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Sur ces principi^s, nous pouvons maintenant fonder une théorie. «
(Vest un fait dont Tobservation est vieille, que la mort est d*autant plus pénible que la vie a été plus destituée de jouissance. L'homme qui a vécu, comme nous disons dans un sons ({ui n*est pas ici le mien, est plus résolu pour le combat ; et une grande erreur de notre imagination est de croire que le célibataire est plus entreprenant, plus dévoué, plus prompt au sacriQce, que Thonmie amant, époux, ou père de famille. La loi de Moïse exemptait du service militaire l'Israélite nouveau marié ou simplement fiancé : elle ne voulait pas d'un homme qui marchait à l'ennemi avec un regret. L'antiquité est pleine de cet esprit. Les fameux Dix mille avaient chacun sa compagnonne; on ne voit pas qu'ils en fussent plus lâches. Et quelque dévouement qu'ait montré l'armée de Crimée, j'oserai dire que nos soldats auraient eu moins de désolation au cœur, si dans leurs souffrances ils avaient* trouvé cet adoucissement de l'amour.
Mais si ce principe de courage en présence de lamor^ ne peut être méconnu, il est une autre sorte de satisfac* tion non moins puissante, celle qui jaillit du devoir accompli, de l'idée menée à exécution.
L'homme, être intelligent et ouvrier, le plus industrieux^ et le plus sociable des êtres, dont la dominante n'est p^^ l'amour, mais une loi plus haute que l'amour , l'homnn^ ne produit, n'engendre pas seulement, comme les autr^^ animaux, par la voie du sexe; ses générations sont <S^
plntiairs ordres : il engendre aussi par le Iravnil, par Tintdligoioe, surtout par la Justice.
De là ces dévouements héroïques à la science, inconnus du vulgaire; ces inart3fTes du travail et do Tindustrie, qno dédaignent le roman et le théâtre; do là le Mourir pour la pairie^ tant répété depuis Tyrtée. Laisscz-moi vous saluer, vous tous qui sûtes vous lever et mourir, en 89, en 02^ en 1830! Vous êtes dans la communion de la liherté, plus vivants que nous qui Tavons |»erdue.
De là aussi tous ces repentirs in extremis , que le pirètre attrihue à reRicacité de son ministère, et qui no lont que le réveil de la Justice, le cri de la conscionco, à l'approche de la mort.
Produire une idée, un livre, un poouio, une machine; en un mot, faire, comme disent los compagnons de mé* tier, son chef-d*œuvrc ;
Servir son pays et rHumainlé, sauver la vie ù un homme, produire une bonne action, réparer une injus* lice, se relever du crime par la conrcssion et los larmes : Tout cela est engendrer; c'est se reproduire dniis In vie sociale, comme devenir père est se reproduire dans la vio organique; je dirais presque, s*il m'était permis do parler cette langue, c*est se rendre participant do la Divinités La destinée de Thomme est de se dépenser tout entier poar sa progéniture, naturelle et spirituelle; et cela non- *^ement dans Tacte générateur, mais dnns Tinitiation pAr le travail, qui en est le complément. Etcetlo dépense Vi*il fait de son être est sa gloire, c'est sa béatitude, son immortalité.
Voilà ce qu'est la mort : acte d'amour final do la créatafe parvenue à la plénitude do l'existence physique , îitlellectuelle et morale, et rendant son Ame dans un pa* ternel baiser. Moïse, dit la légende, nprès avoir délivré •on peuple de la servitude des Égyptiens, après l'avoir
discipliné dans le désert et conduit victorieux dans terre de Ghanaan, mourut dans le baiser de Jéhovi Le psalmisle exprime la même idée , Beati qui in l mino moriuntur, c'est-à-dire, selon l'énergie du langi mythique, qui sous le nom de Dieu entend la collectif sociale : Heureux ceux qui meurent dans l'accolade leur peuple! Qui ne voudrait ainsi mourir?
En résumé, la vie humaine atteint sa plénitude, elle mûre pour le ciel, comme dit Massiilon, quand elle a tisfait aux conditions suivantes :
1. Amour, paternité, famille : extension et perpéti tion de Têtre par la génération charnelle , ou rep duction du sujet en corps et en âme, personne et i lonté;
2. Travail , ou génération industrielle : extension perpétuation de Têtre par son action sur la nature. ( comme je Tai dit plus haut, l'homme a nussi un stmc pour la nature; il s^unit à elle, et de cette union féoon sort une génération d'un nouvel ordre;
3. Communion sociale, ou Justice : participation à vie collective et au progrès de l'Humanité.
L'amour et la paternité peuvent se suppléer par laiso sanguinité, par l'existence au sein d'une famille d'ad( tion, surtout par le travail. Le travail est le vrai suppiéi de l'amour: L'homme, dans les affections même que I naître en lui la vitalité, n^est point tellement asservi à 1' ganisme qu'il en doive fatalement remplir toutes les fo tions : l'amour chez les âmes d'élite n'a pas d'organei
Le Travail et la Justice ne se remplacent pmnt, oc suppléent pas.
Si ces conditions sont violées, l'existence est anxîeui l'homme, ne pouvant ni vivre ni mourir^ appartient i misère.
Si au contraire ces mêmes conditions sont rempli
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à celte communion, il n'est pas jusqu'aux petits enfants dont la vie n'ait sa plénitude. Ils n*ont fait mal. à personne; ils nous ont comblés de joie. Nous avons recueilli leur sourire, leur regard, leur grâce si pure, leurs mots si jolis. Incapables de sentir la mort, ils ont atteint la perfection; et si nous les avons aimés, nous n'avons rien perdu.
Qu'est-ce donc que votre immortalité peut ajouter à mon bonheur et h ma vertu t Ne suis-je pas dès à présent îmmor'* tel, pour parler votre style, puisque je suis dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, dans Tinfini? Vous ne sauriez me donner plus que le sublime, soit que J'aime ou que je produise, soit que j'accomplisse les œuvres de la Justice. Or, ce sublime, je le possède; il dépend de moi et de l'usage que je sais faire de mes facultés : votre immo^ talité ne le dépassera jamais.
Si c'est là ce que vous appelez être immortel, je le sois; s'il s'agit d'autre chose, je ne vous comprends plus, ms pensée ne pouvant concevoir, mon âme désirer, rien an delà du sublime.
11 est dans la vie de l'homme un acte solennel qui trfl* duit toute cette doctrine, acte aujourd'hui presque ignoré du peuple, mais que le Romain regardait comnie sacré: c'est le Testament,
Que signifie ce monument des dernières volontés, par lequel Thomme agit au delà du tombeau?
Ceci seulement, que le testateur, en mourant, affirme la continuation de sa présence dans la famille et la so« ciété au sein desquelles il s'évanouit.
L'antiquité, qui croyait peu à la survivance des ftmeSf était fort religieuse à l'endroit du testament : au moment de livrer bataille, tous les soldats romains faisaient te leur. Comme les trois cents de Léonidas, comme Mob^ ils mouraient dans le baiser de la patrie. Quand la Bible,
mi la mort des patriarches, conclut par ces mois : réuni à ses pères, elle exprime la haute pensée du enU' Quand Jésus sur la croix s'écrie : lUon Père, ets mon âme entre tes mains, par cet acte de comn avec l'Humanité, désignée sons l'allégorie myslu Père, il fait son testament. Le lestament! c*est i donné à la doctrine du Christ, comme à celle de
s nous avons un testament à faire ; mafs le chréirfait ne teste pas, à moins qu'il ne s*agissc de désr les siens et de laisser son bien à l'Église. Le chré- 1 lit de mort n'a rien à dire à ses frères, si ce n'est lieu lugubre : Priez pour moi! Ce n'est pas son |ui nous reste, ce sont les nôtres qu'il invite i\ la : quel renversement!
nort, si l'on me permet cette figure empruntée à cimie et qui n'a rien ici de déplacé, est la balance quelle se liquide noire carrière. Si cette carrière sine, il y a bénéfice ; c'est reutlianasio, la mort dans Lssement. Si au contraire le parcours s'est tà\i par min du vice et de Tinforlune, il y a déficit : c'est rt dans le désespoir, la banqueroute à fexistenco. ourd'hui que la Révolution n'a guère fait encore s montrer au monde, la mort heureuse est aussi ue la liberté et la justice : nous finissons la plupart e des malfaiteurs. Point de communion sociale, de paix pour nos derniers instants. La famille nous ndrâit encore : elle se dissout à son tour ; ceux qui rient le plus sont ceux qui la déshonorent davanet elle ne paraît à la dernière heure que pour Tasmer de regrets. Le travail, entouré de tout ce qui le répugnant et pénible, sans réciprocité pour le merre, sans dignité pour le capitaliste et l'entrepreneur, *y voient qu'un moyen de fortune, le travail réjoui- II S
rait-il le moribond avec sa face de squelette? Vides d'amour et de vertu nous arrivons à la fln de la journée, vides il faut noi^ endormir : est-il surpfenant qu'à la place des joies de la plénitude, nous ne trouvions que l'agonie de la faim?
Fûtes- vous jamais, Monseigneur, témoin d'une belle mort ? Écoutez encore ce récit ; il ne s^agit pi d'un héros, ni d'un génie, mais d'un pauvre artisan, race pure de libres penseurs, qui finit dans la communion révolqttoa'' naire comme jamais chrétien ne sut faire dans celle de l'Église:
Mon père, à soixante-si:i^ ans, épuisé par le travail, ea qui la lame, comme on dit, avait usé le fourreau, senlit tout à coup que sa fin était venue. Jamais, je dois le dire, je ne remarquai en lui une parole, un geste, qui iéwcir gnât d'impiété pas plus que de dévotion. Il ne priait et ne blasphémait point, tout entier à se^ aiïaires, n'atteadant rien que de son travail, ejt n'importunant de ses sollicitations ni le ciel ni les hommias. Quelquefois, ans grandes solennités, je l'ai vu faire comme tput le monde, aller à la messe : il s'y ennuyait, n'y comprfiOfuit rien, aussi étranger à la chose qu'uii sourd-muet. jSi le prètn montait en chaire, il n'y tenait plus, et, sans rire ni faîni aucune réflexion, il sortait vite. A coup sûr, le pdds de ses dévotions était léger.
ÏjQ jour de sa mort, il eut, chose qui o*est pas rare, le sentiment arrêté de sa fin. Alors il voulut ae prép^rer pour le grand voyage, et donna lui-même ses instrM^ tions. Les parents et amis sont convoqué^ ; un souper modeste est servi, égayé par une douce causerie. Aa dessert , il commence ses adieux , donne des regrets è^l'ua de ses fils mort dix ans auparavant , mort avwt rheurç-
J*étais absent, pour le service.... de la famille. Son plus jdime fils, prenant mal la cause de son émotion, lui dit : Allons, père, chasse ces tristes idées. Pourquoi te désespérer T N'es-tu pas un homme? Ton heure n'a pas encore sonné.
— Tu te trompes, réplique le Tieillard, si tu t'imagines quej*aie peur de la mort. Je te dis que c*ost fini; jo le sens I et j*ai touIu mourir au milieu de vous. Allons , qu'on serve le café!;.. 11 en go(kte quelques cuillerées. — J'ai eu bien du mal dans ma vie, dit-il; je n*ai pas réussi dans mes entreprises ( Tinnocent ! ) ; mais je voiis ai aimés tous, et je meurs sans reproche. Dis à ton frère que je regrette devons laisser si pauvres; mais qu'il persévère... Un parent de la famille, quelque peu dévot, croit devoir nconforter le malade, en disant, comme le catéchisme, que tout ne finit pas à la mort ; que c'est alors qu*il faut rendre compte, mais que la miséricorde de Dieu est grande..;. Cousin Gaspard, répond mon père, je ne sais pas ce qu'il en est, et je n'y pense aucunement. Je n'éprouve ni crainte ni désir; je meurs entouré do ce que j'aime, j'ai mon paradis dans mon cœur.
Vere dix heures il s'endormit, murmurant un dernier bonsoir, Tamitié, la bonne conscience, l'espérance d'une destinée meilleure pour ceux qu'il laissait, tout se réunissant en lui pour donner un calme parfait à ses derniers moments. Le lendemain mon frère m'écrivait avec transport : Notre père est mort en hrave!... Les prêtres né le canoniseront pas; mais moi qui l'ai connu je le proclame à mon tour un brave^ et ne souhaite pas pour moi* même d'autre oraison funèbre.