EST GÉNÉRAL
Et depuis, quels cris d'alarme, nos malheureux nationaux ne cessent-ils de pousser !
Quelles nombreuses et déchirantes adresses n'ont-ils point adressées au gouvernement français, suppliant la mèrepatrie de ne pas abandonner ses enfants.
On a dit, et pour l'honneur du nom français nous voudrions ne pas le croire, que quelques voix isolées, protestations de favoris gorgés de faveurs, se seraient fait entendre en faveur des réformes , mais elles seraient rares , solitaires , suspectes. Pensons à Nubar ! . . .
Et cependant, reconnaissons-le avec tristesse, les capitulations ont rencontré l'hostilité d'un homme, pour lequel nous avons toujours éprouvé un sentiment de vive et respectueuse admiration ; M. de Lesseps a fait une grande chose
qui attachera 9 quoi qu'il arrive , à son nom, une gloire sans rivale ; mais, disons4e avec franchise et sans entrer ici dans d'inutiles détails, M. de Lesseps n'est pas désintéressé dans la question que nous traitons en ce moment.
Pour nous, avant l'intérêt, très-respectable de ses actionnaires, nous voyons l'intérêt plus élevé, plus général, plus puissant de notre pays.
Oui, M. de Lesseps demande avec une énergique insistance que les capitulations soient déchirées ;
Il l'a demandé le jour même de l'inauguration du canal, à travers les enivrements d'un succès merveiUeux et dans des fêtes qui répondaient au succès ;
La France a éprouvé, je crois pouvoir le dire, un douloureux étonnement quand, parlant devant le monde entier, attentif et ému, elle l'a entendu se plaindre amèrement d'elle , qui refusait de satisfaire les exigences du vice-roi.
Vraiment la France attendait autre chose, à cette heure solennelle, qu'une parole amère et irritée.
Mais, encore une fois, M. de Lesseps n'est pas désintéressé, et le prix de la réforme des capitulations, qu'attendent ses actionnaires est assez connu, pour que nous n'éprouvions ici d'autre sentiment que le regret pénible d'avoir à le signaler.
Résumons ces trop longues considérations.
Il est , pour notre pays , du plus grand et du plus pressant intérêt que le gouvernement s'arrête sur la pente fatale où il se laisse aller depuis 1867;
Qu'il veuille bien comprendre que, jusqu'au jour où FEgypte aura des lois, une magistrature capable de les appliquer, et un gouvernement pouvant et voulant les faire respecter, nous devons rester à l'abri tutëlaire de notre vieille puissance consulaire ; toute autre voie nous mènerait à l'affaiblissement rapide, bientôt à la disparition complète de l'influence du nom français sur cette terre, qui en ces jours de douleur nationale a encore l'heureux privilège, d'éveiller en nos âmes l'inébranlable espérance de l'avenir, en nous faisant souvenir du passé.
Cette terre d'Egypte, nos ancêtres l'ont arrosée jadis d'un sang généreux ;
C'est de ce sang répandu à flots qu'est sortie cette noblesse militaire qui, pendant tant de siècles, su si chevaleresquement mourir pour fonder notre unité et notre grandeur !
Nos pères ont retrouvé, au pied des pyramides, leurs noms encore vivants ; ils ont rajeuni par de nouveaux exploits notre vieille gloire, et enfin, par la création merveilleuse du canal de Suez, œuvre d'un Français, nous avons conquis une autre gloire, peut-être plus élevée et plus durable que celle des armes, en devenant les premiers pionniers de la civilisation.
Sachons garder intacte cette influence achetée par tant de mémorables actions et de si généreux sacrifices.
Et à quel moment de notre histoire, nous laisserions nous entraîner insouciants et le cœur léger, à gaspiller, le mot n'est pas trop sévère, ces trésors d'influence et de grandeur,
précieux legs d'un passé glorieux pour nous à tant de titres ? sommes nous donc si forts et si redoutés, que ce soit l'heure de pareils abandons, faits sans but, sans motifs, sans Tombre même d'une compensation?
Serions nous donc devenus semblables , à des pauvres insensés qui jetteraient leurs richesses à travers les grands chemins ?
Ah ! ne l'oublions pas.
Quant nous nous consumons tristement, au milieu de tant de révolutions intérieures, toutes à la fois et si rapides et si profondes ; que nous usons nos forces dernières, en tant d'eflforts contraires, souvent insensés toujours impuissants.
Alors que nos regards fixés sur des ruines, ne peuvent même plus interroger les horizons lointains, d'autres peuples en Europe, calmes et tranquilles chez eux, marchent à grands pas vers ces mêmes horizons et se préparent à disputer à mille lieux de la terre natale, la suprême puissance et le sceptre du monde .
Si nous jetons les yeux sur la carte, sur ces mêmes
contrées où s'exerce encore notre légitime influence, nous voyons de suite, quelles vont être les témoins de grandes actions et d'événements décisifs.
D'un côté la Russie, laissant les immenses déserts de la Sibérie, pousse ses aventureuses expéditions, de la mer Caspienne, qu'elle couvre de ses flottes, à Caboul et jusqu'à Khi va, à travers les hauts plateaux de l'Asie centrale, ou l'histoire place le berceau du genre humain ; transforme les nations vaincues et conquises en redoutables soldats, avant-garde des innombrables légions russo-asiatiques, qu'à
une heure donnée, victorieuses et conquérantes à leur tour, elle jettera sur les Indes ; pendant que l'œil fixé sur Constantinople, et appuyée sur un nouveau Sébastopol, plus fort que le premier, elle dresse ToreiUe et écoute, si se vérifie enfin la parole prophétique et pittoresque de Lamartine « t* Empire 7\irc, craque de toutes parts ! »
Pendant que l'Angleterre, émue et troublée, il s'agit de ses plus grands et de ses plus chers intérêts, se prépare à la lutte, s'empare d'Aden comme d'un observatoire éloigné de combat, à l'entrée du canal de l'Isthme de Suez^ seul chemin qui lui soit utilement ouvert pour courir, à une heure donnée, à ses possessions menacées !
Pendant tous ces tressaillements du monde, que fait la France? que faisons nous?
Eh ! quoi ! nous nous désintéresserions de ces contrées prédestinées, de ces rivages témoins futurs de si grandes choses ! ignorants du passé, insouciants de l'avenir, nous abandonnerions, enfants dégénérés, les droits sacrés que nous devons au travail glorieux et incessant de tant de générations qui nous ont précédés !
Ah ! si cela devait arriver, il faudrait désespérer de notre pays, et reconnaître que le rôle auquel la providence nous avait appelé est bien définitivement rempli.
Il faudrait répéter, en l'appliquant à la France, la parole du vieux Kosciusko, menant en mourant les funérailles de la Pologne... Hic finis Galliœ.