IV
Mais il y a ici une considération plus haute encore : Pourquoi, dirai-je à ceux qui se plaignent si aveuglément de la longueur des années qu'on donne à l'enseignement des Hunanités, pour quoi comptez-vous donc l'éducation morale et religieuse, la haute et sainte éducation du caractère, du cœur et de la conscience? Quand ferez-vous cette œuvre, si vous ne la faites pas alors? Un grand cours d'enseignement et de belles études littéraires, embrassant de longues années de travail assidu et d'action incessante, est le seul moyen efficace d'atteindre ce grand but des Humanités, ce but suprême de l'éducation tout entière.
Car pour former le caractère, le cœur et la conscience, il faut du temps.
Et quiconque voudrait accomplir cette œuvre rapidement et à la hâte, et sans le secours de ce maître divin qui se nomme le temps, montrerait par là qu'il n'a pas même la plus*vulgaire intelligence de l'œuvre qu'il s'agit d'accomplir.
Ces années sont nécessaires pour fixer la légèreté du jeune homme, lui inspirer peu à peu les goûts sévères d'une vie appliquée, lui apprendre le mérite et le prix de l'assujettissement à la règle, le rompre à l'habitude du travail qui est la sauvegarde des mœurs, lui inspirer l'amour de l'ordre qui est l'assaisonnement des plaisirs les plus simples, et de la règle qui contribue si puissamment à la persévérance dans la vertu.
Non, je le répète, quiconque veut précipiter cette œuvre si importante, compte pour rien les fortes habitudes d'obéissance, de respect, de vie régulière, de mœurs innocentes, de gravité aimable, de simplicité, sans lesquelles la plus haute éducation intellectuelle n'est rien.
Je le demanderai encore à ceux à qui je m'adresse :
Comptez-vous pour rien le cours entier de la doctrine chrétienne, et ce haut et fort enseignement de la religion, sans lequel cette jeunesse, jetée au milieu d'un siècle d'indifférence ou d'incrédulité, sera le jouet de tous les vents des doctrines contraires ?
Eh bien ! pour que ce cours soit donné tout entier, pour que cet enseignement pénètre profondément, il y faut de longues années.
Comptez-vous aussi pour rien le temps employé à déraciner les germes vicieux dans ces jeunes cœurs, à dompter leurs passions, à redresser leurs inclinations dangereuses?
Comptez-vous pour rien les saints exercices de la religion, les habitudes pieuses, cette pureté de mœurs, cette fermeté de principes, cette beauté de caractère, cette probité, cet honneur, ce goût des actions honnêtes, cette pratique journalière des généreux sentiments, des vertus chrétiennes, qui leur rend le bien familier et facile, de façon que, dans les dernières années de leur éducation, l'habitude du bien soit devenue en quelque sorte pour eux une seconde nature ?
Non, non, si vous croyez que tout cela puisse se faire en quelques jours, ou môme en deux ou trois années, vous vous trompez.
Si vous croyez que tout cela puisse élre achevé à quinze ou seize ans, vous vous trompez encore.
Et voilà pourquoi j'écrivais naguère que je ne répondais jamais d'un jeune homme, ni de son éducation morale, s'il fixait pas fyit o\ achevé w philosophie avec qioi,
CH. Ier. — LE TEMPS.
Et j'ajouterai aujourd'hui que, s'il l'achève de trop bonne heure et trop jeune, je n'en répondrais pas davantage, car c'est alors à peu près comme s'il ne l'avait point faite.
C'est ne rien comprendre au grand enseignement et à la grande étude de la rhétorique et de la philosophie, que d'y admettre des enfants.
Il y faut nécessairement le jeune homme, et, je le dis sans hésiter, le jeune homme dans l'âge de la transformation morale, le jeune homme dans l'âge des passions, atin qu'il les dompte là sur place, et les fasse servir au triomphe de l'intelligence, de la foi, de la vertu.
Oui, pour être réellement élevé, pour avoir un caractère fort, une conscience ferme, une foi inébranlable; pour traverser, sans y laisser sa vertu, l'âge périlleux de la jeunesse, et porter plus tard dans la société et dans la famille cette pureté de mœurs, cette fermeté de principes, cette solidité de religion, cette noblesse d'âme, il faut avoir été formé de longue main.
Ah ! je le sais, il se rencontre des maisons d'éducation, absolument indignes de ce nom, où il n'y a que l'instruction, que le grec et le latin, et où les enfants reçoivent à peine une ébauche d'éducation morale et religieuse ; il y en a même, où se trouve pour cette infortunée jeunesse la ruine de toute religion et de toute vertu ; je ne m'en occupe pas ici, on le comprend: ce n'est point ma thèse, et j'ai d'ailleurs assez exprimé mon horreur et mon souverain mépris pour de telles maisons.
Mais il y a d'autres maisons, il y en a toujours eu, même dans les temps les plus malheureux, et grâces en soient rendues à la liberté d'enseignement, il y en a aujourd'hui plus que jamais.
Et d'ailleurs, ce temps que vous nous dispute?, permettezpjoi (Je le (Jire, à quoi r^plQterez-vpys?
Vous ne pouvez l'employer à rien autre chose qui soil bon, je vous en Mie.
C'est l'impatience de vos enfants qui vous domine et vous entraine; ils veulent être libres, oisifs, indépendants; dès leur treizième et quatorzième année, ils sont impatients de tout frein, de tout joug, et vous cédez a leur impatience.
C'est, aujourd'hui, a quinze ou seize ans qu'il faut avoir fini sa rhétorique et sa philosophie; aussi, comment tout cela est-il conduit? A faire pitié.
Et puis, que faire jusqu'à vingt-cinq ans?
S'ils avaient fini leurs études à dix-neuf ou vingt ans seulement, ils eussent été des jeunes gens solides, instruits, fermes dans le bien, ayant le goût de l'étude, l'habitude du travail.
De vingt à ving-cinq ans, ils continueraient, et, soit dans les écoles publiques, soit dans des carrières convenables, ils achèveraient celle forte éducation intellectuelle.
Et ils seraient a vingt-cinq ans des hommes distingués, étonnants même, comme j'en ai vu.
Mais, dit-on, et c'est là une des grandes objections, il y a les écoles spéciales, les écoles préparatoires ; les enfants demandent à y entrer de bonne heure.
Les enfants ne sont guère à écouler ici. Que les parents n'en doutent pas, presque toujours, quand les enfants font de telles demandes, ils n'ont pas d'autre raison qu'une folle humeur d'indépendance, le goût de ne rien faire, la passion effrénée de se dérober au joug du travail et de l'éducation régulière.
Combien n'en ai-je pas vus chez qui, grûce à la faiblesse de leurs parents, cette passion est une fièvre ardente î 11 faut leur ouvrir toutes les portes; autrement, ils se jetteraient par les fenêtres.
Je dis, grâce à la faiblesse de leurs parents, car tout le
CH. Ipr. — LK TEMPS.
mal vient de là. Dans le cours de ma longue carrière, en ces occasions difficiles, et en présence de ces entants emportés, j'ai rencontré rarement des parents qui sussent dire à leur fils : • ru fie sortiras d'ici, qu'après avoir fait toutes tes études et toutes tes classes, régulièrement, fortement, y compris ta rhétorique et ta philosophie. »
C'est là comme un verre d'eau froide jeté h la figure du pauvre enfant, et qui lui rend tout à coup le bon sens et la sagesse, en lui faisant comprendre deux choses : la première, que l'autorité paternelle est à craindre, chose que ne comprennent plus ceux-là mêmes qui en sont revêtus ; la seconde, qu'un enfant n'est pas sur la terre pour faire ses volontés et devenir un misérable.
Oui, dire cela h son (ils, avec calme, avec fermeté, avec simplicité, c'est fort rare.
Quant aux écoles spéciales, on nous dit : « Les carrières sont encombrées, il faut se hâter de sortir du collège, il faut s'avancer d'un an, de deux ou trois ans ; Ct sera autant de gaané. » Et je réponds, moi : Non, ce sera autant de perdu pour le jeune homme; autant de perdu pour son intelligence qui s'enrichissait dans des études salutaires et fécondes brusquement interrompues; autant de perdu pour son caractère, qui mûrissait dans une maison où ne pénètrent pas les dissipations du dehors; autant de perdu pour cet avancement même dont on parle, et qui s'obtient par un talent sérieux et réfléchi, plus sûrement que par une fougue ignorante et inconséquente. Ce qu'il faut, c'est se présenter aux examens avec la capacité et la maturité nécessaires. La question n'est pas de se jeter dans la mêlée a corps perdu, pour ainsi dire, comme un conscrit, mais d'y descendre armé d'un bras fort, d'un cœur inébranlable, d'un œil prompt, avec l'habileté et la science pour l'attaque et pour la défense, dans le succès et dans le revers. Autrement on s'expose t\ ces échecs, dont les examens publics et
nos tristes baccalauréats sont aujourd'hui le ridicule et déplorable spectacle.
Voilà ma réponse à l'objection tirée de la nécessité d'arriver vite aux écoles spéciales pour avancer dans les carrières. Si, pour cela, on tronque les Humanités, si on mutile la rhétorique ou la philosophie, on n'obtient môme pas ce qu'on recherche, et on perd à coup sûr ce qui est le but essentiel et premier de l'éducation : on met dans le développement intellectuel d'un jeune homme des lacunes qui ne se combleront jamais, et on empêche plus tristement encore son éducation morale, en ne lui laissant pas le temps de l'achever, et en le jetant, faible et inexpérimenté, à tous les périls d'une liberté prématurée. En un mol, on n'en fait rien, ni un humaniste, ni un mathématicien, ni un homme : rien, rien.
Je le répète donc : il faut savoir résister, et absolument, aux désirs déraisonnables d'un jeune homme.
Quant à moi, je ne puis pactiser ici avec des tendances qui me paraissent désastreuses, et que, d'ailleurs, l'ensemble de nos institutions et de nos lois favorise peut-être plus qu'il ne le faudrait pour le bien, non-seulement des familles, mais de la société : cette connivence de l'esprit public ne m'aura jamais pour complice ou pour complaisant.
Un homme d'un esprit aussi élevé que judicieux a écrit sur ce point une page que je veux me donner le plaisir de citer ici :
« 11 subsiste encore dans nos lois, disait M. Franz de « Champagny, quelque chose de ce sentiment qui se produit « si energiquement dans les âmes : cette impatience de la « liberté, cet empressement de secouer le joug, cette néces- « sitô prétendue de faire, aussitôt que possible, de l'enfant 't un adolescent, de l'adolescent un homme, et un homme < tjéchargé, s'il g$ peut, dp toute sujétjpi), de tQ^tç 9Wfr
Clï. Ier. — LE TEMPS.
« sance, de tout devoir. Il semble, dans le monde, que la « liberté, la maturité, non de la pensée, mais de l'existence, t que la richesse, la jouissance, ne puissent venir trop tôt • pour un jeune homme, et que les années soient perdues « qui se passent à les attendre. L'apprentissage de la vie « ne saurait être pour lui trop court; l'époque où il a la « liberté de ses actions trop hâtive; les ressources pécu- « niaires qu'il attend de ses parents trop abondantes; sa « dot, s'il se marie, trop largement calculée; la part qui i lui est faite du vivant de ses parents, soit d'indépen- « dance, soit de patrimoine, ne saurait lui échoir ni trop « large, ni trop tôt. En un mot, tous tant que nous sommes, o toute la société où nous vivons, toutes les impulsions « des esprits et des mœurs poussent le pouvoir paternel à « se démettre le plus tôt possible, comme on pousse les a rois à abdiquer, afin de ne pas être renversés par les rô- « volutions. »
Mais, et je le demande à tous les hommes réfléchis, à tous lesesprils sincères, cette abdication est-elle bonne? Est-elle bonne pour les pères? l'est-elle pour les enfants? Est-ce comprendre et défendre leurs véritables intérêts, ceux des familles, ceux du pays?
Non : pour moi, plus je vais, et plus j'aime la jeunesse ; je n'ai rien rencontré de plus aimable sur la terre. Mais cette affection, qui semble une faiblesse dans mon cœur, ne m'a jamais rendu, ne me rend pas faible. Je n'aime pas la jeunesse insolente et le pavé de Paris pour elle; j'ai affiché mon dédain pour les éducations qui s'achèvent avec des chiens et des cigares, et au milieu des chevaux. Les célèbres maquignons des Champs-Élysèes peuvent y applaudir; l'Etat peut y gagner, ce que j'ignore; la société n'y gagne pas, et je n'y applaudis point : c'est comme cela que les nations s'en vont.
Qu'est-ce qu'un peuple? Beaucoup, assurément, mais bien
peu de chose aussi : une seule mauvaise habitude suffit à tout corrompre, comme un seul coup de vent à tout renverser.