L. Florian père comte de Rergorlay, ancien pair de France
Son fils, Gabriel-César, vicomte de Kergorlay ;
Philippe-Auguste-Adolphe de Bourmont fils ;
Adolphe Sala, officier de l'ex-garde royale ;
Mathilde Lebeschu , ancienne femme de chambre des atours de la duchesse de Berry ;
La duchesse de Berry elle-même ;
Le comte de Ménars, son ancien premier écuyer ;
Les autres passagers sont restés inconnus ; on ne peut former que des conjectures a leur égard.
À Livoume, il était notoire que le CarUhAWerto avait été frété par la duchesse de Berry , qu'elle s'était embarquée sous un nom supposé, et que sa destination était pour les côtes de Provence.
Dans la soirée du jour suivant, 24 avril, ce bateau à vapeur fit voile de Livoume avec sept passagers seulement. Quelques heures après le départ de ce port, le capitaine Georges Zahra fit toufr-à-coup arrêter le navire vis-a-vis de Reggio. La chaloupe fut mise à flot; Deferrari et Adolphe Sala y descendirent et se dirigèrent vers la plage. Peu de temps après, un bateau remorqué par la chaloupe joignit le navire, et les sept passagers qui manquaient au départ de Livoume montèrent k bord du CarUhAWerto. Parmi ces derniers venus étaient la prétendue Rosa Staglieno et sa prétendue camériste.
Le navire continua sa route, dépassa Nice et s'avança jus^ ques aux îles d'Hyères. Le manque de combustible ou tout autre motif le fit retourner vers Nice, où il arriva le 27 avril, vers deux heures après-midi ; il en repartit le même jour à onze du soir. Pendant cette courte relâche, les passagers semblaient craindre de se montrer. Le subrécargue Deferrari descendit seul à terre. Aucune visite ne fut reçue à bord, si ce n'est celle d'un seul canot portant quatre individus.
Le lendemain 28, le Carkh Alberto navigua dans la direction de Marseille. A l'entrée de la nuit, il se trouva a la hauteur de cette ville, à une certaine distance cependant, puisqu'il ne fut pas signalé par les vigies.
Le lendemain, 29 avril, à deux heures du matin, le navire était en vue du phare de Planier situé à deux lieues de Marseille ; la nuit était obscure et le vent soufflait fort à l'est. Deferrari donna l'ordre au capitaine de hisser deux fanaux à son mât de misaine. Quelque temps après, un bar teau de pêche, armé de plusieurs rameurs, vint aborder le CarUhAWerto. Sept des passagers , parmi lesquels la duchesse de Berry , de Kergorlay père , et probablement le comte de Ménars , y descendirent et se dirigèrent vers la côte. L'obscurité de la nuit ne permit pas de les suivre des yeux, ni de distinguer le point du débarquement.
Après cet incident, le navire continua de faire voile dans la même direction. Le lendemain, 30 avril, il relâcha k Roses sur la côte d'Espagne. Il faut l'y laisser un moment et exposer les faits qui suivirent son passage vers la côte de Marseille et le débarquement nocturne et mystérieux du 29 avril.
Des rumeurs inquiétantes et ces bruits sourds qui précèdent toujours les orages politiques s'étaient répandus à Marseille. Le parti carliste exultait ; à ses discours, à ses jactances, il était facile de comprendre que quelques machinations se tramaient.
Des fonds étaient arrivés d'Italie par l'intermédiaire de maisons suspectes ; de l'argent avait été distribué ao peuple.
Tout-à-coup dans les vieux quartiers, la nouvelle se répand que la duchesse de Berry vient de débarquer. Déjà
Tautorité avait été prévenue qu'un mouvement devait éclater.
En effet, lundi 50 avril, dès quatre heures du matin, une foule inaccoutumée s'était portée sur Tesplanade de la Tourette qui domine la mer et la rade. Des groupes d'individus armés de bâtons, de sabres, de fusils, de pistolets, paraissant par leur costume appartenir à la classe aisée, s'y étaient réunis, allant, venant, conférant entre eux, regardant vers la mer et donnant de temps à autre des signes d'impatience.
Cependant la foule grossissait; une procession devait avoir lieu à la nouvelle église de Saint-Lazare, elle est brusquement contremandée, et les femmes du peuple qui devaient en faire partie accourent en grand nombre du côté opposé et montent vers la Tourette.
Ce fut le commencement de l'émeute. Les conjurés pénétrèrent dans l'église Saint-Laurent, sonnèrent le tocsin et arborèrent au clocher un grand drapeau blanc qui se distinguait du bassin du port, des quarti^s de Saint- Jean, de Saint-Victor, de Rive-Neuve, et qui devait s'apercevoir au large et des côtes qui forment la grande rade.
Mors la foule partie de la place Saint-Laurent forma divers rassemblements et suivit différentes directions. Une de ces bandes descendit sur le port, et, a^rès avoir attaqué le po&te de la douane , désarmé et maltraité un préposé, envahi la Consigne en escaladant la grille , abattit le drapeau national, le foula aux pieds et le déchira en lambeaux.
D'autres bandes parcouraient les rues étroites et populeuses du quartier de Saint-Jean, traversaient le marché au poisson, et, au milieu des femmes et de la foule des halles
et des quais, enraient opérer un soulèvement aux cris répétés de vive Henri V! vive la religUm! vive le drapeau bUmc! vive la croix ! A leur approche , des individus apostés faisaient fermer les boutiques. Ces attentes furent vaines. Le peuple de ce quartier n'éprouva, à la vue de telles démonstrations, d'autre sentiment que celui d'une surprise mêlée d'inquiétude. Les conspirateurs furent réduits a leur seule i ressource.
Le principal de ces rassemblements descendit la rue Saint-Laurent dans toute sa longueur , remonta k la rue Caisserie et s'avança vers le palais-de-justice. L'étendard de la révolte flottait k la tète du groupe séditieux qui débouchait enfin sur la place du Calvaire. Cet emblème d'une maison k jamais proscrite et des funestes doctrines qui ont humilié la France saluait, en présence des militaires et du peuple, l'image dont le parti vaincu a voulu faire un instrument politique : les révoltés inclinèrent le drapeau blanc devant le grand crucifix que les missionnaires placèrent en 1820 sur cette place publique.
Un peloton du IS'' de ligne, commandé par le sous-lieutenant Chazal, était de garde au poste du palais. Il était environ huit heures. Suivant l'usage, les soldats, qui allaient être relevés, venaient de restituer les cartouches qu'on leur avait remises la veille. Aux cris des factieux, k la vue de leur drapeau, le brave Chazal fait recharger les armes ; la sentinelle croise la baïonnette. Cette contenance ferme, cette attitude résolue , cet appel au nom de la loi et de l'honneur, imposent lïn instant aux conjurés qui hésitent et s'arrêtent. Les chefs cependant, parmi lesquels se trouvent deLachau, ex-colonel ; de Bermond-Legrine , officier de
l'ex-garde, et de CandoUe, ancien consul à Nice, marchent vers les soldats : vive Henri V! vive la ligne/ s^écrient les révoltés ^ àhasle drapeau blanc ! répond Cbazal.
Une lutte s'engage. Après une très-vive résistance, et secondé par le sergent Rousselot et le soldat Bougreau, Ghazal parvient à s'emparer de Lachau, de Bermond et de CandoUe ; ils sont entraînés par les militaires du poste dans le vestibule du palais, fouillés et désarmés; ils sont au mé^ me instant jetés dans les prisons du palais.
A cette vue, le reste de l'attroupement et ceux qui portaient des drapeaux blancs, découragés de ce qu'ils voient, prennent la fuite, se dispersent dans toutes les rues voisines et disparaissent.
Diverses tentatives avaient eu lieu sur d'autres points. Un individu, nommé Didier, marchand de comestibles dans la rue Sainte, avait essayé d'arborer le drapeau blanc sur le clocher de l'ancienne abbaye de Saint-Victor, situé en face de Saint-Laurent et sur l'autre côté du port ; le curé de cette église s'y était opposé.
En Rive-Neuve, un rendez-vous avait été assigné aux ouvriers sur la palissade de la PégouUère. Un grand nombre de calfats, de scieurs de long, de maçons avaient quitté leurs chantiers et leurs travaux. Des cris, des menaces s'étaient fait entendre. Aux Grands-Carmes des groupes d'individus s'agitaient devant la porte de cette église. Mais l'échec essuyé par les factieux au poste du palais les avait déconcertés ; leur isolement acheva de les convaincre de leur impuissance.
Cependant, le drapeau blanc flottait encore sur le clocher de SainIrLaurent. Les troupes du fort Saint-Jean, exaspé-
rées a cette vue, se disposaient à pointer le canon contre ce clocher, et ce ne fut pas sans peine que les officiers parvinrent à calmer Tindignation du soldat.
En effet, Tautorité avait pris ses mesures pour la répression du désordre et de la révolte. La générale bat dans les rues. La garde nationale et la troupe de ligne, qui, dans cette journée, ont rivalisé de patriotisme et de zèle, se réunissent en armes. Des patrouilles sont dirigées sur tous les points. Le commandant de la place, Mesnard-Saint-Martin, à la tête d'une compagnie de ligne, part rapidement de la place d'armes, longe les quais du port, monte à SaintrLaurent, fait enlever le drapeau de la révolte et adresse aussitôt une réprimande sévère au curé de cette église, qui avait eu au moins le tort de n'avoir pas donné avis à Tautorité.
Un détachement de gardes nationaux se porte vers Saint- Julien et les Cayols, villages dans les environs de Marseille soumis k l'influence du chevalier de CandoUe, et parmi lesquels une bande de paysans armés se disposait à marcher sur la ville pour se joindre aux conjurés.
L'émeute fut ainsi réprimée sur tous les points. De nombreuses arrestations eurent lieu. A onze heures, Tordre et le calme étaient déjà complètement rétablis.
Les commissions rogatoires qui devaient rechercher, dans les départements limitrophes, les traces des ramifications multipliées de ce complot, constatent que, dans cette même nuit du 29 au 30 avril, des feux furent aperçus au-delà de la Durance sur les montagnes de Gabrières, Cordes, Saint-Saturnin et la Garde, arrondissement d'Àpt, département de Yaucluse.
Une diligence de MarseiUe portait à ces entrées des avis
mystérieux ; des départs précipités indiquaient des intelligences suspectes, des projets et une participation que Tinstruction n'a pu complètement dévoiler. •
D'un autre côté, k Aix et sur la plage de Séon, aux portes des forts et sur les quais, des proclamations imprimées au nom d'une prétendue régente étaient jetées au public, adressées a des chefs de corps et repoussées de toutes parts avec l'indignation et le mépris.
Pendant que ces scènes se passaient a Marseille et au loin, dans la nuit et la matinée du 30 avril, le Carlo- Alberto ^ comme il a été dit, relâchait a Roses le même jour. Sa destination apparente était pour Barcelonne et Gibraltar ; mais il avait déjà rempli le but de son voyage : il avait laissé sur la côte les germes, heureusement et promptement étouffés, de la guerre civile.
Le 2 mai, à 9 heures du matin, il appareilla de nouveau et reprit la direction de Marseille. Le 3 mai, un bateau pilote l'aperçut vers le phare de Planier, s'en approcha et le fit raisonner.
Le même jour, vers une heure de l'aprèsHmidi, le Carto- AJberto relâchait à la baie de La Giotat. Le bruit s'y répandit aussitôt que la duchesse de Berry était à bord, car on n'apprit que beaucoup plus tard les divers incidents du voyage de ce bateau à vapeur qui se trouvent rapportés ci-dessus ; quelques préposés de la douane eu firent la visite. Le capitaine Zahra montra ses papiers k l'administration sanitaire qui les trouva en règle. Le subrécargue Deferrari déclara qu^il était venu en rade pour prendre du combustible et réparer sa chaudière ; qu'il était parti de Livourne avec qua«
torze passagers, dont sept avaient été débarqués et laissés à Roses.
Pendant ces pourparlers , deux des sept passagers qui étaient a bords, Andréa Semino et Edoardo-Francesco Lhuillier, descendirent à terre et disparurent. On n*a pu connaître leurs véritables noms ni la direction qu'ils ont prise.
L'expédition du Carto - /llfterto avait fixé l'attention du gouvernement et toute sa sollicitude. La plus active surveillance était prescrite et commandée sur les côtes. Plusieurs bâtiments de l'Etat avaient reçu ordre de rechercher ce navire, et, s'ils parvenaient à le rencontrer, de le conduire immédiatement à Ajaccio. L'exécution trop littérale de cet ordre a donné lieu à une méprise fâcheuse.
Le 3 mai, dans la soirée , le bateau à vapeur le Sphinx, qui depuis le 29 avril avait vainement exploré toutes les côtes, aperçut enfin le Carto-Alberto dans la rade de La Ciotat. Il ne restait plus à bord de ce dernier que cinq passagers, parmi lesquels se trouvait une femme disant s'appeler Rose Staglieno, veuve de Ferrari, d'une petite taille, maigre, blonde et qui affectait de cacher les traits de son visage. Ces simples apparences suffirent pour tromper l'équipage du Sphinx, tant on doutait peu que la duchesse de Rerry ne fût à bord. On jugea donc inutile de s'assurer autrement de l'identité.
Le Carlo-Alberto fut conduit à Toulon par le Sphinx. Placés l'un et l'autre au milieu de la grande rade dans la matinée du 4 mai, la plus rigoureuse surveillance fut exercée à l'entour du bateau suspect, toute communication fut prohibée. #
Le 5 mai, le Carlo- AWerto, remorqué par le Sphinx, escorté par le Nageur , autre bâtiment de TEtat , arrivait à Ajaccio. Pendant son séjour dans ce dernier port', les mômes précautions ont été observées ; il a été bien constaté qu'il n'avait communiqué avec qui que ce soit. C'est pendant cet état d'isolement que des objets iqui, vraisemblablement, étaient de nature à dévoiler le complot, ont été brûlés. Cette opération dut être confiée à un de ces hommes intelligents dont s'entourent les conspirateurs. Le charpentier du navire, qui faisait en même temps les fonctions de valet de chambre auprès des passagers , a fait l'aveu d'une grande partie de ces destructions importantes. Des papiers, dont les uns étaient imprimés dans un grand format, des lettres cachetées à la cire d'Espagne ont été jetés dans te fourneau qui était allumé : les flammes ont également consumé un habit de drap bleu , uniforme de général, couvert de broderies d'or, parsemé d'étoiles et de fleurs-de-lis.
Ce serait encore le même individu qui, lorsque le Sphinx s'approcha du Carlo-Aïberto à La Ciotat, jeta à la mer un paquet de sabres et d'épées ; il a lui-même exprimé plus tard le regret d'avoir ainsi détruit de fort belles armes.
Sur ces dernières indications , des recherches ont été faites près de l'Ile- Verte, au point du mouillage du Carlo- Alberto ; mais elles ont été jusqu'ici infructueuses à cause de la hauteur des plantes marines qui, dans la saison actuelle, croissent au fond de cette partie de la mer.
Le 8 mai , de Saint-Priest, Kergorlay fils, Adolphe de Bourmont fils et Sala furent transférés à bord du Nageur,
conduits à Marseille , immédiatement interrogés et placés sous mandat de dépôt.
Quant à la dame blonde , elle passait toujours pour la duchesse de Berry. L'erreur fut enfin reconnue : la prétendue Rosa Staglieno» ^euve de Ferrari, était une ancienne dame d'atours de la duchesse de Berry, dont le nom véritable est MatkUde Lebeschu. Le 14 mai, elle fut conduite à Marseille sur le bateau à vapeur le Sphinx ; interrogée a son débarquement , elle fut également placée sous mandat de dépôt* La veille, 13 mai, la frégate la BettoMy ayant à son bord dix-sept hommes de l'équipage du CarUhAWertOy les avait aussi transportés à Marseille.
Mais qu'était devenue la duchesse de Berry? Raisonnablement, on ne pouvait douter qu'elle n'eût fait partie de l'expédition du Carlo- AWerlo.
Une commission de la cour royale d'Aix s'étant transportée à Marseille a la suite d'un arrêt d'évocation, les hommes de l'équipage du Carlo-Alberto furent interrogés et révélèrent les circonstances de l'embarquement nocturne et mystérieux de sept passagers en "face de Reggio, et du débarquement, également clandestin, de sept passagers sur la côte voisine de Marseille, dans la nuit du 28 au 29 avril. Parmi ces passagers embarqués dans la nuit du 24 sur les côtes d'Italie, et débarqués dans la nuit du 29 sur les côtes de Provence, était une dame âgée de 50 ans environ, trèsmaigre, blonde, louchant un peu , et qui quelquefois se montrait sur le pont avec un pantalon sous ses robes. Le costume de tous ces passagers, les rapports qui existaient entre eux, habituellement réunis dans le même salon et mangeant à la même table, firent conjecturer à plusieurs
hommes de l'équipage, et leur ont fait répéter dans l'information, qu'une telle réunion ne pouvaU être que des comédiens ambulants.
Ainsi rénigme commençait à s'expliquer ; mais il était trop tard pour retourner et suivre les traces de la fugitive. Elle avait débarqué le 29 avril, a trois heures du matin ; le 30, l'insurrection carliste avait éclaté k Marseille. La princesse en attendait sans doute le succès pour se montrer ; mais la tentative ayant échoué , il avait fallu se dérober promptement aux poursuites et fuir l'indignation qu'avaient simultanément montrée à Marseille la garde civique et la troupe de ligne.
Dans la soirée du même jour 30 avril, des fusées furent tirées dans l'intérieur de la vieille ville ; on vit s'élever un ballon de petite dimension, Uluminé et captif. En même temps, le bruit de deux coups de canon se fit entendre ; il paraissait venir du côté de Garry, mais de beaucoup plus loin : Carry est situé dans la grande rade au nord-ouest de Marseille, environ a une distance de trois Ueues.
Ce même jour 30 avril, une voiture ou char-à-bancs fut déposée par trois inconnus chez Livon, aubergiste à Gignac, petit village situé au revers septentrional de la forêt de Carry. Livon remit dans la soirée la même voiture à Pascal Maurel , garde particulier du duc de Caumont, principal propriétaire à Carry ; Maurel la conduisit chez Goirand, un des fermiers du même propriétaire.
Le lendemain l''^ mai, les mêmes inconnus vinrent prendre de très-grand matin la voiture chez Goirand. Le soleil était à peine levé, lorsque la même voiture venant du côté de Carry fut aperçue descendant vers le territoire de Châ-
teauneuf ; elle s'était égarée dans les terres d'une ferme exploitée par uo nommé Laurent. Il y avait six voyageurs ; sur le siège du devant, recouvert d'une capote, une dame voilée et un monsieur assez âgé qui conduisait ; deux autres assis derrière sur un caisson, et deux qui l'accompagnaient k pied. Ces voyageurs et la dame surtout avaient l'air triste et pensif ; leur physionomie était telle qu'elle porta à faire dire k ces simples habitants de la campagne : ces gens-là ont bien plus à pensei" que nous. Us demandèrent le chemin de Marignane. Sur l'invitation de sa mère , Rosalie Laurent leur servit de guide. Arrivés à ce chemin, ils dirent à cette jeune fille qu'ils trouveraient plus loin des gens qui les attendaient, et lui donnèrent deux petites pièces d'argent dont une de fabrique italienne et ayant cours dans les Etats de Modène.
Dans la soirée, un cabriolet de place arrive à Châteauneuf avec une lettre destinée a des inconnus qui devaient se trouver à Châleauneuf, sur la roiUe du Martigues. Cette lettre, sans une adresse plus précise, était écrite en style si énigmatique que ceux qui furent invités à la décacheter et à lire n'y comprirent que fort peu de chose : Notre fis est
arrivé d'Alger Sa santé est mauvaise.... On a mis le dror
peauUanc OnPaôté
Ce même jour 1*' mai, le comte de Kergorlay, accompagné d'un lieutenant des douanes, Spitalier, avait passé par le petit chemin qui va de Carry à Marseille ; sur ses réponses suspectes, il était arrêté vers les cinq heures du soir sur la plage de Séon-Saint-Henri, a une lieue de Marseille. Il était déguisé en pêcheur, revêtu d'une capote de marin couleur bleue (d'un pasthod), et portait à la main un bon-
net de matelot dont Textérieur était noir et Tintérieur rouge.
Dans le cours de Tinformation, de Kergorlay père a été reconnu par les gens de l'équipage du CarlO'ÀU>erto ; il était donc du nombre des sept passagers qui, dans la matinée du 29 avril, débarquèrent entre Marseille et le cap Couronne ; en l'ajoutant aux six voyageurs vus dans la commune de Châteauneuf , il complète en effet ce nombre de sept transbordés dans la nuit et débarqués le matin.
Ces divers faits confirment la vérité des bruits qui s'étaient répandus à ce sujet, et d'après lesquels la duchesse de Berry était débarquée sur la côte de Provence et avait passé à Marignane, accompagnée du duc d'Escars, du comte de Bourmont père et autres.
De pareils propos ou d'autres semblables qui se tenaient dans les sacristies la veille ou l'avant-veille de l'événement n'ont pu toutefois être recueillis, dans la vaste instruction qui a eu lieu, que de la bouche d'un jeune ecclésiastique attaché à la paroisse des Grands-Carmes.
Il restait à découvrir le bateau pécheur qui était allé prendre la duchesse de Berry à bord du CarUh Alberto, et qui l'avait débarquée avec les six autres passagers sur la côte.
Le grand nombre de bateaux qui se livrent a la pêche sur ces parages devaient rendre ces investigations extrêmement difficiles. Les obstacles devenaient même presque insurmontables au milieu d'une population qui, vivant habituellement sur la mer, ne participe à aucun des bienfaits de la civilisation. Privée d'instruction, elle est par conséquent plus facilement disposée à toutes les impressions du fana-
tisme. La police a peu d'accès dans un quartier qui, il faut le dire, a plus de rapports avec les habitants des côtes d'Italie et d'Espagne qu'avec les mœurs françaises. On a donc à regretter de n'avoir pu obtenir de documents positifs sur un fait si intéressant à connaître et si important à constater.
On apprit cependant qu'un bateau, monté de neuf rameurs, était sorti de Marseille, le 28 avril au soir, avec des filets et des fusils, comme s'il s'agissait d'une partie de pèche et de chasse ; mais le bruit courut, dans le quartier de SaintrJean, que ce bateau avait été prendre la duchesse de Berry.
Ces marins, difficiles a retrouver, ont été d'abord interrogés avec soin, et ensuite tous frappés de mandats d'amener. Il y a lieu de croire que dans ces circonstances, ils n'ont pas dit toute la vérité. Toutefois, il résulte de leurs déclarations qu'a la sortie du port, ce bateau se rendit à la Réserve, vis-a-vis la guinguette de Polycard ; qu'un individu qui paraissait être là pour attendre s'embarqua ; qu'à peine entré dans le bateau, ce personnage donna lui-même l'ordre de pousser au large, en prenant la direction de l'est. En effet, après avoir dépassé l'île de Riou, il revint vers le phare de Planier.
Pendant la route , le mystérieux et silencieux passager lut, à la clarté d'une lampe, un papier sur lequel il semblait chercher l'indication de la route qu'il fallait suivre. Quelque temps après, on aperçut un navire ayant deux fanaux à son mât de misaine. On eut ensuite la rencontre d'un bateau avec lequel un colloque s'établit. Immédiatement après , l'inconnu donna Tordre de retourner à Marseille, et la force du vent qui soufflait dans la direction de
Test obligea de relâcher k Sainte-Croix « point de la côte vers lequel on pense que le débarquement a dû avoir lieu. La route tenue par ce bateau avait été si extraordinaire , que les marins crurent et dirent entr'eux qu'il s'agissait vraisemblablement d'une opération de contrebande.
Ces renseignements, trop tardivement recueillis, ne permirent pas à la justice de suivre pas à pas les traces de la duchesse. Sa fuite avait été protégée par l'erreur générale qui la supposait captive k bord du Carlo- Alberto. Tous les vestiges avaient dû en être soigneusement eiïacés. Mais si la route qu'elle a suivie à travers la France est ignorée, le terme en est connu. Sa présence dans la Vendée, la guerre civile qu'elle traînait a sa suite, l'effusion du sang français et tous les fléaux qui ont désolé ce malheureux pays ne l'ont que trop signalée.
Des recherches faites à bord du CarUhAWerto ont amené de précieuses découvertes. Dans une chambre élégamment décorée et à l'usage des seuls passagers, on a trouvé le testament olographe de la duchesse de Berry ; il était enveloppé dans un pli cacheté aux armes de la famille déchue et portant pour suscription : Ceci est mon testament. Deux grandes croix de l'ordre de Saint^Ferdinand de Naples, avec leurs cordons, doivent appartenir au comte deMénars; une petite croix de Malte ; une écharpe blanche avec fleursde-lis et cette devise : Mon Dieu^ mon Roi, ma Dame ; des espèces de petits scapulaires en soie blanche avec cœur brodé, surmonté d'une croix : tous ces objets étaient cachés entre des planches clouées l'une contre l'autre ; ils font partie des pièces de conviction.
Mazzarini, un des hommes de l'équipage, avait fait se-
crëtement déposer à la chancellerie du consulat sarde à Marseille un gobelet , une fourchette et une cuiller. Tous ces objets en or , qui faisaient partie d'un nécessaire de voyage, portaient l'empreinte des anciennes armes royales ; une boite en écaille noire, contenant sur sa partie extérieure les six portraits en miniature de la famille déchue, avec ces mots gravés sur une plaque d'or formant l'intérieur : Doti" née par Madame , duchesse de Berry , au comte de Ménars , son premier écuyer, 1827. La chancellerie de ce consulat a remis ces objets à la commission de la cour , pour être joints à la procédure.
Plus tard, et au moment même où la procédure allait se clore, une autre découverte de la plus haute importance a été faite encore sur le Carlo-Alberto le 23 juillet dernier. Un nommé de Lucchi, génois, s'introduisait à bord de ce navire, dans l'intention d'en séduire les gardiens et de s'emparer d'une lettre qui avait été cachée dans la cuisine. Déjà il avait commencé à détacher avec de gros ciseaux et un fort hameçon la feuille de tôle qui était clouée au plafond en bois pour le garantir de l'action du feu. Prévenue à temps, la justice s'est transportée à bord et a trouvé, entre le plafond et cette feuille de tôle, la lettre qui était l'objet des recherches audacieuses de de Lucchi. Cette lettre écrite le 2 mai à bord du Charles-Albert, et signée A. S.^ est adressée dL M. le marquis Fabio PaUavidni, chambellan de S. M. , à Turin.
En voici les principaux passages :
« Une grande entreprise a été commencée ; nous ne savons quelle issue elle pourra avoir. Le courage, le dévoù- « ment pourront peut-être beaucoup ; peut-être succom-
c beront-ils. Il est cependant on deyoir que nous nous c empressons de remplir : si des ruines nous attendent, c nous ne voulons pas que les débris frappent d'autres c que nous!
c Madabie et six personnes de sa suite ont été débarc quées à bord d'un pêcheur le 29 au matin, trois heures, c en pleine mer, et je t'écris ce peu de mots le 2 mai, à la c mer , au moment aussi de prendre une détermination c finale. »
De Lucchi a été arrête quelques heures après, au moment où il montait dans une voiture de louage pour Âix ; car il avait fait retenir d'avance une place (n"" 2) dans le courrier d'Aix à Àntibes, pour le départ dn 24 juillet.
Tels sont les faits qui résultent d'une information qui a donné lieu à entendre plus de cinq cent cinquante témoins, non compris tous les préposés de la douane qui étaient de service sur le littoral des Bouches-du-Rhône les derniers jours du mois d'avril. Des commissions rogatoires envoyées dans le ressort des cours de Nîmes et d'Aix n'ont pas toujours constaté ce que proclamaient la rumeur publique et la jactance d'un parti.
Malgré la réticence d'un grand nombre de témoins et le peu de sincérité de beaucoup d'autres, cinquante-trois inculpés figuraient dans cette procédure.
Par son arrêt du 6 de ce mois, la chambre d'accusation a déclaré n'y avoir lieu à suivre que contre trente-deux de ces inculpés, et a prononcé la mise en accusation contre les accusés. Ces accusés , au nombre de vingtpOt-un , sont : etc., etc., etc
En conséquence, sont accusés de participation à un com-
plot et à ane tentative d'attentat dont le bat était soit de détruire , soit de changer le gouvernement ou l'ordre de successibilité au trône, soit d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité royale , soit d'exciter la guerre civile en armant ou portant les citoyens ou habitants à s'armer les uns contre les autres ; ledit complot ayant été suivi d'un acte commis ou commencé pour en préparer l'exécution ; et ladite tentative d'attentat, manifestée par un commencement d'exécution, n'a été suspendue ou n'a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de ses auteurs ; lesquels faits constituent les crimes prévus par les articles 2, 87, 88, 89 et 91 du code pénal, qui prononcent une peine afflictive et infamante.
Fait au parquet de la cour, le 14 août 1852.
Le Procureur Général , BORÉLY.