A MONSIEUR LE DUC DE PERSIGNY
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▲iz, janvier 4868.
Monsieur le Duc,
Eq tous autorisant, comme vous venez de le dire, de votre longue expérience et de la haute situation que vous avez eue pendant longtemps sur la presse française, un chef de parquet de cour souveraine n'est-il pas naturellement amené à faire connaître aussi comment il a administré, pendant tout le règne constitutionnel, cette partie si importante du domaine pubUc ?
Pourquoi faut-il alors qu'en descendant Tun et l'autre dans cette arène, nous nous trouvions ainsi poussés à l'avant-scène et malgré nous, de plein saut et à cette extrémité si contraire à notre dignité personnelle et a nos goûts?
C'est la destinée qui nous attend tous sur ce terrain, si mouvant et si périlleux pour les renommées qui devraient être les plus consolidées?
C'est aussi la destinée de la presse, à l'égard de ceux qui la gouvernent mal ou qui la gounnaQdent trop, de 90
venger avec cette arme que ne repousse aucun peuple du monde : et lorsque cette arme, l'arme du ridicule, se trouve encore trop gênée et même totalement prohibée, on ne reste pas toujours immobile.
Mais laissons, là, laissons, ici, ce qu'il faut néanmoins y laisser et abordons-nous sérieusement.
Si votre direction s'étendait sur tout l'empire français et si ma juridiction n'avait qu'un vingtième environ de cette étendue, je n'en étais pas moins, dans co Midi, au milieu des partis les plus exaspérés, les moins équivoques et si agités par toutes les passions réunies contre le pouvoir modéré et légal qui nous était confié.
C'est dans le pays le plus légitimiste de France, mal disposé par ses soutiens et ses adhérents, plus mal préparé encore pour la presse et le moins enclin à toute idée libérale qu'on a pu étudier comment il fallait gouverner la presse et la sauvegarder contre ses propres excès.
Alors, Monsieur le Duc, j'ai su cela et je l'ai pratiqué. Je le sais encore et je conserve cet orgueil magistral de mon temps qui me pousserait presque jusqu'à demander s'il reste en France beaucoup d'hommes d'État qui sachent bien ce qu'est la presse et qui sincèrement osent n'en craindre ni les excès ni les abus. Aux heures des présents jours comme des jours futurs , il ne s'agit pas de nombrer nos armées ni de perfectionner nos armes. Ce n'est point sur ce champ de bataille qu'on se méfie du coursée français ; mais sur un autre champ clos, il y a trop souvent on ne sait quoi ou on ne sait que trop ce qu'il n'y a pas.
Lorsque c'est sur ce terrain que, pendant quarante ans, un magistrat a manœuvré sans peur et sans reproche et que
sa main octogénaire ressaisit encore l'arme, il doit en user et il en use.
Monsieur le Duc, j'ai maîtrisé les excès de la presse à l'aide de ses propres excès.
Plus la presse attaquait le pouvoir et s'acharnait contre ses représentants, plus la j.ustice et le mandataire direct du prince se montraient impassibles devant ces attaques. Plus on cherchait à nous reprocher l'injustice et la partialité, plus j'étais impartial et juste.
Enfin, lorsqu'on voulait un jour nous pousser hors des lois et de nous-méme, j'ai reçu ma devise des mains de ce noble lombard qui a presque passé, auprès de moi, tous ses vingt ans d'exil.
J'ai cru avoir justifié la pensée de cet illustre proscrit qui m'avait toujours retrouvé immotus m motu. Le premier procureur général de France n'avait pas plus forfait k la sienne, sub lege libertas.
Ovii, sous le gouvernement constitutionnel, le procureur général en la cour de cassation et le procureur général en la cour royale d'Aix n'ont cessé de rivaliser d'ardeur et de fermeté pour maintenir et pour protéger les deux plus grandes institutions du pays.
Je ne sache pas que la presse et le jury aient eu alors des défenseurs plus convaincus, plus opiniâtres ni plus persévérants.
Les savants réquisitoires de notre docte chef sont inscrits dans nos annales judiciaires et ne sauraient être trop médités.
Ici, nous avons agi plus que nous n'avons discouru.
Pourquoi, lorsque tout semble remis en question et qu'on
chercbe de nouvelles routeSi pourquoi ne pas indiquer la grande voie que nous avons suivie, les procédés que nous avons employés et qu'emploient deux nations qui nous touchent ? Et pourquoi ne pas jeter préalablement aussi un coup d*OBil rétrospectif sur ce qui se passe au-dela des Alpes, dans notre plus près voisinage?
L'Italie, qui donne de si grands eiiemples au milieu de si grands périls, respecte la presse et le jury établis sur les plus larges bases ; l'Italie, aujourd'hui, sait mieux ce qu'elle veut et mieux ce qu'elle a que des voisins inconstants et légers. Il est vrai que l'Italie prend ses gouvernants où ils doivent être choisis et que, surtout, il lui est heureusement départi un souverain qui n'a pas de dynastie à faire puisqu'elle est faite depuis quatre cents ans.
Maintenant, qu'il nous soit permis en rappelant quelques-uns de nos actes, de montrer si, au début de l'entrée en fonctions, comme plus tard, nous avons eu la première qualité de ce général destiné sans cesse à se trouver en face de l'ennemi et à n« jamais manquer de vigilance et moins encore de fermeté ni de courage.
A peine étais-je installé dans ma charge que j'entreprenais, dans le ressort, cette tournée judiciaire, si nécessaire pour connaître son service et tout disposer au milieu de collaborateurs et de principes nouveaux.
Je dus commencer cette tournée par ma ville natale. Si je n'ai point k exprimer l'accueil si sympathique que je reçus de mes compatriotes bas-alpins, je ne puis éviter de rappeler ce que me dit en arrivant le bon parent qui me recevait.
Le temps était froid et le feu très-pétillant dans le salon.
Sur la cheminée se trouvaient tous les journaux du ressort qui avaient dû précéder mon arrivée.
Devant les autorités, les camarades d'enfance et toutes les notabilités du pays, le gros oncle mit plus d'empresser ment à me présenter la large et haute pile de journaux qui m'attendaient, que la longue et afiectueuse file de mes compatriotes. Et tout d'abord, il me proposa de jeter au feu toutes ces feuilles qui, bel et bien, attaquaient son neveu avec plus de violence les unes que les autres.
J'arrêtai l'incendie ; je me saisis de tous ces journaux et les distribuai avec aisance, bonne tenue et parfaite sécurité, à toute l'assistance, profitant, ainsi, et assez volontiers, de l'occasion de témoigner mon respect pour la presse et ma confiance en mon pays.
c Lisez, chers concitoyens, lisez tous pour savoir si votre compatriote ne vaut pas mieux que ceux qui, après l'avoir acclamé , hier , lorsqu'on l'élevait au pouvoir , voudraient l'insulter ou l'intimider aujourd'hui au début môme de ses fonctions. Déjà je sais ce qu'en bas, la tourbe démocratique et ce qu'en haut, la haine aristocratique et tous les partis reprochent a mes alliances de famille et à mes sympathies libérales: qu'on sache bien, maintenant, qu'un chef de justice est au-dessus de toute clameur et que son administration sera aussi impartiale et aussi ferme envers les classes les plus élevées de la société qu'envers les plus infimes. >
Tout fut dit ainsi en ville natale , comme tout allait être ainsi pratiqué à une des premières audiences qui devait juger le journal le plus hostile au pouvoir.
La Gazette du Midi était citée devant les assises des Bou-
ches-du-Rhône ; le conseiller qui les présidait , gravement indisposé , craint fort de ne pouvoir satisfaire à sa présidence : je le rassure la veille et, le lendemain, je lui donne plus de calme que ne pouvait lui en procurer le. bain dans lequel je le trouvai.
€ Si vous présidiez cette affaire , avec l'impartialité que vous y apporteriez, il y a lieu d'attendre un verdict affirmatif , je n'en doute pas ; si vous ne présidez pas , je suis plus qu'assuré de l'approbation unanime du jury.
> I^ conseiller qui vous remplacera, hostile au pouvoir quoique appelé naguère et par le ministre Dupont ( de l'Eure) au sein de la Cour d'Aix , s'abandonnera à ses rancunes et a ses mauvaises passions : il cherchera a pousser le jury à l'acquittement. »
C'est à l'une de ces premières poursuites comme à presque toutes les autres que la Gazette a été condamnée et, ce jour-la surtout , à l'unanimité. Cette unanimité était moins rare qu'on ne croyait. Ce qui valait presque autant et ce qui était plus significatif encore c'est qu'aucune condamnation n'était le résultat de sollicitations ni de ces manœuvres qui se pratiquaient si ouvertement dans le camp opposé. La loyauté et les bons sentiments d'un parquet libéral et sensé suffisaient toujours à des jurés qui se trouvaient a l'aise et en harmonie parfaite avec le pouvoir. On va le voir encore dans ce trait-ci , qui fut alors assez répété et qui peut-être n'est pas entièrement effacé des souvenirs de ceux qui survivent à ces temps judiciaires qui valent peut-être d'autres temps.
Quatre marseillais , condisciples du procureur général, faisaient partie du jury , dans une session a laquelle allait
comparaître la Gazette du Midi. Ces quatre jurés , avocat, avoué, notaire et médecin, en arrivant à Aix, visitaient tout d'abord leur ancien lycéen.
c Notre camarade, dirent-ils avec ton suffisant, nous li- » vre la Gazette du Midi; nous la foulerons aux pieds. Le 1 ministère public doit compter sur nous. ...» On conçoit le reste d'une harangue qui ne sort pas âe la mémoire: — € Camarades , fut-il répondu , tous quatre vous serez » récusés. Je ne veux jamais des juges prévenus. »
La récusation se fit comme elle avait été annoncée.
Mais un autre ami , juré marseillais de la même session, était descendu la veille chez le procureur général. Ce digne et juste marquis de Montgrand, ancien gentilhomme du roi Charles X et le dernier maire de Marseille , ne fut , certes, pas récusé ; il fit le devoir d'un vrai citoyen pendant toute cette session qui fut longue et une des plus chargée d'affaires politiques
Une autre fois, en succombant devant notre action et sur nos poursuites personnelles , la feuille légitimiste gagnait presque sa cause en perdant moins d'argent qu'on ne lui en demandait.
Voici cet autre fait qu'il ne sera pas non plus trop indifférent de rappeler , parce qu'il contient un enseignement non moins digne de remarque.
Dans cette grande conspiration du CarUhAWerto , chaque incident permettait d'allier les actes de justice et de fermeté à ces inspirations généreuses et de bon goût qui , pendant l'action, et surtout après tout débat, laissent les plus touchants et les plus consolants souvenirs.
Je ne voudrais pas transcrire ici et en entier la manière
avec laqaelle je traitais des accasés de cette vaste conjuration , ni comment Torgane de la légitimité de cette contrée interprétait une conduite magistrale trop ignorée et qu'on aurait dû mieux connaître.
Toutefois, bien qu'il fût obtenu alors la plus forte répation adjugée aux fonctionnaires outragés par la presse , la Cour fut loin d'avoir Tattitude du jury ; elle ne décourageait pas seulement le magistrat qui donnait alors l'exemple le plus utile quoique le plus désagréable , mais elle donnait l'exemple contraire puisqu'elle semblait non pactiser mais encourager l'organe le plus hostile de la presse locale.
Ce qui est même le plus curieux encof*e à révéler aujourd'hui comme le plus nécessaire peut-être à l'enseignement ultérieur , c'est le petit incident qui suivit un arrêt réduisant à un dixième la somme des dommages-intérêts Téohr mes.
n faut le dire : le Président de cette Cour se trouvait saisi d'une telle vergogne , qu'il voulut faire bonne grâce à un mauvais arrêt.
Mais pourquoi donc être amené en si grave sujet à rappeler aujourd'hui que jamais magistrat ne^nontra, en siège criminel , une physionomie si sévère qu'elle ne visait qu'à représenter la dureté la plus repoussante et une intimidation comme on n'en a jamais vu de pareille.
La Cour d'assises après cet arrêt suspendait son audience pour assister à une assemblée de chambres ; c'est là , qu'en telle réunion, ce président interrogeait le procureur général sur ce qu'il pensait de l'arrêt qu'il venait de recevoir.
Après s'être refusé de répondre à demande si insolite et après interpellations itératives et toujours plus inconvenan-
tes , ayant );)rofesiâé Ab son irespect pour les décisions de la Cour y le procureur général se dôiitenta de demander poliment à son farouche inlérlocuteurs'ilavait connu le Premier Présidentde la Cour des comptes. Robert Lefebvre venait de faire le portrait du marquis de Barbé-Marbois qui se trouvait à l'exposition dernière ; malgré ses titres , ses services et sa haute position , Ton avait dit alors en parlant de cet éminent magistrat que c'élaU un roseau peint en barre de fer.
Ce président de Cour d'assises d'Aix ne fut alors que ce roseau qui pliait à tout vent et qui n'avait, en justice réglée, ni en conduite judiciaire , la tenue qu'il faut avoir devant les passions politiques pour les vaincre et les cahner.
Malgré ces défaillances d'une justice si mal comprise , la presse n'inspira au procureur'général de ces temps aucune crainte sérieuse ni aucun désagrément personnel. Il la défendit même jusqu'au dernier jour du pouvoir qui lui était confié.
Ce pouvoir se terminait par un discours public sur la presse et le jury , et l'orateur officiel , l'organe indépendant du ministère public, enfin celui qui soutenait ainsi jusqu'au bout et à outrance les grandes institutions menacées , était solennellement et brusquement révoqué dans moins de deux mois ; tout comme après et dans moins de deux mois la monarchie constitutionnelle disparaissait de France.
Quoi qu'il en fût, quoi qu'il advint et quoi qu'il pût advenir au milieu d'une telle tranquillité publique , la presse n'avait jamais inspiré de craintes sérieuses, parce que les lois qui la régissaient étaient celles qu'avaient appelées la justice et la raison, et que le pays aurait voulu conserver pour le maintien de la paix et pour la garantie de l'avenir.
Toutefois, si la législation avait justement attribué au jury tous les délits de cette nature, elle avait fatalement attribué aux Cours de justice la distribution de ces annonces judiciaires qui ont été la malheureuse origine et la véritable cause de cette comiption moderne qui avait tant envahi les corps judiciaires et la presse elle-même.
Si ce sont la les seules causes déterminantes de nos désastres , il est par trop inutile d'indiquer ces autres causes secondaires qui ne tendraient qu'à couvrir de l'action publique les injures privées et par conséquent a énerver et à avilir la dignité individuelle.
Lorsqu'on a donné soi - même l'exemple opposé à celui qu'on indiquerait aujourd'hui , lorsqu'on s'est dépouillé de sa robe pour descendre dans l'arène du public et y demander individuellement justice , on peut se dispenser de disserter.
Facta non verba !
Veuillez agréer, etc.
BORÉLY