A MARSEILLE
9w de» •érénade» donnée» ans ehef • de la Cear.
Aix, le tS férrier 4869.
Monsieur le Général,
Hier , à huit heures du soir , en sortant de chez moi , je trouvais plusieurs rues obstruées au point qu'il me fut difficile d'arriver sur le Cours, Sur le Cours lui-même, Taffluence était aussi considérable. Ayant aperçu des feux et entendu la musique militaire, je m'informais de ce qui donnait lieu à cette grande et populeuse réunion , lorsqu'on me rappela que c'était la sérénade hebdomadaire donnée par la musique du 99*^ régiment en garnison dans cette ville, et l'on n'oublia pas d'ajouter que c'était la sérénade habituellement donnée au Premier Président et au Procureur Général de la Cour.
Je connaissais déjà ces ovations nouvelles depuis l'arrivée du 99* ; il n'y avait eu lieu jusqu'alors et de ma part à trop m'arréter à pareille démonstration. Mais lorsque je vis qu'elle s'adressait ainsi à la Justice par devant sur le Cours et nar derrière dans la rue Mazarine, et oue les deux chefs
d'une Cour souveraine se laissaient saisir ainsi par les fanfares de la nuit et du jour, je me trouvais saisi à mon tour, fort ému k cause de la dignité magistrale et vivement ébranlé par tous les souvenirs de mon culte.
Ce matin . je me retrouve de bonne heure sous les mêmes impressions et j'ai presque à me demander vers qui j'aurais a adresser les modestes et silencieuses doléances de cet ancien justicierauquelontsi longtemps incombé la charge de la mercuriale et les devoirs de la censure magistrale.
'Hors des rangs dans lesquels j'ai servi pendant plus de quarante ans , je sais bien qu'il y a toujours place et accueil dans les feuilles publiques et particulièrement auprès de l'administration supérieure.
Je ne voudrais pas, dans cette circonstance, recourir a la presse et je oie sens plus disposé à aller vers un chef militaire convenant et bien élevé.
Je me fusse bien gardé , Monsieur le Général , de m'adresser a votre prédécesseur pour toute observation même aussi légère que celle que j'ai l'honneur de vous soumettre.
J'eusse plus encore évité d'avoir aucun contact avec le sénateur naguère chargé de l'administration d^artementaie.
Mais quelques lueurs que j'ai entrevues dans vos proeé* dés et les bonnes manières d'un nouveau préfet , me font penser que si nous avons encore quelque fantaisie libérale et quelques principes constitutionnels et moraux., peut-être ne serons-nous pas aussi brutalement repoussé que nous Tavons été précédeument.
En en revenant donc à ces sérénades données mt flam* beaux si recherchés et si éblouissants, qu'il soit panais à un
aocien de la justice d'exprimer k ce sujet cet étonnement qu'inspirent la graTité de notre culte et les brupntes démonstrations du vôtre.
Lorsque les militaires entourent la Justice , c'est pour maintenir le respect qui lui est dû ; à l'intérieur , la force publique ne doit être appelée que pour assurer l'exécution de la loi et sauvegarder la dignité du juge.
Je ne veux pas ici et je ne dois pas auprès d'un chef militaire si élevé développer une thèse pareille.
Qu'il soit seulement permis de s'arrêter à ce qu'on lit dans Y Echo des BoucAeS'dti" Rhône de ce jour 28 janvier , a l'occasion d'une prise d'habit de l'ordre de S*-Dominique d'Aix : — € Parmi les personnes admises au chœur se » faisaient remarquer par leur attitude recueillie et franche
» deux soldats aux épaulettes de laine Lorsque le
y jeune postulant est arrivé vers le plus jeune des soldats, y le frère maître s'arrêta et lui fit connaître un frère de y plus, y
Quelle que soit la tolérance dont on soit doué, n'y a-t-il pas lieu de se demander si les chefs de corps connaissent bien ces pratiques monacales auxquelles se livrent publiquement les militaires , et de savoir aussi si leurs chefs favorisent ces vocations qu'un public malin pourrait désigner sous le nom de capucinade.
On ne doit pas craindre d'attirer l'attention de l'autorité supérieure lorsque, dans les rangs les plus élevés de la Justice, on a fait des actes nombreux de tolérance comme celui-ci : — Pendant le dernier règne constitutionnel , la Cour d'Aix n'a cessé d'aller en corps aux processions de la Fêle-Dieu. Le parquet et son chef n'ont jamais assisté à pa-
reille cérémonie ; mais le procoreur général requérait lui* môme Tescorte d'honneur qui accompagne la Cour lorsqu'elle sort du Palais de Justice et se montre en public.
Le gouYemement d'alors respectait des croyances et des tendances des corps judiciaires ; il soutenait aussi l'indépendance et la persévérance de ses mandataires directs.
Veuillez agréer, etc.
BORÉLY
Bisconr» prononcé, le 9 mal tS69, par H. Borélj, anr la tombe de M* d'Anaelmey ancien conseiller à la Conr royale d'Alx*
Messieurs,
Lorsque nous ouvrons la bouche dans ce champ de repos , nous croyons toujours que c'est pour la dernière fois que nous y devons prendre la parole. Nous pensons qu'en ce lieu de silence et de respectai ne faudrait jamais faire entendre que de rares accents de vérité , de deuil et de regrets.
n y a près de quinze ans que Tancien procureur général du gouvernement constitutionnel , s'exprimait ainsi sur la tombe de l'ancien procureur général de la Restauration :
c Les hommes à principes fermes et à convictions pro- » fondes se portent estime et affection jusqu'au tombeau.»
Ces sentiments , restés inaltérables entre les deui chefs qui avaient dirigé le même parquet et représenté , pendant près de quarante années , dans ce ressort , l'autorité des deux monarchies constitutionnelles, sont les mêmes sentiments qui n'ont également jamais varié entre deux conseillers auditeurs de la création des premières cours impériales. Pendant près de soixante ans , dans des situations diverses et sous des bannières si différentes, ces deux jeunes magistrats, les seuls survivants à tant de magistratures et à tant d'événements, n'ont cessé de se porter une estime sincère, une invariable affection.
M. d'Anselme , conseiller de la Cour royale d'Aix , résignait ses fonctions lorsqu'un nouveau régime nous appelait nous-même a la tête du parquet de la même Cour. Lui, entrait dans la retraite avec un premier président du nom de deSèze, un président de chambre, un conseiller de Foresta, et tout le parquet de la même Cour,
C'était le 24 septembre 1 856 que nous disions encore de notre prédécesseur et dans le même cimetière : c qu'en » donnant cet exemple de fidélité à sa cause, le procureur 1 général de La Boulie eut cette grande consolation d'être
> suivi de tout son parquet ; qu'il inspirait ainsi par son
> ascendant respecté, les sentiments qu'il pratiquait si ho- » norablement lui-même, i
Tout cela était facile, compris et même assez goûté parmi nous, en temps si divers et k travers des tempêtes si soudaines. Les uns et les autres nous avions le même point de départ et le même but. Nous obéissions tous à nos consciences , à ces sentiments dont personne ne soupçonnait la sincérité et le dévoûment.
C'est de la constance et non de la fidélité que l'illustre penseur de la cité a dit que c la constance n'était bien sou- » vent que la chimère d'un autre âge. > Non , Vauvenargues avait trop de bons sentiments , trop de respectables souvenirs, trop de bons exemples de famille pour ne point placer la fidélité au rang qu'elle doit avoir dans l'estime des hommes. En tout temps, mais principalement dans le grand temple de la Justice , partout , la fidélité est le symbole du plus auguste devoir.
L'inconstance est légère.
L'infidèle est parjure, a dit un autre penseur ^
L'ami qui vient de nous quitter , le fidèle magistrat dont la dépouille mortelle va disparaître^ a nos yeux, n'est pas celui qui eut le moins de mérite parmi les siens. Il obéissait en vrai ss^e , en homme modeste et convaincu , a sa conscience magistrale et politique. La charge qu'il.abandonnait ainsi sans regret ne soulageait pas la charge du père de famille. Il est vrai que c'est dans ces graves occasions que les sacrifices sont acceptés comme des récompenses qui élèvent Tàme , la purifient , et qui disposent a bien des satisfactions ignorées de la foule et promptement oubliées dans le monde vulgaire et frivole.
Messieurs , Victor-François-Henri d'Anselme ai eu toutes les nobles et légitimes satisfactions du magistrat consciencieux, toutes les vertus du père de famille , toute l'abnégation du chrétien , pratiquant avec sincérité , avec humilité, avec bonheur , les croyances qu'il a eues pendant sa vie entière. Tout a été pour lui satisfaisant et facile. Tout est satisfaisant et consolant pour l'avenir.
1 Pascal.
NOTICE NÉCROLOGIQUE Imm lr«eit (SéiénI prèi b Grar loyale <i*lii.
New-Powrcelles. 15 août 4869.
Hier , dans le plus près voisinage de ma ferme et de ma plus étroite affection , nous sortions du château de Saint- Savournin pour conduire au champ du repos un des plus anciens magistrats de la Restauration. D me semble que c'est à Tami qui survit à une intimité septuagénaire , à ex* primer des regrets qui ne sont pas seulement ceux de deux familles , de deux grandes villes , des villages environnants et de tout ce vaste ressort.
M. Dufaur , premier avocat général pendant la Restauration , a certainement été l'un des magistrats les plus honorés à cette époque » où la magistrature conservait encore quelques débris de l'ancien régime et du nouveau. Avec de vieux conseillers du Parlement de Provence et de vieux juges des tribunaux de la Révolution , les Cours royales de 1814 ne pouvaient guère faire plus que ce qu'elles ont fait: rappeler quelques anciens us et coutumes , conserver ou produire quelque personnalité d'intégrité et d'honneur. M. Dufaur se montra en première ligne de cette catégorie ; son talent fut au niveau de chacun de ses emplois, et son caractère au dessus de toutes les épreuves.
Il quittait le parquet de la Cour le lendemain de la révolution de juillet 1830.
Nous, le lendemain , porté sur le pavois constitutionnel» nous arrivions à la tète du môme parquet.
On le sait : le procureur général de La Boulie m'embrassait sur le Cours au moment même de mon arrivée à Âix, et je recevais , avec une vive satisfaction , ses compliments, sa robe et tout ce qui peut être offert en pareille occasion, si occasion pareille se renouvelait jamais. Mon cher Dufaur conserva à mon égard, non son titre de premier avocat généra], mais son titre de premier ami.
Oui ! dans toutes les phases politiques par lesquelles passaient deux magistrats; oui, entre celui de la monarchie légitime et celui de la monarchie constitutionnelle, pendant ces deux régimes et tous autres qui ont suivi, il n'y a jamais eu le moindre nuage sur nos têtes , le moindre soupçon dans nos cœurs , la moindre hésitation dans nos doctrines. Cependant , l'un était sans contredit le plus pur de la pureté légitimiste ; l'autre n'était pas le plus impur ni le plus déloyal de la loyauté constitutionnelle.
Tout cet ancien parquet légitimiste donnait le grand exemple de fidélité à sa cause. Celui qui lui a succédé ne Ta pas suivi depuis i 848 ; qui peut savoir où on en est venu de tous ces côtés , et où on en viendra peut-être encore !
La défaillance générale, en France, n'a pas seulement atteint les sièges élevés. La parole n'est pas plus indépendante
dans le barreau qu'ailleurs.
Toutefois, qu'il soit au moins permis, après ce simple et
rigide aperçu d'individualité, de ne pas supprimer quelques
mots sur les modestes obsèques dont nous venons d'être témoin dans un yillâge qui se trouvait en ce moment même entouré d'incendies K
Détournons les yeux des malheurs publics et ne regardons que ce cortège cheminant si lentement.
Par ce grand soleil du mois d'août, on voyait, le long des murs , des groupes de vieilles femmes à genoui ; à l'ombre des arbres, des jeunes filles également en larmes et en prières , toutes baissant des fronts consternés devant un simple cercueil sans le moindre ornement.
M. Dufaur avait reçu de son roi la croix de la Légion d'honneur. Après ce règne , la croix de ce premier avocat général, n'avait plus vu le jour.
Elle n'a pas paru sur son cercueil. Irréprochable jusqu'aux dernières limites de son culte , il a été et reste irréprochable encore après le trépas , devant la tombe et jusqu'au ciel. ^
Le fils d'un tel père ne peut-il pas être digne de lui ? Ce fils que j'aime autant que s'il était mon propre fils, pouvait
1 Tonte la population féminine et enfantine précédait la bière da défont Mais il n'y avait pas assez d'hommes pour la porter du château à l'église et de Téglise au cimetière. Fermiers et serviteurs ne pouvaient suffire ; on s'arrêtait à chaque dix pas. Tous les habitants valides , jeu* nés et vieux, avaient couru au feu.
Depuis deux jours , l'incendie détruisait les beaux bois de trois villages. Les détails vont être lamentables et dignes des pins grasds regrets.
Ce qu'il y avait déjà aujourd'hui de regrettable , peut-être au premier chef, c'est qu'aucun de ces bois, disait-on, n'était assuré.
Tous les bois des propriétaires voisins sont assurés avec la plus grande sollicitude. Alors n'est-il pas naturel de demander quelle est la soUicitude qui préside actuellement à ces grands intérêts de tant de communes toutes mises en oubli h cet égard et à bien d'antres 1
certainement devenir un de mes nombreux substituts. Il n'en a pas eu la pensée plus que son père ; celui qui devait l'avoir et qui l'avait, n'a jamais dû Texprimer. Il ne voulait pas , il ne devait pas troubler dans cette bonne et noble famille , la sincérité , la sérénité des principes et des consciences.
Et cependant, mon cher Charles Dufaur,doue d'un grand sens , d'un bon esprit et d'une aptitude remarquable , est le fils d'un premier avocat général et le petit-fils d'un procureur général, du nom de Gastillon.
BORÉLY