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XVI. — Système de la Révélation. Le premier de ces sys

ternes et le plus ancien en date, celui qui rallie encore la masse des populations du globe, bien qu'il perde chaque jour du terrain chez les nations civilisées, est le système de la Transcendance, vulgairement de la Révélation. Toutes les religions et quasi-religions ont pour objet de l'inculquer; le Christianisme en est, depuis Constantin, le principal organe. Aux théologiens ou théodicéens il faut joindre la multitude des réformateurs qui, tout en se séparant de l'Eglise et du théisme lui-même, restent fidèles au principe de subordination externe, mettant à la place de Dieu la Société, l'Humanité, ou toute autre Souveraineté, plus ou moins visible et respectable.

Suivant la doctrine généralement suivie, dont les théories dissidentes ne sont du reste que des mutilations, le principe moral, formateur dé la conscience, puissance plastique qui lui donne la vertu et la dignité, est d'origine supérieure à l'homme, sur qui il agit comme une influence d'en haut, gratuite et mystérieuse.

La Justice, d'après cette genèse, est donc surnaturelle et surhumaine; elle a pour sujet véritable Dieu, qui la communique et l'insuffle à l'âme faite à son image, c'est à dire de même substance que lui, capable par conséquent de recevoir les modes de son divin auteur.

De quelle manière, suivant les transcendantalistes , a lieu cette communication, c'est une question sur laquelle ils se divisent, comme il arrive pour toutes les choses qui dépassent l'expérience. Suivant que l'écrivain s'attache plus ou moins étroitement à l'idée mystique prise pour point de départ, ou qu'il se laisse aller aux suggestions de l'empirisme, sa doctrine peut varier du catholicisme au panthéisme, du catéchisme du concile de Trente à l'Ethique de Spinoza.

Mais comme en pareille matière un système doit être étudié dans l'intégralité dé son développement historique non dans des fragmentations arbitraires, et comme nous aurons occasion de nous convaincre que les restrictions proposées par les modérés du transcendantalisme sont de manifestes inconséquences, effet de la pudeur philosophique, je m'attacherai surtout au système catholique, le ^lus complet de tous et le plus logique.

Il suffit donc de savoir, d'après la théologie orthodoxe :

Que Famé humaine, vide et ténébreuse, sans autre moralité que celle de l'égoïsme, est incapable par elle-même de s'élever à la loi qui régit la société, et d'y conformer ses actes ; que seulement elle possède une certaine aptitude à recevoir la lumière, dont la transfusion est opérée en elle par le Révélateur divin, autrement dit le Verbe ;

Que cet état d'obscurité invincible, qui pourtant, assure-t-on, aurait pu ne pas être, est l'effet d'une corruption diabolique, arrivée à l'âme aux premiers jours de la création, corruption qui l'a fait déchoir au rang des brutes, et dont elle ne peut être sur cette terre radicalement guérie;

Que la révélation de la loi a eu lieu une première fois en Adam, puis successivement en Noé, Abraham, Moïse, les prophètes et Jésus-Christ, lequel, par son Eglise, en a organisé à perpétuité la propagation parmi les hommes ;

Qu'ainsi la Justice, chose essentiellement divine, hyperphysique, ultra-rationnelle, au dessus de toute observation et conclusion de l'esprit, ce qu'exprime le mot de transcendance qui caractérise le système, ne peut, quant à sa détermination, avoir rien de commun avec les autres branches du savoir, qui tous relèvent ex œquo de l'entendement et de l'expérience; — quant à la pratique, que l'homme est du tout incapable par nature d'aucune obéissance, vertu ou sacrifice; qu'il y répugne essentiellement, d'autant qu'il ne saurait y trouver, en lui-même et sur cette terre, aucune compensation;

Que tout ce que l'homme a à faire en conséquence est de suivre l'impulsion de la grâce, qui d'ailleurs ne lui manque jamais, et d'obéir à la loi, telle quelle, qui lui est proposée de la part de Dieu par l'Eglise, auquel cas il sera sauvé; sinon, et dans le cas où il résisterait à l'ordre divin et se montrerait réfractaire, il sera puni;

Mais qu'il ne saurait être sérieusement question de philosopher sur les décrets du ciel comme il est permis de le faire sur les phénomènes de la nature, de pénétrer les motifs d'en haut, bien moins encore de prétendre y ajouter ou en retrancher, puisque ce serait aspirer à refaire l'œuvre de Dieu et à voir de plus loin que sa providence, ce qui, sans impiété ne se peut admettre.

En résultat, d'après cette théologie, le principe de la

Justice est en Dieu, qui en est à la fois le sujet et le révélateur; la puissance de réalisation, encore en Lieu; la sanction, toujours en Dieu.

En sorte que, sans la manifestation divine, l'humanité après sa chute ne serait pas sortie de la condition des bêtes, et que le premier fruit de la religion est cette raison philosophique elle-même, qui la méconnaît et l'outrage.

XVII. — A l'appui de ce résumé, je me bornerai à citer les passages suivants du Dictionnaire de Bergier, édition de 1843, revue, augmentée et annotée par messeigneur3 Doney, évêque de Montauban, et Thomas Gousset, archevêque de Reims :

Selon les théologiens, la Loi est la volonté de Dieu intimée aux créatures intelligentes, par laquelle il leur impose une obligation, c'est à dire les met dans la nécessité de faire ou d'éviter telle action, sinon d'être punies.

Ainsi, selon cette définition, sans la notion d'un Dieu et d'une providence, il n'y a point de loi et d'obligation morale proprement dite.

C'est par analogie que nous appelons lois les volontés des hommes qui ont l'autorité de nous récompenser et de nous punir; mais si cette autorité ne venait pas de Dieu, elle serait nulle et illégitime.

Jean -Jacques Rousseau, Kant, Spinoza lui-même, MM. Cousin, Jean Reynaud, Jules Simon, Pierre Leroux, tous les éclectiques, les spiritualistes, les socialistes, les panthéistes, jusqu'à Auguste Comte, qui en niant Dieu se raccroche au grand Etre humanitaire, ne parlent pas autrement.

Bergier accorde bien que notre raison peut aller jusqu'à découvrir Y utilité, de la loi, mais il nie qu'elle puisse nous en faire un devoir, en quoi il est suivi par la masse des philosophes :

La raison ou la faculté de raisonner peut nous indiquer ce qu'il nous est avantageux de faire ou d'éviter, mais elle ne nous impose aucune nécessité de faire ce qu'elle nous dicte; elle peut nous intimer la loi, mais elle n'a point par elle-même force de loi. Si Dieu ne nous avait point ordonné de la suivre, nous pourrions y résister sans être coupables. Le flambeau qui nous guide, et la loi que nous oblige, ne sont pas la même chose,

Mgr Gousset, dans les notes qu'il a jointes au Dictionnaire, développe ainsi l'idée de Bergier :

Aucune raison purement philosophique ne peut établir la distinction du bien et du mal. Le philosophe qui a le bonheur d'avoir des idées jus' es et précises sur une question si importante rette néanmoins impuissant pour convaincre d'erreur, par sa propre raûon, le philosophe qui a des idées contraires.

Et plus bas :

On peut demander si naturellement et d'elle-même la conscience a la notion du bien et du mal. Les observations que nous avons faites sur les articles Certitude, Evidence, Foi, Langage, Raison, Révélation, Vérité, démontrent que cette notion est, comme toutes les autres, transn ise à l'homme par la tradition, et qu'il ne peut la trouver que dans la société. Or, la société elle-même a reçu de Dieu les notions qu'elle dépose dans la conscience de chaque homme : c'est Dieu qui les lui a enseignées. Donc, encore une fois, c'est Dieu qui est le premier auteur de ces notions, et c'est sur Dieu que repose leur démonstration philosophique.

Donc la science morale doit être nécessairement attachée à l'idée de Dieu, c'est à dire à la Révélation...

Et comme pour justifier l'observation de Mgr Gousset, nous voyons les philosophes, ceux du moins qui admettent une morale supérieure à l'égoïsme, J. J. Rousseau, Kant, V. Cousin, J. Simon, J. Reynaud, J. Oudot, rattacher à Dieu et à une révélation, historique ou psychique, les lois de la morale.

• Quant aux philosophes qui nient toute espèce de révélation ou n'en tiennent aucun compte, tels que Saint-Lambert, d'Holbach, Bentham, Hobbes, Hegel et les panthéistes modernes, ils retombent, sous le nom de Loi naturelle, qui dans le communisme et le despotisme, qui dans l'égoïsme, l'utilitarisme, l'organicisme et le fatalisme, c'est à dire qu'ils nient, avec la liberté, la Justice.

Là donc est l'essence de la Religion. Elle existe, elle est donnée, non pas, comme le disaient les anciens incrédules, dans l'intention et avec la volonté préméditée d'asservir l'espèce humaine, bien qu'elle ait eu ce résultat, mais pour fournir une raison, une autorité et une base à la Justice, sans laquelle la société ne peut subsister.

On conçoit d'après cela combien il est misérable de dis-

puter , comme le font les protestants , sur la légitimité de l'Eglise romaine, sur la certitude de sa tradition et l'authenticité de son enseignement, sur la vérité de son dogme, la pureté de sa discipline, les variations de son histoire, les incertitudes de son exégèse ; — ou bien, à l'exemple des déistes, sur la vérité des prophéties et des miracles, la mission de Moïse, la qualité du Messie, etc. C'est faire comme les pharisiens de l'Evangile, à qui le Christ reprochait de gober un chameau et de faire la grimace pour une mouche.

On conçoit également ce qu'il y a d'irrationnel, d'hypocrite, clans une société qui se proclame religieuse, à prétendre séparer le spirituel et le temporel, et mettre l'Eglise hors du gouvernement. C'est comme si, après avoir donné des béquilles à un estropié, on l'obligeait à les porter sur le dos.

XVIII. — Ces principes établis, la théologie explique ainsi le mouvement de l'histoire.

Ce mouvement, que les uns prennent pour un progrès, tandis que les autres n'y voient qu'une agitation irrationnelle et stérile, n'est autre chose, assurent les inspirés, que l'effet de la lutte qui s'établit tout d'abord entre la nature égoïste et récalcitrante de l'homme et l'action aiguillonnante et de plus en plus victorieuse de la loi, expression révélée de la société. Tel est le fond de la philosophie de Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle. C'est pourquoi l'Eglise a pris le nom de militante : son ennemi est Fange de ténèbres, personnification du mal, auteur principal de notre abaissement, et qui, malgré tous les exorcismes, malgré le sang d'un Dieu versé pour les péchés du monde, continue de posséder la majorité des âmes.

Mais de supposer qu'à l'instar du progrès qui se manifeste clans les sciences et l'industrie, et qui est l'effet de notre science accumulée, il y en ait un semblable dans la Justice, indépendamment de l'action efficace de la grâce, c'est une proposition contre laquelle la théologie proteste de toutes ses forces, qu'elle déclare destructive de la religion, et, par suite, de toute morale, de toute société.

Et il faut le dire, non seulement l'immoralité contemporaine semble donner raison à la théologie, mais sur ce

point encore la philosophie déiste pense au fond comme l'Eglise. Elle croit et enseigne que la société est, comme le corps humain, sujette à corruption et décadence; que de temps à autre elle a besoin de retremper ses mœurs: que cette régénération morale ne peut s'accomplir qu'à une condition, la rénovation dudogme. Qu'est-ce queledogme? La parole intérieure, divine et providentielle, qui éclate aux époques fatidiques pour la régénération des sociétés. C'est pour cela que nous voyons aujourd'hui de hautes intelligences, des âmes généreuses, convaincues que la corruption est à son comble, que le christianisme est usé comme autrefois le paganisme, et que le temps est proche, adresser leur requête à la Divinité, implorer avec larmes et componction une manifestation du dogme. L'auteur de la France mystique a compté plus de trente de ces concurrents de l'Eglise, dont la devise, en un siècle décidément raisonneur, mais que la foi agite toujours, semble être celle-ci : Faut de la révélation, pas trop ri en faut /...

Tant le système de la transcendance, sorti des concepts fondamentaux et des premières hypothèses de la raison, formulé en légendes poétiques et en merveilleux récits, entretenu par la faiblesse d'âme des philosophes, est entré avant dans la conscience des hommes ! On sait par quel saut de carpe l'incomparable Kant, après avoir renversé par sa Critique de la raison 'pure toutes les prétendues démonstrations de l'existence de Dieu, l'a retrouvée dans la raison pratique. Descartes, avant lui, était arrivé au même résultat ; et c'est merveille de voir les derniers disciples de ce métaphysicien acrobate rejeter l'autorité de l'Eglise, la révélation de Jésus, celles de Moïse, des patriarches, de Zoroastre, des Brachmanes, des Druides, tout le système des religions, et affirmer ensuite, comme fait de psychologie positive, la révélation immédiate de Dieu dans les âmes.

Suivant ces messieurs, Dieu se manifeste directement à nous par la conscience; ce que l'on appelle sens moral est l'impression même de la Divinité. Par cela seul que je reconnais l'obligation d'obéir à la Justice, je suis, à les entendre, croyant malgré mes dents, adorateur de l'Etre- Suprême, et partisan de la religion naturelle. Le Devoir! Il suffit que je prononce ce mot pour attester, contre mon

envie, que je suis double : Moi, d'abord, qui suis lié par le devoir; et l'Autre, c'est à dire Dieu, qui a formé ce lien, qui s'est établi dans mon âme, qui me possède tout entier, qui, lorsque je m'imagine en suivant la loi morale faire acte d'autonomie, me conduit, sans que je m'en aperçoive, par son impérieuse suggestion.

En vérité, il faut que ces doctrinaires de la Foi nous prennent pour des grands enfants, de croire que nous rirons avec eux du miracle de la Salette, et que nous accepterons celui, bien plus énorme, de leur théodicée. La possession divine, imaginée en désespoir de cause par une école timide, est le dernier hoquet de la superstition transcendante. Que dis-je? Elle est déjà la formule déguisée de la vraie philosophie, et pitié pour celui qui s'y trompe!

XIX. — Système de la Révolution. L'autre système, radicalement opposé au premier, et dont la Révolution a eu pour but d'assurer le triomphe, est celui de I'Immanence, ou del'innéité de la Justice dans la conscience.

D'après cette théorie, l'homme, quoique parti d'une sauvagerie complète, produit incessamment, par le développement spontané de sa nature, la société. Ce n^est que par abstraction qu'il peut être considéré à l'état d'isolement et sans autre loi que l'égoïsme. Sa conscience n'est pas double, comme l'enseignent les transcendantalistes ; elle ne relève point, pour une part, de l'animalité, et pour l'autre, de Dieu; elle n'est que polarisée. Partie intégrante d'une existence collective, l'homme sent sa dignité tout à la fois en lui-même et en autrui, et porte ainsi dans son cœur le principe d'une moralité supérieure à son individu. Et ce principe, il ne le reçoit pas d'ailleurs; il lui est intime, immanent. Il constitue son essence, l'essence de la société elle-même. C'est la forme propre de l'âme humaine, forme qui ne fait que se préciser et se perfectionner do plus en plus par les relations que fait naître chaque jour la vie sociale.

La Justice, en un mot, est en nous comme l'amour, comme les notions du beau, de l'utile, du vrai, comme toutes nos puissances et facultés. C'est pourquoi je nie que, tandis que nul ne songe à rapporter à Dieu l'amour,

l'ambition, l'esprit de spéculation ou d'entreprise, on doive faire exception pour la Justice.

La Justice est humaine, tout humaine, rien qu'humaine : c'est lui faire tort que de la rapporter, de près ou de loin , directement ou indirectement, à un principe supérieur ou antérieur à l'humanité. Que la philosophie s'occupe tant qu'elle voudra de la nature de Dieu et de ses attributs, ce peut être son droit et son devoir. Je prétends que cette notion de Dieu n'a rien à faire dans nos constitutions juridiques, pas plus que dans nos traités d'économie politique ou d'algèbre. La théorie de la Raison pratique subsiste par elle-même; elle ne suppose ni ne requiert l'existence de Dieu et l'immortalité des âmes ; elle serait un mensonge si elle avait besoin de pareils étais.

Voilà clans quel sens précis, purgé de toute réminiscence théologique et supranaturaliste, je me sers du mot immanence. La Justice a son siège clans l'humanité, elle est progressive et indéfectible clans l'humanité, parce qu'elle est de l'humanité : telle est ma pensée, puisée ellemême au plus profond de la conscience.

Et quand j'ajoute que la Révolution a eu pour objet d'exprimer cette pensée, je ne veux pas dire non plus qu'elles sont nées tout à coup, la Révolution et son idée, en certain lieu, à certaine heure : en fait de Justice, rien n'est nouveau sous le soleil. J'entends seulement que c'est à partir de la Révolution française que la théorie de la Justice immanente s'est affirmée avec conscience et plénitude, qu'elle est devenue prépondérante, et qu'elle a pris définitivement possession de la société. Car, cle même que la notion du droit est éternelle et innée clans l'humanité, de même la Révolution y est innée et éternelle. Elle n'a pas commencé à l'an de grâce 1789, clans une localité située entre les Pyrénées, l'Océan, le Rhin et les Alpes. Elle est de tous les temps et de tous les pays. Elle date du jour où l'homme, se défiant de lui-même, a fait, pour son malheur, appel à une Autorité invisible, rémunératrice et vengeresse; mais c'est à la fin du dernier siècle, et sur le sol glorieux de France, qu'elle a fait sa plus éclatante explosion.

Cela expliqué, la théorie de la Justice, innée et progressive, se déduit toute seule.

Sans cloute, avant son immersion dans la société, ou, pour mieux dire, avant que la société ait commencé de naître de lui, par la génération, le travail et les idées, l'homme, circonscrit dans son égoïsme, borné à la vie animale, ne sait rien de la loi morale. De même que son intelligence, avant F excitation de la sensibilité, est vide, sans notion aucune de l'espace ni du temps, de même sa conscience, avant l'excitation de la société, est vide aussi, sans connaissance du bien ni du mal. L'expérience des choses, nécessaire à la production de l'idée, ne l'est pas moins au déploiement de la conscience.

Mais de môme aussi qu'aucune communication externe ne saurait par elle-même créer l'intelligence et faire jaillir par myriades les idées ailées sans une préformation intellectuelle qui rende le concept, possible, de même encore les laits de la vie sociale auront beau se produire et l'intelligence en saisir le rapport, ce rapport ne se traduira jamais pour la volonté en une loi obligatoire, sans une préformation du cœur qui fasse apercevoir au sujet, dans les rapports sociaux qui l'embrassent, non seulement une harmonie naturelle, mais une sorte de commandement secret de lui-même à lui-même.

Ainsi, selon la théorie de l'immanence, quand même la Révélation serait prouvée, elle ne servirait encore, comme l'instruction du maître sert au disciple, qu'autant que l'âme posséderait en soi la faculté de reconnaître la loi et de la faire sienne : ce qui exclut radicalement et irrévocablement l'hypothèse transcendantale.

Il suit de là que la conscience, telle qu'elle est donnée par la nature, est complète et saine : tout ce qui se passe en elle est d'elle ; elle se suffit à elle-même, elle n'a besoin ni (1< médecin, ni de révélateur. Bien plus, cet auxiliaire céleste, sur lequel on veut qu'elle s'appuie, ne peut que faire obstacle à sa dignité, lui être une entrave et un achoppement.

Non seulement donc la science de la Justice et des mœurs est possible, puisqu'elle repose, d'une part, sur une faculté spéciale de l'âme, ayant, comme l'entendement, ses notions fondamentales, ses formes innées, ses anticipations, ses préjugements; de l'autre, sur l'expérience quotidienne, avec ses inductions et ses analogies, avec ses joies et ses

douleurs. Il faut dire encore que cette science n'est possible qu'à la condition de se séparer entièrement de la Foi, qui loin de la servir, la pervertit.

Dans le système de la Révélation, la science de la Justice et des mœurs se fonde nécessairement, à priori, sur la parole de Dieu, expliquée et commentée par le sacerdoce. Elle n'attend rien de l'adhésion de la conscience, ni des confirmations de l'expérience. Ses formules absolues sont affranchies de toute considération purement humaine ; elles sont faites pour l'homme, non d'après l'homme, décrétées d'avance et à perpétuité. Il impliquerait qu'une doctrine sacrée reçût la moindre lumière des incidents de la vie sociale et de la variabilité de ses phénomènes, puisque ce serait soumettre l'ordre de Dieu à l'appréciation de l'homme, abjurer de fait la révélation, et reconnaître l'autonomie de la conscience, chose incompatible avec la Foi.

Tel est le Deoit divin, ayant pour maxime Y Autorité : de là tout un système d'administration pour les Etats, de police pour les mœurs, d'économie pour les biens, d'éducation pour la jeunesse, de restriction pour les idées, de discipline pour les hommes.

Dans la théorie de l'Immanence, au contraire, la connaissance du juste et de l'injuste résulte de l'exercice d'une faculté spéciale et du jugement que la Raison porte ensuite sur ses actes. En sorte que, pour déterminer la règle des mœurs, il suffit d'observer la phénoménalité juridique à mesure qu'elle se produit dans les faits de la vie sociale.

D'où il suit que, la Justice étant le produit de la conscience, chacun se trouve juge, en dernier ressort, du bien et du mal, et constitué en autorité vis à vis de lui-même et des autres. Si je ne prononce moi-même que telle chose est juste, c'est en vain que le prince et le prêtre m'en affirmeront la justice et m'ordonneront de la faire : elle reste injuste et immorale, et le pouvoir qui prétend m'obliger est tyrannique. Et réciproquement, si je ne prononce dans mon for intérieur que telle chose est injuste, c'est en vain que le prince et le prêtre prétendront me la défendre : elle reste juste et morale, et l'autorité qui me l'interdit est illégitime.

Tel est le Dhoit humain, ayant pour maxime la Liberté: de là aussi tout un système de coordinations, de garanties

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réciproques, de services mutuels, qui est l'inverse du système d'autorité.

XX. — Est-il besoin d'ajouter que dans cette théorie, l'homme devant arriver par lui-même et par lui seul à la connaissance de la Justice, sa science est nécessairement progressive, qu'elle se révèle à lui à fur et mesure de l'expérience, à la différence de la science révélée, donnée en une fois, et à laquelle nous ne pouvons ajouter ni retrancher une lettre? — C'est du reste ce que l'histoire des législations démontre; et ce n'a pas été une petite cause d'embarras, lorsqu'il a fallu accorder les conditions de ce progrès avec l'idée d'une Révélation simultanée et définitive.

Mais ce n'est pas tout. Comme l'appréhension de la loi est progressive, la justification est aussi progressive : chose que l'histoire atteste encore, mais de nouveau inconciliable avec la théorie d'une grâce prévenante, concomitante, et de toute espèce de secours, providence et prestation du ciel.

Or, le progrès étant donné, d'abord comme condition delà connaissance, puis, comme synonymie de la justification, l'histoire de l'humanité, de ses oscillations, de ses aberrations, de ses chutes, de ses redressements, tout s'explique, jusqu'à la négation de la virtualité humaine qui faille fond de l'idée religieuse, jusqu'à ce désespoir de la Justice qui en est la suite, et qui, sous prétexte de nous rallier à Dieu, achève de ruiner notre moralité.

Ainsi, de la philosophie pratique, ou de la recherche des lois des actions humaines, se déduit la philosophie de Vhistoire, ou recherche des lois de l'histoire, que l'on pourrait aussi bien nommer historiologie, et qui est à Yhistoriographie, description des faits de l'histoire, ce que l'antropologie est à l'ethnographie, l'arithmologie à l'arithmographie, etc.

Une société où la connaissance du droit serait entière et le respect de la Justice inviolable serait parfaite. Son mouvement n'obéissant qu'à une constante, ne dépendant plus de variables, serait uniforme et rectiligne; l'histoire se réduirait chez elle à celle du travail et des études, pour mieux dire il n'y aurait plus d'histoire.

Telle n'est pas la condition de la vie dans l'humanité, et telle elle ne saurait être. Le progrès de la Justice, théorique et pratique, est un état dont il ne nous est pas donné de sortir et de voir la fin. Nous savons discerner le bien du mal ; nous ne saurons jamais la fin du Droit, parce que nous ne cesserons jamais de créer entre nous de nouveaux rapports. Nous sommes nés perfectibles; nous ne serons jamais parfaits : la perfection, l'immobilité, serait la mort.

Du reste, les annales des nations sont pleines des monuments de cette justification incessante de l'humanité par elle-même. Point de précepte, même le plus élémentaire, qui n'ait été l'occasion d'un doute et le prétexte d'une lutte terrible ; mais le triomphe final de la Justice sur Fégoïsme est le phénomène le plus certain et le plus admirable de la psychologie, et, comme il démontre l'efficacité de la conscience, il prouve en même temps sa haute garantie.

Les premiers qui, sous le coup de cette illumination radieuse du sens moral, s'organisèrent en sociétés, furent si ravis, qu'ils prirent l'émotion de leur cœur pour une inspiration surnaturelle, témoignage d'une volonté divine, devant laquelle ils ne surent qu'humilier leurs fronts et frapper leurs poitrines. De là ces légendes merveilleuses, que le christianisme a prétendu élever à la hauteur de théories scientifiques, et qui forment la base de la discipline.

La théorie de l'Immanence, en même temps qu'elle résout les contradictions apparentes de la morale, explique encore toutes les fictions du système prétendu révélé. Elle donne, pour ainsi dire, l'histoire naturelle de la théologie et des cultes, la raison des mystères, la biographie des dieux. Elle nous montre comment la religion est née de la prépondérance qu'a reçue dans la société un des éléments essentiels de l'âme, élément qui, souverain en métaphysique, doit rester secondaire dans la pratique, I'Idéal. Elle n'est que d'hier, et déjà nous lui devons cette étincelle qui fait pâlir les lumières de l'ancienne foi ; calomniée à outrance, elle nous sauvera des corruptions in extremis d'une réaction au désespoir et d'une religiosité qui s'éteint.

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