XVII. — Partout l'Eglise travaille à changer son état
conspire contre la division et la circulation de l'immeuble, prélude, par ses restaurations et ses rachats, à la conversion de la propriété démocratique et libre en propriété ecclésiastique et de mainmorte. Pour arriver à ses fins aucun moyen ne lui répugne. Au premier rang il faut mettre ces contributions par sous et deniers qu'elle sait lever sur la piété des fidèles, et dont le produit atteint des sommes fabuleuses.
La papauté, disait un jour au Conservatoire des arts et métiers, devant une réunion de cinq cents personnes, le professeur d'économie politique M. Blanqui, présente le phénomène étrange d'un Etat fondé uniquement sur la mendicité. Là, depuis des siècles, affluent les aumônes de l'univers. C'est de ces subventions que vivent pape, cardinaux, le clergé romain tout entier, avec sa police et sa petite armée, autour desquelles grouille, dans la barbarie et la superstition, la populace transtévérine. Tandis qu'ailleurs l'Etat, fonctionnaire de la nation, tire ses revenus de la production nationale, ici c'est le peuple qui vit des salaires de l'Etat, qu'alimente et soutient la piété des orthodoxes du monde entier. Les seuls hommes qui" fassent un peu d'affaires sont les israélites, confinés dans le Ghetto, objets des avanies les plus humiliantes.
Cette manière de se procurer des revenus est d'institution apostolique, et il n'est personne en Europe qui ne puisse en observer les effets. Elle fut calquée sur la pratique du pontificat de Jérusalem, qui dans les derniers temps de la nation recevait les offrandes de tous les Israélites répandus sur le globe. On voit, au livre des Actes, Paul et Barnabe, nommés par les chrétiens pour l'apostolat des gentils, s'emparer des synagogues des provinces, détourner au profit de la secte les fonds destinés au temple juif : ce ne fut pas le moindre motif de la haine que leur vouèrent les pharisiens et les prêtres.
Le sacerdoce chrétien, étranger aux notions économiques, n'a jamais consenti à se regarder dans la société comme une fonction utile, analogue à la magistrature, à l'université, à l'armée. Il s'est placé au dessus et en dehors; de sorte que le prêtre, ne pouvant pas vivre de rien et aspirant à la domination absolue , s'est trouvé n'être qu'un organe de préhension, un parasite. Les donations de Charlemagne et de la princesse Mathilde, celles bien autrement importantes des particuliers, ne changèrent rien h cet
égard à l'esprit primitif. L'indigence du prêtre disparut, Le génie de l'absorption lui demeura. t
Après les contributions ordinaires et extraordinaires, viennent les legs pieux, les donations in extremis, Les, journaux ont entretenu le public du procès intenté par les héritiers Boulnois contre Mgr Bonamie, archevêque in vartibus de Clialcécloine et supérieur de la maison de Picpus : la somme réclamée était de 668,000 fr. La réclamation de madame de Guerry contre la même maison de Picpus, cl ont les propriétés dépassent aujourd'hui 5 millions, est encore plus considérable : 1,303,783 fr. La cause a ete plaidée sous défense de publier les débats , comme s il se fût agi d'outrage à la morale publique. Et la succession Bourdeau, pour laquelle vous, Monseigneur, n'avez pas dédaigné, dit-on, de faire en personne le voyage de Besancon à Vesoul : combien a-t-ejle produit a 1 Eglise i 1,400,000 fr., m'a-t-on assuré. On pense, il est vrai, que les honoraires de l'exécuteur testamentaire, neveu d'un de vos vicaires généraux, en auront diminué quelque chose : celui-là du moins aura travaillé pour son argent.
Des faits pareils se passent tous les jours, et que de ruses pour échapper à la surveillance des familles et aux prescriptions de la justice! Que de fraudes pieuses ! Que de procès ! Il faut voir avec quelle conscience légère ces héroïnes de l'Eglise s'entendent à mentir à, la loi, avec quel dédain de leur parenté elles disposent de ces fortunes dont elles n'ont pas gagné le premier sou! C'est surtout aux jeunes héritières que s'adresse l'Eglise: et c'est toujours le confesseur qui est l'artisan de cette sorte de rapt. Flattées, grisées, ces petites filles se voient en imagination revêtues des honneurs de la sainteté, leurs noms insérées au calendrier. ,.-.«•
Une jeune personne, héritière d'un demi-million, mais plus adonnée à la piété qu'il ne convenait à la sûreté de sa fortune, se voit cajolée par les prêtres, qui, à force de lui répéter qu'elle peut sauver la religion, devenir une Judith, une Jahel, finissent par la pousser, contre la volonté de son père, au couvent. Le bien venant de la mère et la jeune fille ayant atteint sa majorité, on l'engagea à faire donation à l'Eglise de ses 25,000 liv. de rente. Caresses, bonbons , confitures . louanges , tout est employé pour la
séduire. Elle disait que le bien n'était pas le produit de son travail, qu'en conséquence il lui semblait juste de le laisser dans sa famille, on a recours à la discipline : pénitence, mortifications, mauvais traitements, séquestre. Pendant deux ans les lettres que lui écrivait son père, celles qu'elle lui adressait , sont interceptées ; tant et si bien que le père inquiet va se jeter aux genoux de l'évêque, et demande à voir sa fille. Alors tout se dévoile, la jeune personne indignée quitte le couvent, et demande à être relevée de ses vœux. Mais voyez la rubrique! La cour de Rome consentit bien à la relever du vœu de pauvreté, c'est à dire que l'Église renonça à la donation; mais elle maintint le vœu de chasteté , dont évidemment elle se soucie beaucoup moins. Vengeance de prêtres! La propriété échappe ; on arquepince la propriétaire par le célibat.
Je trouve dans le Mémoire publié par madame de Meillac, supérieure de la communauté de Notre-Dame de Bordeaux, contre l'archevêque cardinal Mgr Donnet, l'état de situation ci-après, qui montre avec quelle rapidité, dans des mains tant soit peu habiles, s'accroît la propriété ecclésiastique :
Lorsque madame de Meillac prit, en 1839, la maison de Notre- Dame de Bordeaux, elle n'y trouva que des dettes qu'elle a payées ; elle la laisse, décembre 18 5é, dans la situation suivante :
1° Maison rue du Palais -Gallien, chapelle, classes,
jardin fr. 133,300
2° Etablissement des religieuses 86,600
3° Hôtel du Pavillon, ibid 86,660
4° Caveau de la Chartreuse 2,000
5° Mobilier inventorié 18,989
6° Créances inventoriées , 19,910
Total. . . . . . fr. 347,519
A déduire, créances hypothécaires et chirographaires. , 139,150
Reste net ... . fr. 208,309
Les revenus de l'établissement, s'il n'eût été détruit, suffisaient pour libérer la communauté, à l'échéance des termes, de ce qu'elle devait.
Voilà ce que dit Pavoué de madame de Meillac. Mais si
L'établissement, consacre alors à l'éducation des jeunes personnes, donnait, sous l'administration de madame de i\Icillac, de si beaux revenus, lesdits revenus n'étaient pas a seule ressource de la communauté. D'après un autre état mblié dans le mémoire, la communauté avait encaissé, ivant l'année 1839, les sommes ci-après, dont l'emploi ne Dut être justifié :
Sœur Saint-Etienne, pour son trousseau. . . . . fr. 2,500
Sœur Saint-Léon, pour sa dot . . 9,000
Sœur Saint-Pierre, pour son trousseau 7,000
Sœur Saint-Joseph 0 0 , . . , . • . . . . 8J000
Sœur Marie-Thérèse . 58,981
Dépôts divers - , • 4,000
Total fr. 89,481
Expliquer comment, chez ces dames, le trousseau de .'une est de 2,500 fr., tandis que pour l'autre il est de 7,000; la dot pour celle-ci de 8,000, et pour celle-là de 30,000, cela ne se peut évidemment par aucune règle de justice commutative, aucun bordereau de dépense. En îommunauté, chacun doit apporter tout ce qu'il possède; a moindre retenue est un crime contre le Saint-Esprit, ligne de la peine capitale, comme on le voit par la tragique histoire d'Ananias et Saphira. Sous ce rapport les commuîautés modernes, autorisées ou non, en usent absolument ^omme saint Benoît. L'expropriation, sous le nom de vœu le pauvreté et d'obéissance, est le premier article de toutes ^es constitutions, la première condition d'admission. Ainsi fonctionne Y organe de préhension, d'après les statuts et providences de l'inventeur Benoît. La sœur passe, le bien -este ; la communauté s'enrichit, et en se propageant étend a puissance temporelle cle l'Église. La révolution n'a rien changé à ce régime.
Une veuve, souffrante, avait un fils et une fille. Le jeune îomme se voue aux arts et embrasse la carrière du théâtre. Le jour du début, la sœur, restée seule au chevet :1e la malade, s'échappe, entre dans un couvent; et quand, au milieu de la nuit, le jeune homme arrive, il trouve sa mère abandonnée. Compensation aux œuvres de Satan : 'un monte sur la scène, l'autre entre en religion. A la
bonne heure ! Mais n'est-il pas étrange que ce soit le réprouvé qui pratique le quatrième commandement, et la sainte qui le viole ?
Un prêtre est appelé pour confesser une vieille, à qui Ton savait quelque argent. Déjà elle a l'œil vitreux, la tête déménage. Le confesseur fait sortir la garde-malade et reste seul, pendant une heure, à exhorter la vieille, dure à la détente. Delà chambre voisine, la domestique entendit un bruit de clef dans une serrure, puis une porte qui se fermait, puis plus rien. Cinq minutes après on vit sortir le confesseur, un paquet sous sa soutane. Les héritiers ramassèrent les nippes, mais ne trouvèrent pas de monnaie. Croyez-vous, Monseigneur, que j'accuse ce prêtre de vol? A Dieu ne plaise! Il n'était coupable que d'œuvre pie. Le sac bien et dûment remis à l'Eglise, il avait accompli son devoir de confesseur et de chrétien.
Ainsi cette loi de la famille qui enjoint aux enfants de soigner leurs auteurs jusqu'à la mort, vous ne la respectez pas. Cette loi de l'héritage qui, malgré son imperfection inévitable dans une société antagonique, forme le lien des générations, vous la violez. Ces formes protectrices dont le législateur a entouré la faculté de donner et de tester, afin de garantir la famille contre la passion ou la folie de ses membres, autant qu'il est en vous vous les éludez. Tandis que par la succession naturelle le législateur maintient la perpétuité et l'individualité familiale , vous , avec votre communisme, vous rompez cette filiation ; ou si, en faveur de la caste nobiliaire, vous maintenez l'héritage, vous le corrompez aussitôt, suivant vos vues, en y introduisant le droit d'aînesse, droit biblique, droit chrétien, en vertu duquel le superflu de la génération aristocratique est refoulé dans la misère plébéienne.
XVIII. — Parlons de vos opérations commerciales : j'ai à vous citer des faits que vous ne récuserez pas.
Lorsque j'étais imprimeur à Besançon, en 1840, je vendais le cent de catéchismes, cinq-feuilles in-12 broché et rogné, 18 francs, soit, au détail, 20 centimes l'exemplaire. Quelques années après, ayant quitté le métier, et passant par ma ville, je trouvai les choses toutes changées. Monseigneur Mathieu ayant prétendu, en vertu de je ne sais
ucllc loi de l'ancienne Constituante, que tous les livres turgiques ressortissaient à l'archevêché, s'en était attribué exploitation exclusive et la vente. Qu'arriva-t-il? le prix î catéchisme monta de 20 centimes à 40, où il est resté : oit, pour 100,000 exemplaires au moins qui forment l'imortance de la consommation annuelle du diocèse, un prouit net de 20,000 francs.
Croyez-vous, Monseigneur, que ce que vous avez fait là 3it une chose essentiellement juste? Les économistes nous tiseignent tous que certains objets, l'eau, l'air, la lumière, e sont pas appropriables. Vos prédécesseurs avaient pensé ue , la parole divine étant sans comparaison plus préieuse, la vente des livres de prière devait se faire au plus as prix, sans bénéfice surtout pour l'Eglise, être conséuemment abandonnée à la libre concurrence. Vous, usant abusant de la lettre d'une loi dont l'auteur n'y avait pas gardé d'aussi près, vous avez changé ce régime de bon arche en un régime de contribution forcée. Vous avez 3e de votre droit, si droit il y a, je le veux : droit étroit, (s strictum, droit de propriétaire. Je pourrais demander une possession qui datai-fc au moins de monseigneur de urfort, c'est à dire de plus de deux siècles, ne formait is contre votre récent monopole une prescription suffiinte ; je laisse ce moyen de droit, qui vous fournirait maère à réplique. Aussi bien je ne prétends pas que les ),000 francs entrent dans votre pécule. Mais n'est-il pas ai qu'en faisant payer à vos diocésains, malgré qu'ils en eut, le catéchisme le double de sa valeur, votre pensée t iï affranchir l'Eglise, comme vous dites, et de reformer que vous appelez le patrimoine des pauvres ; qu'ainsi vous oursuivez une œuvre de discipline dont l'objet final, la ?nsée théologique et transcendante, est d'inculquer, dans ntérêt du salut, la charité au détriment de la Justice? Or si tel est votre but secret, et vous ne pouvez en aliéner un autre, je vous poserai une nouvelle question : st-il permis, pour atteindre un but même honnête, d'emloyer un moyen qui évidemment ne l'est pas, tel que le lonopole? Car enfin, vous aurez beau dire que la disciline de l'Eglise est au dessus des définitions économiues, le monopole, c'est l'abus de la force, condamné par Evangile,
Outre la vente des Catéchismes, Heures, Anges conducteurs, Pensez-y-bien, Missels, Graduels, Antiphonaires, Bréviaires, etc., le clergé s'empare encore de celle des croix, médailles, images, chapelets, scapulaires, chasubles, et de toute espèce de mobilier et ornements d'église. Il tient des foires aux missions, jubilés, neuvaines et retraites. Les Parisiens ont pu admirer, en janvier 1853, lors de la réouverture de Sainte-Geneviève, ci-devant le Panthéon, une exhibition de ce genre. Ce n'était pas aussi beau que l'exposition universelle, à coup sûr, mais on y arrivera. Plus de soixante baraques offraient aux amateurs les produits de l'industrie ecclésiastique. Sous ces voûtes élevées par Soufflot, naguère consacrées au culte humanitaire, avait lieu l'exhortation , ce que le peuple appelle le boniment. Une grande châsse en carton doré, nous l'aurons un jour en or massif, et qui semblait une étrenne à la Sainte, attirait surtout les regards des assistants.
Que l'Eglise trafique , malgré ses canons , et fasse des bénéfices, je le comprends si elle est une maison de commerce, si elle ne fait autre chose, selon les règles de l'économie politique , que recueillir de ses produits et services ce que dans la pratique mercantile on nomme profit et salaire. Sermons, prières, chant grégorien, baptêmes, mariages, messes pour les morts, si vous assimilez tout cela aux choses vénales, je n'ai rien à dire. Je vous permets même, dans l'intérêt de la vente, d'employer avec votre clientèle tous les prestiges de l'éloquence, dans les limites de la vérité. Mais prenez garde : en mettant en jeu certains sentiments , étrangers à la valeur intrinsèque des objets et à la composition de leur prix, comme ce concessionnaire des chemins de fer romains qui, clans l'intérêt de la prime, fait appel à la piété des orthodoxes, vous vous rendez coupable des manœuvres prévues par l'art. 405 du code pénal. Au monopole vous joignez la supercherie.
Dans une mission prêahée en province, un missionnaire annonçait dans les termes suivants le sermon du surlendemain : Mardi, Von prêchera les*hommes; venez-y tons : ce seea salé ! . . . Aussi, dans l'espoir du scandale, les places se payaient jusqu'à 3 fr. — A Chartres, à la procession de la Vierge-Noire, les cordons de la châsse furent tenus par quatre dames des plus qualifiées, lesquelles avaient dû
payer, dit-on, pour cet honneur insigne, chacune 1,000 fr. Quinze l'avaient sollicité aux mêmes conditions. C'est le cas de dire avec l'Eglise : Sainte Vierge , priez pour les dévotes ! Intercède pro devoto fœmineo sexu.
Mais je m'aperçois qu'en suivant l'Eglise dans les opérations de son industrieuse discipline, je vais mettre en question la moralité même de son but, la moralité de son Paradis et de son Dieu.
Le clergé spécule aujourd'hui sur tout, fait argent de tout; il ne s'interdit aucun commerce, aucune industrie. On sait quel scandale produisit au siècle passé la révélation du négoce des jésuites dans les quatre parties du monde; la Presse du 26 mars a réjoui ses lecteurs à propos du monopole que faisaient les bons pères de l'écorce de quinquina. Voici un fait moins connu, qui prouve combien la Compagnie fut de tout temps à l'unisson du clergé. En 89, lors de la rédaction des cahiers pour les Etats généraux, le clergé de Colmar émit le vœu que la faculté de prêter de l'argent fût ôtée aux juifs par toute l'Alsace; clans le même temps le clergé de Schelestadt exprimait le désir que les maisons religieuses fussent investies, pour la même province, du privilège de la banque. Le trait mérite d'être conservé. Tandis que le vieux chêne de la féodalité terrienne tombait sous la hache révolutionnaire, le clergé alsacien, longtemps avant Fourier, Saint-Simon et les Péreire, devinait la féodalité financière : il organisait dans sa pensée la bancocratie, toujours bien entendu, par esprit de religion.
Actuellement, il semble avoir pris à tâche de réaliser cette grande idée. Maître, ou peu s'en faut, de l'instruction publique, il s'empare des institutions et pensionnats, des répétitions à domicile comme des écoles primaires et des collèges. Dans tel département on compte jusqu'à seize établissements cléricaux : comment l'enseignement laïque tiendrait-il devant cette concurrence ? Par lui-même, par ses créatures ou par sa commandite, le clergé exploite l'imprimerie, la librairie, le journalisme; il commande aux académies, il leur impose ses candidats, il fournit les bibliothèques de chemins de fer, il a la main sur les théâtres, il règne en maître sur la république des lettres. Encore un peu, il n'existera d'autres lettrés que ceux qu'il i. U
282 PillLOSOi'illE POPULAIRE*
entretiendra à sa solde. M. l'abbé Migne, directeur de rétablissement typographique du petit Montrouge, dans une lettre, fort honnête d'ailleurs, m'a proposé Tan dernier la correction des épreuves des Pères grecs, dont il prépare en ce moment une nouvelle édition. Quel imprimeur oserait aujourd'hui se charger d'une pareille entreprise?
Le clergé a la main partout. C'est lui qui a la direction des hôpitaux, des refuges, des salles d'asile, des ambulances, et nos soldats n'ont pas toujours eu à s'en louer. Un officier de l'armée de Crimée se plaignait que les sœurs dites de Charité négligeassent les malades qui ne se confessaient pas. Par la bienfaisance publique, dont l'institution est toute chrétienne, le clergé s'insinue dans l'utilité publique, clans l'industrie et le commerce. Il exerce la médecine et la pharmacie, place les domestiques, fait les accouchements. Il a des agences matrimoniales. Un de mes amis me raconte que dans l'Ouest, notamment dans les Deux-Sèvres, la médecine des sœurs a complètement évincé celle des docteurs. Elles saignent, elles ventousent, purgent, reboutent, cautérisent, clysterium donare, et le reste. Hier on me citait une compagnie maritime commanditée, assurait-on, par des jésuites. Que vous dirai-je? M. l'abbé Coquand, ayant mis en actions l'église de Saint- Eugène, en a été empêché, on ne sait pourquoi, par Mgr Sibour; et chacun sait que la fameuse loterie de Saint-Ëoch, au capital de 120,000 fr., recommandée par l'évêque de Montpellier, a reçu en outre par bref spécial l'approbation du Saint-Père. Les journaux mondains se scandalisent de ce trafic. Innocents! Leur susceptibilité fait le triomphe de l'Eglise : elle prouve que le siècle croit encore à la moralité de l'institution religieuse.
La Ptépublique de 1848' avait suscité une foule de sociétés ouvrières, dissoutes bientôt, pour la plupart, par la misère, l'inexpérience, l'animadversion du pouvoir. Le clergé s'empare de ce levier : il a son monde à lui, ses écoles professionnelles, ses ateliers, ses magasins, au moyen desquels il réorganise de son mieux confréries et corporations. A Vesoul, tous les ouvriers sont entrés dans la confrérie de la Vierge : ils ont senti qu'il n'était pas bon pour eux de se soustraire à la protection du clergé. Le bourgeois s'embauche à son tour : plus moyen de s'en dé-
fondre. Le négociant, l'industriel mal noté voit le vide se faire autour de lui; sa clientèle diminue, son crédit faiblit : il est perdu. Comme tout le monde enfin, le clergé spécule ; il a sa part des valeurs cotées à la Bourse, et par la Bourse, comme par l'enseignement et le pouvoir, il fait sa rentrée décisive dans le temporel. Il dispose des emplois, pensions, sinécures, bénéfices. Pour lui, préfets ni ministres n'ont de refus. Dominant par son influence spirituelle et extra-spirituelle l'ensemble des transactions, bientôt il sera en mesure de faire la loi à l'industrie et au commerce, comme il espère la faire plus tard, par la recomposition de ses propriétés, à l'agriculture. Les hommes ne lui manquent pas ; il en a pour toutes les spécialités : agents d'autant plus infatigables qu'aucune affection humaine ne charge leur âme, et que dans la solitude que leur fait la religion, ils trouvent une sorte de volupté misanthropique à procurer de toutes leurs forces la défaite de la société, ad majorem Dei gloriam.
Cette alliance du mercantilisme au saint ministère produit parfois des scènes comiques. Un curé de Franche- Comté... Eh! Monseigneur, vous l'avez connu : c'était M. l'abbé Petit-Cuenot, curé de Pierre-Fontaine, celui qui perdit un jour le bon Dieu dans une pile de bois. Tout le pays en a ri, comme on ne rit qu'en Franche-Comté.
M. Petit-Cuenot, outre le service de sa cure, faisait un commerce considérable de bois , pour construction et chauffage. Nul ne pouvait lui en revendre, ni sur la qualité ni sur le prix. C'était un homme hors ligne, de la force de l'ancien supérieur de votre séminaire, M. l'abbé Breuillot. Un jour, il fut appelé pour donner les sacrements à un malade qui demeurait dans une grange, loin du village. Il y avait à traverser une coupe dont il venait de se rendre adjudicataire, et où il faisait travailler les bûcherons. M. le curé, ayant expédié son malade, voulut faire une tournée dans la coupe et compter ses moules : c'est le nom qu'on donne à une pile de bûches, d'environ un mètre cube. Le ciboire l'embarrassant, il le déposa dans un moule, mais avec tant de distraction, que, sa ronde finie, il ne put retrouver l'endroit et remporter le saint-ciboire. Ce ne fut que plusieurs mois après, lorsque le bois fut vendu et qu'on vint pour le charger, qu'on découvrit entre
deux bûches les hosties couvertes cle moisissure, à moitié dévorées par les fourmis.
Sacrilège à part (cette question ne me regarde pas), trouvez-vous, Monseigneur, ce trafic auquel se livre le clergé, chose loyale? Le proverbe dit : Chamn son métier, les vaches sont lien gardées. C'est de ce proverbe que la sagesse politique a déduit, en ce qui concerne l'administration et la justice, le principe qui défend le cumul, en matière électorale celui des incompatibilités, en matière de gouvernement celui de la distinction des pouvoirs. Pour ma part, je trouve ce proverbe, un peu rustique, aussi sublime que le fameux : Aimez-vous les uns les autres.
Comment l'Eglise, chargée du service du culte et de l'enseignement de la morale, à cet effet possessionnée par le pays, salariée par l'Etat, élevée au dessus de la sphère des intérêts, jouissant par tous ces motifs d'une considération exagérée, d'une confiance imprudente, ose-t-elle s'immiscer dans les opérations de l'industrie et cle l'échange? C'est un axiome que l'Etat ne peut ni ne doit par lui-même se charger d'aucune entreprise industrielle, d'aucune spéculation mercantile, intervenir, de près ni de loin, dans la production et la circulation cle la richesse. Plus d'une fois, Napoléon III a déclaré, par l'organe du Moniteur, son intention de se conformer à cette loi. Comment l'Eglise, plus haut placée dans l'opinion des peuples que l'Etat; l'Eglise, que l'ancienne Constituante, en lui retirant ses biens et la soumettant au salaire, avait avertie de son incapacité de posséder et d'acquérir, serait-elle relevée d'une exclusion d'où dépend l'ordre entier des sociétés? N'est-il pas évident que, par le seul fait cle la centralisation du sacerdoce et par la nature toute spirituelle de ses fonctions, toute affaire d'intérêt traitée par un ecclésiastique, en dehors des besoins de sa consommation personnelle, est entachée d'abus? Me direz-vous, Monseigneur, par quelle direction d'intention vous justifiez votre pratique quotidienne ?
Quoi ! voici une corporation répandue sur toute la surface de l'empire, disposant de ressources inconnues, marchant comme un seul homme, et pour laquelle il n'est pas de secrets; cette corporation est payée pour une fonction, qui lui a été dévolue sans partage, et elle en exerce clan-
destinèment une autre, qui paralyse la nation, qui la dépouille et la met en vasselage ! Au point de vue de la constitution spirituelle de l'Eglise, qui a reçu, avec les clefs du ciel, le pouvoir de lier et de délier, c'est à dire de définir ce qui est bien et ce qui est mal, pas de doute que cette invasion sournoise du clergé dans le domaine séculier ne vous semble une œuvre sainte et glorieuse. Mais au point de vue de la conscience universelle , une pareille conduite est déloyale. Et puisque la fin ne saurait être séparée du moyen, que les deux forment un tout connexe et solidaire, comment voulez-vous que moi qui ne suis d'autre guide que la raison , sans mélange de révélation aucune , je ne dise pas que votre fin, c'est à dire votre Paradis, est un brigandage, et le Dieu que vous servez le Démon.
XIX. — Cependant, il faut le reconnaître, en attirant à elle la propriété, l'industrie et la rente, l'Eglise n'a pas seulement en vue de reconstituer la plèbe en communautés régulières et en confréries : la richesse créée , il lui faut un écoulement, sans cela à quoi bon la richesse? à quoi servirait de produire?
L'Eglise , de même qu'elle a sa théorie sociétaire, a donc aussi sa théorie de consommation. Dans l'ordre de la foi, comme dans • l'économie profane, la richesse et le luxe trouvent leur emploi. Mais que la chair et le sang ne se réjouissent pas; le démon n'y gagnera rien. Le sacerdoce catholique, voué à la continence, à l'abstinence, qui souffre en regardant les plaisirs du peuple, qui soupire en voyant danser les femmes, ne permettra pas que ses ouailles s'engraissent pour l'enfer. Il saura, en étalant à leurs yeux les prodiges de l'industrie , les pousser au ciel par un sentier de ronces et de pierres.
Des richesses qu'il accumule le clergé fait deux parts, l'une destinée aux établissements religieux qui se multiplient de tous côtés, selon les vœux de Benoît et d'Ignace; l'autre réservée au culte , pour l'enivrement des imaginations populaires. Car à Dieu seul appartiennent la richesse et la gloire : Digmts est... accipere divitias, et honorent, et gloriam. Il en est de l'Eglise et de la religion comme de la royauté : plus elle s'entoure de magnificence , plus le peuple admire; et plus il admire, plus il adore.
Qui pourrait compter les millions qui s'engloutissent chaque année dans les fantaisies du culte!... Je fais abstraction de ce qu'en distraientles ecclésiastiques mondains, qui profitent en passant et font profiter leurs familles de la vendange du Seigneur et du patrimoine des pauvres*
Sainte- Geneviève, 1 million.
Sainte- Clotilde, plusieurs millions.
Saint-Eugène ou Eugénie, 1,400,000 fr.
Notre-Dame, 10 millions.
Les églises de France, ensemble, et par un seul décret, 60 millions.
Les plus pauvres bourgades, les moindres hameaux, suivent le branle de la capitale : c'est là surtout qu'il faut étudier ce gaspillage.
Dans une commune, dont je ne cite pas le département, afin de laisser à chacun de mes lecteurs le plaisir de la reconnaître dans le sien, on bâtit une église neuve, qui coûtera 300,000 francs. La commune n'a pas de fontaine.
Ailleurs, le conseil municipal, sous l'influence du curé, vote, un beau jour, 6,000 francs pour une cloche. Or la commune est endettée; elle n'a pas de pompe à incendie, pas de lavoir couvert pour les femmes , obligées de laver leur lessive les pieds clans la boue et le corps à la pluie. Depuis cinq ans le vigneron ne récolte rien et délaisse les vignes. Sans compter qu'on n'avait pas un besoin urgent de cloche, puisque l'église en possédait une. Mais comment se passer de deux cloches, une pour les Angélus, l'autre pour la grand'messe?
Dans une autre paroisse , qui compte au plus six cents âmes, et dont le budget est fort en retard, le conseil municipal, toujours sous la même influence, vote 13,000 francs pour une maison curiale. L'ancienne, qui servait depuis deux siècles, pouvait être réparée. Mais l'archevêque entend que chacun de ses desservants ait au moins huit chambres, avec cave, grenier, cour et basse-cour, jardin, verger, aisances et dépendances. Cependant le maître d'école reçoit à peine quatre cents francs, tant de la commune que de l'Etat : il donne de la science pour quatre cents francs. Al uno clisce omnes.
Certain prélat, visitant son pays natal qu'il n'avait pas
revu depuis sa promotion à l'épiscopat, s'arrête à D... Il trouve le curé, son neveu, logé d'une manière peu digne de l'Eglise, et s'en plaint au préfet du département. On assure cependant que la cure était très logeable, solidement bâtie; jamais desservant ne s'en était plaint. A quelques jours de là, le maire de D... reçoit de la préfecture une lettre conçue à peu près en ces termes :
Monsieur le maire, Son Eminence Mgr le cardinal de ***, s'est plaint de la mesquinerie de votre maison curiale. Je vous invite, en conséquence, aussitôt la présente reçue, à réunir votre conseil et à voter les fonds nécessaires pour la construction d'une nouvelle cure ; faute de quoi je me verrais dans la nécessité d'y pourvoir d'office, et d'envoyer les ouvriers.
Je n'ai pas lu la lettre; mais une personne qui l'avait lue me l'a rapportée, et j'ai vu travailler les maçons.
De toutes parts on relève les églises abandonnées, on restaure les chapelles, on exhume les monastères, on ressuscite les abbayes, on bâtit des cathédrales. L'or, l'argent, le bronze et l'acier; la peinture, la statuaire, l'orfèvrerie, la tapisserie, la broderie; les matières les plus précieuses, l'industrie, la science et l'art, tout est mis en réquisition pour décorer le culte et lui élever des monuments. Dans un département du midi, on élève sur une montagne, à la Vierge immaculée, une statue de quatrevingt-dix pieds de haut. Les visiteurs de l'Exposition ont admiré l'horloge astronomique dont vous avez fait l'acquisition, pour votre église métropolitaine : on assure qu'elle ne coûtera pas moins de 40,000 fr. Pour l'administrateur, la dépense n'était pas, tant s'en faut, de première nécessité; mais pour l'évêque, quelle édification!
Je cite le fait suivant d'après un journal grave :
La reine d'Espagne Isabelle II a envoyé au pape une tiare estimée 400,000 fr. Le pape lui a expédié en retour le corps de saint Félix, martyr, lequel a été ramené en Espagne par l'archevêque de Tolède, et déposé solennellement dans la chapelle du palais d'Aranjuez.
Tandis que le ministère espagnol vend les biens de l'Eglise, la reine proteste de son dévoûmentà l'Eglise, et fait cadeau d'un tiare au Pape : la chère dame tient à dégager sa cause de celle de ses sujets. Il y a soixante et dix
ans, cela aurait passé, en France, pour trahison; mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Le pape, un vieux moine exténué d'austérités, qui fait son repas d'un œuf à la coque et ne boit que de l'eau, le pape porte sur son bonnet trois couronnes. Voilà le symbole de la félicité chrétienne et de l'économie cléricale.
Et toutes ces prodigalités, tout cet orgueil, marié à tout ce dénûment, afin que les Chateaubriand de l'avenir, témoins de quelque nouveau 93, écrivent des lamentations en prose poétique sur le génie chrétien, le style ogival, le son des cloches, le gâteau des rois, la procession de la Fête-Dieu, et le pauvre vicaire de campagne, cheminant à minuit par la bruyère, le sacrement dans les mains, vers le paysan moribond qui attend son Dieu sur la feuillée, pendant que sa vieille épouse lui récite les prières des agonisants! 0 charlatans !...,.