ENTENDU
Non, nous le répétons, rien n'est à espérer des tribunaux mixtcsy de cette réunion de magistrats suspects, formée par le caprice, ne présentant aucune garantie sérieuse et au choix exclusif de l'Egypte !, . .
Ne l'oublions pas, nous sommes en Egypte !
Eh bien, écoutons comment appréciait la situation qui nous occupe un de nos compatriotes, M. Richard-Kœnig, gendre d'un homme qui a longtemps joui de la confiance illimitée de Saïd-Pacha et rempli avec honneur auprès de lui les emplois les plus importants.
Le 20 juin 1870 il écrivait, par la voie de la presse, à
(l) Procès-verbaux de la Commission internationale. — > 1869.
M. E. Ollivier, alors ministre tout-puissant, qui passait, à tort ou à raison, pour être, dans le cabinet. Tardent défenseur de la réforme des capitulations.
i^ A M. Emile OUiviery député au Corps LégiskUif.
« Paris, 20 juin 1870.
« Monsieur le Député,
« Si j*ai attendu pour vous écrire, c'est que je pensais que le grand acte dont vous êtes le promoteur, devait tellement vous occuper, que vous pourriez à peine donner un moment d'attention à cette lettre. Et cependant il s'agit du sort de 20,000 Français qui sont dans Tanxiété et qui craignent de voir leur fortune et leur liberté menacées.
« Je viens donc, monsieur le Député, vous prier de vouloir bien lire avec attention cette lettre, et de n'y voir, avant tout, que la sincère croyance que nous avons tous en Orient, et moi en particulier, dans votre sincérité et votre honnêteté.
« Le vice-roi d'Egypte fait annoncer dans tous les journaux que le ministre des affaires étrangères a accepté la révision des capitulations.
« Aucun détail n'a été donné, et vous comprendrez, monsieur le Député, l'émotion de la colonie française de l'Egypte, menacée d'être placée sous le régime de l'arbitraire.
« Nous ne pouvons croire qu'au moment où Sa Majesté l'Empereur vieMt de donner des libertés nouvelles à la nation française, il soit possible d'enlever aux Français
établis en Egypte, les sécurités que leur donne la loi française.
« C'est donc, plein de confiance en votre loyauté, monsieur le Député , que je viens vous prier d'user de votre influence toute puissante auprès de Son Excellence le ministre des affaires étrangères, afin que la lumière soit faite et que les Français établis en Egypte sachent s'ils doivent continuer d'y résider ou sUls doivent abandonner ce payitf qui leur a dû en grande partie son ancienne prospérité.
« Notre désir serait, monsieur le Député, si le gouvernement français, dans sa sagesse, croit devoir réviser nos vieilles capitulations, que cette révision se fasse par la Chambre des députés, afin que chacun de nous puisse éclairer les députés de son département et que, de cette discussion, surgisse la preuve de faits que nous n'oson» murmurer que bien bas.
« Nous comprenons parfaitement qu'avant de porter cette question devant les Chambres, une enquête doit être faite, mais nous voudrions, monsieur le Député, que cette enquête fût faite par l'ambassade française à Constantinople, car jamais la calomnie ne s'est attachée à nos ambassadeurs, et la Sublime-Porte les a toujours respectés et considérés.
« Il n'en a pas été de même malheureusement pour nos consuls généraux en Egypte, et le vice-roi actuel ne pouvant acheter leur influence, a pris plaisir à ternir leur reputation.
« Monsieur le Député, vous avez été le conseil du viceroi d'Egypte , vous avez loyalement gagné les 30,000 fr. annuels qui vous étaient alloués, et, plût au ciel que vous
eussiez été consulté sur tous les actes qui se sont passés ! Le vice-roi actuel ne serait pas un danger permanent pour l'intégrité de l'empire Ottoman, et une menace perpétuelle pour la tranquillité de l'Europe par le réveil de la question d'Orient.
« Votre honnêteté ne saurait être suspectée; méfiezvous cependant des paroles d'Ismaïl-Pacba, et si vous voulez des preuves, je vais vous en donner que votre haute position vous permettra facilement de contrôler.
a Lors de l'avènement d'Ismaïl- Pacha, M. de Beauval gérait le consulat de France à Alexandrie. Un Français, M. Conseil, fut à moitié massacré par les Arabes. M. de Beauval demanda et obtint satisfaction.
« Le vice-roi, deux mois plus tard, voulut acheter M. de Beauval; il lui fit oATrir 250,000 francs, je pourrais nommer la personne qui a été chargée de les lui offrir. Les 250,000 francs étaient même partis du Caire. M. de Beauval refusa.
« Le vice-roi, alors , accusa M. de Beauval d'avoir inventé l'affaire de M. Conseil, et dit, à qui voulait l'entendre, que s'il avait voulu donner un million, M. de Beauval était à lui.
a M. Tastu succède à M. de Beauval. Même démarche, même refus, même calomnie sur son compte. Le vice-roi profite du séjour en Egypte de Leurs Altesses le prince et la princesse Murât pour demander le changement de M. Tastu.
« M. Max Outrey est nommé. Le vice-roi lui fait des avances, des offres de service. Notre consul ne veut rien entendre et force le vice-roi à terminer plusieurs affaires
pendantes, intéressant la colonie française. Le vice-roi furieux, recommence ses calomnies qui ne sont crues par personne, et, en fin de compte, profite de son séjour à Paris, en 1867, pour demander le changement de M. Outrey.
« Le ministère envoie M, Poujade à Alexandrie..
« Avec cet agent, le vice-roi, fier de ses succès précédents, ne se gène pas, et comme M. Poujade était opposé au voyage de Sa Majesté l'impératrice, le vice-roi prétend lui avoir donné des sommes importantes et demande son changement.
« Le ministère résiste, et c'est M. Tricou qui est chargé de la gérance.
« Le vice-roi veut acheter M. Tricou, qui refuse, et il y a même une histoire récente de 60,000 francs, sur laquelle vous pourrez facilement vous édifier, et qui vous prouvera l'honnêteté de M. Tricou et les habitudes de Son Altesse Ismaïl-Pacha.
« Ainsi, en sept ans, le vice-roi actuel a consommé deux gérants et trois consuls-généraux. Pas un n'a échappé à ses calomnies.
« M. de Beauval est à Paris. M. Tastu, ministre plénipotentiaire, est également à Paris. M. Max Outrey est ministre plénipotentiaire au Japon. M. Poujade est à Paris. M. Tricou y est arrivé.
a Le contrôle de mes assertions est donc facile, et je suis sûr que ces messieurs ne contrediront pas ce qui est un fait notoire pour toute l'Egypte.
« Ne trouvez-vous pas, monsieur le député, que devant le simple énoncé de ces faits, la colonie française d'Alexandrie
soit légitimement désireuse de voir, mie fois pour toutes, la France donner une leçon au vice-roi et lui prouver qu'un agent chargé des affaires de la France est autant, pour ne pas dire plus, qu'un khédive, qui, par le fait, n'est qu'un simple gouverneur d'une province ottomane.
« Soyez persuadé, Monsieur le Député^ que je suis le fidèle interprète des sentiments de la colonie française en Egypte, et que, si vous êtes assez bon pour vous intéresser à cette question, c'est par milliers que vous recevrez les adhésions des résidents français en Egypte.
« Je vous prie. Monsieur le Député, d'excuser la liberté que j'ai prise de vous écrire sans vous connaître personnellement, mais votre réputation d'homme honnête et serviable est mon excuse.
« Je vous prie, dans l'espérance que vous voudrez bien vous intéresser au sort de 20,000 français, et les faire rassurer, d'agréer l'expression de la plus haute considération avec laquelle je suis
Votre très-humble et très-dévoué serviteur,
Richard-Kœnig (1).
Tel est le jugement porté sur l'Egypte et son gouvernement par quiconque l'a habité •
Rappelons-nous, du reste, qu'avant MM. Richard- Kœnig, les Commissions de 1867 avait dit :
« La majorité fut-elle donnée à l'élément européen, du
(I) La France en Orient, 25 juin 1870.
a jour où les jnges seraient à la discrétion du souverain « conserveraient-ils leur indépendance ?
<x II ne faut pas oublier , que les juges jugeraient dans un « milieu, où les fonctionnaires sont à chaque instant assaillis a par ces influences de toutes sortes, même les moins « avouables. Puis, comment les recruter? Comment s'as- « surer qu'ils présentent, nous ne dirons pas toutes les « garanties désirables, mais l'aptitude et la probité qui les « rendent acceptables?
« On oflEre, il est vrai, de les prendre sur l'indication a des gouvernements étrangers; si, à cet égard, nous « pouvons avoir confiance dans le choix de la plupart des « gouvernements européens, qui répond que les mêmes « précautions seront prises partout et en tout temps.
« Encore, est-il bon d'ajouter que ceux qui s'expatrient « ne sont pas en général, ceux dont les vertus et la situa- « tion pourraient le mieux les prémunir contre tant de « dangers réunis.
Mais voici un document plus grave, instructif et curieux à la fois, et à la lumière duquel toute cette importante question doit, il nous semble, être étudiée.
C'est une lettre de l'honorable M. de Moustier, alors ministre des affaires étrangères, écrite au moment où devait se réunir la Commission internationale.
Nous n'avons pas à examiner ici comment elle est arrivée dans le domaine de la publicité ;
Elle a été publiée par la voie de la presse, désormais elle nous appartient.
Nous savons, du reste, entre quelles mains elle se trouvait au moment de sa publication.
Elle est reproduite par le journal la France en Orient ^ dans son numéro du 9 juillet 1870, la veille du jour où devaient avoir lieu les interpellations au Corps Législatif.
On lit dans ce journal :
Opinion de son Excellence le marquis de Moustierj minisire des affaires étrangères, en France, sur Nubar^-Pacha et la Réforme judiciaire.
« Au moment où de solennels débats vont s'ouvrir devant nos Chambres à propos des capitulations, il est du plus haut intérêt pour nous de connaître Topinion du seul ministre des affaires étrangères qui, en France, depuis M. Thouvenel, ait bien connu les hommes et les choses d'Orient.
« Voici une lettre dont nous avons en main l'original, qui jette une lueur très-vive sur les intrigues de Nubar- Pacha, sur son caractère et sur la façon dont on envisageait alors le projet de réforme judiciaire. C'est une pièce du procès, bonne à lire et bonne à garder.
Lb Comité.
Paria, 7 octobre 1868.