A MONSIEUR LE COMTE DE KÉRATRY
LE JTÉliOTISlHE ET inV PHEHIER PHÉSIDEMT
Aix, 48fôTrier4870.
Monsieur le Député,
Puisque vous me manifestez le désir de counaitre un de mes documents sur la question religieuse dont vous avez demandé à interpeller les ministres, je ne puis trop dififérer de vous adresser les faits que j'ai recueillis, les réflexions et
les actes qui ont dû tout naturellement s'ensuivre de ma part.
Je suis obligé de vous l'avouer , j'ai mis quelque hésitation et je mets encore quelque peine à vous faire une pareille communication.
n est fort inutile de vous dire incontinent que je ne mets aucune réserve à découvrir aujourd'hui à un digne fils ce que m'a inspiré jadis son très-digne père, sur ces questions d'ordre social toujours si difficiles à bien connaître et à résoudre le plus convenablement possible.
Et d'abord , sur la plainte en discipline que je portais au Garde des seaux , le 28 janvier 1 867 , à l'occasion d'une messe de minuit à laquelle avait assisté le Premier président de la Cour dans l'église des Jésuites , je pourrais bien vous éviter la peine d'en lire tout le développement et les parti-
Gularités qui ont pu s'ensuivre au moment même d'une telle dénonciation. Peut-être le seul fait à connaître et à relever maintenant consisterait dans cette communion en église et en communauté jésuitiques.
Si tout peut se résumer dans ces quelques mots , ces . quelques mots révélateurs d'une telle assistance magistrale ne contiennent^ils pas sur la question religieuse dont il s'agit, tout ce qui est a relever et k savoir pour prévoir et concevoir où l'on en est aujourd'hui et où l'on en sera demain.
Je vais donc pour expliquer ce que je crois pouvoir être entrevu dans l'avenir, retourner vers mon passé et vous indiquer la haute influence qui me l'a procuré.
Je saisis donc fort volontiers. Monsieur le Comte, l'occasion qui m'est offerte avec vous pour rafraîchir et, s'il faut le dire , pour rajeunir des pensées qui n'ont pas été sans effet sur mes premières idées dans la Restauration et sur mes actes subséquents dans mon exercice du temps constitutionnel.
Je me plais à espérer qu'en reportant mes souvenirs vers une mémoire qui vous sera toujours chère et qui m'a été si précieuse, vous excuserez cette digression qui sert si naturellement de corollaire à mon administration judiciaire.
Voici donc ce qui se passait à Marseille vers les dernières années de-la Restauration , pendant ma présidence du tribunal correctionnel et lorsque M. de Kératry écrivait si dogmatiquement dans le Courrier français de cette époque.
J'étais si bien nourri de toutes les sages doctrines qui nous arrivaient d'une telle plume et d'un tel journal , que j'eus la plus mémorable occasion d'en faire une application solennelle et fort instructive au milieu du peuple le plus fanatique et le plus emporté du Midi.
Ua des plus riches négociants de Marseille , très-^estimé de toutes les classes et principalement des nombreux onvriers qu'il employait à ses fabriques et à sa filature de coton d'Âix, M. Paillasson se crut un jour au dessous de ses affaires commerciales. Cet aperçu le jeta dans un désespoir subit : résolu de mettre fin k ses jours , il fut se donner la mort a Mazargues, dans une campagne qu'il avait mise en grande valeur et qu'il avait merveilleusement embellie.
J'étais si lié avec M. Paillasson lui-même, qu'après avoir embrassé sa fille, la digne épouse du colonel Perrin-SoUiers, il vint me serrer la main de très-bonne heure avec sa physionomie assez ordinaire.
Une heure aprèe, il s'était brûlé la cervelle dans les lieux de sa prédilection.
La nouvelle d'une fin si tragique produisit en ville une telle émotion , que la Bourse presque entière et tout le corps des portefaix et des différents ouvriers voulurent , le lendemain, assister à ces tristes funérailles.
Malgré mon caractère magistral et la dignité que je voulais lui conserver partout , je ne pus me refuser aux pressantes solUcitations qui m'advenaient de toutes parts. D'ailleurs des plaintes s'élevaient déjà des corporations les plus populaires et les plus nombreuses au sujet du refus qui était annoncé de la part du prêtre d'assister à l'enterrement d'un suicidé.
U me sembla donc qu'il y avait peut-être lieu de montrer au milieu d'une population si mal disposée , une personnalité assez autorisée pour contenir et éviter des malheurs dont il était difficile de prévoir l'issue. Si je crus, la , qu'il m'incombait une espèce de devoir , je voulus le remplir
presque en magistrat , en siège équestre et dans l'attitude la plus imposante pour la circonstance qui allait se présenter et dont il me semblait évident que je pouvais devenir le dominateur.
J'arrivais donc k la bastide Paillasson à cheval et suivi de mon fidèle muet. Quand je parus au dessous de la terrasse, le cercueil sortait de la maison ; une foule de plus de cinq mille personnes de la ville et de tout le quartier était exaspérée contre le refus obstiné du curé qui n'avait voulu ni ouvrir la porte du presbytère ni la porte de l'église.
Au milieu de tant d'opinions diverses , à travers l'irritation la plus violente, j'étais a peine descendu de cheval que je fus saisi dans tous mes membres par les vigoureuses mains de tant de portefaix : en même temps, j'étais comme hissé sur la terrasse et placé sur des tables subitement improvisées en tribune aux harangues.
C'est de là, Monsieur le Comte, que je professais les saines doctrines du Courrier et les meilleures inspirations de l'écrivain avec lequel je sympathisais si vivement.
' U ne me fut donc pas difficile de démontrer que le curé était dans son droit ; qu'il ne pouvait ouvrir les portes du temple et donner ses prières que lorsque les règles de son ministère le lui permettaient.
Toutefois, m'écriais-je d'une voix stridente et d'ordinaire si favorablement écoutée : c Allons nous présenter avec le
> mort et sa nombreuse assistance devant l'église elle-mè- » me. De ma main, je frapperai les portes de la maison de 9 Dieu ; d'autres mains sonneront à la maison curiale. S'il » n'y a pas de réponse et que le silence indique le refus
> des prières de l'Eglise , nous respecterons ce refus de
I > Tautorité ecclésiastique, et nous nous rendrons tous avec
^ > le même respect au champ du repos où nous laisserons
t 1 aller silencieusement dans sa tombe celui que nous vou-
> Ions respecter dans son honorable vie et jusqu'à cette \ > dernière heure si fatale pour lui , pour sa famille , pour
> ses enfants et pour la ville de Marseille elle-même. >
I Le lendemain, j'étais à Aix et j'y étais même précédé par
r le bruit et bien des rumeurs que produisait cette triste cé-
rémonie.
^ Le premier président de Sëze, qui devait avoir tant de
, préventions contre le libéralisme d'un magistrat qu'il fallait
^ censurer dans chacun de ses actes , le chef lui-même de la
I Cour s'était déjà refusé à croire tous les faux bruits répan-
! dus contre moi : — Rapportez-moi vite , me dit-il , ce qui
s'est passé , parce que je ne crois rien de ce qui m'est déjà advenu de toutes parts et sur votre compte.
Après le récit que je fis tout shnplement de ce qui avait eu lieu la veille, M. le premier président de Sèze, qui, certes, n'était communicatif ni expansif envers aucun des magistrats de son ressort, s'empressa de me tendre la main et voulut bien approuver tout ce que j'avais fait forcément et tout ce que, en pleine liberté , j'avais dogmatiquement professé.
Inutile de vous rappeler que cette conduite a été renouvelée dans tous mes actes de procureur général en la Cour et traduite dans bien des circulaires qui, aujourd'hui, étonneraient encore bien des libéraux de ce temps.
Mais , pardon , Monsieur le Comte , que j'en finisse sur l'ancienne histoire d'un émérite qui se rattache si naturellement à mes plus vieux et à mes meilleurs souvenirs : ceux
da Courrier français que je replace sous mes yeux et ceux de ses meilleurs écrivains.
Veuillez bien revenir sur ce Courrùr fra/nçais du 3 février 1824 et vous verrez l'article que faisait notre ami Mérilhou sur la publication d'un membre de la Chambre des Députés d'alors : ce n'était rien moins que h procédure corUre VmsU' m et les constitutions des Jésuites^ suivie au Parlement de Paris, recueiUie par un membre du Parlement et publiée ni plus ni moins encore par M. Gilbert des Vmins.
Que nous sommes loin , cher Monsieur le Comte, de ces procès jugés au Parlement de Paris le 8 mai 1761 , de la procédure soumise au Pariement de Provence le 4 janvier 1763 y par le procureur général de Monclar , et suivie du célèbre arrêt prononcé par le Parlement lui-même le 28 du même mois de janvier de la même année 1763 !
Où en sommes-nous donc en 1870 ? Les temps, les magistrats, la société, tout est changé autour de nous avec un gouvernement comme celui qui nous régit, et tout peut encore plus changer au dehors avec un concile oecuménique comme celui qui veut continuer à régir le monde.
n faut établir en fait ce qui ne peut être contesté par aucun, et peut-être ce qu'aucun ne voit aussi clairement et ne sent aussi vivement que moi-même.
On ne décrète plus l'expulsion des individus et des corps.
On ne peut pas décréter non plus la répulsion d'aucun corps ni d'aucun individu.
On ne peut que favoriser ou non l'impulsion de tels corps ou de telles institutions.
Le sol français est ouvert à tout le monde. Le sol anglais lui-même est ouvert à tous les exilés de la terre.
Chacun peut donc veair résider, acquérir, Yivre et mourir en France.
Comme chacun peut être sur nos routes, en railway et dans nos rues.
Mais chacun n*est pas reçu chez moi. Ha maison est ce château fort, one casUe, du maître.
Le maftre ne doit recevoir que ceux qui pensent comme lui , et qui sont ses amis. U ne doit pas recevoir ceux qui ne pensent pas comme lui, et surtout ceux qui sont ses en* nemis.
Et s'il pensait qu'il est des ennemis qui peuvent lui ravir les cœurs de sa femme et de sa fille, son patrimoine et son argent ; s'il craignait surtout l'invasion ou même le contact d'une morale fausse et dangereuse, alors il doit faire bonne garde et ne pas se cacher pour la faire.
Alors , Monsieur le Comte , quand et comment cela se fera-t-il ? Un jour, rien ne sera plus facile.
Qu'on ait donc un jour un gouvernement libéral, et l'on verra que ce gouvernement en opposition avec ce gouvernement impérial, ne favorisera plus aussi ouvertement qu'on le fait aujourd'hui un chef de Cour souveraine, un Premier Président de création impériale, allant solennellement communier à la messe de minuit dans l'église et des mains du supérieur des Jésuites, et auquel on donnait hier une croix de commandeur de la Légion d'honneur, un titre analogue et le même cordon du roi d'Italie et jusqu'aux insignes pareils dans un des ordres du Sultan lui-môme.
Lorsque toutes ces faveurs s'obtiennent par les influences politiques et jésuitiques , qu'on saura bien et qu'on ne voudra plus employer de telles faveurs, des encouragements
aussi significatifs pour des doctrines qu'il faut au contraire proscrire , oh ! alors on laissera tout aller du mauvais côté, et en délaissant ainsi jésuitisme et jésuites, on arrivera à ce résultat-ci : on n'exile plus les jésuites ; les jésuites s'exilent eux-mêmes.
Depuis les événements qui se passent en Espagne, il rentre dans ce midi de la France des essaims de jésuites qui s'arrêtent un peu partout et qui partout sont fort bien accueillis chez eux et par eux. Je vous affirme que dans les maisons de jésuites d'Âix , il y a une centaine de ces religieux depuis une année environ.
En voila beaucoup , Monsieur le Député ; s'il y en avait trop^ce serait plus la faute de l'ancien député et du nouveau que la faute de celui qui a occupé le siège du procureur général de l'ancien Parlement de Provence. Quoi qu'il en soit, à la distance de plus d'un siëcie, après tant de révolutions, je suis aussi convaincu que le procureur général Monclar ; mais aujourd'hui, nous ne pouvons vaincre l'ennemi que par la tolérance et la liberté. Je crois à ces nouvelles doctrines.
Daignez agréer, etc.,
BORÉLY