‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 14 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Identité de la dignité personnelle et de droit chez les anciens : subordination de l'idée religieuse.

III. — Si l'on étudie avec attention le système des institutions sociales chez les anciens, on ne tarde pas à s'apercevoir que ce système reposait tout entier sur deux idées subordonnées Tune à l'autre : la justice, qui concernait le sujet humain, dérivant de lui seul, formulée et organisée pour lui seul ; et la Religion, relative à l'être surnaturel, auteur supposé des lois et formules juridiques, d'après la suggestion mystique de la conscience.

Chez les races gréco-latines, qui firent toujours passer le pouvoir religieux ou sacerdotal après le pouvoir politique et judiciaire, sans les séparer toutefois d'une manière radicale, le Droit fut la même chose que la dignité ou prérogative personnelle ; la Religion était la garantie, la caution, pour ainsi dire, fournie parles dieux, de cette même prérogative, dont la loi, émanée d'eux-mêmes, n'était que la détermination. La dignité, comme la volonté, la liberté, étant indéfinie de sa nature, la Religion intervenait avec ses préceptes pour lui imposer des conditions et des bornes.

Ainsi le Droit, la chose capitale de la société, avait le pas sur le culte, qui lui servait d'étai. La même subordination s'observait entre le magistrat, organe de la Justice, chargé de dire le droit , juri dicundo , d'après la formule consacrée, et le prêtre, ministre ou héraut de la garantie

divine, chargé d'en découvrir le signe dans le vol des oiseaux et les entrailles des victimes.

La langue latine témoigne vivement de la formation de ces idées, disons mieux, de ces pouvoirs, et de leur subordination.

Le droit, en latin jus, est, d'après la définition des auteurs, ce qui est propre ou qui a rapport à chacun, jus est suum cuique trïbuere. C'est, en chaque individu pris comme centre d'action , sujet d'inhérence indépendant et souverain, ce qui constitue l'ensemble de son être, soit comme faculté, attribution, prérogative, convenance; soit comme moyen d'action et de jouissance, apanage, propriété.

C'est ce que rend sensible 1^ série des vocables formés du radical ju, dont jus, juris est la substantification : jugis, jugum , jungere , juger, juvare , jubere contracté de jushalere,juxtà, etc. Dans tous ces mots, le thème ju exprime adéquateté, connexité, continuité, inhérence, juxtaposition, congruence, convenance, conformité, propriété, attribution, justesse. Il est absurde de dériver jus, de Jous, Jovis , le même que Zeus ou Mes , diù , djoù, comme si le droit était la pensée de Jupiter (pourquoi pas de Junon?) ; plus absurde encore de faire venir Jovis de Jéhovah.

En français, de même qu'en latin, on dit qu'une chose est juste, qu'elle va, qu'elle joint, quand elle s'adapte avec précision à une autre pour laquelle elle est faite, Et tel me paraît être le sens primitif de l'allemand redit, traduit plus tard par directum, duquel nous avons fait droit. Redit est ce qui va droit, recta, comme dit Molière clans Pourceaugnac :

Votre fait Est clair et net.

Et tout le droit Conclut tout DKOIT.

De là notre mot droiture, qui cadre si bien avec allures, tournures et mesures , traductions littérales des mots par lesquels le grec et le latin expriment les mœurs. C'est abuser de la métaphore que de prendre texte de semblables expressions pour définir le Droit , comme a fait M. Oudot, la Dieection de la liberté par l'intelligence.

Pour en finir avec l'étymologie de jus, j'observerai que

ce mot est le genre dont les pronoms meum, tuum, suum, sont les espèces, c'est à dire qu'il indique le propre de l'homme, sans désignation de personnes; ce que donne à entendre la définition rapportée plus haut : Jus est suum cuique tribuere.

De la notion, essentiellement subjective, du droit, Jus, dérive celle de la Justice , Justifia , définie par Ulpien : Justitia est constans et perpétua voluntas jus suum cuique tribuendi, la Justice est une disposition constante et soutenue à rendre à chacun ce qui lui appartient ; et mieux encore par Cicéron (De Jnventione, lib. II, n. 53) : Justitia est animi habitus, communi utilitate comparatâ , suam cuique tnbuens dignitatem, la Justice est une disposition du cœur par laquelle, sous réserve de l'intérêt général,, nous reconnaissons à chacun sa dignité.

Cette conception latine du Droit, de la Loi et de la Justice, ne laisse place à aucune équivoque : la question assez ridicule , si le droit vient du devoir ou le devoir du droit, n'y saurait naître; la langue s'y oppose. Le droit pour chacun est ce que suppose sa nature, que réclament son existence et sa dignité ; la Justice est la reconnaissance par chacun de ce droit, que détermine et sanctionne d'ailleurs la religion, véritable mère de la Loi. Le droit est inhérent à l'homme, comme l'attribut au sujet, indépendamment de toute constitution sociale. La loi ne fait que le déclarer, et, au nom de la religion, en commander le respect. Telle est la conception romaine; c'est au fond celle de tous les peuples.

IV. — Ainsi, par son origine et par sa base, le droit est individualiste, égoïste. L'idée de mutualité ne s'y rencontre pas encore : elle est remplacée par le commandement divin. Le respect du droit d'autrui, d'après cette théorie naïve, ne vient pas en moi du droit même, c'est à dire, de la même source que le sentiment de ma dignité; il vient d'une autre cause. En réalité, l'homme ne connaît qu'un droit, qui est le sien ; il ne soupçonne le droit en autrui que grâce à la religion. La personnalité est ici prédominante; qui s'en étonnerait? L'homme connaissait la société et les dieux^ depuis trop peu de temps pour avoir pu s'oublier lui-même ; il ne comprenait que son droit, sa dignité propre,

deux termes pour lui synonymes, comme le montre la définition de Cicéron, et comme on le voit par le rapprochement des radicaux, #£»&, justice, decus, honneur, dignitas, dignité.

Dans ces conditions, peut-on dire que la Justice existe?

Est-ce de la Justice que ce sentiment postiche, inspiré par la crainte des dieux et dans l'intérêt commun, communi utilitate comparait^ derespectpourledroit cl'autrui comme pour le sien ?

Ce n'est pas rien assurément que cette sanction d'un pouvoir supérieur, pris à témoin et comme garant du droit de chacun, protecteur de la dignité de tous, tant qu'elle se tient dans les limites posées par la loi, c'est à dire par les paroles ou formules sacrées (lex de lego, je parle). Et nous pouvons soupçonner déjà que la contemplation du surnaturel trahit quelque chose de naturel qui ne se montre pas encore, mais qui apparaîtra sans cloute à fur et mesure de l'éducation des âmes et du progrès de l'humanité.

Mais, quelque espoir que nous en concevions pour l'avenir, la religion, symbole de la Justice, n'est pas la Justice. Elle la supplée, que dis-je? elle la supplante, elle en implique la négation, puisqu'elle la remplace; et vienne le jour où, la critique ayant soufflé sur la foi, la religion sera écartée, la Justice sera perdue, et la morale, et la société avec elle.

Mais ne devançons pas les événements.

Chez tous les peuples, le Droit se pose donc, au début, comme dignité personnelle, placée sous l'égide delà religion ; et la Justice est le respect de ce Droit. C'est ainsi que les voyageurs l'ont retrouvée chez les sauvages de TOcéanie. Le tabou est la consécration publique des personnes et des objets que l'on veut préserver de toute atteinte en les affranchissant du risque de guerre et du commun usage. Dans une superstition d'anthropophages, se découvre l'origine de la Justice et des lois.

Qu'est-ce maintenant que cette religion? Qu'on me permette encore une étymologie : c'est dans les mots que se trouve la raison des mœurs, le secret des croyances et la clef de l'histoire.

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