intelligence.

Quant à nous, ce que nous demandons dans une maison d'éducation sage et chrétienne, c'est que ces cours, que nous appelons secondaires, le soient réellement et demeurent, comme il convient, subordonnés aux études graves et solides que le respect des siècles et la voix de l'expérience et du bon sens ont appelés études classiques.

Dans ces conditions, nous voulons néanmoins qu'il soit donné à ces cours tout le temps convenable et tous les soins conformes aux vœux légitimes des parents, aux exigences spéciales de position, et à l'aptitude particulière des enfants, de manière que, sans sacrifier les études essentielles, les études secondaires soient cultivées aussi bien qu'elles le sont ailleurs, et suivies avec travail, constance et méthode.

Nous le savons, le problème n'est pas facile à résoudre : il peut néanmoins l'être convenablement.

Je le dirai volontiers avec de sages instituteurs : la discipline régulière à laquelle se soumettent avec joie des enfants élevés par la religion dans une maison d'éducation chrétienne, permet de leur faire parcourir, sans fatigue et sans confusion, un cercle assez étendu d'études intéressantes. Ces études peuvent même être organisées de manière que Tune serve en quelque sorte de délassement à l'autre, et que toutes maintiennent l'esprit dans une activité continuelle qui ne le rebute pas.

Les jours ne sont pas plus longs, il est vrai ; mais il y a dans la distribution du temps une économie possible, qui en rend l'emploi plus profitable, en même temps que plus varié.

C'est une affaire d'ordre, de soin, de prévoyance et de suite.

Ce qui importe, c'est de ne rien donner ici aux goûts paresseux des enfants, ni môme, autant que possible, qu'on me permette de le dire, aux caprices de certains parents.

C'est aux niattres qu'il appartient de discuter ici à fond, avec les parents, la raison des choses et les motifs de la détermination à prendre; c'est à eux qu'il appartient de régler avec sagesse et avec fermeté le temps, le mode, le degré d'importance et même d'application qui doivent être convenablement accordés à chacune de ces études1.

Qu'est-ce à dire? Le maître dira-t-il à l'élève : « Appliquez-vous à ceci, et négligez cela; ceci est principal, il y faut bien travailler; et cela n'est que secondaire, vous pouvez le faire négligemment? » Non, ce langage serait insensé.

La négligence est toujours un mal, et elle ne peut être admise dans l'éducation comme un principe de tempérament entre divers genres d'études, ou entre des études de diverse importance.

Ici comme ailleurs, dans les études secondaires comme dans les études principales, l'élève devra s'appliquer, étudier avec suite, avec méthode, sauf à proportionner la longueur de l'étude à l'importance de son objet. Mais n'introduisez jamais daus un plan d'éducation, pour personne,

1 Je me souviens d une dame assez pieuse d'ailleurs, mais d'un esprit frivole, qui me dit un jour, en me présentant son fils : « Monsieur, je ne tiens pas au grec et au latin : je tiens surtout à ce qu'il sache parfaitement le piano en sortant de chez vous. » Je lui dis : ■ Madame, dans ce cas, ne le faites pas entrer ici, car c'est le contraire de ce que vous désirez qui Se fera. »

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une étude où vous pensez pouvoir et même devoir tolérer la négligence.

Ceci est un point capital en fait d'éducation et d'enseignement : un enfant qu'on élève doit toujours donner à tout ce qu'on lui fait apprendre une application réelle; c'est au maître à lui faire pour ces diverses études secondaires une sage répartition du temps, mesurée sur leurs divers degrés d'importance pour l'élève.

Ces études doivent obtenir, dans des cours spéciaux, un temps et une gradation de travail qui, non-seulement soient mis en juste et convenable rapport avec les études principales, mais qui soient aussi sagement réglées sur leur propre utilité, plus ou moins réelle, plus ou moins générale.

En un mot» ces diverses études ont chacune leur utilité sans doute : autrement on ne s'en occuperait point; mais cette utilité n'est pas toujours la môme, ni en soi, ni pour chaque élève. Il faut accorder à chacune d'elles le degré d'importance que réclame son degré d'utilité.

Il faudra donc cultiver toutes les études secondaires, môme les moins importantes, de manière h y faire des progrès réels et h en avoir des notions précises. Quoique moins important, tout genre de connaissance a droit à l'estime, et quand l'étude en estime fois commencée, il faut être capable d'y devenir un jour très-fort, si le goût et surtout si le devoir ou une vocation spéciale y appellent ; et en tout cas c'est une maxime fondamentale on éducation, sur laquelle je ne saurais trop insister, qu'il ne faut jamais rien faire en Pair, et savoir toujours bien ce qu'on apprend.

Je conclus en redisant que le temps est le seul véritable moyen de tempérament entre ces diverses études. Donnez plus de temps à ce qui importe moins; mais que lîi comme ailleurs, et toujours, l'enfant que vous élevez emploie bien son temps et s'applique, parce que là où il ne s'appliquera pas, il n'apprendra rien, pas môme dans le degré où vous

voudriez qu'il apprit. Vous lui feriez tout à la fois perdre son temps, et ruiner plus ou moins ses facultés parle triste emploi que vous lui permettriez d'en faire.

Ces considérations générales exposées, je vais passer maintenant à chacune des études secondaires et accessoires.

On aura remarqué peut-être que je n'ai point fait entrer les cours de lecture et de déclamation, d'écriture et d'orthographe, dans ce plan des cours accessoires. C'est que je ne considère pas le moins du monde ces choses comme accessoires, mais comme absolument nécessaires, et qu'elles doivent être particulièrement soignées et cultivées dans chaque classe, comme je le dirai bientôt.

J'en dirai autant de certains cours que je nommerai complémentaires, parce qu'ils sont destinés à réparer et à compléter des éludes nécessaires, mal faites, sans lesquelles on ne peut marcher dans les études régulières, et pour lesquelles on ne peut arrêter un jeune homme dans sa marche, et, comme on dit, le faire redoubler, ni s'arrêter soi-même dans l'enseignement général.

J'insiste sur ce point. 11 y a en effet des enfants qui traînent dans toutes leurs classes une déplorable faiblesse, et qui, en fin de compte, perdent les dernières classes comme les autres, et échouent dans leurs études, non parce qu'ils étaient incapables de réussir, mais parce qu'on n'a pas réparé à temps les lacunesde leurs cours élémentaires, soit en grec, soilen lalin. Par exemple, ils ne savent pas la syntaxe, quelquefois pas même les déclinaisons et les conjugaisons, ni surtout, dans les verbes, les règles de la formation des temps. En soi, cela n'est pas long à savoir : arrivés en Seconde, en Rhétorique, quelques leçons particulières bien données leur suffiraient pour remédier à ce mal; mais ces leçons, on ne les leur donne pas; et cette misère, tant qu'elle subsiste, les empêche d'avancer, les maintient dans une faiblesse honteuse; et cette faiblesse

subsiste jusqu'à la fin, parce que, dans les cours supérieurs, on ne peut, en classe, revenir sur ces choses. C'est selon nous une cruauté de laisser dans un jeune homme cette cause de faiblesse et d'insuccès, qu'il serait si facile de faire disparaître.

Si les élèves dont je parle sont nombreux, il faut leur faire faire un cours spécial, par un bon professeur, deux ou trois fois par semaine ; s'il n'y en a que très-peu dans une classe, il faut trouver moyen de leur faire donner des répétitions particulières.

Mais, à aucun prix, il ne faut les laisser dans une telle ornière.

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