‹ De la justice et des jugesChapitre 9 sur 30 · A M. DUPIN · texte numérisé non relu

A M. DUPIN

BécoMcillatipn awee Indleation qae san pmrtrtkit donné par Inl-mème aTalt été retonraé.

Aix, 49 mai 4864.

Monsieur le Procureur Général et cher

ANCIEN Collègue,

Le pli que voas avez bien voulu m'adresser et qui contient des témoignages de votre bon souvenir me parvient fort tard. De plus, je sors d'un concours régional et vous savez mieux que pas un autre ce que sont les concours et toutes ces nouvelles solennités agricoles.

En rentrant en ville, je me mets donc en mesure de vous répondre et cependant je ne Tai pas fait tout do suite.

J'écris beaucoup de lettres que je retiens. La réponse que j'ai dû vous faire, l'autre semaine, a été sur le point de subir le même sort. Mais l'aimable dame qui m'a donné de vos nouvelles m'a tant rassuré sur des sentiments auxquels je ne comptais plus guère, que je laisse aller à son adresse tout ce que j'ai à vous dire.

Ensuite, il m'a semblé que le magistrat qui nous a donné l'exemple des inspirations les plus soudaines et les plus nettes, ne craindrait pas de retrouver dans les mêmes dispositions celui qu'il avait eu l'obligeance de distinguer un peu, précisément à cause de la netteté et de la spontanéité de ses résolutions.

Je viens donc, sans plus d'hésitation, et à l'aise, me rappeler aussi à votre souvenir et vous dire un mot d'une situation à laquelle, dans le temps, vous avez pris plus de part que vous ne saunez l'imaginer.

Je ne sais si vous voudriez bien vous rappeler que mon dernier discours de rentrée , qui allait être en novembre 1847 un discours de sortie, n'était qu'un assez long développement du texte du meilleur de vos réquisitoires.

C'est donc sous votre bannière qu'en dissertant sur la Press/^ et le /iry, au lieu d'encenser des statues et des familles moins intéressantes qu'intéressées, j'encourais une disgrâce qui ne se fit pas attendre.

Cette disgrâce a été le plus heureux événement de ma vie, puisqu'elle me déposait sur le rivage deux mois, tout juste, avant la tempête du 24 février.

Je ne devrais pas dire ce qu'a cette époque il m'advint de consolations et surtout de félicitations dont je suspectais souvent le motif. Sur place, ce fut une espèce de triomphe auquel je sus me soustraire devant la proclamation d'une République dont je venais naguère de combattre au parquet les velléités ridicules.

Fils d'un ami de Manuel et de tous nos patriotes Bas-Alpins, je ne me suis nullement trouvé disposé à suivre aucun exemple de mes proches ni de mes intimes sur le terrain politique ; je suis demeuré sincèrement attaché k la révolution et au trône de juillet 1830 auxquels j'avais voué toute mon existence. Au loin et au-delà de la Manche, je reçus aussi quelques témoignages de sympathie sincère.

Dans le recueillement de la retraite et avec cette répugnance invincible pour tous ces gouvernements postérieurs,

J6 n'eus à regretter qae le silence d^un collègue, ce fut celui en complicité d'attitude et de séfvérité magistrale ayec lequel j'étais le plus rapproché, ainsi qti'âvec le baron Séguier.

J'ai conservé ce culte sympathique au Premier Président de la Cour de Paris, que je n'ai jamais vu.

A l'égard do Procureur Général en la Cour de Cassation, il y a eu solution de continuité, puisque toute communication a cessé entre nous.

Mais, j'ose le dire, je n'ai pris aucune part aux sentiments qui ont fait explosion lors de votre rentrée à la Cour de Cassation.

En dissidence sur ce seul point avec tous mes anciens amis, je n'ai jamais permis qu'on attaquât devant moi l'ancien chef sous la baunière duquel j'avais combattu et succombé. On peut suivre des voies différentes en matière politique, passer d'un camp k un autre, mais l'on ne mérite pas toujours une ingratitude complète, ni la barbare flagellation des temps anciens.

Jadis on mutilait les statues et l'on brisait les bustes ; on lacérait les belles toiles des plus grands artistes : de nos jours, en présence d'un portrait donné avec dédicace affectueuse, on ne peut que se souvenir de ce qui fut dit par l'orateur romain : je crois que c'est Cicéron qui exprime quelque part ce qui s'est fait de son temps et du nôtre : AUcujiis effigiem intenere et postea revertere. La lithographie que Napoléon Thomas a faite sur votre portrait en pied de Fanelli Semah et que vous me laissiez a Aix le 3 août 1836 a repris ses droits. Saus changer de place, elle se montre au milieu des plus grands personnages du règne constitu-

tionnel. Tous ces portraits m'ont été donnés par le roi LouisrPhilippe, par M^ulame la duchesse d'Orléans et par nos compatriotes Thiers et Mignet. On y voit de plus les grandes images de nos grands chajaceliers encore debout , Lord Lyndhurst, de Lord Brougbam, de Lord Campbell et celle du plus puissant orate^r de la Grapde-Bretagne, Charles James Fox.

Nos républicains ont un jour passé devant toutes ces physionomies. À travers nos orages, unanimement appelé au commaademûnt de la garde nationale d'Aix, je recevais dans nos salons mes officiers et toute la cité, moins la Cour et les tribunaux. Je ne cachais ni l'ancien drapeau, ni ceux qui l'avaient tant élevé par leur talent ; et je repoussais même ceux qui l'avaient si compromis par la corruption électorale et par leur couardise.

J'eus encore, la , un dernier jour de popularité, quoiqu'elle fût au rebours du popularisme du jour.

Depuis, cher M; Dupin, dans ma retraite' et au milieu d'occupations que je me suis créées, je n'en suis pas moins avec une sollicitude toujours plus patriotique ce qui se fait là-haut et ici-bas.

Je vous remercie de l'envoi de vos derniers opuscules. Mais sachez bien que je suis toujours le premier à vous lire et à applaudir à vos œuvres judiciaires et agricoles.

Pour la politique, j'en suis resté à ce dernier discours que j'ai la bonhomie de replacer sous vos yeux. N'ayez pas le dédain de le détourner de vos regards, quoiqu'on pareil cas, le bis ne doive pas être accordé. Jetez même un rapide coup d'œil sur ce que le Mémmol d'Aix disait , l'autre semaine, de New-Powrcelles sous la plume de M. de Séranon,

jenne avocat doué de talents et de bons sentiments.

Je ne vous demande aucune réponse sur tout ce qui s'est passé et sur ce qui se passe confidentiellement entre nous. Je me plais seulement à penser que vous ne pouvez prendre qu'en bonne part des révélations dont la franchise et la loyauté ne sauraient déplaire au plus franc et au plus net de nos orateurs judiciaires.

Agréez y etc. , etc.

• BORÉLY

P.-S. — Je ne vous dis rien de notre situation religieuse, je pourrais en dire là-dessus autant et plus que qui que ce soit. Vous seriez donc dans Terreur si vous croyiez avoir dit au Sénat tout ce qu'il y aurait à relever. On se tromperait fort à Paris et ailleurs, si Ton croyait savoir jusqu'où peut aller jusqu'ici et partout l'envahissement jésuitique. J'ai passé par la Restauration et je l'ai traversée avec assez de surveillance et de labeur. J'ai présidé à Marseille la police correctionnelle pendant toute cette période. J'ai dirigé le parquet d'une cour souveraine pendant le règne constitutionnel; j'avais été conseiller auditeur sous le premier Empire.

À aucune de ces époques, je n'ai rien vu de pareil à ce qui se passe Me et nunc. Ni au Sénat, ni ailleurs, on ne se doute d'un envahissement qui déconsidère autant l'administration publique, qui ruine et divise les familles et qui crée pour l'avenir bien des embarras.

A M. DUPIN, A r«ceasi«B d'ane ataliee tasérée dans

Aix, % octobre 4864.

Monsieur le Procureur Général et cher ancien c!ollègue,

Je vous suis partout, dans les comices, aux Chambres et à la Cour suprême. Mais je n'ai pas seulement à vous remercier de l'envoi pour ce que vous disiez à Lormes, le mois dernier, j'ai à vous conter encore une petite histoire de la semaine passée.

Quant au discours, je suis toujours avec vous sur le sol français : je ne vous suis plus dès que vous traversez la Manche. Je n'applaudis qu'au progrès agricole que vous avez aidé parmi nous. Au-delà du détroit , j'applaudis à tout, et, d'un seul mot, je puis vous faire ma confession publique ; je n'en fais pas d'autre. J'approuve donc tout ce que fait l'Angleterre, tout ce qu'elle dit dans ses banquets municipaux et, dans ses meetings populaires, pour la défense de son sol, de sa liberté et de ses droits. Quand on a fondé, Monsieur Dupin, une telle patrie, on a aussi créé un patriotisme ombrageux et j'ajoute, sans hésitation, un patriotisme orgueilleux.

Demandez-le à Lord Brougham. Notre ami n'hésitera pas plus à vous dire ce que je ne tais à personne , que je

suis, de ce côté, aussi anglais qu^un ancien chancelier de la Grande-Bretagne.

Ce qu'un chancelier, le chef suprême de la justice anglaise, fait passer avant tout, c'est la justice et la vérité. Je ne sache pas qu'il y ait un pays au monde où la vérité puisse être plus énergiquement proclamée et la justice plus inexorablement rendue qu'en Angleterre. Vous permettrez donc, Monsieur le Procureur Général , à un de vos anciens collègues qui n'a voulu adorer dans son parquet que la justice et la vérité, de continuer ses adorations où il les trouve toujours intactes et vivifiantes.

À ce sujet, je me retrouve plus à l'unisson des sympathies qui se manifestent au-delà du Grand Océan pour l'Angleterre que de ce qu'on ressent pour ce grand pays en deçà de la Manche. Aussi, toutes les fois que notre ambassadeur Adams ouvre la bouche dans quelque réunion britannique , je l'applaudis avec transport, et comme les Américains, je me surprends aussi fier qu'un Anglais des traditions de l'Angleterre. Et je répète, avec le représentant à Londres du cabinet de Washington, que tous les combats que V Angleterre a Uvrés pour la Uberté, je les œnsidère aussi comme acquis à cette sainte cause qui est la nôtre en tout pays.

En Angleterre, comme en Amérique, vous le savez bien, car on l'exprime assez nettement où l'on peut nettement s'exprimer, on n'estime que l'expression ouverte , libre, franche, des opinions : et, pour ma part, je vous confesse aussi que je suis tellement animé de cet esprit, qu'il me serait impossible de vous dire ici des choses que je ne penserais pas et même de vous taire des choses pour lesquelles on ne serait pas fâché de se taire.

En voilà trop sur ce chapitre, puissé-je n'en pas trop dire sur cet autre chapitre inévitable qui suit si naturellement celui-ci.

Nous dinions^, la semaine dernière» chez notre ancien Maire du gouvernement constitutionnel : il fut question de vos Mémoires. Je parlais de vous , comme j'en ai toujours parlé. Pour confondre cette autre excentricité qu'on ne cesse de me reprocher, on fut chercher votre troisième volume, dans lequel vous dites un petit mot de moi On hésitait même à lire publiquement ce mot-là, tant on craignait d'exciter des susceptibilités sympathiques. Je me taisais et je devais me taire, quoique je connusse votre récit beaucoup mieux qu'eux tous. Je suis toujours le premier à vous lire et à vous lire le plus volontiers.

Parmi les convives qui se récrièrent le plus, je vous cite M. Mignet et M. Prévost-Paradol.

Le premier de ces amis voulut alors rétablir des faits qu'on ne dit pas soi-même : et, sous ce rapport, il n'est ici ni ailleurs, personne qui me connaisse et m'aiïectionne plus sincèrement que votre collègue en Académie Française et en classe des sciences morales et politiques.

Si je ne sais prendre ni le style académique ni celui d'historien même au petit pied, voici en résumé ce que de nombreux et joyeux convives ont écouté avec quelque attention de la bouche du plus chéri de nos compatriotes. Je laisse donc, là, l'éloquence animée d'une voix aimée, et en prenant la plume, je suis astreint, pour retracer l'oraison amicale, à employer le pronom personnel.

c Magistrat à Marseille pendant toute la Restauration, j'avais dû être remarqué par la manifestation invariable et

assez énergique de principes et d'idées qtii n'avaient pas trop de cours en Provence. Aux dernières élections de ce régime, il fut convenu qu'il y aurait protestation contre la violation du secret des votes, que oe serait le magistrat présent qui protesterait. >

C'est sur cette protestation que la dernière élection légi^ timiste fut cassée par la chambre des députés. Je ne vous dirai pas tout ce que répétait à cette occasion et à mes amis le premier ministre de la justice du gouvernement de Juillet. Je vous adresse, sous ce pli, une autographe de la dernière lettre que m'écrivait M. Dapont de l'Eure à l'occasion de ma disgrâce.

Mais M. Mignet a fortement insisté sur ce petit épisodeci, encore inédit, de la dernière élection légitimiste à Marseille.

Nous venions d'être honteusement battus par un scrutin qui nous promettait d'avance la plus éclatante victoire. Les vainqueurs inopinés ne purent contenir leur surprise. Des manifestations, qui ne furent que jusqu'aux insultes, ils taraient bientôt dépassé toutes les bornes sans l'assistance de quelques honnêtes carlistes.

E^ sortant de la salle électorale, les ami& au milieu desquels je me trouvais eurent leurs vêtements déchirés. Le général Garavaque eut les basques de son habit lacérées. Notre premier fabricant de savons, mon condisciple Àmavon, Flotte, Arnaud et tutU quanti furent pris les uns par la cravate, les autres au collet et tous plus ou moins maltraités. Quant à moi, je ne sais par qui, ni comment je fus pris au corps et jeté en poids au fond de la loge du portier. On dut mettre trop d'empressement et de force à me sous*

traire ï cette foule« La porte de la loge dut être fermée sur moi et à Tinstant. Je ne sais le temps que j'ai pu rester seul sur un vieux banc de rebut qui avait appartenu à TÂcadémie de Marseille. Je dus frapper de la tête, puisque je restai évanoui et que je fus ainsi retrouvé sans connaissance. Revenu k moi, au milieu de gens que je ne connaissais pas, je voulus sortir sur-le-champ. Quand je parus sur le boulevard du Musée, pâle comme un revenant, le premier avocat général de la Cour accourut pour m' offrir son bras. En cette occasion, il me semblait que je ne pouvais accepter le bras de mon meilleur ami, qui était le plus honnête, sinon le plus modéré du camp ennemi. Je remerciai donc le cher Dufaur qui, à chaque occasion, m'est devenu plus chéri par sa fidélité et son dévoùment absolu à l'absolutisme. Notre cher et discret Mignet n'a pu raconter cette particularité-ci que je n'ai jamais oubliée moi-même et qu'à mon âge on peut raconter sans trop de prétention.

Ce refus d'une protection amicale si naturelle et si affectueuse m'en attira une autre à l'instant même, et certes je ne dus pas repousser celle-ci. Les trois plus belles Marseillaises me placèrent au milieu d'elles et m*offrirent leurs bras. J'ai encore plaisir à me rappeler les soins empressés de Madame Murphie et de sa sœur, de Madame Daniel qui était la femme du plus grand légitimiste de toute la légitimité marseillaise.

J'arrivai ainsi chez ma belle*mëre où l'on ne dut remarquer que mou extrême pâleur et chez qui je me gardai bien de faire connaître nos mésaventures et la douleur que je ressentais déjà dans la tête.

C'était la seconde secousse que j'éprouvais de la sorte

dans le cerveau : celle-ci détermina instantanément un bruit dans la tête qui n'a plus cessé depuis cette époque.

Lorsque le docteur Cauvière vint auprès de moi, la saignée eût été tardive : mais il jugea de suite, avec la sagacité et la sûreté de son grand tact médical , quMl y avait injection sanguine sur le nerf acoustique ; cet ami savait, aussi bien que pas un autre, qu'avec une tète des Alpes, il n'était pas trop facile de faire prendre le change à l'aide d'un subterfuge. Je ne me mépris donc ni sur son jugement ni sur son pronostic.

Depuis cette époque, j'ai dans l'ouïe une infirmité qui ne pouvait pas diminuer : elle n'a augmenté que graduellement et presque insensiblement. Mais cette dureté, mon cher Monsieur Dupin, ne me rendait pas tel que vous me représentez en juillet 1836, lorsque vous êtes venu nous visiter à Âix. Aujourd'hui, après vingt-cinq ans, je pourrais presque m'inscrire encore en faux contre une de vos facéties historiques, à laquelle vous n'avez pas dédaigné de donner place dans les annexes de votre troisième volume. D'abord je ne fusse pas resté encore douze années à la tête d'un parquet de cour souveraine, si je me fusse trouvé tel que vous m'avez dépeint avec mes domestiques sourds-muets, m'infligeant ainsi deux ridicules au lieu d'un et, s'il faut vous le dire, n'en acceptant aucun.

Mais comme vous l'avez fait auprès de M. Guizot en mars 18K9, à l'occasion d'un texte sur lequel nous ne nous sommes jamais mépris, je ne vous adresse aucune réclamation.

Pour ce qui me regarde en ce point et sur bien d'autres, il m'a toujours suffi que ceux qui me sont chers connussent

la cause de mon infirmité et le point d'où elle partait. Deux magistrats qui président actuellement deux sections de la Cour de Cassation et qui ont passé dans mes parquets pourraient aussi tous dire que je n'ai été véritablement sourd qu'aux exigences électorales , et aux corruptions magistrales.

L'un de ces présidents de votre cour suprême en sait long là-dessus. D pourrait vous raconter un double et fort déplaisant refus que je lui faisais le jour même que des électeurs du Var lui donnaient un banquet à Saint-Maximin. Je refusai a cet ami, non-seulement de l'accompagner chez les Boyer, alliés de Lucien , que j'affectionnais particulièrement, mais je refusai de lui donner ma voiture et mes gens. Comme il insistait sur ce dernier point , à cause du temps et des moyens de transport qui, dans ce moment, manquaient à Âix, je fus obligé de tout avouer : — c Mon c équipage et mes muets sont si connus qu'on dirait que € le Procureur Général est dans sa voiture et qu'il accom- < pagne un candidat. » — Une susceptibilité pareille pouvait alors étonner un candidat éperdu, mais elle ne perdait pas la dignité magistrale de quelqu'un qui avait tant à faire pour la conserver dans cette région.

Maintenant que j'ai entendu, l'autre semaine, raconter mon histoire par cette bouche amie qui s'ouvre si volontiers en ma faveur et que l'on écoute toujours avec un nouveau plaisir , j'ajoute que l'académicien n'ignorait pas combien je souffre lorsqu'on veut attaquer l'ancien chef du parquet de la Cour de Cassation : j'ai toujours si volontiers marché avec vous quand nous voulions acclimater la presse et le

jury et que nous oberchions si sincèremeat à fonder ce gouvernement constitutionnel que je regrette toujours et que je ne cesserai d'aima* et de regretter !

Bref, MM. Mignet et Prévost^ParadoI ont insisté à Tenvi sur le fait et les suites de Télection marseillaise : je n'avais jamais eu Toccasion de la faire connaître moi-même, ni à Âix ni ailleurs. On ne raconte pas soi-même les blessures qu'on a reçues sur le champ de bataille. Il est vrai qu'après cette dernière élection , mes compatriotes Marseillais ont bien voulu me dédommager de mes blessures patriotiques ; ils n'ont cessé de m'appeler à la présidence de leurs collèges électoraux pendant fort longtemps, et lorsque cette faveur m'a été retirée, elle ne l'a été qu'à la suite d'une poursuite correctionnelle contre des fabricants, électeurs et brocanteurs de votes, qui furent atteints et convaincus de monopole et furent condamnés a la prison et à l'amende.

Si le sort des magistrats est d'être sacrifiés aux exigences ministérielles et aux rancunes populaires , il est aussi de leur devoir de continuer à s'offrir en sacrifice et de donner l'exemple des délicatesses de conscience et d'honneur qui restent fort souvent inaperçues et incomprises.

Je vous dis donc encore ceci pour l'édification de votre âme et de la mienne et pour l'atténuation des reproches que vous pourriez vous adresser à mon encontre.

Transféré à Aix comme chef de parquet, je conservai à Marseille mon domicile politique ; je n'en conservai pas moins aussi mes affections déjà anciennes avec M. Thiers. Eh bien ! lorsque notre député venait à Aix à l'occasion des élections , il n'en descendait pas moins à l'hôtel du Procureur Général et le Procureur Général n'en quittait

pas moins soa bôtel et allait présider un collège ^eetoral de Marseille.

M. Thiers et moi trouvions ainsi quelque satisfacticm à proclamer de la sorte la sûreté de notre amitié et la sincé-r rite de notre indépendanee*

Je ne sais ce que tout ceci pourra déjà yous inspirer à mon égard sur le trait malin que vous avez lancé contre une infirmité dont vous connaissez maintenant Totigine et dont vous avez exagéré la gravité. Je me plais encore à croire que c'est en rappelant la particularité de se faire servir par des sourds-muets que vous n'avez pu résister à la tentation de décocher une antithèse , qu'elle fût vraie ou fausse, blessante ou non, enfin de railler un collègue dont vous n'aviez pas trop a vous plaindre alors, qui vous recevait avec bon* beur et qui ne vous a pas abandonné dans le malheur des tribulations politiques*

Je pardonne volontiers ces malices rétrospectives en compensation des vives émotions que m'ont sans cesse procu* rées tant d'aperçus clairs et rapides, à travers toutes vos brillantes discussions de tribune , de barreau et de parquet.

N'est-ce pas, que si vous m'aviez mieux connu, vous n'auriez consulté que le bon jugement qui vous a souvent si bien servi et que vous n'auriez pas été tenté de choisir, dans les légères rognures d'une esquisse de touriste, des notes hors d'œuvre pour des mémoires sérieux et pour railler un bon collègue et ses bons serviteurs?

Au sujet de mes pauvres sourds-muets , si vous connaissiez aussi un peu leur histoire, vous verriez encore, par là, qu'il n'y a pas plus à railler sur eux que sur leur maître.

Lorsqu'en juin 1 850 , j'éprouvai l'accident que tous connaissez maintenant, j'avais déjà à mon service et depuis assez longtemps ces sourds-muets dont l'un vient de mourir. Celui-ci 9 après avoir été attaché à ma personne pendant près de cinquante années, en qualité de valet de chambre, a laissé en mourant plus de mille francs de rente à son cousin germain également sourd-muet, qui, de cocher, a avancé de grade eb le remplaçant. Le premier avait eu le premier livret de la caisse d'épargne que nous fondions à Marseille en 1819 sous les auspices du vénérable duc de Larocbefoucauld.

Si vous connaissiez, comme on la connatt, l'histoire de ces serviteurs, vous verriez combien ils sont dignes d'intérêt et d'égards.

Et puis, que j'en finisse sur tout ceci ; c'est bien long pour vous et trop long pour moi et mes gens. Vous nous pardonnerez et nous continuerons a nous conserver une affection à laquelle je ne cesserai de tenir et des sentiments dont je vous renouvelle l'assurance.

BORÉLY

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