CHAPITRE VI
L'Homme en face de la mort. (Suite.)
Que nous enseigne à son tour la philosophie révolutionnaire sur celte grave question du bien mourir?
J'essaierai d'en présenter la déduction, en gardant ï* réserve que réclame une doctrine qui se produit pour » première fois, et qui, par conséquent, doit se çonleO^^ de poser ses jalons.
.J*écirte d'abord, comme étrangère au sujet, la question de rimmortalité de l'âme, que j'abandonne au mysticisme y la vraie science ne me permettant ni de la rejeter ni de l'admettre.
S'il estou 8*il n'est pas un Dieu, personnalité souveraine, âme de l'univers, de qui la nature est le produit et l'humanité la fille , la science , qui procède par observation, n'en peut rien dire. Elle n'affirme ni ne nie ; elle ne sait point, ne comprend même pas, et ne s'en inquiète nullement. Qu'importe à la Justice, qui doit exister par ellemême et se démontrer à la conscience sans adminîculc étranger, cette hypothèse T
Pareillement, s'il est ou non une survivance pour Fhumanité, un recommencement de vie pour les âmes et les corps, la science n'en dit rien , et la morale s'en soucie aussi peu. Gomme elle existe indépendamment de l'idée de Dieu et abstraction faite de son existence, elle existe wtm abstraction faite de l'immortalité ; elle n'a |>as plus besoin de ce mythe que de l'autre.
Veuthanasie ou le bien mourir, faisant partie de la monde, doit se passer, comme le bien vivre, de toute considéntion de survivance; c'est une fin de non-iecevoir OQDtre l'immortalité ou migration des âmes , qu'elle se présente comme consolation de la mort.
La Révolution, en réformant réconomie sociale et or-
9Uiisant l'égalité, assure à chaque homme la plénitude
^ «es jours : première condition de la mort heureuse. —
^ rétablissant la Justice dans TÉlat, elhi assure la coni-
'^iiion universelle : deuxième condition de rcuthanasie.
Mais qu'estrce que la mort en elle-même ? qu'est-ce que
**iOurirî Telle est la question que la philosophie se pose,
^ dont la solution préalable est requise par la morale, à
P^ùie de laisser planer le doute sur ce que nous regar-
^^Hs, avec les sages de tous les temps, comme les signes
de la bonne mort, la plénitude de Texistence et la com* munion sociale.
Les écrivains spiritualistes, préoccupés de leurs rêves d'immortalité, ne manquent pas de dire que la mort n*6st pas une fin, mais bien une suspension, une transition, ou transformation de Texistence.
On a appelé la mort le sommeil éternel ^ ce qui promet une immortalité peu agissante; d'autres font la mort sœur du sommeil, consanguineus leli sopor; puis on dit le sommeil de la mort; enfin, sommeil et mort sont pris pour synonymes : (( Déjà le sommeil ferme mes yeux noyés », dit dans Virgile Eurydice, pour la seconde fois expirante, conditque natantia lumina somnus.
Les modernes, empruntant leurs comparaisons à l'histoire naturelle, comparent Texistence de l'homme aux évolutions de Tinsecte qui de chenille ou ver devient chrysalide, et ensuite papillon. Notre mort serait ainsi une renaissance, l'instant où nous quittons cette enveloppe grossière, pour revêtir les ailes de Timmortalité. M. Jean Reynaud pense même qu'il est des mondes où le passage d'une vie à Tautre se fait sans interruption du sentiraent» sans changement brusque du corps, sans solution de continuité.
« Je ne trouve rien d'impossible à ce qu'il y ait dans l'univers d'heureux quartiers où la loi régnante soit de s'élcfef d'un monde à l'autre^ moyennant une transformation corres-' pondante des appareils organiques^ sans aucun acte de scission^ et en mariant^ pour ainsi dire, par une transition msensible^ la mort avec la renaissance. C'est ainsi que nous voyons l'in-^ secte, après avoir vécu premièrement dans l'obscurité de la terre, rampé ensuite sur le sol, remanier lentement ses mena-' bres, se métamorphoser à vue d'œil, et s'élancer enfin de luimême^ muni d'ailes brillantes^ et plein d'une ardeur nouvelle,
au milieu de la population légère du monde aérien. Mon imaginaticm (son imagination!) ne se refuse nullement à se représenter^ au sein de ces énormes rassemblements d'étoiles que nous découvrons dans le lointain du ciel^ des êtres acquérant de leur vivant^ par l'exercice de leurs vertus, des organes d'une nature plus relevée, à l'aide desquels, sans perdre un instant conscience d'eux-mêmes, ils se transporteraient sucoesâYement, avec d'inexprimables ravissements, en compagnie de leurs amis, d'une résidence à une résidence meilleure. » [Terre et Ciel, p. 300.)
Quelques-uns appellent à leur aide la chimie organique. Ils voient dans la vie et la mort un double phénomène de composition et de décomposition animale, sous Vaclion tour à tour croissante et décroissante d*un principe inconnu, âme, esprit ou vie. Ce principe s'empare de la matière, s'en façonne un corps, lutte quelque temps avec succès contre les réactions chimiques qui tendent à le dissoudre, puis, vaincu à la fin par leur accumulation, se sépare de cet organisme usé pour recommencer ailleurs le même exercice.
Je r^retle de troubler toute cette poésie ; mais la monde, pas plus que les sciences naturelles, ne vit d'imaginations, et il est impossible de voir autre chose dans toutes Mpalingénésies.
D'abord, Tespècc d'antithèse qu'on établit entre le principe chimique et le principe vitaliste, ramené au point de vue qui nous occupe, en dit trop ou pas assez. L'im- 'Borlalité , ou pour mieux dire la métempsycose, serait ^si commune à l'homme et aux bêtes; que dis-je? aux P'&ntes elles-mêmes, ce qui tombe dans Tabsurde. Mais ftiand j'admettrais la transmigration de la vie sensitive ^ Végétative, qu'en pourrait-il résulter pour la détermi- ^Uon de mes mœurs? qu'importe à ma Justice? qu'im- P^>^e surtout à la félicité de mes derniers instants?
Quant à l'induction tirée des différentes phases de révolution organique y notamment chei les insectes, outre qu'elle est tout à fait gratuite, elle me parait manquer encore de logique, en ce que ces phases indiquent une ascension continue dans la vie de l'animal, tandis que la mort est une cessation générale, amenée par une décroissance régulière. Ainsi, le passage du ver à Tétat de chrysalide, dans lequel on voit un analogue de la mort, n'est autre chose que la puberté de l'animal : la nature, en lui conférant avec la faculté génératrice de nouveaux organes, ou transformant les anciens, ne fait rien au fond de plus pour l'insecte que ce qu'elle fait pour l'homme lui-même, chez qui la virilité se produit aussi avec un déploiement , pour ne pas dire un supplément d'organisme. La phase de puberté a son opposition tfèsmarquée chez la femme, dans la cessation du flux menstruel : ce qui achève de nous démontrer que, les phénomènes qui amènent la mort étant radicalement inverses de ceux qui produisent la vie, il est contre toute logique de les assimiler, et par conséquent d'en tirer un argument en faveur de la survivance.
Cette observation sur la puberté des insectes, que je présente avec toute la réserve que me commande moa incompétence, va nous mettre sur le chemin de la vérité.
Toute existence qui commence de se produire a use fin.
J'entends ici par /In, non pas la cessation du moarement vital, mais le but vers lequel ce mouvement est dirigé, et qui, une fois atteint, implique dans le sujet lacet' sation de la vie, devenue inutile.
11 suit de là que, la moct embrassant à la fois dans ss définition : V le terme le plus élevé de Tévoluticm (^*
- lîS-
iquei c'eilrMire un phénomène positif; T la ceMâlion I le rtlentissonenl du mouyement qui en esl la conaéiiflooe» e*ealrirdire un phénomène négatif, on ne connaît is la mort, on n'en sait que la moitié, quand on ne la MiaidèfB que aoos œ dernier aspect ; pour i^n avoir Tidée Mnpiètei il Ciuit l'enyisager également sous Tautre.
La mort, en un mot^ n'est pas le néant ; je ifhésite point proclamer œ principe en tête de cette dissertation : car, i le répéterai ici avec le sens commun, et avec les inven- Burs de l'immortalité eux-mêmes, ritn ne se fait de rie», ieunevaà rien « ri en fiest rien. Si le do^me de la surivance dépendait de l'application de ces axiomes, il n*y arait rien de mieux assuré.
Qu'esUce donc, enfin, que la mort?
Dans la catégorie des êtres organisés, le tenue |)0sitif, iolininanty de la vie, est la reproduction.
L'individu s'éveille à la vie, sort de sa graine, grandit, leurit, émet son germe; puis il meurt insensiblement, Miturellement, normalement, laissant peu à |ieu sa vie i ce germe, à qui elle Unit |jar passer tout enliùre : voilà A loi, visible surtout dans les plantes annuelles.
Qui pourrait ici marquer le moment précis de la cessation vitale? Qui ne voit que la mort est tout une moitié k la vie, la vie tout une moitié de la mort ? D'abord, cette vie est concentrée dans la semence; placée dans les conditions voulues, elle se développe en une tige, le long ^ laquelle elle semble monter pour venir s'accumuler Aans la fleur. Selon les circonstances, ce mouvement esl plus ou moins rapide, sujet d'ailleurs à des intermittences P6iodiques, pendant lesquelles la vie se repose : le som- 0^1, pour tous les êtres vivants, est un retour momenteé à Tétat félal. Alors s'accomplit Tineflable mystère : ^ vie, ayant atteint son but, semble se partager entre deux ^^^, le père et Tenfant. Pendant quelques jours, vous ne
sauriez dire si elle est à Tun plus qu*à l'autre, on croirait qu'ils ne font qu'un ; mais bientôt vous la voyez passer tout entière à Tembryon, qui se détacho, et quitter avec lui le père, qui est mort,
La mort , en un mot , est la transmigration de la vie d'un sujet à un autre sujet, par un acte particulier de la vie elle-même, qu'on appelle génération.
Chez les insectes, l'existence se comporte absolument de même : elle se termine par la génération. Beaucoup de mâles périssent dans l'accouplement; les femelles nesu^ vivent que le temps nécessaire à la ponte.
Les plantes pérennes ne font pas exception à cette loi. Toutes produisent des graines , et chez toutes le bourgeon séminifère, ou le fruit,* s'éteint à la maturité de la graine. Seulement, tandis que dans les plantes annuelles la fructi* fication emporte la mort complète du végétal, ici la tige et les racines conservent une vitalité qui leur permet de pousser l'année suivante de nouveaux bourgeons, comme si en une première efflorescence leur force productive n'avait pas été épuisée.
11 en est ainsi des grands animaux et de l'homme : ils survivent à la production de leur graine et à son éclosion» assez longtemps quelquefois pour voir les enfants de leurs ' enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération,
Et natos natorum, et qui nascenf ur ab illis.
La raison de cette survivance esjt l'éducation de la (H*0' géniture.
De la durée de cette éducation résulte pour le sujet %^ niteur la faculté de multiplier ses générations : cho^ qui n'a pas lieu chez les plantes annuelles et lesinseclc?^ et qui semblerait une exubérance de la nature, une an^ malie, si des considérations d'un autre ordre n'en exp9 quaient le mystère.
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Mourir^ en eataid|nl par ce mot ce quUndique l'ob* servation physiologique, c'est-à-dire b seconde période de TévdluUon TÎtale, signifie donc se reprodi'ire; et si Ton siisit le phénomène dans son instant caractéristique, mourir c'est accomplir la fonction essentielle de la vie, celle qmtequierl le plus haut degré d*énergie et d*exaltation. Nous le sentons dans le spasme erotique, rapide comme Ticlair chez les individus vigoureux et qui savent conserver leur liberté dans la passion , mais qui chez les vieillirds ressemble à un vrai trépassement, dont plus d*un ne M relève pas.
Relisez dans la Nouvelle Héloise la description du bai- NT du bosquet, premier gage donné par Tamour, premier fù-vive de la mort.
EsUce là finir? Oui, assurément, si vous réduisez Toxislence à Tindividualité, moins que cela, à la fonction géttératrice, dont les deux sexes forment par leur union le complet ap|)areil ; non ^ si vous considérez roxistence ^ns la série des générations, dans leur solidarité, leur ^entité, ce qui veiit dire, pour l'homme, dans leur vie n^orale et dans leurs œuvres.
Soit donc que je considère la mort du point de vue de 'a nature, soit que je l'envisage à celui de la Justice, elle ^'apparaît comme la consommation de mon être; et plus ^ consulte mon cœur, plus je m'aperçois que loin de la ^h avec effipi j'y aspire avec enthousiasme.
Passer d'un foyer à un autre, ou de père devenir en- ^m, pour la vie ce n'est pas finir ; et comme ce passage, ^ devenir, est pour tout être vivant le moment solennel, ^cte suprême de l'existence, il s'ensuit que la mort, dans ^ voBu de la nature, est adéquate à la félicité : la mort , '*«st l'amour.
Celui qui aime \eut mourir; c'est la pensée du Cantique : Fortis ut mors dilectio^ dit Tépouse. Quand ce serait poui mourir, rien ne m'empêchera de t'aijner. C'était la pensée de cet enthousiaste qui demandait à Cléopâtre une nuit, et consejitait de mourir après.
Et vous n'avez plus ici à distinguer entre les espèces d'amour : le voluptueux et l'amant chaste, le sensualiste et le platonique, sont soumis à la même loi. Et le père, l'ami, le citoyen, pensent de même. Pour les uns comme pour les autres, quand la passion est arrivée à son paroxysme, quand la conscience est montée au diapazon de l'héroïsme, mourir n'est rien, aimer seul est quelque chose. M. Blanc-Saint-Bonnet, entrevoyant cette identité de la mort et de l'amour, a rencontré une belle pensée :
« Personne, dit-il, n'est entré plus avant dans l'amour que celui qui a vu plusieurs fois la mort. »
Au contraire, sevrez le cœur d'amour et la conscience de Justice ; faites le vide dans l'âme, par le mépris et l'égoïsme, et vous aurez pour dénoûment la lâcheté, l'apostasie et toutes ses hontes.
Un homme s'est vu, de nos jours, comblé par la nature, la fortune et la célébrité, mais type d'égoîsme et d'orgueil, déshonorer ses derniers instants par une défection comme en compte peu la philosophie : cet homme est Henri Heine.
Après avoir longtemps courtisé la Révolution, caressé la Démocratie, savouré la popularité, chanté l'athéisme et le plaisir, devenu cul-de-jatte, n'ayant au cœur ni foi ni amour, sans communion ni avec la nature ni avec la société, il se fait déiste, il revient, dit-il, au sentiment rdi* gieux. La logique, sa misanthropie, ses terreurs secrètes, voudraient qu'il allât jusqu'au catholicisme ; il a honte : il a trop sifflé, trop blasphémé la religion du Christ! Mais il pr^nise la Bible et le Judaïsme; il admire Mofse et
a législation* Jamais» ditril , la religion n'eut en lui un Dnenii« Il se félicite de s'être marié à Saint-Sulpice« et l'aVoir pris rengagement de faire élever ses enfants dans SI religion chrétienne. Il croit que le catholicisme durera ncore bien des siècles, et comme M. Cousin il lui ôtc son hapeau. On dirait que, n'osant par respect humain ndroser au Christ sa prière, il essaie par des salamalcks de le ommpre. Protestant de son estime pour le prcHrc, après voir jeté le sarcasme à Hegel, à la Révolution, au peuple e Février, à la Réforme protestante, à la nouvelle exé- Ase allemande, il termine par l'éloge des jésuites. Henri Heine est mort comme il avait vécu, en cal in ; sa ilaœ est au charnier des Fillei repenties : il ferait honte . la Salpétrière.
En regard de cette mort honteuse, mettez celle d'un "évolutionnaire.
f ai bien aimé^ disait Danton en quittant la Conciergerie pour aller à la guillotine ; puis aussitôt , ravi au sourenir de ses deux femmes et de ses enfants par rimage plus pande de la patrie, il ajoutait : Tai srrvi la révolution^ ?Qi renverêé la royauté ^ fai fondé la république.,. Il itait répandu son âme, comme son amour : que lui pouvait la guillotine?
Jésus, au moment décisif, agonise : à Dieu ne plaise cioe je l'accuse, avec Celse et Porphyre, d'avoir manqué di courage ! Si sa religion est devenue, par la terreur de la VKMrt, le fléau de l'Humanité; la faute n'en fut pas à lui, fii comprenait autrement la vie et prêchait d'exemple. Vais Jésus est célibataire; il s'est sevré d'amour, il a tout donné à la secte, il ne s'est fait qu'une génération équi- ^UBi et il ne sait pas même si cette génération, prête à h renier, à fuir, lui survivra! 11 manque de ce courage ^,que la conscience supplée, mais qu'elle ne remplace fUiOt il n'a qu'une notion imparfaite de la Justice. Su-
péricur à Danton pour la sainteté, il lui est inférieur pour 1 énergie que donnent à l'ûme TAmour, la Paternité et le Droit ; et c*est pourquoi nul homme devant la mort n*é^ gala jamais Danton.