CHAPITRE Iï
Le travail.
Le temps est la première et essentielle condition de succès dans la haute éducation intellectuelle. Oui, il y faut du temps, mais du temps bien employé. Le temps bien employé, c'est le travail. La première condition implique la seconde. Un temps mal employé serait une dérision.
Le travail : j'en ai déjà parlé dans le cours de cet ouvrage, et j'en parlerai encore dans le volume qui va suivre, mais au point de vue particulier de ceux à qui ce dernier volume s'adressera : j'éYi dois parler ici spécialement, parce que le travail est une condition essentielle de l'éducation comme de la vie elle-même.
11 faut, dis-je dans l'éducation, le travail : le travail passé de bonne heure à l'état d'habitude, et devenu ainsi un besoin, et comme une seconde et vigoureuse nature.
Autrement, la nature paresseuse ne tardera pas à reprendre le dessus.
J'en ai vu de tristes et pour moi de mémorables exemples: une vacance, une année fait quelquefois ce triste changement.
I J'ai vu des jeunes gens qui avaient pendant leurs études, et surtout pendant les trois ou quatre dernières années,
C!I. II. — LE TRAVAIL
admirablement travaillé; je les ai vus, une année à peine après leurs études, tomber dans une fainéantise déplorable, ignominieuse. Il est inutile de dire que c'étaient des jeunes gens riches et qui croyaient n'avoir pas besoin de travailler pour vivre.
Ce goût du travail est tout à la fois un des résutats les plus importants et une des conditions les plus essentielles d'une haute et forte éducation intellectuelle.
Là surtout, dans l'éducation, c'est une nécessité impérieuse, et pour tous; même pour les esprits les plus faciles.
11 y a des esprits plus ou moins faciles, des terres plus ou moins heureuses. A mes yeux, les esprits les plus faciles ne sont pas les meilleurs : ce sont trop souvent de petites natures distraites, volages, insouciantes, de petits esprits produisant sans peine, mais des riens. Oh! que j'aime bien mieux les esprits appliqués!
Même avec la plus grande facilité d'esprit, sans travail, un enfant ne fera rien, rien de bon, de solide, de durable. Il en sera de lui comme de ces terres légères sans résistance à la culture, mais aussi sans profondeur* et qui, en lin de compte, au jour de la moisson, n'ont rien produit : la récolte est nulle.
Oh! que j'aime bien mieux ces terres fortes, dures, qu'il faut labourer profondément, retourner en tous sens! Ces terres qui fermentent, travaillent et se laissent travailler, et qui, quand une fois elles ont rencontré, avec un patient cultivateur, une bonne semence, le grand air, les rayons du soleil et les tièdes ondées, rendent au centuple ce qu'elles ont reçu.
Il ne le faut pas oublier d'ailleurs, par le travail, le caractère se fortifie en môme temps que l'esprit s'élève. Les esprits faciles et inappliqués sont et deviennent souvent des caractères faibles. Oh! encore une fois, que j'aime, que j'estime plus les enfants qui, dans nos classes, avec un es-
488 LIV. Vï. — LR TBMPS, LE TRAVAIL, L'ÉMULATION.
prit moins facile, une conception plus lente, s'appliquent fortement! Le travail laissera dans leur âme des impressions profondes d'honneur, de courage, d'humilité, de patience, de loyauté. On n'y trouvera jamais les vides, les lacunes et les landes d'un esprit paresseux.
Les autres, esprits légers, brillants, faciles, seront toute leur vie, comme le disait M. de Talleyrand d'un homme de soixante ans, des enfants de grande espérance.
Les autres pourront devenir des saint Thomas d'Aquin, des Cuvier.
On s'inquiète souvent du sort de certains enfants qu'une conception lente, un travail pénible, condamnent dans nos classes au second rang; voyez-les dix ans plus tard : vous les trouverez au premier.
Je le reconnais d'ailleurs, quand un enfant, comme l'élève de Fônelon, par exemple, joint à une grande facilité d'esprit, à une conception rapide, h une vive pénétration, le goût du travail, l'application naturelle, oh ! alors, c'est admirable : c'est le grand Condé, c'est Dossuet, saint Augustin.
Et je dois le dire, les enfants qui, avec de l'esprit ou sans beaucoup d'esprit, ont le goût naturel du travail et de l'application, ces enfants-là sont fort rares. C'est un des plus grands bienfaits de Dieu, une des dispositions les plus privilégiées qui se puissent concevoir.
Cela tient toujours, du moins en quelque chose, à ce qu'on a appliqué d'abord ces enfants avec sagesse et discernement à des études dont ils étaient capables, qu'ils ont faites avec plaisir, dont leur petite intelligence n'a pas été au début fatiguée, écrasée.
Quoi qu'il en soit, je le répète, le travail est une nécessité impérieuse pour tous.
Et qui dira maintenant la dignité du travail, surtout dans le jeune Age?
CH. II. — LE TRAVAIL
Pour moi, je ne sais rien de plus beau que de voir de jeunes enfants appliquer courageusement toutes les forces de leur intelligence à l'élude et au travail.
Ah! sans doute le travail est pour eux comme pour tous un châtiment, et, en travaillant, ils subissent leur sentence; mais avec quelle simplicité, avec quelle candeur, avec quelle générosité, avec quelle noblesse, avec quelle grâce!
Dans une maison d'éducation, je ne sais rien de plus beau ; aussi la dignité de la salle d'étude m'a toujours ému. Quand j'y entrais, pas un regard distrait, pas une tête en l'air; tous ces jeunes enfants étaient là, penchés sur leurs livres et leurs cahiers, attentifs, appliqués, avides.
Quand je me promenais, quand je me promène encore à quelque distance de nos salles d'étude, à la fin du jour, et que j'aperçois de loin, pendant la grande et belle étude du . soir, les lumières qui brillent là, et que je me représente ces trois cents jeunes gens qui travaillent; je l'avoue, ces lumières qui éclairent ce travail si calme, si réfléchi; tous ces jeunes esprits si appliqués, tandis qu'autour d'eux tout se tait, tout se recueille, et fait silence; toutes les avenues fermées d'ailleurs à là distraction et aux bruits importuns; et au loin, ce bruit de la grande ville qui ne pénètre pas jusqu'à eux : c'est un spectacle admirable.
Là, ils s'exercent, s'instruisent, s'élèvent incessamment jour par jour, heure par heure, par cette gymnastique puissante de l'étude, en compagnie de ces grandes intelligences avec lesquelles ils entretiennent un commerce assidu.
Là se forme, se développe, se fortifie l'étendue, la solidité, la vigueur de l'esprit; la raison, le jugement, le goût, l'imagination, la pensée, le sentiment, le style. 11 y a là le cénlre d'une activité prodigieuse d'esprit.
Non, on n'a pas assez compris quelle est la dignité de la salle d'étude dans une maison de iiaute éducation intellcctuelle. C'est là que l'œuvre s'accomplit véritablement. La
classe, c'est à la salle d'étude qu'elle se prépare. La salle d'étude, dans une maison d'éducation, est comme le grand laboratoire de la vie intellectuelle, comme l'estomac, où, par le travail, tout se digère et devient la vie.
Et de là, pour le dire en passant, la haute importance, la haute dignité des fonctions de Messieurs les présidents d'étude. Et voilà pourquoi il faut les honorer, autant que possible.
Et qui dira le bonheur du travail dans une telle éducation pour de tels enfants? Avec quelle joie je les entendais quelquefois médire : a Oh! monsieur le Supérieur, comme nous allons bien travailler! Nous aurons la belle étude du soir, la grande étude; à la bonne heure! là du moins on peut faire quelque chose, goûter le plaisir de travailler. »
(les chers enfants avaient, en tout ce qui regardait le travail, un tact et une intelligence fort au-dessus de leur âge; ils retenaient des choses que je leur avais dites et dont je n'avais pas soupçonné l'impression sur eux, et ils me redisaient dans l'occasion ce que je leur avais dit. Par exemple, je m'en souviens : « Pour avoir du plaisir, il faut se donner de la peine. » Ou bien, d'un devoir qui avait été fait trop vite : « C'est un devoir médiocre; on sent en le lisant que celui qui l'a fait ne s'est donné ni la peine ni le plaisir de le faire. »
Mais ce goût du travail est fort rare : les esprits appliqués ne sont pas communs.
Le plus souvent les enfants sont naturellement inappliqués, mous ou distraits.
Les maisons d'éducation sont le plus souvent peuplées d'enfants désœuvrés, qui n'ont aucun goût pour l'étude, aucun amour pour le travail, et qui, depuis la première
CH. II. — LE TRAVAIL
heure du jour jusqu à la dernière, demeurent là à ne rien faire.
Pendant dix mois chaque année, pendant dix heures chaque jour, pendant dix ans, en guerre avec eux-mêmes, avec leurs livres, avec leurs maîtres, chacun de leurs moments est un supplice.
Quelle tristesse de voir un pauvre enfant consumer dans les plus misérables frivolités de l'esprit , dans les plus odieuses résistances de la volonté, ce temps précieux qui ne reviendra plus pour lui! fugit irreparabile tempus.
Quelle tristesse de le voir livrer son esprit et son cœur à toutes les préoccupations qui le dissipent, à toutes les fantaisies qui remportent, à tous les caprices passagers, impuissants, fugitifs, dont son humeur vagabonde se nourrit dans une turbulente inaction, dans le mépris de toute règle, dans la négligence de tout travail.
11 se dit, ce pauvre enfant : » Demain, je travaillerai bien.» Le lendemain arrive ; il remet au jour suivant, puis à la semaine qui va venir, puis à l'autre mois. Et les jours, les semaines, les mois, Tannée, s'écoulent avant qu'il ait commencé. C'est à la rentrée qu'il va s'y mettre. Vain espoir ! il ne le pourra plus. Ce malheureux faiblit et s'affaisse chaque jour ; chaque jour il est moins capable de lutter, car la paresse est forte contre lui de toutes les défaites qu'elle lui a déjà fait subir. Le voilà entraîné au fond de chaque classe qu'il suit par tout le poids de son passé; et de chute en chute, il arrive avec une incapacité et une inertie nourries et pour ainsi dire fortifiées pendant tant d'années, au moment de se faire sa place dans le monde. Comment, et au prix de quels efforts le pourra-t-il, à moins que la fortune bénévole ou quelque injuste hasard ne lui fasse l'aumône.
Sans doute, c'est la faute des enfants; mais qu'on me permette de le dire : c'est aussi souvent, c'est presque toujours la faute des parents et des maîtres.
Lu ce siècle mou, léger, inappliqué, parents et m ai très ne font pas travailler, ne savent pas, ne veulent pas faire travailler les enfante.
La plupart des parents riches n'y tiennent pas.
Pourvu que le temps passe, qu'ils soient débarrassés de leurs enfants pendant dix années, pour une foule de parents, qu'importe le reste?
Pourvu qu'on puisse dire que l'enfant a fait ses classes, qu'importe qu'il n'ait même pas fait ses études, et encore moins son éducation? Il n'aura pas besoin de travailler plus tard pour vivre ; inutile d'en prendre aujourd'hui l'habitude. Pourquoi fatiguer ce pauvre enfant sans raison, sans but et contre nature?
Voilà ceux dont les fils, hélas ! par la faute de leurs pères, deviennent indignes d'eux et de leur fortune, ceux dont Tacite disait autrefois : Ex paternâ fortuné tantùm licentiam usurpant. [Vie (TAgritola.
Vainement me direz-vous : Je ne veux pas faire de mon fils un savant.
C'est ce à quoi je ne songe pas plus que vous; mais ce qui est nécessaire absolument, c'est de n'en pas faire un mauvais sujet. Vous ne le voulez pas sans doute, et c'est ce que vous faites, quand vous ne vous mettez pas en peine de le faire travailler.
Il y a des parents encore qui disent : « Mais mon fils veut servir; il n'a pas besoin pour cela d'avoir fait de fortes études. » Non, mais il a besoin pour cela de n'être pas un caractère mou, énervé, un esprit sans vigueur.
11 a besoin de n'être pas un ignorant et un libertin ; il a besoin de n être pas de ceux dont Tacite disait encore : Jf i- Utiam in lasciviam vertunt; il ne font de la vie militaire qu'une vie de débauche.
('/est donc la faute des parents.
C'est aussi la faute des maîtres.
CU. II. — LE TRAVAIL
C'est la faute des maîtres d'étude.
Il y a trop souvent, entre eux et les enfanls dont ils président le travail, un traité honteux dont je cite le texte: t Laissez-moi tranquille, gamins, et je vous laisserai en paix. » C'est historique.
C'est surtout la faute des professeurs, car ce sont surtout les professeurs qui peuvent et doivent faire travailler. Je pose en fait certain que le travail des élèves dépend en grande partie des professeurs. Si les professeurs. ont de l'autorité ; s'ils savent mettre dans leurs classes de l'intérêt, de l'entrain, de l'émulation ; s'ils préparent bien les devoirs, les varient, les mesurent parfaitement avec le temps qu'ont les élèves , n'en donnent ni trop, ni trop peu; s'ils évitent ces dictées rapides qui font que les trois-quarts des enfants n'apportent de la classe à la salle d'étude qu'un texte de version ou de thème incomplet , indéchiffrable, inexplicable ; si, ensuite, ils corrigent ces devoirs exactement et avec soin, encouragent et stimulent, blâment et récompensent à propos, les élèves, on peut en être sûr, travailleront.
Mais les professeurs ne se donnent pas toujours la peine incessante, nécessaire pour cela?
Ils ne s'occupent pas assez de tous leurs élèves, et de chacun;
Ils ne font pas travailler ceux qui en auraient le plus grand besoin ; ils négligent les faibles, les paresseux ; ils les négligent quelquefois complètement; ils ne s'en occupent pas.
Or, ce serait précisément ceux dont il faudrait s'occuper davantage.
Quelquefois, ce qui arrête un élève est peu de chose: quelques règles de syntaxe, la formation des mots, un défaut de méthode dans l'explication des phrases; quelques conseils particuliers suffiraient quelquefois pour enlever ces h. II. 28
grains de sable, et de faire marcher le char embourbé : on n'y pense point.
Il faudrait calculer toujours le temps des élèves, la durée des études, leur faire employer ce temps rigoureusement, en être jaloux; varier les devoirs, et en donner assez pour remploi des études plus longues : les professeurs ne le font pas.
Us ne se décident pas à faire apprendre solidement et à fond lés langues latine, grecque et française. Les grammaires de ces langues, leurs préceptes élémentaires, leur prosodie, tout est mal su : thèmes, explications, versions, analyses, tout est fait superficiellement, sans qu'on entre dans le fond des choses, sans qu'on distingue les principes propres à chaque langue, sans que l'esprit soit pénétré fortement, n'ayant qu'efûeuré les choses lâchement ou la hâte.
C'est ainsi qu'on a ces tristes élèves, et plus tard ces hommes manqués, qui leront si pauvre figure dans le monde.
Combien n'en voit-on pas aujourd'hui de la sorte, esprits faux, jugements infirmes, imaginations égarées, qui se disputent le triste privilège de croire les premiers venus sur parole, ou de persuader éloqueraraent aux autres les plus étranges sottises?
Pauvres têtes qui , comme le disait Bossuet au grand Dauphin, après avoir commencé à mal placer les mots contre les règles de la grammaire, placent mal les choses contre les règles de la raison.
Esclaves nés de toutes les vaines opinions, voués d*avance et engagés à toutes les sottises, jouets ridicules et méprisables de toutes les plus absurdes théories.
Non; le travail d'une éducation mâle et vigoureuse peut seul faire vraiment des hommes. Mais notre siècle, énervé par la dissipation et les amusements, ne comprend plus nen à ces choses.
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Il s'étonne, lorsqu'on lui raconte les prouesses des écoliers d'autrefois; ces temps fabuleux, ces siècles héroïques du travail effraient son imagination affaiblie.
Ecoutez un récit que Rollin a tiré des mémoires d'un magistrat du xvi* siècle.
o Mon père, diuil, me donna pour précepteur Jean Mo- « ludan Limosin. Avec lui et mon puisné Jean-Jacques de a Mesmes, je fus mis au collège de Bourgogne dès Tan 4542, « en la troisième classe.... Mon père disait qu'en cette nour- « riture du collège il y avait deux regards : l'un à la cona servation de la jeunesse gaye et innocente; l'autre à la « discipline scholastique, pour nous faire oublier les mi- « gnardises de la maison, et comme pour nous dégorger « en eau courante. Je trouve que ces dix-huit mois de col- « lége me firent assez bien. J'appris à répéter, disputer et « haranguer en public... j'appris la vie frugale de la scho- « larité et à régler mes heures : tellement que sortant de là « je récitai en public plusieurs vers latins et deux mille vers « grecs..., je récitai Homère par cœur (Vun bout à Vautre. « Qui fut cause après cela que j'étais bien veu par les pre- « miers hommes du temps, et mon précepteur me menoit « quelquefois chez Lazarus Baïtius, Tusanus, Strazellius, « Castellanus et Danesius.... L'an 4545, je fus envQyé ît « Toulouse pour étudier en loix avec mon précepteur et « mon frère.... Nous étions debout à quatre heures, et, « ayant prié Dieu, allions à cinq heures aux études, nos t gros livres sous le bras, nos ècritoires et nos chandeliers a à la main. Nous oyons toutes les lectures jusques à dix « heures sonnées sans intermission : puis venions dîner, a après avoir en hâte conféré demie heure ce qu'avions « écrit des lectures. Après dîner, nous lisions, par forme de « jeu, Sophocles ou Aristophanes, ou Euripides, et quel- « quefois Demosthenes, Cicero, Virgilius, Horatius. A une « heure, aux études; à cinq, au logis, à répéter et voir dans
« nos livres les lieux allégués, jusques après six. Puis nous « soupionset lisions en grec et en latin. Les fêtes, à la grande « messe et à vespres. Au reste du jour un peu de musique « et de pourraenoir.... et avions ordinaires avec nous Ha- « drianus Turnebus et Dionysius Lambinus, et autres sa- • vants du temps. »
Le xvne siècle ne laissa pas périr ces fortes traditions de l'âge précédent. Le magistrat de ce temps-là vivait beaucoup dans son cabinet, où ses livres faisaient sa grande compagnie. Il avait fait de bonnes études au collège, parce qu'il y avait été mis dans un âge plus mûr et plus raisonnable; il y avait pris du goût pour les belles-lettres. Ce goût, il le cultivait dans toute la suite de sa vie.
Un trait du jeune vainqueur de Rocroi est resté célèbre : on sait qu'assistant en Sorbonne h une thèse du jeune Bossuet, il eut un moment la pensée de disputer avec lui. Cependant, dit M. de Beausset, on sera peut-être moins étonné de voir le grand Condé prendre un intérêt si vif à une thèse de théologie, lorsqu'on saura que ce prince avait reçu une éducation forte, grave, et nourrie d'études sérieuses ; qu'élevé au collège des Jésuites de Bourges, comme aurait pu l'être le fils d'un jeune gentilhomme, sans autre distinction qu'une chaise un peu plus haute que celles de ses condisciples, il avait été soumis de bonne heure à une discipline sévère ; qu'il n'avait d'autre prééminence parmi eux que celle qu'il devait conquérir, en les surpassant par le travail et le talent, et qu'il ne pouvait obtenir aucune grâce de son père, sans lui en présenter la demande dans une lettre écrite en latin, dans un style assez pur et assez élégant pour attester ses progrès et ses succès.
Un de ses descendants, dans des mémoires, publiés depuis quelques années, nous a conservé quelques fragments de ces lettres, écrites par le grand Condé à l'âge de quinze ans. Les hommes les plus familiarisés avec le style épislo-
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laire des écrivains de Rome n'en désavoueraient ni la grâce, ni l'élégante facilité.
Condé, cependant, n'était pas, sous ce rapport, un phénomène dans son siècle. Lorsqu'on lit V Histoire du collège de Navarre, par le docteur Launoy, on est frappé de la longue suite de princes, de grands et de seigneurs qu'on y envoyait recevoir la première teinture des sciences et des lettres, sans que l'éclat de leurs titres et l'élévation de leur rang pussent les affranchir du régime exact et sévère auquel ces institutions étaient alors soumises. On ne connaissait point encore toutes ces distractions prématurées que les fêtes, les spectacles et la tendresse peu éclairée des parents s'empressent d'offrir à la jeunesse.
Serait-il donc impossible aujourd'hui de revenir à ces fortes traditions ?
Du moins, y a-t-il des moyens pour aiguillonner la paresse et en triompher?
Quelque difficile que soit ce triomphe, et sans entrer dans le détail de ces moyens, dont j'ai traité déjà si souvent, ce que je veux dire fortement une dernière fois ici, c'est qu'il ne faut, à aucun prix, capituler avec la paresse, mais la poursuivre sans relâche, et la désespérer.
Comment? Parles punitions, les pensums? C'est le dernier et le plus inefficace des moyens.
Non; il faut enlacer et exciter l'enfant paresseux par tout un ensemble de moyens plus moraux encore que physiques; il faut surtout savoir mettre dans les paroles qu'on lui adresse un certain accent qui le perce comme un trait.
11 faut lui adresser les exhortations les plus fortes, les plus vives, les plus pénétrantes, les plus poignantes. Ce sont des nature? jolies, endonnies, languissantes,
qui cachent et étouffent, sous la carapace effroyable de cetie paresse, quelquefois les germes d'un vrai talent.
Il faut les exciter, les réveiller, les stimuler, par les mots les plus durs, les plus méprisants, non pour eux, mais pour leur paresse; car, pour eux, il faut qu'ils sentent toujours l'affection et la douleur sous les reproches les plus accablants.
Je me souviens d'avoir un jour corrigé un paresseux par un de ces mots qui lui étaient entrés jusqu'au vit de l'âme.
Je lui avais dit déjà bien des choses, sans résultat. Je lui dis un jour devant son père : « Oh! ce pauvre enfant! que voulez-vous que nous en fassions? Il n'y a rien à en attendre; ce n'est pas un homme : c'est un traversin... Jamais on ne le fera tenir debout *ur se> pieds. Il a bonne volonté. Il essaie de se tenir droit . mais il n'eu peut venir à bout : ses reins, s^s genoux, ses pieds fléchissent; il s'affaisse et se casse toujours. Ne m'en parlez plus. »
Il changea cependant. Je m'en aperçus vite. J'attendis trois semaines; il persista. Je le tis venir; et après l'avoir félicité et embrassé. « Qu'est-ce qui vous a décidé à tra- • vthlerf lui dis-je. ~ C est, me répondit-il, quand vous « avez dit que j'étais un traversin. » Il n'avait pu accepter ni le mot, ni la chose.
Quand il y a quelque ressort dans une nature, c'est en la touchant de la sorte qu'on pourra réussir à la réveiller; en la piquant, par la honte, par l'honneur, par l'émulation, par les grands exemples. Un modèle de ce qui convient alors, c'est le langage de Charlemagne aux écoliers de son palais : je le cite tel que nous la conservé le moine de Saint- Gall dans une naïve chronique, à laquelle je ne changerai pas un seul mot.
« Lorsque, après une longue absence, le victorieux Charles revint en Gaule, il se fit amener les enfants qu'il
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avait confiés à Clément, chef de l'école palatine, et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de moyenne et de basse condition lui présentèrent des œuvres au-dessus de toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse ; les nobles, au contraire, n'offrirent que d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la justice du juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait et leur parla en ces termes: a Mille grâces, mes t fils, de ce que vous vous êtes appliqués de tout votre pou- « voir à travailler, selon mes ordres et pour votre bien. « Maintenant, efforcez-vous d'atteindre la perfection, et je t vous donnerai de magnifiques êvôchés et de bonnes « abbayes. Toujours vous serez honorables à mes yeux. » Ensuite il tourna vers ceux de gauche un front irrité, et, troublant leur confiance u'un regard flamboyant, il leur lança avec ironie, tonnant plutôt qu'il ne parlait, cette terrible apostrophe : « Vous autres, nobles, vous, fils des grands, o délicats et jolis mignons, fiers de votre naissance et de t vos richesses, vous ave/, négligé mes ordres. Vous vous « êtes livrés à la mollesse, au jeu et à la paresse. » Après ce préambule, levant vers le cM sa tête auguste et son bras invincible, il fulmina son serinent ordinaire : « Par le roi « des cieux, je ne me. soucie guère de votre noblesse et de a votre beauté, quelque admiration que d'autres aient pour « vous. Tenez donc ceci pour arrêté : si vous ne réparez par « un zèle vigilant votre négligence passée, vous n'obtiendrez a jamais rien de Charles. »
Un tel langage manque rarement son effet.
500 l,IV. VI. — t.B TEMPS, r,E TRAVAIL, l.'ÉMUI.ATION.