XXXIII. — Prêteurs et emprunteurs
La balance de l'escompte mène droit à celle du crédit ou du prêt.
S'il est une question sur laquelle l'Eglise, communiste par son dogme, patricienne par sa hiérarchie, tirée en sens contraires par le double esprit de sa constitution, a varié, divagué et prévariqué, c'est sans contredit celle-là.
C'est un fait que toute l'antiquité, païenne et juive, s'est accordée à réprouver le prêt à intérêt, bien que ce prêt ne soit qu'une forme de la rente, universellement admise; bien que le commerce tire de grands avantages du prêt et ne puisse aucunement s'en passer ; bien qu'il soit impossible, injuste même, d'exiger du capitaliste qu'il fasse l'avance de ses fonds sans émoluments.
Tout cela a été démontré par les casuistes de notre siècle aussi bien que par les économistes; et l'on sait que je ne fais aucune difficulté de reconnaître la légitimité de l'intérêt, clans les conditions d'économie inorganique et individualiste où a vécu l'ancienne société.
Puisque l'Eglise, à l'exemple de la philosophie, revenant au sens commun, a cru devoir clans ces derniers temps se rétracter sur la question de l'intérêt, puisqu'elle a abjuré son ancienne doctrine, elle avait donc tort, elle était inique et insensée, quand elle proscrivait ce même intérêt à une époque où il réunissait tous les caractères de la nécessité, et partant du droit? Comment l'Eglise justifie-t-elle cette variation? Elle qui ne cessait jadis de crier haro sur les
juifs à propos de leurs usures, et qui fut cause de tant de spoliations et de massacres, comment s'est-elle rangée à la fin du côté des publicains, des cahorsins, des lombards, des juifs? comment s'est-elle prosternée devant Mammon?
L'Eglise, direz-vous, n'a point changé de maximes : comprenant les nécessités des temps , elle ne fait qu'y adapter sa discipline, elle use de tolérance.
L'Eglise joue de malheur en vérité : elle proscrit le prêt à intérêt quand le monde en a le plus besoin et qu'il n'y a pas possibilité de prêt gratuit; elle l'autorise quand on peut se passer de lui.
En 1848 et 1849, j'ai prouvé, dans de nombreuses publications, que, le principe de la Justice étant la réciprocité du respect; le principe de l'organisation du travail, dans une société bien constituée, la réciprocité du service ; le principe du commerce, la réciprocité de l'échange; le principe de la Banque , la réciprocité de l'escompte, le principe du prêt devait être la réciprocité de prestation, d'autant mieux que le prêt n'est au fond qu'une forme de l'escompte, comme l'escompte est une forme de l'échange, et l'échange une forme de la division du travail.
Organisons, disais-je, d'après ce principe, le crédit foncier, le crédit mobilier, et toute espèce de crédit. Dès lors plus d'usure, plus d'intérêt, ni légal ni illégal : une simple taxe, des plus modiques, pour frais de vérification et d'enregistrement, comme à l'escompte. L'abolition de l'usure, si longtemps et si vainement poursuivie par l'Eglise, s'accomplit toute seule. Le prêt réciproque ou crédit gratuit n'est pas plus difficile à réaliser que l'escompte réciproque, l'échange réciproque, le service réciproque, le respect réciproque, la Justice.
Certes, ayant à défendre ici, avec l'intérêt des masses, la pure morale révolutionnaire et la tradition catholique, je devais compter sur deux sortes d'auxiliaires, la démocratie et l'Eglise. Les socialistes, qui prêchaient l'association ouvrière, devaient m'ouvrir les bras. Qu'est-ce en effet que la réciprocité du crédit, sinon la commandite du travail substituée à la commandite du capital? Que le pouvoir, à défaut de l'action spontanée des citoyens, donne le branle, et en un jour, en une heure, toutes ces réformes, toutes ces révolutions peuvent s'accomplir.
Mais voyez le malheur! cette large application de la Justice à l'économie, déplaçant le foyer des intérêts, intervertissant les rapports, changeant les idées, ne laissant rien à l'arbitraire, rien à la force, rien au hasard, soulevait contre elle tous ceux qui, vivant de privilèges et de fonctions parasites , se refusaient à quitter une position anormale à laquelle ils étaient faits, pour une autre plus rationnelle, mais qu'ils ne connaissaient point. Elle confondait l'ancienne école des soi-disant économistes; elle saisissait à l'improviste les vieux de la république dont l'éducation était à refaire : qui pis est, elle annulait les décisions récentes de l'Eglise sur la question de l'intérêt, et par l'enchaînement clés idées, tuait son dogme.
Trop d'intérêts et d'amours-propres se trouvaient compromis : je devais, en cette première instance, perdre ma cause. Un homme se trouva pour défendre, au nom de la liberté individuelle et de la félicité générale, le travail subalterne contre le service réciproque, le commerce agioteur contre l'égalité de l'échange, l'escompte à 15 p. c. contre l'escompte à 1/8 p. c, l'usure homicide contre la commandite gratuite, agricole et industrielle. M. Bastiat, qui n'avait pas même abordé la question, satisfait que j'eusse déclaré les anciens prêteurs, en raison de leur bonne foi et de la nécessité, non coupables, d'une voix unanime fut déclaré vainqueur. Les économistes poussèrent un cri de joie; les politiques de la Révolution, comptant sans doute sur les emplois de la république, applaudirent à la défaite de V anarchie. Banque du peuple! Crédit gratuit! Folies! écrivait naguère encore, après Daniel Stern, M. de Lamartine. Les socialistes virent avec bonheur la déroute de cette Justice égalitaire, qui menaçait d'engloutir et la sainte hiérarchie et la douce fraternité.
Infortuné Bastiat! il est allé mourir à Rome, entre les bras des prêtres. A son dernier moment il s'écriait, comme Polyeucte : Je vois, je crois , je sais , je suis chrétien!... Que voyait-il! Ce que voient tous les mystiques qui s'imaginent posséder l'Esprit, parce qu'ils ont sur les yeux le bandeau de la foi : que le paupérisme et le crime sont indestructibles ; qu'ils entrent dans le plan de la Providence; que telle est la raison des incohérences de la so-
ciété et des contradictions de l'économie politique; que c est impiété de prétendre faire régner la Justice dans ce chaos, et quil ny a de vérité, de morale et d'ordre que dans une vie supérieure. Amen.
m Cependant, Monseigneur, malgré la rigueur du régime inflige a la presse, malgré les menaces de pendaison et de guillotine que vomissent à l'unisson contre les libres penseurs les partis rétrogrades, nous ne sommes plus tout à lait au siècle ou les questions qui avaient le malheur de déplaire étaient étouffées sur l'échafaud. Je puis dire en jetant les yeux autour de moi, que je suis le vaincu des vaincus : soit! Je n'ai nulle envie de recommencer la controverse de 1848; mais quand je garderais le silence, la conscience publique, la vôtre est là, qui vous somme de repondre.
. ,V?§lise a tour à tour condamné et soutenu le prêt à intérêt. *
oo9eVfS leS,COyks d'E1™e, d'Arles et de Nicée, en 300, 314 et «5, plus de dix-huit conciles ont interdit de prêter à intérêt. En outre, les décrétai» et les encycliques de plus de quatorze papes, depuis saint Léon jusqu a Benoit XIV, ont anathématisé ceux qui veulent tirer un intérêt de 1 argent prêté. A partir de saint Jérôme, les Pérès, iusqu'cà saint Inomas et saint Bernard, prêchèrent qu'il était illicite en soi de recevoir un prix pour l'usage de l'argent. Ce principe reçut son application en France pendant neuf siècles, depuis les Capitulaires de Charfemagne jusqu aux approches du règne de Louis XIV. (Blanc Saini- Uonnet. De la Restauration française, pag. 70.)
Toute cette discipline est changée. L'Eglise, h l'heure ou je parle , tait cause commune avec les grands privilèges, dont elle bénit l'exploitation hiérarchique et usuraire. Que 1 Eglise donc s'explique une fois pour toutes, l'^rir est definitivement sa doctrine sur le prêt à intérêt. Ne parlons pas des difficultés du moment : je comprends, j'accepte la nécessité des transitions, et n'impose a personne, pas même à l'Eglise, de miracles. Je demande ou va le progrès? Est-ce à l'égalité ou à l'inégalité? A légalité par le crédit mutuel, ou à l'inégalité par la prélibation de l'intérêt? Expliquerez-vous ce changement de tactique comme le fait le pieux écrivain que je viens de citer, par le désir de mettre obstacle à la formation du
capital industriel, cause de notre corruption? Direz-vous que c'est dans des vues de salut que l'Eglise a pris tant de soin d'arrêter le développement du crédit, d'abord par l'interdiction de l'intérêt, puis par la cherté de l'intérêt? — Méfiez-vous du crédit! s'écrie M. Blanc Saint-Bonnet. Est-ce aussi votre opinion? Vous nous devez une réponse, décisive, catégorique, comme il appartient à une Eglise ayant pouvoir d'enseigner, et dont les décisions sont infaillibles. Etes -vous aujourd'hui, comme autrefois, contre l'intérêt du prêt, avec la Bible, l'Evangile, la philosophie, les'Pères, les conciles, les docteurs, les papes, la Révolution? Ou bien êtes-vous pour l'intérêt du prêt, avec les casuistes mitigés du dernier siècle et du nôtre, Grotius, Saumaise, Bergier, le cardinal de la Luzerne, assistés d'Adam Smith, J. B. Say, David Ricardo, Malthus, Bastiat, Lamartine, Daniel Stern et la contre-révolution? Il faut répondre, Monseigneur, ou laisser dire, ce qu'à Dieu ne plaise, que vous êtes une Eglise de déception et d'improbité.