‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 12 sur 47 · XXI. — J'ai résumé les deux hypothèses qui sur la · texte numérisé non relu

XXI. — J'ai résumé les deux hypothèses qui sur la

science des mœurs se partagent le monde. Leur vérification fera l'objet de ces études, dont vous pouvez vous vanter, Monseigneur, d'avoir été l'inspirateur. Mon intention n'est pas d'écrire un traité de morale, pas plus qu'une philosophie de l'histoire. Ma tache est plus modeste : il s'agit de nous orienter d'abord, le reste ira tout seul.

En vertu de quoi sommes-nous honnêtes gens, quand nous le sommes ; et cessons-nous de l'être, quand l'égoïsme prend le dessus dans notre cœur? Qu'est-ce que la Justice? Y en a-t-il une? A-t-elle son foyer dans l'homme ou dans la Divinité? Pouvons-nous la reconnaître, la certifier, la suivre? Qu'est-ce qui nous en garantit la réalité, la nécessité, la suprême bienfaisance? Pouvons-nous nous sacrifier, même sans espoir de retour, et rester heureux et libres ?

Ce qui revient à dire, d'après l'exposé succint que nous venons de faire des deux théories qui se produisent :

La Justice est-elle avec l'Eglise, ou avec la Révolution?

D'un côté, quel a été jusqu'ici l'enseignement de l'Eglise? Que vaut sa doctrine? Comment assure-t-elle la vertu et la liberté de l'homme? Qui l'agite à cette heure, et contre quoi se montre-t-elle si pleine de haine et de menace?

En revanche : quelle est la signification morale et juridique de la Révolution ? Quelle est sa puissance de perfectionnement? N'est-ce point un paradoxe, après avoir accusé la morale chrétienne d'insuffisance, de nullité, de corruption, de prétendre lui en substituer une autre plus rationnelle, plus libérale, et à tout jamais inviolable?

Jamais, j'ose le dire, la pensée religieuse qui donna naissance à l'Eglise, et qui en dehors . d'elle aime toutes les sectes mystiques, ne se sera trouvée à pareille fête; car jamais parole aussi forte n'aura été prononcée sur elle. Que l'homme pense de Dieu et de l'autre vie ce qu'il voudra : avant tout il est né pour la Justice, et son bonheur, sa récompense, est dans sa fidélité à la loi. En lui est le principe de ses mœurs, leur raison, leur vertu, leur ction. La Justice est l'efflorescence de notre âme; la morale est l'anthologie de l'humanité. L'intervention d'une autorité surnaturelle dans les prescriptions de la conscience, loin d'ajouter à la vertu, ne fait que consacrer l'immoralité. 0 prêtres, vous ne direz pas toujours que la

Révolution est une force négative, qu'elle ne produit que des ruines, qu'elle est impuissante à rien créer. La vie de l'homme est courte, et la Révolution ne date pas encore d'une vie d'homme. Votre livre des Evangiles ne fut mis au net qu'un siècle après la mort de Jésus-Christ; et cependant, au commencement du quatrième siècle, la secte chrétienne passait encore pour l'ennemie du genre humain. Nous avons marché plus vite, car voici que déjà, sur la poussière des croyances passées, l'humanité jure par ellemême; elle s'écrie, la main gauche sur le cœur, la droite étendue vers l'infini : C'est moi qui suis la reine de l'univers; tout ce qui est hors de moi est inférieur à moi, et je ne relève d'aucune majesté.

Ne vous signez pas, Monseigneur; ne criez pas au blasphème, ne dites pas que celui qui vous discute vous outrage. C'est une vieille tactique de l'Eglise de traiter la libre pensée de sacrilège, et de brûler au lieu de répondre. Votre M. de Mirecourt ne m'a-t-il pas fait dire déjà que le christianisme était une vieillerie, une loque, tombant par lambeaux? Aussi conclut-il :

Dieu seul peut lui répondre avec sa foudre, à moins qu'il ne laisse aux hommes le soin de l'envoyer à Bicêtre.

Non, Monseigneur, et je tiens à ce que vous en preniez acte, jamais je ne me suis exprimé sur la religion chrétienne, qui fut celle de mes pères, Deus patris met, ni sur aucune religion, avec cette indécence qui n'eût déshonoré que ma plume. J'ai toujours respecté l'humanité, dans ses institutions, dans ses préjugés, dans son idolâtrie, et jusque dans ses dieux. Comment ne la respecterais-je pas clans le christianisme, monument le plus grandiose de sa vertu et de son génie, et le phénomène le plus formidable de l'histoire? Outrager, de paroles ou de gestes, une religion! Il n'y a qu'un homme élevé dans les principes de l'intolérance catholique à qui puisse venir cette idée stupide.

La religion est l'amante mystique de l'Esprit, la compagne de ses jeunes et libres amours. Semblable aux guerriers d'Homère, l'Esprit n'habite pas seul sous sa tente : il faut une amoureuse, une Psyché, à ce Cupidon.

Jésus, qui pardonna à la Madeleine, nous a enseigné l'indulgence envers les courtisanes. Mais vient le jour où l'Esprit, fatigué de sa propre exubérance, songe à s'unir, par un mariage indissoluble, à la Science, la sévère matrone, celle que les gnostiques, ces socialistes du deuxième siècle, appelaient Sophia, la sagesse. Alors, pendant quelques instants, l'Esprit semble divisé d'avec lui-même; il y a d'ineffables retours et de tendres reproches. Pius d'une fois les deux amants se sont crus réconciliés : Je serai pour toi une Sophia, dit la Religion; je me ferai aussi savante, et je serai toujours plus belle. "Vain espoir ! inexorable destin! La nature des idées, pas plus que celle des choses, ne peut ainsi s'adultérer. Comme la nymphe abandonnée de Narcisse, qui à force de langueur finit par s'évanouir dans les airs, la Religion se change peu à peu en un impalpable fantôme : ce n'est plus qu'un son, un souvenir, qui reste au plus profond de l'Esprit, et ne périt jamais tout à fait au cœur de l'homme.

Que ceux qui liront cet écrit me le pardonnent ! J'aurai, dans ces études, à parler quelquefois de moi-même, ils verront que je ne cède pas à un vain amour-propre. Je hais comme la mort les autobiographies, et n'ai nulle envie de donner ici la mienne. Connais-toi toi-même, a dit l'oracle de Delphes; et n'en parle jamais, ajoute la Pudeur des nations. J'ai observé tant que je l'ai pu, durant ma vie, cette maxime; et s'il m'arrive d'y déroger, j'espère y apporter une telle discrétion, que le lecteur ne s'en fâchera pas.

Est-ce ma faute si une réaction implacable, qui ne paraît pas près de finir, après avoir calomnié nos personnes par nos idées, se met à calomnier nos idées par nos personnes? Ayant à venger les mœurs de la Révolution, j'ai voulu, par des exemples, montrer ce que promet d'être un jour la race révolutionnaire. Je suis comme le physicien qui, défendant un principe, est bien obligé de parler de ses propres expériences.

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