CHAPITRE U
Diflîcultà d'appliquer l'hygiène intellectuelle aux Bciences
morales et politiques.
Ainsi, au témoignage des savants, témoignage le plus grave qui puisse être invoqué en cette matière, la cause première de nos erreurs, en quelque ordre de connaissance que ce soit, par suite la source de toutes les déceptions, illusions, mensonges, prestiges, superstitions, utopies, jongleries et mystifications dont nous sommes victimes, est dans Tabiis de la métaphysique, c'est-à-dire dans la considération de Yen soi des choses, de ce qui dans les choses est au-delà du phénomène et de ses rapports, en un mot de l'absolu.
En conséquence, le remède à l'erreur, préservatif contre le mensonge, règle d'hygiène pour l'esprit, consiste, d*après les mèmesî, savants, à éliminer de nos raisonnements l'absolu, ou, si l'on aime mieux, à en faire la part, de telle sorte que, l'absolu posé, le jugement ne porte plus que sur des rapports : c'est ce que les sciences naturelles, pour leur part, démontrent aujourd'hui avec éclat.
Fort du principe et de l'exemple, appuyé d'ailleurs sur une critique rigoureuse de la notion de Justice et de ses appUcations aux diverses catégoriies d'intérêts, je conclus, par analogie, que le remède à la corruption des moeurSf
)ar suile le préservatif de la vertu et de la liberté hunaipe, consiste également à éliminer de nos spéculations iur Tordre moral l'absolu , ce qui veut dire la théologie oui entière, en un mot la religion.
L'Église, dont le système repose sur l'adoration de 'Être absolu, a senti elle-même la nécessité d*un caveat contre les aberrations de l'idée absolutiste.
Toute morale, selon l'Église, étant fondée sur la reli- ^on, et toute religion étant le produit de la conception le l'absolu, il s'ensuit que l'homme est d'autant plus exposé à l'illusion que la religion, soit l'idée de l'absolu, )ccupe plus de place dans sa pensée ; que par conséquent )lus sa religion est grande, plus il a besoin d'être tenu m garde contre elle, ce qui ne se peut faire qu'à la conlition que l'autorité religieuse pose des bornes à sa propre influence, qu'elle dise aux âmes : Vous irez jusque là ians votre dévotion, vous n'irez pas plus loin!...
Telle est aussi, comme nous verrons, la prétention de l'Église, de toutes ses idées la plus singulière. Après avoir ouvert la porte à l'illusion, en introduisant, comme sujet et caution de la Justice, l'absolu dans la morale, elle a cru pouvoir empêcher l'illusion en le circonscrivant dans de certaines limites, dont la théologie a le secret.
La raison révolutionnaire repousse énergiquement cet amphigouri. Elle n'admet pas que trop d'absolutisme nuise à l'absolu et qu'un peu de positivisme lui soit nécessaire, ni, au rebours, qu'une teinte de mysticisme rende la science plus certaine et la conscience plus morale. En conséquence elle ne tend à rien de moins qu'à éliminer, tout au moins à neutraliser absolument l'absolu.
Quoi qu'il en soit de cette diversité des deux méthodes, que nous jugerons bientôt, la Révolution et l'Ëglisc, ne différant entre elles que du tout à la partie, sont d'accqrd sur l'essentiel : Qu'il y a nécessité pour l'homme de mai-
Iriser en lui, par sa raison, la pensée de l'absolu. Là est la grande affaire, Hoc opus, hic labor est^ dont la difficulté, comme on va voir, n'est pas petite.
Aux personnes qui se livrent exclusivement à l'étude des sciences naturelles et de leurs applications à l'industrie, il semble que rien ne soit plus aisé que de purger son entendement des conceptions transcendantales , et, comme on fait de la physique, de la chimie et de la médecine sans songer à l'absolu, de faire aussi du droit, de la politique, de l'économie, sans tomber dans la religion.
Aug. Comte, dont l'Europe admirait la raison si ferme et le vaste savoir, préparé de longue main par une étude approfondie des sciences naturelles, était tombé dans cette erreur ; et c'est merveille de voir avec quelle confiance le fondateur de la philosophie positive invite ses disciples à écarter de leur esprit tout théologisme, toute ontologie, et sans plus de façons à entrer dans la science. £n lisant ce réformateur décisifs je ne puis m'empêcber de penser à certain personnage de Molière, débitant le fameux sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse VraniCi
Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.
Faites-la sortir, quoiqu'on die, De votre bel appartement.
Où cette ingrate insolemment Attaque votre belle vie,
Et sans marchander davantage Noyez'la de vos propres mains.
M. Cofhte s'imaginait apparemment qu'il suffit de direl la métaphysique : Partez ! et à la théologie : Allez vous^*
qii uUes d^uerpissent. Malheureusement il n*cn est et pour nous délivrer de celte fièvre, M. Comte, pas [ue M.Trissottin, n'a trouvé de quinquina. La preuve i*il Tavait gagnée lui-même, et qu*à force de métaquer sans le savoir, il avait fini par théologiser sans ipercevoir davantage. Il est de notoriété publique 3 chef du Positivisme, qui devait nous préserver do rechute en religion, s'y est laissé choir, et quUl n'a m retirer.
fidons'^nous compte de la différence de situation que u philosophe la métaphysique , selon qu'il s'occupe hénomènes de la nature extérieure, ou de ceux de la ience et de l'esprit, c'est-à-dire de la société, jr cela, il est nécessaire de bien connaître d'abord e Ton entend par absolu, et quel rôle il joue dans ence,
solu , en latin absolutunty d*absolvo, je délie, j'afdis, j'absous. On entend par ce' mot : 1^ ce qui est ichi de tout lien, entrave, empêchement, limite, ou Pouvoir absolu , maître absolu ; — 2® ce qui est déde toute phénoménalité, attribut, mode : I'absolu ; ce qui ne dépend de rien autre : existence absolue, absolue ou cause première; — 4» ce qui est parfait i, pur de toute tache, vice ou défaut : beauté pure éale. Justice absolue ou sainteté : toute chose, par qucnt, conçue en soi, abstraction faite des phénos, attributs, rapports, modes, qui la manifestent, du u qui la contient, des influences qu'elle subit, des tiens qu*elle peut éprouver : moi pur ou moi absolu. Te pure, esprit pur ou absolu, raison pure, etc.' solu est donc synonyme d'inconditionné, indépcnindéfini, illimité.
Il M
Où se rencontre l'absolu ? Partout. Où se laisse-t-il voir? Nulle part.
L'analyse démontre que les conceptions métaphysiques, c'est-à-dire les idées des choses qui dépassent les sens et que le raisonnement nous fait induire du rapport des phénomènes, sont des formes nécessaires de la pensée ; qu*en raison de ces formes, données dans l'entendement aussitôt que l'image des objets lui arrive, toujours quelque chose d'ultra-phénoménal se trouve sous-entendu dans nos conclusions les plus positives; qu'ainsi il n^est pas possible d'étudier la physique sans sup[)Oser et nommer, par exemple, \îi matière; la zoologie ou la botanique, sans supposer et nommer la vie ; l'homme et la société, sans supposer et nommer Vesprit; lu géométrie, la mécanique, l'histoire, sans supposer et nommer VespacCy la force^ le temps ; ni quoi que ce soit enfm, sans supposer et nommer pour chaque ordre de phénomènes un sujet, objet, en soi, substratum, ou absolu, qui de ce moment ne nous quitte plus.
Ainsi l'absolu n'est pas un pur néant, puisque c'est sur lui (pie la science, que l'observation opère, par le moyen des phénomènes ; puisque c^est lui qui sert à classer, catégoriser, délimiter et définir chaque ordre de sciences, comme on le voit par les noms mômes qu'elles portent : physique^ biologie^ psychologie^ chronologie^ etc. Tous les savants, môme les plus positifs, tels que d'Alembert, Ampère, Auguste Comte, qui ont entrepris la classification des sciences, ont placé îiu sommet du tableau la science de rilLMANUK. Or, qu'est-ce que l'humanité ? La vue de plusieurs hommes conduit à l'idée du genre : voilà le groupe, l'idée générale, moitié empirique, moitié transcendant aie. l/étude du genre mène à. l'idée d'essence : voilà l'universel, un absolu. Enfin la coinpaiaison des essences révèle les conditions d'existence
communes à tous les êtres : c*est la catégorie de substance, ou d*être, la plus élevée de toutes, et qui pour cette raison attire le plus l'attention des philosophes.
D'après cela, quel est le rôle de l'absolu dans la connaissance ? en autres termes, en quoi consiste et à quoi sert la métaphysique?
' Quelques lignes suffiront à ma réponse.
En présence des phénomènes , l'esprit a la faculté de former ou concevoir immédiatement certaines idées, appelées notions, catégcH'ies, conceptions ou concepts, telles que espace^ temps, cause j substance, matière^ esprit^ vie^ mouvement y forme ^ attribut, mode, etc.
Ces concepts ou catégories ne sont pas la représentation des phénomènes : ils sont conçus par l'esprit à l'occasion des phénomènes, comme étant le sujet, inconditionné de sa nature, qui supporte les phénomènes, en un mot comme l'absolu.
Autant l'esprit distingue de phénomènes différents, dont la nature lui semble irrréductible, autant il peut y avoir de ces concepts, dont l'utilité scientifique est ainsi double :
V* Ils servent à la classification des phénomènes, c'està-dire à la distinction et à la construction des sciences ;
2» Ils fournissent certaines règles absolues de jugements, dites à priori ,. non que ces règles soient antérieures et supérieures à l'observation des phénomènes, mais parce que l'esprit ne conçoit absolument rien de possible et de vrai en dehors de ces règles. Tels sont les axiomes : Point d'effet sans cause, Point d'essence sans modes. Point de substance sans attributs, etc.
La métaphysique a pour objet de recueillir ces conception^ à mesure qu'elles se produisent, de les coordonner, de formuler les règles de jugement qui en résultent et de signaler les sophismes qui les violent.
Il suit de tout cela :
a) Que, toute conception étant donnée à roccasion des phénomènes, et la distinction de ceux-ci n'ayant pas de limite, le nombre des concepts est inassignable, et qu'il en est de la métaphysique comme des sciences d'observation, elle n'a pas de fm;
b) Que, si, comme science des notions et des règles de jugement les plus générales, la métaphysique tient la tête des sciences, en tant qu'elle ne fait qu'enregistrer les données hypothétiques ou transcendantales de l'observation, elle apparaît comme une conclusion ;
c) Qu'on peut juger de la science et même de la capacité expérimentale d'une époque par sa métaphysique, et réciproquement de sa métaphysique par l'état de ses connaissances ; ce que confirme l'histoire de la philosophie, qui nous montre l'esprit humain, égaré par des observations mal faites, se donnant d'abord de fausses cat^ories, qu'il élimine ou rectifie ensuite par de nouvelles.
Telle est, dans sa simplicité souveraine, la métaphysique, autrement dite ontologie, et qu'on pourrait nom- 'mer encore théorie de l'absolu.
Mais si Tabsolu n'est pas un rien, si c'est lui qui sert à la délimitation des sciences, à leur construction ; s'il slmpose, comme postulé ou hypothèse f à toute notre logique; s'il est la condition sine quâ non de nos pensées et de notre être ; si sa notion est la première qui entre dans l'entendement et la dernière qui en sorte; si l'on peut dire, enfin, que le progrès de notre savoir et de notre bien-être consiste à découvrir sans cesse de nouveaux absolus ; il n'est pas moins vrai, comme l'a fait remarquer M. Babinet, que cet absolu ne saurait en aucun cas dcvenir l'objet direct de notre étude; qu'il est impossible à notre pénétration d'amener au grand jour cet inévitable sous-entendu ; que nous ne pouvons par conséquent le
comprendre dans noire science, laquelle consiste exclusivement en descriptions de phénomènes , formules de lois et de rapports, c'est-à-dire en tout ce qui sert à déclarer Tabsolu , mais n'est pas l'absolu ; et que notre erreur, notre folie, notre immoralité, commence juste à Tinstant où nous prétendons franchir Tabîme qui nous en sépare. Je ne reviendrai pas sur ce sujet, que M. Babinet a rendu si parfaitement intelligible, et que les plus simples, comme les plus subtils, saisissent à première vue. Je reprends la question au point où le savant académicien l'a laissée : Gomment, forcés d^admettre rhy|X)thèso de l'absolu, nous délivi-er de sa fascination ?
Dans les sciences physiques, où l'observation porte sur des phénomènes accessibles aux sens, renouvelables à volonté sans opposition de l'absolu , et auxquels il est toujours possible d'appeler des conclusions d'une fausse théorie, le caveat de Bacon est d'une facile observance, et il est rare que la métaphysique puisse être accusée des erreurs du savant. Les faits sont là, toujours prêts à rendre témoignage des rapports. Et pourtant que de théories se sont produites et se produisent tous les jours, pures anticipations de l'expérience que l'expérience dément ensuite, et qui n'avaient d'autre raison que l'enirainement de l'esprit à se saisir de l'absolu !....
Dans les sciences morales et politiques, c'est bien pis.
Ici, non-seulement Tobservalion ne porte pas sur des faits sensibles, car elle porte sur des sentiments et des idées; mais encore l'absolu ne reste pas, comme dans les phénomènes de la physique, inerte, passif, muet : il est là, il répond à l'appel, il se nomme un moi, une personne, un citoyen; c'est l'esprit lui-même enfin, affirmant, niant, stipulant I se défendant, protestant, mentant de sou
mieux, ci no se laissant convaincre que par le témoignage d*autrcs absolus, sujets eux-mêmes à mentir, ou par la contradiction de ses propres actes, que rien ne le peut contraindre à reproduire, s'il ne veut pas les produire.
Qu'est-ce, on edct, que co que nous appelons une fer* sonne? Etqu*entend cette pcr^nne, lorsqu*elle dit : moi! — Ësl-co son bras, sa tête, son corps, ou bien sa passion, son intelligence, son talent, sa mémoire, sa vertu, sa conscience ? Est-ce aucune de ses facultés ? Est-ce même la série ou synthèse de ses facultés, physiques et animiques? Rien de tout cela. Cest son essence intime» invisible, qui se distingue de ses attributs et manifestations; en un mot un absolu, et un absolu qui non-seulement se pose, mais un absolu qui sent, qui voit, qui veut, qui agit, et qui parle... ,
Cela semble extraordinaire : au fond, rien do plus naturel. L'être qui pense l'absolu, qui le rêve, qui le cherche, qui le conclut à tout propos, qui s*en prévaut dans ses raisunnenients et sans cesse s'y réfère dans 8cs classificfttions, (pii le sous-entend dans chacune de ses pensées, comment cet être ne se poserait-il pas lui-même en absolu, et n'aspirerait-il à en exercer les prérogatives If
Tout ce qui tient de Thoinme est absolu, ou, ce qui revient au même, tend à l'absolu. La liberté est absolue, lu propriété absolue, l'autorité absolue, la religion absolue; le pouvoir veut être absolu, l'Église se dit absolueet infaillible, Tuniour et l'amitié aspirent à l'absolu. Quoi de plus absolu encore (|ue l'honneur, la gloire» l'ambition, ia volupté?... J'allais oublier l'une des plus grandes révélations de l'absolu, celle qui a pour objet de le repré* senter lui-même, l'art.
En vertu do cet absolutisme qui lui est inné, rhomma lend constamment, dans sa conduite, à s'affranchir de riiarmonio générale; dans son langage, à interver^r Icfl
rappcnrls des choses, à en déguiser la réalité, à en fausser Texactitude. Jamais son idée n'est adéquate à la vérité du phénomène, et son expression s'en écarte encore plus. Sans cesse il ajoute, il retranche, il parle de Tabondance de son absolutisme, il façonne, modifie, torture les faits, les convertit en sa propre pensée, en son moi. Là est le principe des erreurs, ou, pour mieux dire, des falsifications humaines, principe que n'avaient garde d'apercevoir, ni Spinoza, ni aucun de ceux qui, ayant à rendre témoignage à la vérité, commencent, sous une forme ou sous une autre, par un acte de foi à l'absolu.
Or, si le physicien doit se méfier de l'absolu, qui ne lui dit rien, qui ne lui résiste pas, qui n'a garde de le mena* çer ou de le séduire, et qui cependant l'induit en erreur, à combien plus forte raison le philosophe, qui cherche la loi des rapports sociaux, doit-il se prémunir contre un absolu prêt à le provoquer, à le frapper; qui, non con* tent de poser en loi son bon plaisir, tient à offense qu'on recherche ses actes, qu'on scrute ses intentions, qu'on pèse ses motifs, qu'on évalue son mérite , qu'on discute ses idées, qu'on appelle de ses jugements, qu'on demande l'explication de ses paroles?
Fanatiques qui cherchez l'absolu dans un monde ima« ginaire, qui l'évoquez par des médiums^ qui croyez l'entendre frapper à vos portes et à vos vitres, le voilà devant vous, prêt à vous répondre. Laissez les morts dans leur repos : ils ne vous ont jamais rien appris; et que pourraient-ils vous dire de plus que les vivants?
Généralement, la considération qui s'attache à l'homme, soit le respect de l'absolu dans la personne du prochain, est proportionnelle à ses facultés, à sa réputation, à sa fortune, à son pouvoir. Nous sommes ainsi faits que nous supposons toujours l'absolu en raison du ])hénomène, l'être en raison du paraître. C'est ce respect, plus ou
moins fondé, de Tabsolu humain, qui engendre dans la société les acceptions de personnes, les privilèges, passedroits, faveurs, exceptions, toutes les violations de la Justice, et jusqu'aux variations insolentes delà politesse. G*est lui qui fait qu'on ajoute plutôt foi au témoignage d*un homme en place qu'à celui d*.un manouvrier ; lui qui a créé le célèbre argument, Magister dixii; lui, enfin, qui sert de prétexte à la plupart des inégalités sociales.
Ce n*est pas que je veuille nier qu'en certains cas il n'existe une présomption légitime en faveur du savant contre l'ignorant, de Thomme intègre contre le repris de justice. Je dis seulement que hors ces certains cas, ladite présomption, reposant sur une donnée indiscutable, hors de contrôle, est aveugle et irrationnelle de sa nature; qu'elle n'a d'autre valeur que celle d^un* calcul de probabilités, qu'elle tient du hasard plus que de la certitude, en un mot qu'elle est de l'absolu, non de l'expérience.
Si donc la place que tient cette considération de l'absolu dans les jugements humains, dans les relations humaines, est immense; si elle aiïecte toute la morale, au point de la faire varier, suivant Texpression de Pascal, à chaque degré du méridien; si elle fait osciller sans cesse la Justice, n'est-il pas vrai que croyants ou athées, physiciens ou théologues, nous avons besoin, pour les choses de l'ordre moral, d'un correctif particulier, qui, éliminant de nos motifs l'absolu, principe de nos erreurs, nous ramène à l'équation véritable?
Nous ne sommes pas au bout.
Incarné dans la personne, l'absolu, avec une autocratie croissante, va se développer dans la race, la cité, la oor- ]K)ration, l'État, TÉglise; il s'établit roi de la collectivité humanitaire et do l'universalité des créatures. Parvenu à
cette hauteur, Tabsolu devient Dieu. Qu'il me sutOse de rappeler ici les termes de cette déiflcatioD.
L'homme a le sentiment de sa propre dignité. ^ Gela veut dire que seul, entre tous les êtres, l'homme se sent comme absolu.
Ce sentiment qu'il a de lui-même est le point de départ de la Justice, qui n'est autre que le sentiment de notre dignité en autrui, et réciproquement de la dignité d'auitui en notre propre personne; sentiment qui nous déborde par conséquent, et qui, bien qu'intime et immanent à notre personnalité, semble l'envelopper et toute personnalité avec elle.
La Justice aperçue, plus grande que le moi, bien qu'elle ait sa racine dans le moi, l'homme, en vertu de sa conc^tivité métaphysique, tend à lui créer un sujet proportionnel : essence absolue par conséquent, semblable à lui, mais supérieure à lui; invisible, spirituelle, idéale, pure, parfaite, pensante aussi, mais d'une pensée plus haute ; agissante encore, mais d'une action souveraine ; à tous ces titres, digne de religion. Pour beaucoup de gens, l'anthropomorphisme est un prétexte de nier la divinité ^ je déclare, quant à moi, que j'y trouverais plutôt un motif de foi. L'homme n'est-il donc pas ce qu'il y a de plus grand dans la nature, le résumé de la nature, toute la nature? Si Dieu est quelque chose, il est homme : il n'y a que des philosophes qui s'y trompent.
Le sujet absolu de la Justice trouvé, il s'agit de le rendre manifeste : car, si l'entendement a la faculté de concevoir, en présence des phénomènes. Yen soi des choses, la même faculté le condamne, un absolu étant donné, à chercher la phénoménalité de cet absolu. Point d'âme sans corps, pouit de Dieu sans idole : telle est, en dépit de Descartes, la métaphysique des nations.
Autre chose est donc la conception de l'essence divine,
et autre chose rincarnation qui la rend manifeste : celle-ci variable à Tinfini, selon la fantaisie et la préoccupation (l'esprit de Tadorateur; celle-là, nue au fond, la même pour tous les hommes, adéquate au moi du genre humain; toutes deux d'ailleurs inséparables, comme la vie et le mouvement, comme la chair et l'esprit, comme l'amour et la mort.
L'ÉgUse, qui a tant calomnié ridqlâtrie, et qui n'en a pas moins pris pour idole le cruciQx, doit le savoir mieux que personne : le sujet transcendantal de la Justice, Dieu en un mot, sous quelque figure que la poésie, la théologie ou Tart le représentent, ne peut pas être pris parmi les existences visibles, toujours imparfaites et viciées. Ce sujet est nécessairement une idéalité, un absolu, le plus élevé que puisse concevoir le croyant, eu égard à sa position et à la somme de connaissances dont il dispose. Ce n'est pas le fils de Marie que le chrétien adore, c^est l'essence divine, unie à la personne de Jésus : semblable en cela au fétichiste, qui, malgré l'obscurité de ses idées et l'imperfection de son langage, a nécessairement dans l'esprit autre chose que sou fétiche.
Cette tendance de Tesprit humain à transformer, sous la pression de l'absolu, sa notion de Justice en essence divine, puis à donner à cette essence une réalisation phénoménale, est tellement puissante, que non-seulement nous la retrouvons chez tous les peuples, mais qu'elle se reproduit chez les penseurs les plus éloignés de toute superstition.
Le bon sens dit à Aug. Comte que la Justice est un sentiment autre que l'égoïsme; que la loi morale ne peut pas avoir son principe dans l'intérêt bien entendu, ni dans aucune spéculation de l'intelligence; qu'autre chose est le rapport reconnu par l'analyse, et autre chose Tobligation de conscience d'obéir, coûte que coûte, à ce rapport.
Mais, trop dédaigneux de la métaphysique, qui ne lui a point appris à se méfier de l'absolu collectif; trop négligent de la liberté individuelle, cet autre. absolu, quMl sacrifie sans hésiter au premier, sans doute en raison de l'infériorité *de sa taille, Aug. Comte arrive droit à une conception nouvelle de Tessence adorable; il fait plus, il donne une réalité, une personnification à cette essence; il lui fonde une église, dont il est le christ, le pontife, et» faut-il le dire? la victime. Qu'est-ce, dans le positivisme d*Aug. Comte, que ce grand Être humanitaire^ ce vr^i gra,nd Être^ comme il le nomme, duquel toute Justice émane, à qui toute institution et toute pensée doivent être rapportées, sinon un Dieu en corps et en âme» et à qui il ne manque plus que le nom? Sur ce nouvel ab* 8olu, dans lequel une science plus avancée lui eût fait voir une collectivité, une créature comme une autre, Aug. Comte fonde sa théocratie imitée de celle du moyen ftge ; il rétrograde jusqu'à Grégoire YIl et Charlemagne, et se perd en maudissant la Révolution. Aug. Comte, ^vec son athéisme, est mort dans la communion de MM. J. Simon, J. Reynaud, P. Leroux, Enfantin; comme eux et comme Fauteur de l'Évangile, il a conclu à la dégradation de l'homme, à qui il dénie le droit et l'autonomie : il ne lui a manqué qu'un peu plus de logique pour reconstruire de toutes pièces le catholicisme.
Deux cents ans avant Aug. Comte, Spinoza avait donné cet exemple d'un grand esprit dévoyé par l'absolu, et revenant, par une longue parabole, à cette théorie de la rédemption qu'il avait niée d'abord.
Spinoza cherche la Justice, dont la voix retentit avec force en son cœur. Dégoûté des religions vulgaires, il entreprend d'asseoir l'éthique de l'humanité sur des bases rationnelles. Que fait Spinoza?
Il ne s'arrête pas, comme Aug. Comte, à l'absolu
nation ou humanité; il ne le trouve pas assez grand pour servir de sujet à la Justice. 11 s'empare d'une notion supérieure, celle de l'Univers, manifestation dualisée de l'Être infini en ses deux pôles, esprit et matière. 11 se prosterne devant ce Souverain que son génie a savamment créé ; puis il montre Vâme humaine tombant fatalement, par la confusion de ses idées et l'entraînement de ses pcissions, dans Vesclavage du péché, d'où elle ne peut plus sortir que par la contemplation de l'Absolu. Rien ne manque à. ce système de ce qui peut servir à démontrer, par . la logique seule, la vérité catholique; en revanche, la liberté et la Justice, les deux facultés essentielles de l'homme, sont radicalement niées; à leur place, une discipline de fer organisée sur le double principe de la'raison théologique et de la raison d'État. Spinoza, qui croyait faire l'éthique de l'humanité, a refait, more geometrico^ l'éthique de TÉtre suprême, c'est-à-dire le système de la tyrannie politique et religieuse sur lequel l'humanité vit depuis soixante siècles. On l'a accusé d'athéisme : c'est le plus profond des théologiens. S'il eût vécu de nos jours, témoin du travail de l'esprit humain depuis le miliea du dix-septième siècle, et porté par son génie à tout ramener à des conceptions métaphysiques, il eût reconstruit de toutes pièces le christianisme.
Ainsi, de même que tout homme venant au monde, antérieurement à toute communication avec ses semblables, porte en son entendement, par la conception de l'absolu , les principes de la logique, de la grammaire et des sciences; de même, par l'idolâtrie de ce même absolu, il porte en son cœur le principe, l'objet, et tout l'appareil de la religion. Les cultes peuvent varier, comme les langues f les fables, lc§ gou\eTU(^m^\\Vs»\Và\^V\^Q^ toute
fantastique qu'elle soit, est une, comme la grammaire, la logique, i*économie ; et elle est une, parce qu'elle est don^ née dans l'absolu.
Cette situation de l'être humain, placé entre l'absolu que son entendement affirme, que son imagination réalise, que son cœur tend à adorer, et la vérité phénoménale, la seule qu'il lui soit donné d' atteindre, et dont sa dignité est solidaire, crée pour la philosophie un problème terrible, devant lequel la religion des peuples a toujours reculé, et dont la Révolution, plus hardie, fournit une solution hors de laquelle je ne découvre, quant à moi, de salut, ni pour la raison ni pour la morale.
La Révolution n'est point athée : elle ne nie pas l'ab* solu, elle l'élimine.
Qu'est-ce qu'un athée?
Un homme qui nie l'existence de Dieu, répond le vulgaire, et qui en conséquence s'abstient de toute religion.
Mais si le respect de la Justice est l'essence même de la religion ; si le sens commun a érigé en proverbe cette maxime : Qui travaille prie ; si le Christ lui-même a mis au-dessus de toute pratique dévote l'adoration en esprit et en vérité, c'est-à-dire la morale pure ; si, dans le sein même du catholicisme, il a existé dé tout temps, sous le nom de quiétisme, une tendance à cette simpUÎication du culte, on ne voit pas que la négation de l'existence de Dieu soit pour la vie pratique d'aucune importance, ni pour la philosophie de grande valeur. C'est un pur malentendu.
11 faut que l'athéisme contienne autre chose, sans quoi l'on ne comprendrait pas la réprobation instinctive, universelle, dont il est l'objet.
L'athéisme est la négation de l'absolu, je veux dire de la légitimité du concept d'absolu, et, par suite, de toutes les idées sans exception.
Car nous ne possédons pas une seule idée qui ne couvre un absolu, et qui ne tombe, si Fabsolu lui est retiré : notre science, tout expérimentale qu'elle soit, ne subsiste que de la découverte et de l'affirmation de l'absolu; en même temps qu'elle est une classification de faits, un d^agement de rapports, une formule de lois, elle est une construction de l'absolu. Elle ne serait rien si elle ne concluait toujours par l'absolu. Or, l'athéisme niant, et cela sans motif, ce que l'entendement de toute nécessité suppose, un substratum des phénomènes, nie par là même la légitimité de tous les concepts; il s'interdit la science. Un athée n'eût pas découvert l'attraction. Une telle négation est du chaotisme, du nihilisme; pis que tout cela, faiblesse de cœur, toujours de la religion. L'athéisme se croit intelligent et fort, il est bête et poltron.
Seule, la Révolution a osé regarder en face l'Absolu; elle s'est dit : Je le dompterai, Persequar et compHhendam. Combien plus puissante, plus humaine, plus radicale, surtout phis nette, est cette philosophie !•..
D'un côté , l'homme ne peut penser sans conceptions ou catégories métaphysiques, et ces conceptions, l'imagination, dès qu'elle s'y arrête, ne peut s'empêcher de les réaliser : voilà l'absolu. — C'est bien, dit la Révolution; acceptons, dans la mesure où il est donné, cet absola inévitable.
D'autre part, l'homme a le sentiment intime de la Justice, forme et faculté de sa conscience, dont son entendement cherche aussi le substratum ou sujet. Et conmie ce sujet lui paraît plus grand que lui , bien qu'il soit lui, il le suppose hors de lui, le cherche dans une nature supérieure, fait de lui son Dieu, et tôt après lui trouve une incarnation et lui fabrique une idole. Allons-nous, pour réprimer cette idolâtrie malfaisante , proscrire de notre pensée la notion de l'absolu? — Non pas, reprend
la Révolution : il sufTit de faire cesser le qui pro qtto. Le sujet de la Justice est Thomme, individuel et collectif, absolu par nature, qu*il n'y a lieu sans doute d*adorer ni comme homme ni comme absolu, mais qu*il serait tout aussi stupide de supprimer.
Sans la faculté die penser Yen soi des choses, l'homme no concevrait pas la substance, la force, la vie, l'esprit; il ne découvrirait pas l'absolu; il ne posséderait pas, dans cet absolu, la matière de son Dieu. Sans la Justice qui le possède et le poursuit sans cesse, il n'éprouverait pas ce sentiment particulier de crainte que donne lé péché, et que la théologie a si bien nommé crainte de Dieu ; il n'aurait aucune raison d'adorer l'absolu ; il ne concevrait pas Dieu comme un postulé de sa raison pratique ; il ne se ferait pas de ce Dieu le principe et la sanction de ses mœurs; il n'aurait pas même ridée de Dieu. Faut-il encore, par haine de l'absolu , étouffer le remords, nier la Justice, condamner la raison, toutes les facultés de l'âme, dont le concours crée incessamment l'iAjet de la théologie? Poser ainsi la question, c'est y répondre. I^e caractère de la raison spéculative est de supposer, d'affirmer en toute chose un absolu, aussi bien dans l'universalité des créatures que dans la plus imparfaite d'entre elles. Que l'homme agisse donc, à l'égard de tous ces absolus, du plus grand aussi bien que du plus petit, comme à l'égard de lui-même; qu'il les compte, mais qu'il ne s'en fasse pas des idoles : Non adorabis ea.
— C'est la guerre à Dieu, direz-vous. — Soit : faites la guerre à Dieu même, au nom de la Justice et de la vérité.
Ainsi la Révolution a pris soin de marquer les bornes de la métaphysique, dont elle proclame contre Tathéisme la nécessité et l'objet.
L'énumération des concepts, leur généalogie, leur classement, leur intervention dans les opérations de la rai-
son, tout cola fait l'objet de la métaphysique. L*art de se servir de ces concepts réalisés, imagés, divinisés, pour en déduire des motifs religieux, des dogmes surnaturels, des systèmes sociaux et disciplinaires, est le secret, main* tenant dévoilé, de la théologie.
Gomme science des faits de la pensée pure, ou noologie expérimentale, la métaphysique est la première et la de^ nière lettre de la science, condition introductive et conclusion de toute connaissance. Quiconque la néglige sera puni tôt ou tard de sa présomption ; il tombera sous la fascination théologique, il n^est pas loin d'être un charlatan ou une dupe.
En vain tel qui ne pensa jamais à Dieu ni à son âme se vante de n*être étonné de rien, de ne croire qu*au témoignage de ses sens, et de ne sentir de religion pour être qui vive : comme si l'idée de Dieu s'emparait de nous par des coups de tonnerre ou des miracles ! Ce soi-disant esprit fort prouve simplement qu'il n'a jamais réfléchi, qu*il ne sait rien de la manière dont la raison doit connaître les choses pour être en droit de les affirmer, qu'il est même incapable de démêler ses notions. Quel est, parmi ces vantards de l'athéisme, celui qui peut se flatter d'avoir la tète plus solide qu'un Âug. Comte et un Spinoza? Sait-il seulement que le caractère du génie est dans la puissance de généraliser et d'abstraire, et que généralisation, abstraction, en autres termes, analyse, synthèse, tout cela est œuvre de métaphysique, je dirais presque d'idolologie ?
Diaprés ces principes, je proteste de toutes mes forces contre les paroles de M. l'abbé Lenoir, page 1150 de son Dictionnaire des Harmonies de la raison et de la foi :
a Quand on admet l'absolu, on admet Dieu...; mais quand
ai aie l'dBoAn cbdb se Dîer soh-mèiiie, on nie Dieu pour n'idmettre que les contingeDls, les relatifs, les perfectibles, et Ton cbercbe à domier une apparence de raison à son système en entant d'qiprofondir la question de rêtre, s'en tenant aux phéDomènes, et disant en gros que les relatifs se rattachent les ans aui autres, comme anneaux d'une chaîne indéiinie. Proo&on, puissant dialecticien et çnnà ob9ervate4ir des combiniTsons i^iénoniénales^ dont il fait son étude exclusive, a renouvelé dans notre siècle cette manière de procéder, laqudk consiste^ en résultat, à jeter le voile sur le fond des choses, et à s'en tenir aux faits observables. Un jour nous eûmes oocaâon d'aipunenter avec lui sur Tahsolu, et, pressé par notre série logique, il produisit pour dernière réponse cette proportion, d'où il nous fut impossible de le faire sortir : Les pkémomènes rdatifs se soutiennent les uns les mUres, Cette réponse est en efSiet le cul de sac où s^assied nécessairement tout syst^ne albéiste, etc. »
Dans un autre endroit, M. Lenoir, après avoir dit qu*il ,n*y a pas d*athées, veut bien en ma favair faire une €|Xception et me gratiûer de cet excentrique privilège.
Il faut ^ue je me sois mal exprimé, ou que M. Leiioir ne m'ait pas compris : car, d*une part, je ne nie pas Tab* solu en tant que conception de rentendcment , servant d'à? pour marquer Yaliquid inaccessible qui soutient le phénomène; je le nie en tant qu'objet do science, et comme tel pouvant servir de point de départ à aucuno connaissance légitime, non-seulement des choses naturelles,, mais aussi des surnaturelles, but où prétendait m*amener M. Lenoir.
Ainsi j'accorde volontiers à M. l^cnoir que celui qui . admet Tabsolu par cela môme admet Dieu, mais ontologiquement, métaphysiquement, de la même manière quo M. Babinet admet l'absolu quand il parle de pliyBi(|iio; non pas, ainsi que le demandent les tliéologions, commo objet d'une connaissance immédiate posilivci donnoo soit
dans la conscience du genre humain par la Justice, soK même dans son expérience par les observations et les miracles ; à plus forte raison ne Tadmets-je pas comme objet de mon culte, sanction de ma Justice et souverain de mes mœurs.
Je repousse donc la qualification d'athée, au sens que m*inflige M. Lenoir. Il n'y apersonne de moins athée quele diable, et M. Donoso Gortès a dit que j'étais le diable. J'admets l'absolu en métaphysique ; j'admets par conséquent Dieu, mais en métaphysique aussi, et à la condition qu'il ne sorte pas de l'absolu, illâ se jactei in auld jEolu8;']e le nie partout ailleurs, dans la physique, dans la psychologie, dans l'éthique, et surtout dans l'éthique.
J'admets, dis-je, que l'absolu se montre, au début de toute spéculation sur la nature et l'humanité , comme condition métaphysique de la science elle-même; c'est en ce sens que j'ai déclaré, dans les premières pages de mes Contradictions économiques, avoir besoin de l'hypothèse de Dieu, d'autant plus besoin que je me plaçais au point de Vue de mes lecteurs^ lequel est celui de la divinité.
Mais je nie que, la science une fois déterminée dans sa circonscription et son objet, Tabsolu doive y intervenir davantage : c'est ce que j'ai expliqué dans ce même livre des Contradictions, où j'ai discuté l'idée de Providence et détruit empiriquement mon hypothèse.
Ceci me servira à expliquer comment j'ai pu dire à M. Lenoir, ce dont je ne me souviens pas, que/e^pAenomènes se soutiennent les uns les autres. Oui certes dans la science, dont tout le travail est de les enchaîner par leurs relations; non dans la métaphysique, qui leur assigne à tous un suhstratum^ un soutien ontologique, un absolu. Or que prétend M. Lenoir? Faire servir la connaissance empirique des phénomènes d'argument à une déduction de l'absolu « ce qui veut dire à une démon-
stration de la théologie. G*est à quoi je me refuse de la manière la plus formelle. Aucun pont n'a été jeté pour l'esprit humain entre la métaphysique et la science ; et ^ous ne pouvez » pour établir dans la pratique sociale votre dogme, franchir l'abîme qui les sépare. Dès lors que vous dépassez la limite métaphysique, qui consiste à poser des x qu'aucune expérience ne peut atteindre, je nie l'absolu, je le récuse. Bien loin que j'y voie une idée, une raison, une existence, ce n'est plus pour moi, comme je l'ai écrit ailleurs {Programme d'une philosophie du progrès, p. 59), que le capui mortuum de toute idée, de toute
raison, de toute existence.
Concluons de tout ceci :
Que la pensée de l'absolu, dont les savants accusent avec tant de raison la redoutable influence, fait partie de la constitution de l'eâprit humain ; que l'absolu est donné eu toute science comme la condition métaphysique du phénomène, partant de la réalité de la science ; qu'au delà de cette convention tacite, hypothétique, qui le pose au début de toute connaissance objective, l'absolu doit être éliminé rigoureusement, comme principe d'illusion et de charlatanisme; que si, dans les sciences naturelles, il est aisé de se défendre de ses prestiges, il n*en est pas de même dans les sciences morales et politiques, où l'inves^tigation, ayant pour objet des rapports de personnes, semble. s'attaquer à l'absolu lui-même, et non plus seule^ ment aux facultés qui le manifestent et le servent.
C'est dans les choses de l'ordre moral que nous avons inirtout à nous défendre de la tyrannie de l'absolu, et, tout en le respectant dans sa dignité susceptible, que nous devons l'écarter avec énergie et lui refuser plus que jamais et l'autorité qu*il s*arroge sur la raison comme s'il était
lui-même une raison, et la qualité d'objet scientiflque, capable de donner lieu à une observation directe, pouvant dès lors servir d*échantillon de l'absolu suprême, créateur et législateur de toutes choses.
Quelle sera donc ici la garantie du philosophe?
11 fallait arriver jusqu'à Tépoque actuelle pour qu'une semblable question pût être posée : et c'est aGn de la rendre intelligible et d'en montrer l'importance, que j'ai rappelé, d'abord, à quelles conditions les sciences physiques étaient sorties des ténèbres; puis, en expliquant parle concept de Justice et la réalisation transcendantale du sujet juridique l'origine de toute religion, quelle cause retient dans la pénombre les sciences morales et politiques.