XXXVI. — Population et subsistances
Si l'on réfléchit sur les équations dont je viens de donner les formules, on verra qu'elles reposent toutes sur ces quatre principes : d'un côté, que rien ne peut être tiré de rien, se produire en vertu de rien, être balancé par rien (ax. 2, 3 et 5); de l'autre, que l'homme veut être respecté dans sa chose comme dans sa personne, faute de quoi la Justice est violée.
Toute transaction entre l'homme et l'homme relativement aux objets de leur consommation et de leur industrie implique donc que le produit soit balancé par le produit, le travail par le travail, la dépense par la dépense, le service par le service, le crédit par le crédit, le privilège par le privilège, en deux mots la Valette par la valeur.
Il n'y a plus balance, il y a injustice, partant vol, désordre , crime et guerre latente , dès que l'un est obligé de fournir une valeur plus considérable pour une valeur moindre.
Dans l'incertitude où l'on est presque toujours de la valeur exacte des choses, ce n'est pas chose facile que d'établir ces balances ; aussi peut-on dire qu'autant la spé-
DE LA JUSTICE DANS LA REVOLUTION, ETC. Zïô
culation agioteuse, basée sur l'anarchie, est intéressée à entretenir l'incertitude, autant la société est intéressée ellemême à entourer les transactions cle toutes les lumières et garanties possibles.
Mais il n'y a pas rien que des valeurs à égaliser dans la société ; il faut trouver aussi l'équilibre des foeces.
Les forces, en économie, sont de deux espèces.
J'appelle de ce nom, en premier lieu, tout principe d'action , tout mobile animique ou passionnel , toute combinaison de moyens servant à la production et à la multiplication des valeurs. Le travail est une force; la division du travail ou son groupement est encore une force; la propriété, la concurrence, l'échange, le crédit, la science appliquée à l'industrie , l'ambition , le luxe même et la rente , dans les limites que nous venons de lui assigner, sont des forces , les véritables forces du monde économique.
Toute force requiert, pour se manifester et agir, un lieu , une matière qui la recèle , d'où elle part comme la foudre part cle la nue, la chaleur du soleil, l'attraction du corps grave. Le foyer des forces économiques, telles que nous venons de les énumérer, se trouve originairement dans les forces de la nature , lesquelles deviennent ainsi pour l'économiste une seconde espèce de forces : la terre, la chaleur, l'électricité, l'eau, l'air, la végétation, les affinités chimiques, la vie, etc., capital primitif de l'humanité, instrument de son industrie et matière première de sa richesse. L'homme lui-même, dont l'éducation est si longue, peut être à son tour considéré comme une force naturelle : en sorte que, selon le point de vue où l'on se place, il participe des deux espèces de forces, et forme la transition qui unit le monde social à l'univers.
D'après ces définitions, la population est une force, une des grandes forces de l'économie. L'association, l'organisation politique, la famille, sont aussi des forces.
Toutes ces forces doivent- être balancées entre elles, dans chaque catégorie, et de l'une à l'autre catégorie.
Sur ce terrain, la science est fort peu avancée. Les éco nomistes n'entendent généralement par forces de production que les forces naturelles ; et parmi les problèmes que la balance des forces soulève , ils ne sont guère occupés
que d'un seul, celui dont la matérialité devait frapper le plus leur imagination, le problème, comme ils l'appellent, de la population et des subsistances. C'est celui dont nous allons essayer la solution.
XXXVII. — L'homme est tout à la fois puissance de production , puissance de consommation et puissance de génération. Il crée la richesse et il la consomme; de plus, en produisant et consommant, il se multiplie. En tant qu'il rassemble en sa personne toutes les forces de la première espèce, travail, crédit, échange, etc., sa puissance productrice peut être considérée, de même que sa puissance génératrice, comme illimitée. Mais les forces naturelles dont il dispose ont une limite : et l'on peut prévoir le jour où la terre et tout ce qu'elle contient manquera à l'homme, où le capital naturel ne sera pas en proportion du groupe travailleur et de sa consommation. On demande comment s'opérera l'équilibre.
La solution proposée par Malthus est connue. J'ose dire que la conscience publique, du moins en France, s'est irrévocablement prononcée contre son école, et l'on pardonnera à ma vanité de croire que je ne suis pas tout à fait pour rien dans le blâme qui l'a frappée. Le socialisme peut se vanter d'avoir été, sur la question de la population, le vengeur de l'honnêteté publique : il le sera jusqu'à la fin.
Je regrette que M. Joseph Garnier, dont je ne puis m'empêcher de reconnaître la parfaite loyauté et la franchise, se soit cru autorisé par l'exemple de l'Académie des sciences morales et politiques à attacher son nom à la turpitude malthusienne ; mais, puisqu'il a, dans une publication récente, jugé à propos de relever cette scabreuse controverse où mon nom se trouve mêlé , il ne trouvera pas mauvais que je lui réponde.
Voyons d'abord comment Malthus a posé le problème, et comment il en a compris l'équation. Ses disciples ont l'habitude d'accuser leurs adversaires de ne l'avoir pas lu et de n'en connaître que le fameux passage auquel Malthus doit sa célébrité. Je commence par déclarer que j'ai parfaitement lu Malthus, ainsi que le dernier ouvrage de M. Joseph Garnier, son disciple et continuateur, auquel l'emprunterai quelques citations.
La doctrine de Malthus, puisque doctrine il y a, se résume en cinq propositions.
1. — En principe, dit Malthus, et après lui M. Joseph Garnier, nous pouvons tenir pour certain que la population, si aucun obstacle ne s'y opposait, se développerait incessamment, suivant une expression géométrique et sans limites assignables, au point de doubler en peu d'année.
Une partie du livre de Malthus est employée à recueillir les faits qui prouvent cette tendance de la population.
2. — En /«//, nous sommes en état de prononcer, en partant de l'état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l'industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique.
Suit encore l'exposé des faits qui, selon Malthus, démontrent cette seconde proposition.
3. — Qu'arrive-t-il, se demande alors le laborieux compilateur, lorsque la population, obéissant à sa tendance, dépasse les moyens qu'elle a de subsister? Le surplus est expulsé par la famine et les maladies, auxquelles il faut joindre les infanticides, les avortements, les expositions d'enfants, la guerre.
Un large espace est consacré par l'auteur à l'exposition de ces moyens répressifs, que la nature et l'homme emploient pour ramener l'équilibre.
4. — Mais, observe ici Malthus, ce système de répression est anormal ; il accuse l'imprévoyance de l'homme ; la raison le repousse, et la morale avec elle.
Ce que la force des choses exécute par la famine, et le désespoir de l'homme par le carnage, il dépend de notre liberté de l'opérer par la limitation préventive du nombre des naissances, ou, pour mieux dire, des grossesses. Ce moyen de prévention est ce que Malthus nomme moral restraint, restriction ou contrainte morale.
5. — Ici Malthus et son école ont parfaitement senti que la pudeur publique s'effaroucherait; qu'elle trouverait le système préventif aussi déplorable que le système répressif, et non moins immoral.
Les Malthusiens soutiennent dune la moralité de l'onanisme, qu'ils recommandent sous le nom de restriction morale. Ils combattent le préjugé biblique qui a fait de cette pratique une chose honteuse et détestable, rem detestabilem; et ils s'attachent à détruire les scrupules, en montrant que la perte volontaire des germes est chose aussi insignifiante de sa nature que les pollutions qui arrivent dans le sommeil, en effrayant les parents sur les suites de leur indiscrétion, etc.
Ils insistent surtout sur l'inutilité des moyens proposés comme remède à l'excès de population, tels qu'émigration, augmentation de pro-
duit, .diminution des charges publiques, destruction du parasitisme, réformes sociales, etc.
Telle est, clans son ensemble, la théorie dite de Malthu Afin qu'on ne m'accuse pas de chicaner sur les mots, je ferai observer, avec toute l'école, que Malthus, en opposant la progression géométrique 2, 4, 8, 16, 32, 64, à la progression arithmétique 1, 2, 3, 4, 5, 6, etc., la première représentant la tendance de la population, la seconde l'accroissement effectif des subsistances, n'a pas entendu dire qu'elles fussent ni l'une ni l'autre l'expression littérale de deux lois économiques, mais seulement une comparaison servant à expliquer le rapport de deux mouvements, l'un tendantiel et, si rien ne le retarde, immanquable, celui de la population ; l'autre effectif, celui de la richesse.
En deux mots, dit M. Joseph Garnier, la population a une tendance •organique et virtuelle à s'accroître plus rapidement que les moyens d'existence : d'où résulte le progrès de la misère.
Du reste, les économistes du moral restraint, MM. Joseph Garnier, Gustave cle Molinari, Rossi, Dunoyer, John Stuart Mill, Guizot, l'Académie des sciences morales et politiques, se plaignent de l'impopularité qui, en Angleterre et en France,, s'est attachée au nom cle Malthus. Ils accusent le clergé de toutes les Eglises d'entretenir sur ce point l'ignorance, la superstition, c'est à dire l'incontinence génératrice, et par suite le paupérisme, ils recommandent la recette à l'attention des hommes d'Etat, demandent qu'elle soit prêchée en chaire et enseignée dans les écoles, aussi bien que les dix commandements de Dieu, affirmant qu'il n'y a pas d'autre remède au paupérisme et au crime, pas d'autre préservatif contre le socialisme et la Révolution.
XXXVIII. — Si quelque chose m'a jamais étonné, c'est que des hommes instruits, des académiciens, des professeurs rompus aux règles de la logique et des mathématiques, aient pu découvrir dans les cinq propositions de Malthus une ombre cle sens commun.
Est-ce donc ainsi que procèdent les savants clans la construction cle ces belles théories qui ont pour objet d'expliquer les phénomènes de la nature et l'ordre de l'univers?
En premier lieu, Maltlms nous dénonce une tendance de la population à doubler, si rien ne lui fait obstacle, dans une courte période, soit tous les dix-huit, vingt-cinq ou trente ans.
Je regarde pour ma part la tendance au doublement comme empiriquement prouvée, et ce qu'on a dit pour l'infirmer est pur verbiage. Elle est une loi de la nature. Toutes les forces économiques sont dans le même cas : si rien ne leur fait équilibre, elles tendent à se développer à l'infini, et à tout envahir. Tout à l'heure nous en citerons un exemple. C'est cette tendance générale des forces qui appelle une loi d'équilibre, sans laquelle la société, livrée à toutes les anomalies, n'est plus qu'un théâtre de catastrophes.
"Il s'agit donc de savoir ce qui fait que la tendance de la population au doublement, parfaitement normale de sa nature, ne rencontrant plus de contre-poids, et marchant plus vite que la production des subsistances, se traduit en une réalité désastreuse. Car on n'a rien dit, je le répète, en accusant une tendance, et en en signalant les effets. Il faut dire comment et pourquoi l'équilibre est troublé. La précession de la population, si j'ose ainsi dire, se manifesterait-elle dans une société constituée selon le droit économique, où les forces et les services seraient équilibrés? Voilà ce qu'il faut savoir, et dont Malthus et les siens ne disent mot.
Je nie, quant à moi, que cette précession se réalise dans une population égalitaire; je l'impute, là où elle sévit, au défaut d'équilibre entre les forces, les services, les salaires et les valeurs; et je soutiens en conséquence que, la balance partout rétablie, d'abord entre les valeurs, puis entre les salaires et les services, enfin entre les forces économiques, la population ij)so facto rentrera dans son lit : j'expliquerai tout à l'heure cette équation. Malthus et l'Académie des sciences morales soutiendront-ils que cette balance préalable est inutile; que la différence des milieux ne change rien au phénomène; que l'ordre économique n'admet pas les anomalies, les subversions, les perturbations, les monstres?
j Passons à la seconde proposition malthusienne.
Après avoir dénoncé, sans la comprendre, la tendance
au doublement de la population dans une courte période, Malthus signale un fait bien autrement effrayant : c'est que, tandis que la population suivrait, si rien ne s'y opposait, une progression géométrique, l'accroissement des subsistances n'aurait lieu que selon une progression arithmétique.
J'admets le fait du retard dans la production alimentaire au même titre que j'ai admis tout à l'heure celui de la précession de la population, c'est à dire comme un résultat empirique de l'observation.
Mais je réitère ma demande : ces deux faits, si manifestement corrélatifs dans leur inversion, ne sont-ils pas dus à la même cause? Avons-nous ici l'expression exacte du développement de la richesse comparé à celui de la population, dans un milieu régulier? Ou ne faut-il pas y voir un nouveau phénomène de subversion, résultant du défaut d'équilibre dans le système?
Il est démontré que la balance entre les parties du livre social n'existe nulle part ; que partout il y a erreur, fraude et rapine; que l'inégalité des conditions et des fortunes, supposée naturelle et providentielle, résulte au contraire de la violation de la Justice dans les rapports économiques; enfin, que c'est l'absence de Justice dans la répartition des produits, le défaut de balance dans les transactions et les comptes, qui empêche le développement des forces économiques, arrête la production et crée le déficit. Tout cela est aujourd'hui prouvé. Malthus et son école n'ont certes pas établi le contraire. Ils acceptent de confiance le statu quo, ils ne le justifient pas.
La puissance génératrice, si rien ne lui fait obstacle, tend à doubler la population dans une courte période c'est prouvé. Mais inversement ne se peut-il que la puissance productrice, si rien ne lui fait obstacle, tende aussi à doubler et plus que doubler la richesse dans la même période, en sorte que, cette seconde tendance compensant l'effet de la première, les choses resteraient dans un ordre parfait? Voilà ce qu'il faut examiner : jusque-là, on n'a pas le droit d'accepter comme définitifs et probants Y excès qui ce manifeste d'un côté, le déficit qui se reconnaît de l'autre côté, pour accuser l'extravagance de la nature et l'imprévoyance de l'homme.
J'insiste sur ce point, qui est capital dans la question.
D'après les statistiques officielles, la population des États-Unis, ne rencontrant pas d'obstacle à sa tendance, a doublé, de 1782 à 1850, à peu près tous les vingt ou vingt-cinq ans. Mais on oublie d'ajouter que la richesse des Etats-Unis, ne rencontrant pas non plus d'obstacles, a doublé et plus que doublé dans la même période. Et c'est tout simple. Des hommes qui s'associent, qui combinent leurs efforts, qui au travail manuel ajoutent comme moyen d'action les grandes forces économiques, la division du travail, le groupement des forces, la mécanique, etc., des hommes placés dans de telles conditions développent plus de richesse que de population; ils produisent plus vite qu'ils n'engendrent, et tandis que le mouvement des générations parmi eux semble confirmer la théorie de Malthus, le mouvement de la production la contredit. C'est là un fait grave, de moins en moins aperçu, il est vrai, dans nos vieilles sociétés antijuridiques, mais dont il importe de tenir compte.
Je suppose que deux hommes, isolés, sans instruments, disputant aux bêtes leur chétive nourriture, rendent une valeur égale à 2. Que ces deux hommes changent de régime et unissent leurs efforts; qu'ils multiplient leur puissance par la division, par les machines, par l'émulation qui vient à la suite, leur produit ne sera plus comme 2, il sera, je suppose, comme 3, puisque chacun ne produit plus seulement par soi, mais aussi par son compagnon. Si le nombre des travailleurs est doublé, la division devenant, en raison de ce doublement, plus grande qu'auparavant, les machines plus puissantes, le concours plus énergique, ils produiront comme 6; si leur nombre est quadruple, comme 12. Cette multiplication du produit par la division du travail, les machines, la concurrence, etc., a été démontrée maintes fois par les économistes : c'est une des plus belles parties de la science, le point sur lequel tous les auteurs sont unanimes.
Donc, si la puissance de reproduction génitale est comme 2, 4, 8, 16, 32, 64, la puissance de reproduction industrielle sera comme 3, 6, 12, 24, 48, 96. — En autres termes, dans une société régulièrement organisée, tandis que la population s'accroît selon une progression géométrique dont le premier terme est 2 et le multiplicateur 2, la production s'accroît selon une progression géométrique dont le premier terme est 3 et le multiplicateur 3. (Système des contradictions économiques, t. II, p. 319, édition de Garnier frères.)
Voilà 'ce que j'écrivais en 1845, après avoir lu Malthus.
Serait-ce un parti pris chez ses disciples, après avoir crié qu'on ne les lit pas, de ne pas lire leurs adversaires?
XXXIX. — De ces deux redressements, tant sur la tendance de la population que sur celle de la production, il résulte déjà que le problème a été mal posé par Malthus. Il devait dire :
1. En principe, la population considérée dans sa cause purement organique tend à s'accroître, si rien ne lui fait obstacle, selon une expression géométrique, par chaque période de 18, 25, 30 ans ou au delà. Sous ce rapport, il en est de la race humaine comme de toutes les espèces animales et végétales : sa puissance de reproduction est de soi illimitée, €t elle agit avec une rapidité prodigieuse.
2. En principe aussi la production, si rien ne l'entrave, tend à s'augmenter à son tour selon une progression géométrique, plus rapide encore que la première.
De sorte que la production dans une société travailleuse allant plus vite que la population, il resterait à la fin de chaque période un solde de richesse non consommée, expression du progrès social dans l'industrie et le bien être.
3. Or, en fait, et nonobstant les quelques exemples qu'on peut citer de cet accroissement rapide et simultané de la population et de la richesse, ce n'est pas ainsi, dans notre vieux monde, que les choses se passent. D'nn côté, ni la population ni la production ne vont de ce pas, et, ce qui est plus étrange, la seconde est toujours en arrière de la première. D'autre part, il est manifeste que, la terre étant limitée, par conséquent le capital naturel de l'humanité ayant des bornes, population et richesse ne peuvent s'augmenter indéfiniment.