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râbles au développement, naturellement successif et lent, des facultés intellectuelles de l'enfant?
En effet, pour quiconque a étudié de près l'enfant, il est manifeste que chez lui les facultés intellectuelles, la mémoire, l'imagination, le jugement, la pénétration, le raisonnement, se développent doucement, graduellement, selon Tordre tracé par le Créateur.
Intervertir cet ordre providentiel, précipiter une telle oeuvre, cultiver toutes ces facultés h la fois, ou avant le temps convenable, c'est les ruiner, c'est les détruire.
A toutes ces facultés si délicates, il faut sans doute une culture incessante, mais sagement mesurée.
Qui ne sait que les arbustes ravis à l'action lente et sage de la nature, et dont on précipite la floraison et la maturité, dont on veut faire des arbres avant le temps, dépérissent vite et ne donnent jamais que des fleurs artificielles ou éphémères, et des fruits sans saveur?
Et croit-on d'ailleurs que l'étude de ce grec et de ce latin, dont on parle d'un ton si dégagé et avec un si singulier dédain, demande si peu de temps et puisse être faite sans qu'on s'en occupe? L'étude des langues est une étude longue et difficile qui, pour être faite sérieusement, exige un temps considérable.
A-t-on songé qu'il s'agit de deux langues : la langue latine et la langue grecque, deux langues mortes, quoique immortelles; et les deux langues les plus riches, les plus profondes, les plus élevées, les plus fécondes?
Mais les plus puissants, les plus fameux abréviateurs demandent eux-mêmes plusieurs années pour les enseigner, deux ou trois ans au moins.
Qu'on y prenne garde : vouloir ici précipiter l'enseignement, c'est lutter, et vainement, contre la nature des choses. En effet, qu'y a-t-il dans ces langues, comme dans toutes langues?
11 y a les mots, des milliers de mots, innombrables, racines, dérivés, composés, lesquels des enfants ne peuvent apprendre et retenir que par un long et fréquent exercice de la mémoire.
Il y a la syntaxe, règles abstraites, compliquées, difficiles, qu'il faut nécessairement que l'enfant comprenne, retienne, applique. Autrement, sachant les mots, il ne saurait pas la liaison des mots entre eux, la construction des phrases, la coordonnance du discours selon les lois de la grammaire et de l'orthographe.
Ce n'est pas tout : il y a de plus la méthode. Chaque langue a son génie propre, qu'il faut connaître et parfaitement discerner : autrement on le confond avec celui des langues vivantes, et on ne parle plus qu'un jargon ridicule et barbare.
Voilà les pensées qui inspiraient à M. de Laharpe les sages paroles que je suis aise de mettre sous les yeux de mes lecteurs :
« On ne devine point, * disait-il [Cours de littér., t. XVI, p. 312), t le génie d'une langue; il n'y a qu'un moyen de le « connaître : c'est (si Ton peut hasarder cette expression) « de vivre avec lui. J'ai toujours pensé qu'un homme de « sens, qui n'aurait pas l'avantage d'avoir appris le latin t dans sa jeunesse, et qui voudrait se mettre en état de lire a Horace et Tacite avec cette facilité sans laquelle il n'y a « point de plaisir, ne pourrait pas y employer moins de t deux ans, à cinq ou six heures de travail par jour, et t certes il n'aurait pas perdu son temps. Mais pourquoi t donc, me dira-t-on, en demander huit à vos élèves? Pour « bien des raisons faciles à concevoir. D'abord un homme c fait a la tête plus forte, l'attention plus soutenue, la vop lonté plus décidée. De plus, en apprenant le latin, c'est t le latin seul qu'il veut apprendre, et j'ai observé que le « latin met dans la tête des jeunes gens une foule d'autres
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« connaissances qu'il importe d'y mettre dans l'âge où Ton « a tout à apprendre; enfin, les conceptions du premier âge « sont vives, mais ont besoin de la répétition habituelle pour « se graver dans la tête. On ne sait bien, très-bien, dans le « reste de sa vie, que ce que Ton a bien appris de bonne « heure; il est donc nécessaire de ne rien négliger pour bien « apprendre dans la jeunesse; et la jeunesse, en raison de « sa légèreté naturelle, égale à sa facilité, n'apprend bien « qu'en étudiant beaucoup et longtemps. »
Mais la langue maternelle elle-même, bien qu'on la parle dès la première enfance, bien que la nature et tous les besoins de la vie du premier âge l'enseignent, bien qu'on l'étudié pendant dix ans, du matin au soir, par l'usage, avec un père, avec une mère, c'est-à-dire avec les maîtres les plus attentifs et les plus dévoués, et avec le premier de tous les maîtres, qui est le besoin d'entendre et de se faire entendre, la langue maternelle, après qu'on l'a ainsi apprise et qu'on la parle, demande encore plusieurs années d'étude avant d'acquérir sous la plume une orthographe exacte, la sûreté du tour français, la propriété de l'expression, la convenance du discours ; et on voudrait que le latin et le grec, deux langues mortes, deux langues savantes, s'apprissent sans le secours du temps î
Vraiment, on n'y pense pas, on n'y a pas pensé.
Sur ce point, comme ailleurs, on parle en l'air, et on décide sur des ouï-dire.
Pour moi, j'ai des pensées bien contraires. Je ne m'étonne pas qu'on aille si lentement; je suis surpris qu'on aille si vite.
Et je goûte peu, je l'avoue, ou plutôt je proclame désastreuses, les méthodes abrégées qui font aller plus vite encore.
Ces méthodes ont été de nos jours et continuent à être auprès de certaines gens fort en faveur. Chacun veut que h. É., n. 27
ses enfants reçoivent de l'éducation, mais qu'ils la reçoivent vite. La science a semblé se prêter à ces goûts ; elle s'est simplifiée, abrégée, accélérée à faire plaisir. Il y a eu des gens pour enseigner à lire et à écrire en vingt-quatre heures : on apprend une langue en douze leçons, o Ces merveilleuses recettes, » disait à la chambre des députés un homme du métier, dont l'esprit juste et le bon sens élevé s'accomodent peu de ces procédés, M. Saint-Marc Girardin, « ces recettes « auraient dû renouveler en peu de temps la face des « écoles : malheur aux pères d'être nés trop tôt ! Cependant, « nous ne voyons pas que les choses soient beaucoup « changées, et, sans vouloir faire tort à l'avenir, nous « pensons qu'il ressemblera à peu de chose près au « passé. »
Le vice radical des méthodes rapides, l'illustre professeur le faisait toucher du doigt dans ces paroles sensées : « Que! « est, disait-il, le principe de toutes ces méthodes accé- « lôrées? Elles sont toutes fondées sur le développement « exclusif de la mémoire. Or, la mémoire est une excel- « lente chose employée à son temps et à son lieu ; elle est « des facultés de l'esprit la première qui se développe, et « elle est aussi la plus utile à cette époque où il s'agit pour « l'homme de faire en quelque sorte connaissance avec les « objets qui l'entourent. Mais il faut se garder de vouloir « l'employer au delà du temps convenable, et surtout de « l'appliquer à ce qui n'est pas de son ressort ; car alors on « n'a plus que les défauts de la mémoire. Autant nous « aimons la mémoire, autant nous la croyons utile quand a elle est au service de l'intelligence, autant nous la croyons « funeste et nuisible quand elle s'enhardit jusqu à la rem- « placer et ù jouer son rôle. Le secret des méthodes aecé- « léréesest bien simple. Au lieu de s'adresser aux faculté
• de l'homme, à mesure qu'elles se développent, comme on
• fait dans une bonne éducation, au lieu de faire travailler
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« la mémoire d'abord, et l'intelligence ensuite, elles a emploient la mémoire depuis le commencement jusqu'à « la fin, parce que, de cette façon, l'enfant va vite dans ses « études, et que le public aime les études qui vont vite.
« Mais, continuait M. Saint-Marc Girardin, si, par l'effet « de je ne sais quels préjugés, l'étude du grec et du latin « était tombée dans une sorte de discrédit passager, si la « mode déclarait, avec son ton d'infaillibilité, que nous « n'avons pas besoin d'employer sept ou huit ans de notre « vie à étudier des langues que personne ne parle plus; si « les plaintes des enfants, qui se passeraient volontiers de « l'ennui de ces fortes études, aidées de Yirré flexion raison- « neuse des parents, finissaient par créer, à cet égard, une « opinion banale qui se parerait du nom d'opinion pu- « blique, » eh bien î pour nous, nous ne souscrironsjamais à cet arrêt rendu parle préjugé, et nous ne consentirons pas à laisser amoindrir, par une précipitation aveugle, des études, base nécessaire de la culture littéraire telle qu'elle a toujours été donnée.
Mais, s'il importe de ne pas refuser aux enfants le temps nécessaire pour apprendre sérieusement et à fond les éléments de la langue latine, et ensuite de la langue grecque, il importe au moins autant de ne pas leur faire perdre leur temps, de ne pas appliquer ces pauvres enfants avant l'âge convenable à ces études difficiles, bien qu'élémentaires; de ne pas faire par là du latin et du grec un supplice pour eux, de façon à leur inspirer pour leur vie tout entière l'horreur des études classiques, et de toute étude.
Et ici, il y a, je dois le dire, dans un grand nombre de maisons, une réforme indispensable à opérer, la réforme de ces classes élémentaires appelées huitième et neuvième.
47i UT. IL — UL TEMPS, LE TRAVAIL, L'ÉMULATION.
Oai, il y a df^ maisons où les enfants, avant d'entrer en sixième, ont dû déjà passer trois ans successifs en neuvième, en huitième, et même en dix-huitième.
«jue d.i-je? il y en a même où les enfants, mis au latin dè> la neuvième, redoublent quelquefois encore cette classe, et ont trainé ainsi quatre ans sur les bancs avant d'arriver en sixième.
Voilà qui n'est pas seulement inutile, mais désastreux.
I n enfant au latin dès la neuvième ! un vétéran de neuvième ! Mais sait-on ce que c est qu'un vétéran de neuvième?
Voici ce qu'un proiesseur m'en disait :
« En général, le vétéran de neuvième n'a plus de cils, plus d'ongles ; peu de sourcils; les yeux rouges comme les lèvres; les oreilles rouges, les mains bleues, le teint dépoli. 11 se détache peu de son banc; il s'occupe, pendant la classe, à repousser de son esprit, par tous les moyens en son pouvoir, toutes les paroles du professeur; il s'en défend comme de la pluie; pendant l'étude, il s'occupe à faire la guerre au surveillant, et manœuvre pour le troubler sans être vu ; pendant les récréations, il demeure à ce banc et fait des ivrs, dix-huit cents vers par jour; pendant les promenades, il y est, et fait des vers : quatre cents vers à l'heure, avec quatre plumes liées ensemble. 11 ne quitte pas son banc; sa vie y est scellée : de sept à vingt ans, il vivra sur ce banc. »
Mais ne parlons ici que du vétéran de neuvième année, ou plus généralement de l'étudiant de quatrième année, en deçà de la sixième. Rendons-nous compte de ses progrès. Enfant la première année, il n'a rien compris à la grammaire. Pendant la seconde, il a renoncé à la comprendre. Pendant la troisième, il s'en est servi comme d'un buvard pour ôler les lâches d'encre. Pendant la quatrième, il la réduit en boulettes, en pâte, il la mange et en emploie la