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LA STATUE DE MIRABEAU

le DlFectenr de f 'J^eJlo aeê JtotteJke»-

Aix, 24 septembre 4868

Monsieur,

Dans la colonDe des faits divers de votre journal d'hier, 20 septembre , vous placez en tête un article sur les réparations qui viennent d'être terminées au Palais-de-Justice d' Aix. Il y aurait tant à dire sur cet article que peut-être vais-je moi-même me laisser aller à vous en dire beaucoup trop.

J'ai donc lu avec attention ce qui vous a paru quelque chose de grand, répondant à la majesté du monument, une grande salle présentant un aspect imposant lorsqu'on entre dans le temple de la justice; et puis vous indiquez le projet d'une statue en pied de Mirabeau reposant dans le Palais même sur un grand piédestal. Enfin , vous avez bien voulu rappeler la devise qui, jadis, m'avait été conférée par cet illustre proscrit qui avait passé, loin de l'Italie et auprès de moi , presque tout son exil de vingt ans.

D'abord, j'ai à vous remercier d'un souvenir qui, en pareille circonstance , ne pouvait que m'être fort agréable. Aussi ne dois-je pas différer de répondre k une telle salutation.

Ce devoir de politesse rempli, il peut m'incomber un autre devoir au sujet du Palais réparé et de la statue projetée. Je ne me trouve ni suspect ni irrésolu sur ces deux textes.

Ne semblerait-il pas, en effet, que de nos jours et partout on s*est déjà assez occupé de constructions et de bâtisses ? Sans abdiquer le goût des arts que la Grèce a peut-être encore un peu laissé aux descendants des Phocéens , il faut cependant savoir ce que nous sommes aujourd'hui et ce que nous ne sommes plus.

Si les Grecs avaient partout inspiré le sentiment du beau et le goût des arts , même au sein des classes qui , de nos jours , sont complètement abandonnées aux instincts les plus grossiers , ces instincts eux-mêmes ne se trouvent-ils pas remplacés par d'autres qui méritent d'être considérés à leur tour ?

On a souvent dit que la civilisation , après avoir jeté le plus vif éclat dans certaines régions de l'Europe , avait pns pour foyer de froides contrées.

Entre ces extrêmes de latitude et de température ne convient-il pas de porter quelque attention à la justice ellemême dont le vrai temple doit être le cœur de chaque magistrat. Les bons arrêts, les sentences équitables , les jugements impartiaux conviennent mieux au présent et a l'avenir du peuple, à la sécurité des personnes, à la stabilité des fortunes , que les plus belles colonnes de l'ordre corinthien ou composite. L'impartialité du magistrat sera toujours préférée à l'éclat de sa robe et à la hauteur de son siège. Je donne donc beaucoup plus d'attention aux décisions judiciaires qui sont basées sur ces lois , protégeant nos plus chères libertés , la presse et le jury, que sur le matériel et les ornements de quelque monument que ce soit.

QuaDt à la statue de Mirabeau élevée dans notre Palais* de-Justice, je ne trouve, là, ni pensée logique ou classique, juridique ni politique. Ce serait certainement donner en* core ici le plus grand contre-seiis à ce qui devrait s*y faire et à ce qui ne s'y fait pas toujours. L'espèce de contre-sens dont on parle le moins et qui est pourtant le plus blâmable, parce qu'il est surtout le plus incurable , est celui que l'on fait en s'écartant du caractère et de l'objet que l'on veut faire.

Eh quoi ! inaugurer dans le même temple l'effigie de celui qui a eu tant à se plaindre de la divinité qui y présidait et qui, un des premiers, en a renversé les autels !

Qui donc ignore ici les grands démêlés que le plus ardent des plaideurs eut avec madame de Mirabeau ? Ce qu'on ne sait pas assez c'est que le fougueux tribun , essayant k Âix cette éloquence qui allait avoir plus tard et plus loin le plus immense retentissement, avait une bonne cause : il la perdit. Mirabeau présentait un de ces écrits qui terminent tout différend entre les époux^ J'ai retrouvé , en lambeaux il est vrai, un mémoire imprimé, retraçant en toutes lettres, une demande en réconciliation de la part de madame de Mirabeau.

Quoique ce texte, reproduit dans m)s codes, ait existé en

tout temps et en toute législation, Mirabeau n'en succomba

pas moins aux acclamations d'une aristocratie qui redoutait

déjà un si puissant adversaire et à l'arrêt 4'un parlement

qui jugeait plus par esprit de parti et par rancune de corps

que par le droit et l'écrit les plus maiûfestes. H succomba

aussi aux pièges de ce barreau pu il trouvait plus de vO/i

marchands de pa/rok^ ^ comm^ il le (Usait déjà # f^9 ^^

fenseurs convaincus de la cause qu'ils soutenaient : Lou faoupougné, répétait-on alors à voix basse et à la barre môme : il faut VexcUer, le pousser a se compromettre.

Mais si Mirabeau ne mérite pas plus un monument de la justice nouvelle que de la justice ancienne , sa mémoire réclamera toujours l'hommage d'une nation qui voulut un jour s'affranchir et qui , un autre jour , s'affranchira plus colnplètement et voudra voir s'élever dans la capitale de la Provence une des plus illustres statues de toute la France.

Ce vœu était déjà assez clairement et assez périlleusement formulé dans la plus solennelle rentrée de la Cour de céans lorsqu'elle inaugurait les statues des avocats qui avaient plaidé contre Mirabeau lui-même. Ce n'était point un contre-sens de la part d'un chef du ministère public qui se taisait sur les statues si pompeusement inaugurées ce jourlà, et qui dissertait avec assez de résolution et trop d'à-propos sur les déviations qu'on donnait aux décisions du jury et sur la corruption qu'on tendait à la presse. N'étaient-ce pas les glas que faisait entendre jusqu'à sa dernière heure un vrai défenseur de la vraie monarchie constitutionnelle ?

Ce n'était pas seulement le nom du premier défenseur des libertés publiques qui était ainsi invoqué dans un discours de rentrée, c'était cet autre nom d'un grand magistrat qui avait été plus de quatre-vingt ans aupararant le véritable défenseur des libertés religieuses. Celui qui occupait le siège du procureur général Monclarcrut ne pas faiblir devant une si grande image et devant un si grand devoir.

Aujourd'hui , sans mission et peut-être aussi sans but, ne serait-ce que pour mémoire et par conscience qu'on se aisse encore aller au rappel de tels souvenirs ?

Hélas ! ces souvenirs, un jour, n'auront besoin d'être ni trop rappelés ni trop invoqués. La France sait assez facilement subir les humiliations intérieures et extérieures. Mais cette France du XVIII* siècle , si elle n'est pas tout-à-fait celle du XIX% est encore moins celle du XYI"" siècle.

n doit suffire que de temps en temps quelques voix autorisées conservent la force de la véritable autorité des lois et de la liberté : on revient à elles quand il le faut.

Il y a aussi une vingtaine d'années qu'à Nimes , au moment de visiter les antiquités avec un de mes plus dignes amis d'Angleterre , nous entendîmes le premier éclat de ce coup de tonnerre du U février 1848. Nous quittions aussitôt l'amphithéâtre romain , comme s'il entrait ces botes sauvages qui vont se déchirer entre elles. Nous étions surle-champ en wagon et, en quelques heures, rentrés en ville d'Aix. En quelques minutes et en habit de voyage, j'étais à l'Hôtel-de-Ville. Avant de recevoir le fusil de garde national que je demandais , on voulait me retenir autrement que comme garde civique.

Les assises étaient en session et les jurés hors de la salle d'audience. Ce fut le maire Aude qui , avant de quitter ses fonctions, proposait de m'en investir. Un juré marseillais, peut-être l'avocat Nègre , revendiqua des droits et fit valoir plus que ma qualité de propriétaire pour me faire opter en faveur de la grande mairie. Le notaire Michel, de Gardanne, également juré , ne fut pas un troisième plus indifférent en insistant , pour son village sur mes titres de genàeman far* mer, de conseiller municipal et de je ne sais quoi encore.

En telles circonstances , pressé de m'expliquer et plus que jamais immotus devant la tempête , si je ne voulais

m'embarquer de nouveau , il y avait lieu de prévoir les désastres. En cas d'acceptation , je fis mes conditions et , sur rheure, je les formulai de la sorte :

1* J'exigerais de la ville d'Aix, l'érection, sur le Cours, des deux statues de Mirabeau et de Monclar ;

2^ La ville de Marseille m'offrirait, pour mon joyeux avénement à la mairie, des écoles d'adultes dont elle n'avait encore aucune trace et dont elle avait plus besoin qu'aucune autre ville de France ;

S"" Je ne demanderais à mon village qu'une salle d'asile pour soulager les mères dans leurs travaux des champs ;

V J'offrirais de présider chaque jour les trois conseils municipaux. J'ai des chevaux de mains et le carrosse. Je ne refuserai pas de faire gratis ce triple service pendant une année.

La lave républicaine à peine sortie de ses volcans emportait déjà tout dans l'abîme et repoussait toute notabilité qui pût être sur pied. Ce dont on pourrait bien ne pas se douter sur Mirabeau , c'est qu'en lui refusant aujourd'hui ma voix pour une place au Palais de Justice, je souhaiterais fort (^ justice lui fût rendue dans la ville où il ne reçut un jour qu'injustices , affronts et humiliations. Il suffit de savoir tout attendre de la justice et du temps.

Gardons-nous bien d'aller trop vite et trop loin de quelque côté que ce soit. Si après cet envahissement des ccn" grégaUons religieuses , après cette enquête que signale , en un

volume, M. Ch. Sauvestre, et dont M. Emile Deschanel faisait hier, dans le Journal des débats^ du 20 septembre , un si juste éloge ; que si , après tout ce que relèvent à Tenvi ces courageux pionniers et défricheurs des questions sociales, on

arriye où conduisent inévitablement tant d'usurpations si contraires au bien et au repos des Etats , qu'on ne réponde pas aux excès par des excès. Que la lumière se fasse avec calme , comme avec calme la justice doit être proclamée dans son temple ; que chacun, après la conquête des libertés publiques, après le rétablissement de tous nos droits et surtout après l'inaltérable affermissement de l'indépendance magistrale , que chacun puisse rester , à son tour , immotus in motu.

BORÉLY

Note du Rédacteur : — c Notre ancien procureur général a cru devoir se taire sur ce que chacun sait et voit chez lui. Dans le grand vestibule de son hôtel, une statue colossale de Mirabeau pose dans le plus solennel événement de sa vie et de son temps ; elle parait répéter cette réponse prophétique : Nous sommes ici par la fxAonté du peuple. »

L/ PROVEII^GB ISR/ÉLITE

An directeur éem ArmhU^e9.

Âix, 4«r décembre 4968.

Mon cher et infatigable abo,

En recevant le dernier numéro de vos Archives Israéiites auxquelles je ne cesserai d'être abonné , je prévois cette grave et onéreuse transformation à laquelle vous vous préparez pour le commencement de l'an prochain.

Dès lors, il me semble que je ne puis laisser passer dans rindififérence et le silence un nouveau projet si nécessaire et si bien conçu dans l'intérêt de la justice, de la tolérance de nos idées et de tous les principes libéraux qui en émanent, sans vous adresser le salut fraternel et mon cordial encouragement.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous savez , aussi bien que beaucoup d'autres , mes inclinations particulières et mon attachement à tant de familles de votre antique race. Peut-être, n'aurai-je rien a vous apprendre à ce sujet ; mais au début d'une œuvre qui doit prendre tant de consistance et opérer tant de bien, vous ne trouverez, certes, pas étonnant que je saisisse l'occasion de rappeler,dans une vie magistrale, quelques-uns de ces traits dont le souvenir nous plait à tout âge et procure quelque charme surtout dans la retraite : Hœc oUm memmisse jtwatU.

Lorsqu'on n'envisage dans l'exercice du pouvoir que l'avantage de propager les principes de justice et de tolérance auxquels on a voué son existence , et qu'on a , plus tard, l'occasion ou le bonheur de jeter un coup d'oeil sur le passé, on se recueille volontiers devant certains phénomènes qu'ont présentés les grandes races et qui peuvent faire pressentir encore de meilleures destinées. Ne peut-on pas alors se laisser aller à quelques-uns de ces épisodes qui font connaître ce que peuvent obtenir quelques exemples et quelques actes d'encouragement ?

Pendant ma longue et orageuse présidence de police correctionnelle dans la ville la plus fanatique de France, et pendant toute la période non moins fanatique de la Restauration, quelques mots prononcés en audience publique ne vous ont paru insignifiants ni sans influence, puisque, déjà, vous les avez rappelés dans vos annales.

Ici , a la tête du parquet de la Cour , j'ai eu plus d'une occasion pour reconnaître quels ont été le savoir, les vertus et le désintéressement de cet avocat israélite,qui mérite bien qu'en respectant sa modestie on relève un petit coin du voile dont il n'a cessé d'entourer sa carrière de jurisconsulte et de maire de la ville d'Aix.

M. ]. Bédarride allait défendre aux assises des Bouchesdu-Rhône un de ces coupables qu'on ne doit pas craindre de voir mourir sur l'échafaud. Une condamnation inévitable n'entraîna cependant que les travaux forcés à perpétuité.

Avant cet arrêt , la famille de l'accusé prenait des dispositions pour tâcher de distraire au fisc tout ce qui pouvait lui être soustrait. Le défenseur, qui n'avait reçu aucun ho-

noraire , fut appelé à prendre part à de pareils préliminaires.

Les avocats français n'ont point encore adopté cette méthode anglaise que repousse leur ancieik et pubidond usage; ils ne reçoivent leurs honoraires qu'après les plaidoiries. Le plaideur anglais , quand on va défendre son droit ^ s'est déjà acquitté de ce que va lui coûter la plaidoirie de son avocat.

C'est sur ces entrefaites et en considération de mon caractère personnel que l'avocat Bédarride vint me soumettre ses appréhensions et ses doutes. Voici la simple et naturelle réponse qu'il reçut : c Quand on doute en pareille occurrence y c'est son désintéressement qu'il faut consulter pour résoudre toute question de cette nature. »

La défrase eut lieu avec le plus noble désintéressement et avec un tel succès que des circonstances attépuantes si bien plaidées sauvèrent la tôte du client.

Plus tard y les réclamations du fisc donnèrent lieu à des difficultés qui furent soumises au parquet de la Cour. Tout était terminé sans qu'il fût dit un mot de la défense. J'en rappebi des détails complètement ignorés ; je demandai ce qui pouvait être ofifert au défenseur et je crus avoir le drok de faire dolibier les honoraires d'un avocat aussi désintéressé et de les lui faire accepter.

Toutefois^ apiès la résolution du 34 février 1 848 » je ne vis pas «aas «lire grande anxiété M. l'avocat Bédarride porté à la mairie de la ville d'Aix. Sans confiance en cette rép«hblîque inopinée et conservant tous mes principes de monarchie constitutionnelle , quoique disgracié et dans ta re^ traite depuis un mois aeulemrat , je pus craindre qu'une

mite cause qai avait pour moi tant de prédilection et de bons souvenirs, que la grande cause Israélite ne fût compromise ici, dans des fonctions municipales pouvant devenir difficiles et fort périlleuses.

Il n'en a rien été de tant d'appréhensions , quelque pro* bables qu'elles fusseot. Dnns toute son administration municipale , te maire Bédarride n'a laissé que les meilleurs souvenirs et de beaux exemples d'impartialité et de fermeté qu'on n'a pas toujours conservés depuis.

A la première élection républicaine pour l'Assemblée constituante , le maire présidant cette réunion électorale proposa de permettre aux ecclésiastiques présents de les laisser voter avant tous autres électeurs, afin qu'ils fussent, jour de dimanche , moins gênés pour l'accompUssement de leurs devoirs et entièrement libres dans leurs exercices religieux.

Je ne sais quel est le maire catholique qui, ici et peut^ être ailleurs^ eût osé proposer une mesure semblable.

Peu de jours après , un comité rouge du faubourg venait exiger du maire le renvoi d'un des chefs des bureaux mu* nicipaux. Cette résolution déjà arrêtée venait même d'être signée par le maire : il la montra à un de ces comités toujours assez hautains et fort impérieux , la déchira devant eux en leur déclarant que le maire ne saurait être intimidé par aucun partt inférieur ni extérieur de la ville.

Pourquoi ne pas ajouter enfin que, retiré de la barre, ce docte jurisconsulte a déjà publié sur la législation commerciale vingt-sept volumes dont les doctrines sont sans cesse invoquées devant tous les tribunaux de France ?

Dans notre ville, il y a peu de personnages plus honorés

et plus modestes que ce digne fils d'Israël, bien qu'on Tait laissé jusqu'ici sans décoration et sans aucun témoignage d'estime publique. Qu'il garde cette attitude !

Ne croyez pas y cher Directeur , que je puisse oublier un homonyme de cet ayocat ; cet homonyme est avocat général en la Cour de cassation. Je puis d'autant moins me rendre coupable d'un pareil oubli , que M. Gustave Bédarrides a obtenu ses premiers grades dans le parquet que j'ai dirigé en cette Cour pendant tout le règne constitutionnel , sans qu'U ait jamais sollicité ni son entrée ni aucun avancement dans la carrière magistrale : à peine M. l'avocat général Bédarrides entrait-il dans le plus haut parquet de France que son nouveau chef , le plus éminent de tous , me faisait demander avis sur son nouveau collaborateur.

Je n'hésitai point alors en répondant à M. le procureur général Dupin , et maintenant je n'hésite pas non plus , ne croyant commettre indiscrétion ni présomption , en vous rapportant textuellement ma réponse au sujet du nouvel avocat général qui arrivait au parquet de la Cour de cassation. Je crois qu'il fut ainsi répondu : c Votre nouveau collaborateur , qui a été si longtemps le mien , n'est qu'au commencement de sa carrière. >

Dm, Monsieur, crede mihi et m IsraM.

BORÉLY

AU BARON SÉGUÏER

An «ajet de mi retraite da trllianal de TealoiiM l

Aix, le 34 janvier 4869.

Monsieur le Baron,

Lorsque , il y a aujourd'hui un mois , vous avez résigné vos fonctions de chef de parquet du tribunal de Toulouse, il s'est manifesté partout une forte émotion qui , du Languedoc , a dû se ressentir plus vivement en Provence. Mais personne ici , je pense , n'a été plus ému qu'un ancien chef de^parquet de Cour souveraine , qui avait succombé à la défense de la presse.

Quelque désir que j'aie pu éprouver pour la manifestation des sentiments que vous m'avez inspirés et des compliments que j'eusse souhaité vous adresser plus tôt, je n'ai pas voulu avoir l'air de céder a l'entraînement d'un juste enthousiasme.

1 Le Progrèi libéral, de Toulouse, reproduisant cette lettre dans son noméro du 34 janvier 4 860 , la faisait précéder des quelques lignes suivantes : a C*est pour le Progrès Hhiral une bonne fortune dont il ne » saurait trop se louer que le concours d*un magistrat qui a su, dans le » cours d'une longue carrière , concilier l'indépendance de son caractère » avec les exigences de sa position , et c'est pour M. le baron Séguier • un hommage qui a de quoi le satisfaire , sinon le surprendre ; aussi » pour donner à ce témoipage, qui n'honore pas moins son auteur que » celui qui en est l'objet, tout le retentissement qu'il mérite à tant de » titres , nous nous empressons de le porter à la connaissance de nos 0 lecteurs. »

J'avais cependant plus d'un motif pour rappeler des antécédents qui sont aussi inhérents à la mémoire du premier président Séguier qu'à la résistance d'un procureur général qui , peut-être un jour , se trouva seul à défendre votre aïeul , lorsque le barreau de Paris l'attaqua jadis avec tant de violence.

Je vais en finir sur un retard qui m'importune, et je profite de l'occasion de ce que disaient hier les feuilles publiques au sujet du licenciement de l'Ecole des arts-et-métiers d'Aix.

Qui donc aurait jamais cru qu'un tel licenciement eût pu être attribué à une adresse que les élèves auraient envoyée à l'ex-procureur impérial de Toulouse ?

n faut, tout d'abord, le dire avec empressement et volontiers : aucun établissement d'instruction publique ne peut être , à Aix , soupçonné a cet égard. U n'est aucune ville de France, aucune Académie où il n'y ait meilleure tenue, meilleurs principes et meilleur enseignement que dans notre bonne et paisible ville d'Aix.

L'incident dernier, survenu à l'Ecole des arts-et^métiers, dest un e ces accidents qui sont sans importance au dehors et qui , quelquefois , se manifestent inopinément par quelqu'une de ces petites révoltes ne déplaisant pas toujours aux petits hommes. Ce ne peut donc être Ik , comme on l'a déjà dit , c qu'une petite question locale , qu'une révolte 1 contre un professeur et rien de plus. >

Hélas ! Monsieur le baron , il y a moins encore : nonseulement , on s'est tu dans les écoles sur cet événement, comme on devait le faire : on s'est tu partout comme on ne devait pas le faire. Dans la magistrature , dans le barreau,

dans le public, nulle part peut-être, aucun n'a osé prononcer un nom qui réveille tant de souvenirs et la plus honorable résistance du temps ancien et du temps nouveau. L'oppression est partout ; partout est le silence. Les feuilles publiques ne sont pas seulement bâillonnées par les annoiH ces judiciaires , les défenseurs eux-mêmes de la veuve et de Torphelin le sont aussi par leurs sordides intérêts.

Toute indépendance d'opinion et de caractère est complétement et généralement abdiquée.

Mais lorsqu'on est arrivé au comble de cette prostration universelle , il faut bien qu'il se trouve quelqu'un qui reste debout.

A chaque événemet qui concerne la magistrature et qui surtout touche au parquet , j'ai l'habitude de prendre au sérieux l'indépendance et le droit. Je me retrouve là assez volontiers sur pied comme jadis , sinon en siège du ministère public , toujours en selle du ministère privé , cravache en main comme un gentleman-rider.

Après quarante ans de magistrature et vingt ans de retraite, c'est un exercice hygiénique et moral comme un autre : il peut même n'être pas sans conséquence ni sans quelque profit ; il conserve la santé et les souvenirs ; il conserve les forces physiques et morales ; il conserve même l'espoir de meilleur avenir et du reste.

C'est en effet dans mes souvenirs de parquet que je viens si volontiers et presque forcément vers le petit-fils de ce magistrat qui, sous la Restauration, retraça un des ancêtres de la justice.

Deux personnages avaient seuls alors , dans ces tamps

d'épreuve et d'anxiété si profondément provoqué ce respect et cette admiration qu'on croyait sentir personnifiés en euxmêmes nos sentiments et nos principes.

Ce fut dans une grande solennité de premier jour de Tan que , s'adressant à la princesse entourée de tant de respect et de malheur , de tant de dignité et d'hommage , il fut répondu : — Madame , la œur rend des arrêts , mais non pas des services. Je trempe ma plume dans l'écritoire en bronze sur lequel on lit cette mémorable et antique leçon.

D'autre part , ce fut en plein parlement , dans une des sessions et des journées les plus orageuses de ces temps que Manuel, après avoir dit que la France vit , en 1814, le retour des Bourbons avec répugnance, s'écriait, le jour même de son expulsion de la chambre : — c Arrivé dans cette enceinte par la volonté de ceux qui avaient le droit de m'y envoyer , je ne dois en sortir que par la violence de ceux qui n'ont pas le droit de m'en exclure, et si cette résolution de ma part peut appeler sur ma tête de plus graves dangers , je me dis que le champ de la liberté a

été quelquefois fécondé par un sang généreux Je

serai votre première victime , puissé-je être la dernière ! Je n'emporterai aucun ressentiment ; mais si je pouvais être animé de quelque désir de vengeance , victime de vos fureurs, je confierais à vos fureurs le soin de me venger. »

Ces simples et nobles paroles du plus illustre de nos compatriotes et de mon meilleur ami , ne font que retracer le seul acte d'alors qu'on puisse comparer à celui du magistrat votre aïeul , que je n'ai pas eu l'honneur de connaître.

Enfin , d'autre part et de ma part surtout , ce souvenir magistral rappelle aussi un acte de ma magistrature de parquet dont le premier président Séguier fut la seule cause et le vrai but.

Âpres cette agression si inconvenante ! et si déplacée du barreau de la capitale contre le premier président de la Cour de Paris, il y eut des adhésions d'autres barreaux de France et entre autres de celui d'Àix.

Dès que le procureur général eut connaissance d'une pareille résolution , il en informa sur-le-champ le ministre et déclara formellement qu'il allait poursuivre le bâtonnier en discipline.

Âpres approbation d'une telle mesure , il fut répondu à mes menaces immédiates de discipline par une nomination de conseiller en faveur de ce bâtonnier lui-même !

Je fus vaincu : un bâtonnier à la veille d'être censuré, un avocat de second ordre, un citoyen déconsidéré, fut préféré au seul candidat que présentait le parquet , fut préféré au premier jurisconsulte du barreau , à cet éminent avocat qui, pendant plus de trente ans, fut à la tête de son ordre le plus estimé et le plus considéré de tous.

C'est en défendant ainsi le premier magistrat de France et la Justice de mon ressort que je puis affirmer, dans cette circonstance , ce que je n'ai cessé de proclamer dans mille autres, que c'est la justice qui perd les Etats les mieux constitués et les trônes les plus solidement établis.

Quand la Justice est ainsi outragée dans sa plus haute région , ainsi méprisée dans les autres régions élevées , ces

mépris et ces outrages creusent l'abf me et nous jettent dans nos réYolu tiens sans fin.

Tespère, Monsieur le baron, que vous agréerez yolonlontiers toutes ces explications et mes sentiments de considération très-distinguée.

BORÉLY

DISCIPLINE JUDICIAIRE

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