‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Principe de la dignité personnelle.

Monseigneur,

Puisque c'est à l'occasion d'un fait personnel que j'ai conçu l'idée de mon livre, permettez-moi d'abord de revenir sur ce fait, auquel vous n'êtes pas étranger, et de vous poser une question. Le particulier, dit la logique, reproduit le général; le fait est nécessairement l'expression de Tidée. En partant d'un fait, nous n'arriverons que mieux à la loi, tandis que le contraire serait impossible. Telle n'est pas, j'en conviens, la méthode des révélateurs; mais c'est celle du sens commun, et je ne fais pas précisément un traité de théologie.

I. — Je vous demanderai donc, Monseigneur, à vous qui savez la loi écrite et la non écrite, la sacrée et la profane, par quelle cause, sous l'impression de quelle influence, en vertu de quel droit, un homme que je n'avais jamais vu s'ingère de publier, moi vivant, ma biographie, sans mon consentement et contre ma volonté formelle ?

Lorsque M. de Mirecourt me dépêcha son secrétaire pour me demander des détails sur ma vie privée, je le renvoyai aux registres de l'état civil, au Journal de la librairie

et aux feuilles périodiques. Lorsque ensuite M. de Mirecourt, muni de votre épitre, m'honora de sa visite, je l'engageai à me laisser tranquille, et même à quitter son métier de biographe. Sans moyen d'action contre lui, que pouvaisje davantage?

Mais la morale, qui régit le chrétien aussi bien que le socialiste, la morale, vous le savez, Monseigneur, s'étend plus loin que les garanties du Code. Je vous demande donc encore une fois comment, abstraction faite même de la diffamation, un biographe peut impunément toucher à ma personne? Cela vous fait sourire, episcope, dont le métier est de surveiller, inspecter, signaler, et censurer le prochain. Attendez -moi un instant, et vous ne rirez guère.

La propriété est inviolable. Sous aucun prétexte il n'est permis de poser la main sur une chose appropriée, de l'employer à quoi que ce soit, d'y faire aucun changement, de l'amoindrir, à plus forte raison de s'en emparer, sans la permission du propriétaire. Les art. 675 à 680 du Code civil ne permettent pas même qu'on y regarde ; les vues sur la propriété du voisin sont soumises à des conditions sévères, qui en rendent l'usage tout à fait innocent. L'infraction au respect de la propriété donne lieu à une action qui peut aller, suivant la gravité du cas, depuis la simple indemnité jusqu'à la peine afflictive et infamante, jusqu'à la mort.

Voilà ce qu'a fait le législateur civil pour la propriété, pour la chose de l'homme. Et le législateur divin est allé plus loin encore : il a défendu de la désirer ; il a fait de cette convoitise un péché qui peut devenir mortel : Non concupisces.

Mais pour le moi de l'homme, on n'y a pas regardé d'aussi près. Il est livré à l'inspection du premier venu, abandonné à l'indiscrétion des biographes, à l'exploitation des libellistes, à l'insulte des zélateurs, armés du glaive de la parole et du stylet de l'écriture, pour la défense de la religion et de l'ordre. Toute licence leur est accordée de s'emparer de ce moi, d'en faire ce que bon leur semble, de regarder au fond, de s'y installer, de le torturer, berner, vilipender, sous réserve de certaines exorbitances dont le magistrat, sur la plainte du patient, se réserve l'appréciation.

D'où vient, je vous prie, cette différence?

L'existence de tout homme en société se divise en deux parts, étroitement unies, il est vrai : la vie publique et la vie privée.

La première, je vous l'accorde, est du domaine public; cela résulte de la définition. Attaquez la vie publique, pourvu que la défense soit libre; je n'ai rien à objecter. Mais la vie privée, à qui est-elle? Comment le secret de mon intérieur, de mes habitudes, toujours ridicules ou basses par- quelque endroit, peut-il être divulgué? Comment cette divulgation peut-elle devenir une spéculation? Comment mon âme peut-elle servir d'épave à un entrepreneur de libelles, être vendue à l'encan, comme un esclave? Quand même ces biographies, illustrations ou charges, ne contiendraient rien de calomnieux, elles sont indécentes : il n'est pas bon, pour la liberté et l'honneur d'un peuple, que les citoyens mettent en scène l'intimité de leur vie, se traitent les uns les autres comme des valets de comédie et des saltimbanques. Voulez-vous préparer un pays à la servitude? faites que les personnes se méprisent, détruisez le respect... Qui peut donc justifier une pareille licence? Vous devez le savoir, Monseigneur, vous qui prêtez parfois la main à de semblables expéditions.

Qu'un officier de police puisse à toute heure du jour et de la nuit m'arrêter à mon domicile, sur une dénonciation secrète, sur un soupçon, sans déclaration de délit; qu'on me jette ensuite à Mazas; que je sois retenu préventivement ■ des semaines, des mois, dans une cellule qui, d'après les principes du droit pénal, ne devrait s'ouvrir tout au plus que pour le condamné; qu'on méjuge ensuite sur les notes d'un agent invisible, avec qui je ne serai pas confronté; que pour aller plus vite encore on m'expédie sans jugement, clandestinement, à Cayenne ou à Lambessa : c'est une violence qui ne tombe que sur le corps, et qu'explique, sans la justifier, l'état de guerre sociale où nous sommes et le régime de dictature qui en est la conséquence.

Mais la vie privée, mais la conscience dans ses manifestations intimes, insondables, quelle raison d'Etat peut en autoriser la violation? Ah! si vous nous avez ravi XHiabeas corpus, laissez-nous du moins Yhaleas animant. Après tout, cet arbitraire exercé sur notre chair, témoignage de la

puissance d'un principe, nous honore; qui vous autorise à y ajouter l'infamie?

IL — Je commence donc par poser ce principe, que je nomme principe de la dignité -personnelle, comme fondement de la science des mœurs : Respecte-toi.

Ce principe établi, je dis qu'il a pour conséquence de nous faire respecter la dignité des autres autant que la nôtre propre. La charité ne vient qu'après, bien loin après : car nous ne sommes pas libres d'aimer, tandis que nous le sommes toujours de respecter, et que dignité, comme nous le verrons plus bas, c'est Justice.

Or, pour qui considère nos habitudes de licence, nos goûts de calomnie, notre régime policier, notre esprit d'insolidarité, notre insouciance du bien public, nos inclinations de serfs et de laquais, il est évident que le respect de la dignité individuelle est oblitéré dans les âmes : je ne voudrais que ce seul fait pour conclure que notre société n'a pas de mœurs.

Je généralise donc ma question, et, sans m'occuper davantage de ce qui me concerne, je demande : Comment le respect de la dignité individuelle, qui, d'après la définition que nous avons donnée des mœurs et le préjugé que nous avons de la Justice, devrait être la pierre angulaire de la société, s'est-il affaibli à ce point dans la conscience de notre nation?

Car il ne s'agit plus ici d'un sacrifice exceptionnel, commandé par le salut public : c'est un système de déconsidération générale, qui, compromettant la dignité de tous les citoyens, compromet celle de la nation tout entière.

Vous dirai -je toute ma pensée, Monseigneur? Cette explication que je vous demande, il vous est difficile de l'apercevoir : vous la portez sur le front , entre les deux yeux. C'est donc à moi de vous la lire ; réfutez-moi, si vous pouvez, il y va de votre plus précieux intérêt. Car, si vous me permettez cette métaphore, qui n'a nullement trait à votre personne, je frapperai le berger, comme dit l'Ecriture, et gare le troupeau! *

Le fait que je dénonce a son principe dans la notion de cet Invisible, que le mysticisme nous montre placé derrière la conscience, lui soufflant ses droits et ses devoirs, et dont

l'imagination des premiers peuples fit tout d'abord un sujet externe, animal, soleil ou ciel, auteur et gardien de la loi, adoré sous le nom de Dieu. Le christianisme, venu dans un temps de malheur , a tiré ensuite de ce concept toutes les conséquences dont il était gros ; et c'est à son influence qu'est dû le peu de dignité qui distingue, depuis dix ans, la société française.

In médias rcs, comme dit Horace. J'ai posé la question sur un fait : je vais la démontrer par l'histoire.

Page 1