‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 62 sur 80 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les éléments des sciences.

Notre pensée sur l'enseignement développé des Sciences est bien claire maintenant : nous nous sommes expliqué dans le livre précédent sans réserve.

Au fond, il n'y a là pour nous, on Ta vu, qu'une question de temps et de méthode.

Nous n'entendons bannir ni les Lettres, ni les Sciences, de la haute éducation intellectuelle.

Il ne s'agit en aucune sorte pour nous de sacrifier les unes aux autres, mais simplement de les mettre à leur place respective, et de leur faire, dans une juste mesure, la part qui leur convient.

On l'a vu, c'est dans l'intérêt même des Sciences, autant que par une appiéciation vraie de ce qu'elles peuvent et ne peuvent pas pour l'éducation réelle de l'homme, que nous reportons le grand et sérieux enseignement scientifique à la fin des études, après les Humanités : c'est seulement alors, et par les Humanités mêmes, que l'esprit du jeune homme,

ouvert, développé, fortifié, se trouve préparer à aborder enfin sérieusement l'étude plus sévère des Sciences.

Nous disons, qu'on veuille bien le remarquer, le grand et sérieux enseignement scientifique, l'étude développée des Sciences et de leurs procédés, — dans les limites, bien entendu, toujours nécessairement restreintes d'un enseignement classique ; — mais nous ne disons pas : les éléments des sciences. Dans cette distinction entre l'étude simplement élémentaire des Sciences, ainsi que nous allons l'exposer tout à l'heure, et l'étude plus développée, et, en une certaine mesure, approfondie, que demandent les programmes officiels, réside tout notre système d'organisation des cours des Sciences ; un mot le résume : pour nous, c'est la concentration, au lieu de la dispersion.

Expliquons notre pensée.

Et d'abord, la distinction que nous établissons ici est réelle, évidente, et nous ne l'avons pas perdue un instant de vue dans tout ce que nous avons écrit contre l'étude prématurée des Sciences, et contre leur invasion dans un temps et un âge qui ne peuvent leur appartenir. Tous nos arguments tombaient sur cette étude prématurée et excessive, telle qu'elle était exigée par les examens, et indistinctement imposée par le système aujourd'hui jugé de la bifurcation, et non pas sur une étude simplement élémentaire, graduée avec intelligence selon l'âge et le développement des enfants, et ne leur livrant que la fleur pour ainsi dire de chaque science, et ce que M. Dumas appelle quelque part les diamants de la science.

Deux raisons pôremploires font un devoir d'organiser avec sagesse, dans une maison d'éducation, renseignement scientifique élémentaire :son indisp sable nécessité d'abord, et puis son intérêt et son

Son indispensable nécessité :

Tout le monde n'est pas appelé à devenir un savant, et à suivre une carrière scientifique, de même que tout le monde n'est pas appelé à devenir un lettré et à suivre uoe carrière littéraire; mais tout le monde a besoin de renseignement élémentaire des Sciences, sous peine de n'appartenir pas à la classe des personnes cultivées.

Ainsi, par exemple, les mathématiques. Qui ne voit que l'arithmétique élémentaire est absolument nécessaire à tout homme pour les plus vulgaires usages de la vie, pour le maniement des moindres affaires? De même, un homme cultivé quelconque peut-il aujourd'hui , décemment, se passer de certaines notions de géométrie, et même d'algèbre?

On me dira : Mais ces éléments d'arithmétique font partie de l'instruction primaire. Et c'est pour les écoles d'instruction secondaire que vous écrivez. — A quoi je répondrai : A plus forte raison, ce qu'apprennent les enfants même du peuple dans les écoles, faut-il l'enseigner dans les cofc léges et les petits séminaires, et ne pas laisser les jeunes gens arriver à l'époque où commencera pour eux renseignement détaillé des Sciences, sans en connaître au moins les premières et vulgaires notions qui s'enseignent partout. Il ne faut pas perdre de vue qu'en fait on met la plupart des enfants au latin après un enseignement primaire trèsincomplet : de là, la nécessité de le compléter dans Jes maisons d'éducation secondaire, par des cours élémentaires de sciences bien organisés.

Quant aux sciences naturelles, qui n'ont pas la même nécessité pratique, la botanique, la minéralogie, la zoologie, la géologie, la cosmographie, leurs grands résulats du moins ont été aujourd'hui tellement popularisés, qu'ils font en quelque sorte partie de cette instruction courante et commune, que les progrès de la science augmentent chaque jour, ei

dont l'absence constitue un homme dans un état d'ignorance et de discrédit.

Mais, on le comprend, et je le répète, pendant le cours des Humanités, il n'est pas question de faire des naturalistes, et de donner des détails minutieux et systématiques de la science, mais seulement des notions solides et incontestables sur les poinls les plus importants de l'histoire naturelle, et la connaissance générale des plus belles lois et des plus grands phénomènes de la nature.

Cet enseignement, dit M. Cousin, comprend les questions les plus élevées, et doit cependant revêtir une forme trèsélémentaire, se recommander par la simplicité de l'expression et un choix heureux dans les exemples.

D'après ces principes, l'organisation des cours de sciences élémentaires a pour but et pour résultat ce que j'ai nommé la concentration, par opposition à la dispersion.

C'est-à-dire qu'au lieu de partager et d'échelonner la matière détaillée des grands cours de science entre toutes les classes, et de les disperser au milieu des études classiques, ces cours sont absolument rejetés, après la rhétorique, à l'année de philosophie, ou mieux, après la philosophie, à une année de mathématiques spéciales; et on ne fait aux jeunes gens, dans toutes les classes qui précèdent, absolument que des cours élémentaires.

Ce système est seul admissible. Impossible de mener convenablement de front l'étude des sciences exactes, des langues et des littératures. On néglige nécessairement, les faits sont là pour le dire, les unes pour les autres. Souvent même, par la force des choses et la faiblesse de l'esprit humain, on les néglige toutes deux, et on Unit par n'en savoir aucune; et après dix ou douze années d'étude, on n'a ni savants, ni lettrés, ni mathématiciens, ni humanistes. C'est ce que nous avons vu : on a la confusion des esprits et la ruinfr de toute éducation intellectuelle.

C'est ce qu'avait très-bien compris le père de l'illustre Cauchy; ce jeune homme, passionné et merveilleusement doué pour les Sciences, voulait s'y appliquer sans retard, et laisser là les lettres. Le père s'y opposa, et lui déclara qu'il ne serait appliqué aux sciences qu'après avoir remporté en rhétorique les premiers prix. Et La Place, que le père consulta sur ce point, confirma sa décision par ces remarquables paroles : « 11 nous remplacera tous, mais à une condi- « tion : ne lui laissez pas toucher un livre de mathémati- « ques avant dix-sept ans; autrement, il sera fourvoyé, et ne « saura pas écrire sa langue. »

La vérité est qu'on a beau faire : les enfants, môme les mieux doués, ne sont pas capables de tout à la fois.

Quand les trois grammaires grecque, latine et française, en y joignant les grammaires allemande et anglaise, mal comprises, et les mathématiques, mal entendues, se brouillent dans ces petites têtes, il s'y fait une confusion irrémédiable, dont rien ne peut donner l'idée quand on n'a pas vu et regardé cela de près.

Il naît de là chez eux une horreur et une incapacité pour toute étude, une impuissance d'application et d'intelligence, une véritable imbécillité intellectuelle.

Et d'ailleurs, comment s'y prendrait-on pour régler l'étude simultanée des mathématiques et des lettres?

Réduira-t-on les mathématiques à une classe ou deux par semaine? C'est trop peu. Chaque classe prend un demijournée, coupe les idées et n'en donne aucune. C'est une étude sans analogie avec les études qui précèdent et qui suivent. Il ne peut résulter de là qu'un temps perdu et des facultés fatiguées.

Les mathématiques ne sont alors qu'une lente et lourde étude qui traîne misérablement en longueur. Dans ces longs intervalles d'une semaine, d'une classe à l'autre, les élèves oublient ce qu'ils ont appris, et ne sont plus préparés à ce

qu'ils doivent apprendre ; en un mot, on ne fait rien en faisant si peu, ou si on fait plus, on fait trop, et les études classiques sont nécessairement sacrifiées.

Il n'y a qu'un système raisonnable et possible : c'est, pendant les études classiques, de n'enseigner aux enfants que l'arithmétique, et les premiers et plus simples éléments de la géométrie et de l'algèbre.

Cet enseignement sera obligatoire pour tous, parce qu'il est tout à la fois accessible et nécessaire à tous. C'est simplement la science commune de faits naturels et de règles qu'il est impossible d'ignorer sans s'ignorer soi-même.

Quiconque ne trouve pas dans ses facultés et dans l'application la plus vulgaire la capacité suffisante pour étudier ces éléments, a une lacune dans ses facultés : voilà pourquoi tout cela est obligatoire; mais cela seulement.

Tels sont donc les graves inconvénients de ce que j'appelle la dispersion.

La concentration, au contraire, avec moins de temps, a une marche plus forte et plus sûre :

Par la nature même des choses, parce que des efforts concentrés sont nécessairement plus efficaces que des efforts éparpillés;

Parce qu'elle applique les jeunes gens à la difficile étude des mathématiques élevées, à l'âge où l'esprit a plus de vigueur, et après que les Lettres ont déjà ouvert, développé et élancé l'intelligence.

Voici donc comment, de ce point de vue, nous entendons l'organisation , et des cours élémentaires, et de tout l'enseignement scientifique.

4° Depuis les classes de grammaire jusqu'à la Seconde exclusivement : les éléments des mathématiques; pure préparation aux cours plus complets;

42 i LIV. IV. — LES COURS ACCESSOIRES.

2° Pendant les Humanités proprement dites, pendant la Seconde et la Rhétorique : point de mathématiques, mais les sciences naturelles ;

3° En philosophie, reprise énergique, bien que mesurée, des études scientifiques.

Reprenons :

Dans le cours préparatoire, lire et écrire les nombres, opérer les quatre premières régies, les faire très-bien apprendre ;

En septième, reprise des éléments, fractions décimales, système métrique ;

En sixième, reprise des éléments, fractions de toute nature, règles de trois;

En cinquième, reprise du tout ;

En quatrième, les deux premiers livres de géométrie ;

En troisième, les troisième et quatrième livres de géométrie, et les éléments de l'algèbre jusqu'au binôme de Newton, pourvu qu'on réserve pour une classe plus élevée certains raisonnements et certaines discussions qui demandent plus de temps et de maturité.

L'important est de se circonscrire, de prendre les notions principales, fondamentales, de les résumer successivement, et que ce peu les élèves le sachent très-nettement et trèsbien. Si on parvient à cela, c'est beaucoup.

De plus, il ne sera plus question d'enseigner aux enfants l'arithmétique raisonnée, mais pratique.

Ici la pratique est aisée : c'est l'art, la théorie qui est difficile.

On sait que quant à la théorie, il n'y a pas pour l'admission à l'Ecole polytechnique de questions plus difficiles que celles sur la théorie de la division.

Donc, dans ces commencements, on ne raisonnera qu'autant qu'il est nécessaire pour comprendre le fait et assigner la règle.

En géométrie même et en algèbre, les théorèmes et non les raisonnements, sinon l'indispensable; éviter la manie des démonstrations rigoureuses qui détournent l'esprit de la vérité dont il est capable, pour le porter sur l'argument dont il est incapable.

Voilà pour l'enseignement élémentaire des mathématiques. Nous l'arrêtons en Seconde et en Rhétorique, et nous y substituons renseignement élémentaire des sciences naturelles. Pourquoi? La raison en est simple : c'est que ces études sont moins arides, ont infiniment plus d'attrait pour de jeunes imaginations que les études mathématiques, et en même temps se trouvent en plus parfaite harmonie avec le développement des facultés brillantes de l'esprit, que l'enseignement littéraire cherche alors à déployer.

Nous voudrions même que, pour y préparer, les exercices de calcul, dans les classes précédentes, eussent pour objet des faits scientifiques, aussi souvent au moins que des faits industriels et commerciaux : l'enseignement élémentaire de l'arithmétique lui-môme y gagnerait en intérêt

Nous croyons que ces deux années suffisent pour donner aux élèves, dans des cours pleins pour eux du plus vif intérêt, le résumé des principaux résultats de nos grandes sciences. Nous réserverions pour la rhétorique la cosmographie, comme étant celle qui élève le plus l'âme. En seconde : la géologie, la botanique, la zoologie ; en rhétorique, la cosmographie.

Nous revenons, l'année de la philosophie, et, s'il le faut, l'année suivante, aux mathématiques proprement dites, et alors une ou deux années bien employées à les étudier

1 Par exemple, au lieu de ne donner jamais que des calculs comme celui-ci : Un marchand a vendu tant de mètres de drap à tant le mètre, et il les avait achetés tant : combien a-t-il gagné? N'y aurait-il pas avantage a en donner de temps en temps comme celui-ci : La lumière parcourt soixante-dix mille lieues a la seconde : combien met-elle de temps pour parcourir la distance du soleil à la terre?

d'une manière suivie, h l'âge où on en est devenu capable, après que les facultés purement intellectuelles ont été développées et affermies, de telles études, soit concurremment avec la philosophie, soit Tannée d'après, valent, je le maintiens, trois, quatre, cinq années d'études mathématiques intempestives, prématurées, impossibles, et par conséquent impuissantes.

Si ce n'est pas par amour, c'est par respect pour les mathématiques, et c'est tout à la fois par respect et par amour pour l'enfance et pour la jeunesse, que je ne veux pas qu'on applique trop tôt les jeunes esprits h ces études difficiles et abstraites.

<' Suivez donc, dirai-je avec M. Cousin, suivez l'ordre de « la nature : cultivez d'abord les facultés qui s'éveille/Jl Jes < premières; et quand l'âge de la réflexion et des raison- « nements abstraits sera venu, mettez le jeune homme aux « mathématiques : il s'y appliquera sans incertitude, et y « fera des progrès rapides. C'est d'ailleurs dégrader les « mathématiques que d'en faire une étude accessoire. EJJes « ont trop de prix en elles-mêmes, et elles sont à rinteliiv genec un exercice trop salutaire pour les imposer à qui « n'en est pas capable. Pour leur donner toute leur impor- « tance, il faut les mettre li leur vraie place, après la gram- « maire et les humanités, et avec la philosophie.

« Tel est le système de nos études; tout autre est un « chaos stérile ou une mutilation sacrilège de la nature « humaine. C'était là le système suivi dans tous les anciens « collèges. »

Mais, nie dira-t-on peut-être, sans doute un tel système est meilleur pour la bonne discipline de l'esprit, pour la direction intelligente des études, pour la science elle-même; mais n'y a-t-il pas ici des nécessités impérieuses qui s'imposent aux parents et aux jeunes gens : les examens, le* carrières? Peut-on, avec votre système d'enseignemeût

scientifique pendant le cours de l'éducation, et la concentration à la fin, se présenter aux examens, et arriver aux écoles?

Je réponds, et les faits sont là encore pour confirmer ma réponse : Oui, on le peut, aussi bien, et mieux même qu'avec le système contraire. C'est pourquoi, qu'on ne s'y trompe pas, si je veux qu'on commence plus tard, c'est pour qu'on finisse plus tôt. Rien n'est pire que de traîner une telle étude.

Deux années de mathématiques bien faites, à l'âge convenable, avec un bon professeur, des facultés suffisantes, et une application sérieuse, suffisent aux examens les plus difficiles pour l'entrée dans les écoles.

C'est ainsi que chaque année, au petit séminaire de La Chapelle, plusieurs de nos élèves ont pu prendre pendant leur philosophie les deux baccalauréats ès lettres et ès sciences.

Mais le mieux, selon nous, quand l'âge le permet, c'est de ne pas tant hâter les choses, et de faire deux années de philosophie, ou bien une année de sciences spéciales après la philosophie; et c'est là un des motifs sérieux qui nous ont engagé à établir au petit séminaire de La Chapelle des cours supérieurs.

En résumé, notre système d'enseignement scientifique élémentaire et d'enseignement scientifique spécial séparés, répond à tout : il ne sacrifie ni les Sciences aux Lettres, ni les Lettres aux Sciences; il est le meilleur pour l'étude des unes et des autres; il ne sacrifie point les carrières. Ajoutons que par cette teinture des sciences mathématiques et naturelles donnée aux enfants pendant leur éducation littéraire, il permet aux goûts de se montrer, aux aptitudes de se développer, et aux jeunes gens de choisir avec plus de connaissance de cause, quand le temps en est venu, leur vraie carrière.

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