A M. DUPIN
Sur (Mm dlseoapft an Sénat relatif aa luxe des ffemiiies.
Aïx, les*} juillet 4865.
Monsieur le Procureur Général ET ANCIEN Collègue,
En m'adressant, de votre propre main , Topinion que vous avez émise au Sénat sur le luxe des femmes, j'ai pensé que vous aviez conservé sur moi un droit particulier, tout en me réservant le mien, c'est-à-dire de nous courre sus Tun l'autre et quelquefois sans trop de ménagement. *
Vous le savez bien, je ne recule devant aucune agression ; j'ai ramassé le gant et marche à votre encontre sur ce terrain que j'ai étudié et que j'étudie autant que personne.
Toutefois, lorsque je vais à vous, je n'arrive pas toujours jusqu'à votre personne, et, de loin comme de près, je ne frappe pas toujours à votre porte. C'est ainsi qu'assez souvent, j'ai respecté votre état de santé et, par deux fois, les graves maladies par lesquelles vous avez passé.
Alors, je retiens ma cartouche et je la fais couler dans le feu ou dans mes cartons parmi bien des notes qui se recueillent au passage et tous les jours.
Par ce petit manège » il me semble que j'ai presque satis-
fait à ce devoir d'ancienne magistrature et de censare publique que, comme vous, j'ai exercé pendant tout un règne et qu'il n'a dépendu d'aucun gouvernant de me laisser pratiquer dans le huis-clos et pour ma seule satisfaction. Quand on a disparu de la scène et qu'il n'y a plus de presse, il faut savoir ne jouir de son verbe qu'en silence, sauf, plus tard, à le répandre au dehors.
J'ai donc chargé l'arme à la première lecture de votre oraison sénatoriale du 22 juin dernier.
Mais comme le dit aujourd'hui même le judicieux critique qui examine la question et cite littéralement dans les Débais votre discours, j'ai dû aussi me contenir et m'absteîdr jusqu'à présent d'attirer aucune attention sur un poùu qui en mérite tant.
M. Ernest Dottain cite les motifs qui lui ont fait différer jusqu'à ce jour la question débattue dans la séance du Sénat.
S'il n'y avait qu'à revenir sur des motifs pareils et sur tous ceux qui ont été développés par l'honorable rapporteur, M. de Goulhot de Saint-Germain et, par vous-même, Monsieur le Procureur Général, je m'abstiendrais d'aller au-delà de mes cartons.
Mais voilà que le critique , en refusant de donner son avis sur les mesures que c l'administration pourrait ou « devrait prendre dans l'intérêt ^es mœurs publiques ,
< ajoute solennellement que la question doit aller plus c haut : qu'elle touche à notre état social tout entier : « qu'elle est à la fois du domaine de la religion, de la mo-
< raie, des mœurs publiques et de la politique.
€ M. Dupin, est-il ajouté. Ta peut-être un peu trop resc treinte en la ramenant uniquement au luxe des femmes,
c comme si ce luxe était la seule cause des désordres dont c Thumanité est affligée et en particulier de cette incontic nence publique dont Montesquieu a dit qu'on pouvait la c regarder dans un état populaire comme le dernier des € malheurs. >
Mais, s'il est bon de rechercher la cause de tels désordres» ne faut-il pas remonter à la source de cette cause, oser l'aborder avec révérence et respect ; ne pas craindre de la démontrer lorsqu'il se passe sous nos yeux quelques-unes de ces circonstances qui tendent à la révélation de choses que ne voit pas le public et surtout que le public ne veut pas voir.
Tout ceci et tout ce que cela veut dire, je le prends sur le fait Me et nunc et je mets la main k la plume.
Ce matin, au second départ du chemin de fer pour Marseille, je montais dans un wagon où ne se trouvaient que deux personnes du sexe : je ne fis pas comme le maire d'Aix qui fut prendre place ailleurs ; il est vrai que je ne recule devant personne et pas même devant ' la jeunesse la plus ravissante, la plus élégante qu'on puisse rencontrer en voie ferrée ou sur tout autre voie.
Le municipal, chargé des lauriers électoraux de la veille, s'en allait les déposer aux pieds du sénateur et recevoir les félicitations que méritait la victi>ire administrative. Il n'y aurait cependant pas lieu de se trop réjouir d'un succès qui présente des anomalies pareilles : un premier président de cour souveraine qui n'obtient qu'un cinquième rang après un avocat, après un petit propriétaire de village, après un adjoint de mairie, après un conseiller de sa cour ! un maire qui n'a que le dix-buitième sur la liste officielle lancée de toutes parts et à
chacun, portée, colportée et transportée par les gardeschampêtres et agents de tous les quartiers intrà et extramuros et qui n'en a pas moins, devant lui, sur la liste électorale, ses deux adjoints et tant d'autres !
Mais laissons là tous ces aperçus barométriques de l'opinion ou de l'oppression locales, et que je vous conte, sans autre digression, cette historiette de wagon, qui me met la main a la plume.
Me voilà donc en présence de la jeune fille la plus gracieuse et la plus jolie qu'on puisse voir sous ce beau ciel de la Grèce, sur le sol qui en conserve et en reproduit encore les vrais types et sur les plus riants rivages de l'antique Phocée.
En face de cette belle et jeune créature , ornée de la plus resplendissante parure, mieux coiffée qu'aucune danseuse de l'Opéra, se trouvait la duègne d'étiquette qui par sa ressemblance indiquait n'être ni plus ni moins que sa mère.
J'ai peine à le dire , Monsieur le Procureur Général ; mais pourquoi ne continuerait donc pas à tout dire un émérite de parquet qui, après quarante ans de magistrature, s'en va bientôt compter vingt ans -de retraite ?
Je puis donc avouer, sans trop de vanité, qu'un sourire de cette jeune fille aurait presque réveillé je ne sais trop quoi. J'ai donc saisi mon courage à deux bras et laissé mon journal des Débats, Ernest Dottain, le discours au Sénat et j'ai pris place à côté de la mère et bien en face du plus frais minois.
Qu'est-ce donc que ceci? est-ce que vous me connaissez? — On m'a appelé par mon nom et apostrophé de la
— assorte : — Ud jour, Monsieur, vous ne voulûtes pas nfembrasser au milieu de mes premiers triomphes ; je vous en ai toujours gardé rancune et aujourd'hui je me venge et c*est moi qui vous embrasse.
Si une telle étrangeté a besoin d'explication, je m'empresse de la donner parce que tout cela nous mène droit à la véritable question que vous avez en partie dévoilée au Sé^ nat et que le critique s'est abstenu jusqu'à présent d'aborder, même très-indirectement.
Il y a quelques années, j'eus dans ma ferme de New- Powrcelles réunion des maires, du conseiller général du canton et d'autres autorités locales.
On fut pressé de dîner et de descendre au village et l'on voulut me faire assister k la distribution des prix de l'école tenue par les religieuses.
En quelque sorte contraint, plus par des instances auxquelles je ne pus me soustraire que parie désir de voir une telle cérémonie, je vis jouer des pièces préparées pour la solennité et je fus fort scandalisé des costumes dont toutes ces petites paysannes se trouvaient affublées.
Je ne sais où l'on avait pu trouver au village tant de belles robes et tant de costumes différents.
Les chaînes d'or, bracelets et autres ornements sortaient de je ne sais où.
Bref, on en vint à la distribution des prix. A chacune de ces proclamations, le prix était remis aux fonctionnaires ou aux notables présents a la cérémonie.
Ces jeunes filles descendues de l'estrade étaient alors embrassées par tous les distributeurs de couronnes.
Quand vint mon tour, je posais la couronne sur la tète» remis le prix dans les mains et ne fus pas plus loin.
Lorsque le cortège eut quitté ses places et qu'il rentra, je crois, dans la salle où se trouvaient des rafraîchissements, il me fut en quelque sorte demandé raison de la mauvaise humeur que j'indiquais et de mon abstention d'embrassade à la suite des récompenses distribuées.
Alors je ne sus pas m'abstenir de ces mouvements oratoires que persifle, non sans raison, cet excellent Dottain ; je m'en donnais tant que je pus : il y avait tant à dire sur un tel luxe inspiré de si bonne heure à de jeunes filles par des religieuses en costume et par des ecclésiastiques assistant tout cela dans les coulisses. — Est-il donc permis de fermer les yeux sur ce qui se passe au village et de ne pas les ouvrir sur ce qui se passe dans les villes qui nous entourent? — N'est-ce pas disposer ces jeunes et intéressantes créatures à paraître dans la cité du plus grand luxe et à se préparer pour en savourer les douceurs et en aborder les périls ?
Monsieur le Procureur Général, aujourd'hui ma rencontre en wagon s'est trouvée la vivante prophétie de cette censure qui n'est pas trop ancienne.
Mais que je me hâte d'ajouter aussi, avant d'aborder d'autres aperçus , que je ne sais si ma mercuriale accentuée au village ou si ce que j'ai pu en écrire ou en faire dire autre part est parvenu alors ou par d'autres voies au chef de l'instruction publique ; ce que je sais bien, c'est que M. Rouland, je crois, pendant son ministère et vers cette épo-
que, a fait supprimer toutes ces cérémonies qui outrageaient autant la religion que la morale.
Toutefois, je crois aussi qu'avant la dernière prescription de ce ministre, il existait déjk des circulaires de 1820 qui prescrivaient, en toutes lettres, que dans les pensionnats de jeunes filles, les représentations théâtrales étaient interdites à l'occasion des distributions de prix ; que ces distributions ne pouvaient même être faites qu'en présence des maîtresses d'établissement, des père et mère et des dames inspectrices ; que si l'on remarque cette ancienne date k laquelle on voulait tant relever le trône et Fautel et qu'il n'était pas même alors question de couvents ni de religieuses, on pourra naturellement comparer les temps et les systèmes employés pour propager une religion qui, certes, n'aura qu'à souffrir de telles propagations.
J'ai dit le mot. Monsieur Dupin, et c'est sur ce mot-d que j'insiste. Oui : c'est la religion qui, dans nos pays et de nos jours, se laisse aller à des mouvements assez significatifs mais fort contestables aussi. Jamais dans aucune nation catholique, les cérémonies publiques n'ont été plus multipliées ni plus luxuriantes que parmi ce peuple-ci qui aime tant les spectacles et l'éblouissement des yeux.
Rien en France, en Espagne ni ailleurs ne peut être comparé aux processions marseillaises : elles durent des semaines entières et des journées entières ne sont consacrées qu'à l'embellissement des rues et des reposoirs, qu'à l'ornement des congrégations et à la toilette des congréganistes. Les feux, l'encens, la musique religieuse et militaire, les plus belles fleurs naturelles et artificielles, tout ce que l'art et la nature peuvent inventer, tout est mis à contribu-
tion dans quelque rang et quelques professioos que ce soient.
Mais quels que puissent être les temps et les âges, les costumes des filles et des garçoos sout toujours renouvelés , toujours plus recherchés , plus élégants et plus coûteux.
 Paris, en aucun point de l'intérieur de la France, on n'a pas d'idées des dépenses auxquelles donnent lieu les premières communions et les processions dans les villages.
Qui n'a vu dans ces grandes et belles rues de Marseille, dans chacun de nos bourgs, d'heureuses mères contempler, en ces jours solennels, leurs jeunes filles marcher devant elles, voilées comme des vestales et parées comme des actrices !
En toutes cérémonies, le luxe va croissant jusqu'aux enterrements.
Si je montrais la note des frais qu'ont occasionnés les simples funérailles des père et mère de mes pauvres sourdsmuets qui sont a mon service depuis une cinquantaine d'années, on verrait que ces dépenses des plus pauvres paysans d'un pauvre village emportent plus d'un cinquième de leur patrimoine.
Qu'on ne s'y trompe pas, c'est là un impôt indirect si Ton veut, presque aussi direct que celui des processions. Dans quelques classes que ce soit, personne n'ose ni ne veut s'y soustraire : aux enterrements comme aux processions, aux mariages comme aux premières communions, partout et pour tout, les dépenses se multiplient a l'excès. On cède d'autant plus volontiers à tous ces courants du
jour, à ces petites yaoités des plus grandes misères, qu'on se surprendrait bientôt s'écriant aussi comme le poète :
Oui , je sais las de m6dire ^ Le laxe a des charmes poissants , n est la gloire d'an Empire , Il encoarage les talents.
Je ne serai certainement pas le seul ni le dernier à vous répondre, car nous lisons parmi les brochures qu*a soule- Yées votre thèse du jour , les échantillons de l'opuscule d'une parisienne elle-même ^ qui s'écrie aussi : c Est-ce c notre faute si les hommes ont souvent 50,000 fr. en € portefeuille pour acquitter les factures de M"* Anna ou
< de M""" Cora, tandis qu'ils tirent à peine de leur caisse, c tous les mois, deux ou trois pauvres mille francs pour c payer la couturière de leur femme légitime, qui a cepen-
< dant sur ces demoiselles l'avantage de ne pas être née € dans une soupente et de ne pas parler javanais? »
Mais la parisienne de Marseille, quelque spirituelle qu'elle soit, a-t-elle bien raison de dire c que ce n'est pas aux c femmes qu'il faut faire la leçon? Et alors de rappeler € que depuis Hercule, les hommes ont perdu l'habitude de c préférer la vertu au vice ou tout simplement la grâce a c l'impudeur. Quand les hommes gourmandent les fem- € mes, disait le poète traduit par Jules Janin, il me semble € voir les corbeaux reprocher aux corneilles leur noirceur. »
Hélas ! Monsieur le Procureur Général, les corbeaux sont noirs partout et les corneilles n'ont pas la blancheur des colombes.
1 Mad. Olympe Aodoaard.
Quand J'ai vu les vicaires d'alentour moins , je crois, mon curé cantonal , quand j'ai vu de simples et modestes religieuses se tourmenter et prendre tant de peines et de soins pour orner et parer les jeunes et innocentes colombes confiées a leurs soins, il n'était pas difficile de prévoir ce qui pourrait arriver un jour et où conduisent ces prix de vertu, distribués avec un luxe ainsi favorisé par la religion et les religieuses.
Croirait-on trouver quelque remède dans les fondations de tant d'établissements religieux qui s'élèvent de toutes parts? Nos grandes villes se font des boulevards de couvents mieux bâtis les uns que les stfitres.
Ces couvents ne reculent devant aucune difficulté ni devant aucune clameur : aussi n'y a-t-il eu ni clameur ni difficulté pour flaire disparaître une filature de coton qui était en plein exercice l'an dernier en face de mes écuries.
Oui, là, Monsieur le Procureur Général, sous nos yeux, une fabrique vaste et bien montée, des métiers nombreux et pompe à vapeur de grand prix, tout a disparu en un clin d'oeil. Le couvent s'est merveilleusement et promptement installé ; à la place des tournants et des machines, quelques religieuses élèvent quelques jeunes filles et reçoivent beaucoup de visites.
Si l'on connaissait le montant en combustible et en fourniture qu'il fallait alors a celte filature de coton, les centaines de familles qu'elle faisait vivre par le travail et si l'on savait qu'un soir, dans la rue, l'on a pu être arrêté par une de ces jeunes ouvrières de son village, que n'y aurait-il pas à dire lorsqu'elle se défendait ainsi sur les reproches qui lui étaient sévèrement et si justement adressés ? — La fa-
brique nous donnait du travail ; elle n'existe plus : quand elle allait, je nourrissais ma mère infirme : elle est au lit depuis plusieurs mois ; elle refuse d'aller a l'hôpital. Je ne devrais ni ne voudrais me trouver où je suis ! ! ! J'en rougis, j'en gémis autant que vous.
Vous souvient-il, Monsieur Dupin, de ce qu'on répondit à cet ermite qui, sous la plume de M. de Jouy, demandait, il y a au moins une quarante d'années , ce qu'était devenu le couvent qui se trouvait au milieu de la grande plaine entourant sa ville natale. — Il y a donc bien longtemps , M. l'ermite de la Guyane, que vous n'êtes venu k Orléans ? — Le couvent dont il vous souvient était nourri par la contrée : aujourd'hui ce couvent a fait place à une fabrique qui nourrit la contrée.
Agréez, etc
BORÉLY