‹ De la justice la révolution et dans l'église;Chapitre 28 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Discipline intellectuelle, ou méthode d'élimination de l'Absolu d'après les principes de la Révolution. — Constitution de la Raison publique.

Aristotc a dit que le théâtre avait pour objet de purger les passions.

Ce que nous cherchons en ce moment, dont l'Église et toute la philosophie attestent le besoin, est un moyen de purger les idées. '

Purger les idées, dans la sphère des sciences naturelles, Bf . Babinet nous Ta dit, c'est étudier, par Tobservalion directe, répétée et soignousement contrôlée, des phénomènes, les rapports des choses, ou, comme dit M. Cournot, la raison des choses; en autres termes, c'est éliminer de la considération des choses Tàbsolu*

D'où il suit, en renversant la proposition, qu'éliminer l'Absolu c'est faire apparaître la raison des choses; et comme dans cette raison des choses consiste pour nous la réalité même des choses, il en r^ésulte en dernière analyse qu'éliminer l'absolu, c'est donner aux choses la réalité, c'est, pour l'homme qui en cherche l'utilité, les créer.

Purger les idées, dans la sphère des sciences morales, ce sera donc, par analogie, déterminer, au moyen de l'observation historique et de l'élude des transactions sociales, les rapports ou la raison des actes humains, sans y mêler rien de l'absolu humain, à plus forte raison de l'absolu surhumain , quelque nom qu'ils prennent l*un et Pautre, ange, archange, domination, principauté, irônc, communauté) église, concile, parlement, cathètlri;,

personnalité, pro|irîéié, elc., jusques et y compris le chef démette incommensurable hiérarchiCv Absolu des absolus, qui est Dieu*

Par cette élimination de Tabsolu, nous obtiendrons pour Tordre moral ce que nous avons obtenu pour Tordre physique, c*est-à-dirc qu'en faisant apparaître la raison des choses humaines, nous en démontrerons par là même la réalité, nous leur donnerons une existence positive que sans cela elles n'auraient point.

C'est ainsi qu'en déHnissant la Justice d'après la phénomcnalité historique et sociale, nous l'avons pour ainsi dire créée. Qu'était la Justice dans la condition que la théologie lui avait faite, avec ra|;)solu souverain pour sujet et auteur? Un mythe pur. Qu'est-elle devenue par l'élimination de cet absolu? Un rapport d'abord; et comme tout rapport suppose une puissance ou sujet qui le soutient, une réalité.

C'est par le même procédé d'élimination et de définition que nous avons reconnu la réalité du pouvoir social, et par suite celle de l'être collectif qui le produit. Qu'était le pouvoir dans l'ancienne doctrine théologico-pôlitique, avec l'absolu divin pour instituteur et chef? Un mythe encore. Qu*cst-il devenu par l'élimination que nous avons faite de cet absolu ? Un rapport de commutation autre des forces, et comme ce rapport est aussi lui-même une force, une réalité.

Maintenant il s'agit de dcrnner à cet être collectif, dont nous avons démontré la puissance et la réalité, une intelligence, et c'est à quoi nous parviendrons par une dernière élimination de l'absolu, dont l'effet sera de créer la Raison publique^ gardienne de toute vérité et de toute Justice, centre et pivot de toute raison particulière, et sans laquelle la Foi publique^ ce bien précieux (ino tout gouverncmcul^(iftîLVV^vVQ4owv\(ic^C8t impossible.

Comment donc s'opère, dans Tordre des sciences morales, la purgation des idées? en autres termes, comment se constitue la raison collective ou raison publique?

A quoi je réponds : Par Topposition de Tabsolu à l'absolu.

Vous ne comprenez pas? La chose n*est cependant pas difOcile : c*est ce que. Ton nomme vulgairement liberté des opinions ou liberté de la presse.

Cela n'a rien de merveilleux, n'est-il pas vrai? et le mérite n'est pas grand de l'avoir trouvé. Mais regardez-y de près; voyez ce qui se passe dans un pays où les opinions sont libres, et elles le sont encore en France dans une mesure assez large pour que^vous puissiez observer le phénomène; puis vous nous en direz, après réflexion, votre avis.

L'homme est un absolu libre. J'emploie ici le mot libre de la môme manière que le physicien distinguant le calorique libre du calorique latent. C'est ainsi que j'ai dit déjà esprit libre et esprit latent, pour distinguer rintol« ligence qui se connaît et qui agit dans l'homme de celle dont nous reconnaissons l'empreinte et qui semble endormie dans la nature.

En deux mots, l'absolu libre est celui qui dit moi y l'absolu non libre celui qui ne peut pas dire moi.

En qualité d'absolu libre, l'homme tend à se subordonner tout ce qui l'entoure, choses et personnes, les êtres et leurs lois, la vérité théorique et la vérité empirique, la pensée comme l'inertie, la conscience et Tamour comme la stupidité et l'égoïsme.

De là le caractère de la raison individuelle, semi-absolutiste et semi-mathématique, en qui l'absolu, ainsi le veut la loi même de Tindividualité, tend ^ o^cv\y^\ xwv^^Jvaxfc

toujours plus grande; à la différence de la raison collective, pour qui l^absolu se réduit au point de contact des rapports, tandis que ceux-ci, soutenus les uns par les autres, selon l'expression que m'attribue M. Lenoir, sont à la fois la loi et la réalité sociale.

Cette différence de caractère entre la raison particulière et la raison collective deviendra sensible tout à riieure par les faits ; mais il faut expliquer d*abord comment la seconde nait de la contradiction de la première.

Du côté de la nature, la tendance de la raison particulière à Tâbsolutisme ne rencontre ni résistance ni contrôle; et l'on pourrait douter que la science existât, qu'elle fût même possible, si la vérité et la raison des choses, unique objet de la philosophie, n'avaient d'interprète que coite raison, ainsi qu'on verra bientôt.

Devant Thomme son semblable, absolu comme lui, l'absolutisme de riiomme s'arrôlc court; pour mieux dire, ces deux absolus s'enlre-délruiscnl, ne laissant subsislor de leurs raisons respeclives que le ra|)port des choses à projjos desquelles ils luttent.

Comme le diamant peut seul entamer le diamant, l'absolu libre est seul capable de balancer l'absolu libre, de le neutraliser, de l'éliminer, en sorte que, par le fait de leur annulation réciproque, il ne reste du débat que . la réalité objective que chacun tendait à dénaturer à son profit, sinon à faire disparaître.

C'est du choc des idées que jaillit la lumière^ dit le proverbe. Corrigeons cette métaphore quelque peu mystique : c'est par la contradiction mutuelle que les esprits se purgent de tout alliage ultra-phénoménal; c'est la négation que l'absolu libre fait de son^ antagoniste qui produit, dans les sciences morales, les idées adéquates, pures de toute scorie égoïste et transcendantale i con* fonneo en un mot à lu réalité et à la raifon lOoiaUi

Cette théorie, qui u*a rien en soi de sublil, va devenir, 61 je puis ainsi dire, ostensible, palpable, par les faits dont elle pieut ^eule donner Texplication.

Considérons ce qui se passe dans la multitude humaine, placée sous Tcmpire de la raison absolutiste, tant que la lutte des intérêts et la controverse des opinions n*en a pas dégagé la raison sociale.

En sa qualitp d'absolu et d'absolu libre, Thommc nonseulement conçoit Tabsolu dans les choses et le nonnnc, ce qui d'abord lui suscite, pour l'exactitude de ses connaissances, de graves embarras; il fait plus : par l'usurpation qu'il se croit le droit de faire des choses, cet absolu objectif devient sien ; il se l'assimile, il s'en rend solidaire, et prétend le faire respecter comme hii-mfuno dans tous les usages qu'il s'en arroge et les inlorpnHations qnUI lui plaît d'en donner. Kn sorte que le mondes de la nature et de la société n'est plus qu'une déduction du moi individuel, une appartenance de son abÀolntisme.

Toutes les constitutions et crovances de l'humanité se sont ainsi formées ; à l'heure même où j'écris, la raison collective n'existe qu'en puissance, l'absolu règne partout.

Ainsi, en vertu de son moi absolu, secrètement posé comme centre et principe universel, l'homme affirme son domaine sur les choses; et toutes les théories des jurisconsultes sur Ja possession, l'acquisition, la transmission et l'exploitation des biens, no sont qu'une déduction de cet absolutisme propriétaire. En vain la logique démontre que cette doctrine est incompatible avec les données de l'ordre social ; en vain à son tour l'expérience prouve qu'elle est une cause de ruine pour les nations et les états : rien ne saurait changer une pratique établie sur le con^ •ontcmcntdes intérétsi Le concept subsiste; il est dan*

toutes les âmes ; toute intelligeDce, tout intérêt, conspire à le défendre. La raison collective est écartée» la Justice vaincue, la science économique déclarée impossible.

Par cet exemple, on peut juger du système. Ce que nous appelons tradition, institution, coutume, doctrine, dont nous avons tant de peine à nous défaire, n'est toujours qu'un arbitrage infidèle de la raison particulière passé en règle générale, une déduction de l'absolu. Qu'il me suffise d*cn indiquer les principaux termes.

Capital : Déduction absolutiste, aboutissant à l'usure légale, cause première, obstinément méconnue, de toutes les crises qui ébranlent l'économie des nations.

Charité : Déduction absolutiste, donnant lieu à la théorie outrageuse de l'aumône publique et du workhans.

Valeur : Déduction absolutiste, niant en théorie la commensuration des produits et services, et concluant dans la pratique à la légitimité de l'agiotage.

ÉTAT 013 GOUVERNEMENT : Déductiou absolutiste, aboutissant d'un côté à l'empire prétorien^ de l'autre à la monarchie universelle, finalement à la raison d'État, trois choses qui tueraient l'humanité, s'il était possible qu^cUes s'établissent définitivement.

Sortons de l'économie et de la politique.

EsPRiT-MATiÉRE : Déductiou absolutiste, servant de justification au régime des castes et au servage féodal.

Langage : Déduction absolutiste, conduisant à la théorie du Ver))e, de la langue et de la ^révélation première, par suite, à rinfaillibilité de la raison individuelle, émanation et image de la raison divine.

Justice : Déduction absolutiste, qui de l'individu humain la faisant remonter à Tinfini divin, la pose comme commandement du Ciel h l'humanité, d'où se conclut ensuite la dégradation originelle et tout le système des grâces et expiations chrétiennes

Je m'arrête. Le système entier de la raison pratique a été construit d'après cette déduction léonine, où l'absolu servant de principe et de fln, la vérité n*a de place que dans la logique même de Tabsolu.

Or« ce n*est point ainsi que procède la raison collective» et ses déductions, ses enseignements, sont tout autres.

Opposant l'absolu à Tabsolu, de manière à annuler sur tous les points cet élément inintelligible, et ne consi* dérant comme réel ^t légitime que le rapport des termes antagonistes, elle arrive à des idées diamétralement in« verses des conclusions du moi absolu.

Elle nous dit, par exemple, que la propriété, balancée par la propriété, bien que toujours absolue dans le propriétaire, se résout devant la raison publique en une pure délégation ; le crédit, toujours intéressé chez le préteur, en une mutualité sans intérêt ; le commerce, agioteur de sa nature, en un égal échange ; le gouvernement, impératif par essence, en une balance de forces; le travail, répugnant à l'esprit, en exercice de Tesprit; la charité, eh droit; la concurrence, en solidarité; l'unité, en série, etc.

Et cette conversion n'emporte pas, remarquez-le bien, condamnationdel'individualité; elle la suppose. Hommes, citoyens, travailleurs, nous dit cette Raison colleclive, vraiment pratique et juridique, restez chacun ce que vous êtes; conservez, développez votre personnalité; défendez vos intérêts ; produisez votre pensée ; cultivez cette raison particulière dont la tyiannique exorbitance vous fait aujourd'hui tant de mal ; discutez-vous les uns les autres, sauf les égards que des êtres intelligents et absolus se doivent toujours; redressez-vous, reprochez-vous : respectez seulement les arrêts de votre raison commune, dont les jugements ne peuvent pas être les vôtres, affranchie qu'elle est de cet absohi, sans lequel vous ne seriez que des ombres.

Je crois inutile d'insister sur cette distinction fondamentale de la raison individuelle et de la raison collective, la première essentiellement absolutiste, la seconde antipathique à tout absolu. Il me faudrait repasser, à ce point de vue nouveau de la constitution des deux raisons contraires, ce que j'ai dit sur le droit des personnes, la distribution du travail et de la richesse, l'organisation du gouvernement. Qu'il me soit permis d'y renvoyer le lecteur.

En résumé, il n'est pas une vérité, dans Tordre des choses naturelles, à plus forte raison dans l'ordre de la société, pas une formule scientifique ou juridique, qui n'ait été, au jour de sa publication, regardée comme un paradoxe. Or, la cause qui rend ainsi la vérité et la Justice paradoxales est le caractère de notre raison individuelle, l'absolutisme, d'où se conclut la nécessité d'une raison supérieure, servant de correctif et de modèle à la première.

■ Si la liberté doit être comptée pour quelque chose, et si néanmoins elle devait recevoir une discipline, convenons qu'elle ne pouvait en supporter d'autre que cellelà. J^a liberté disciplinée par elle-même : c'est le fonds et le tréfonds de toute notre philosophie révolutionnaire. Rien assurément de plus rationnel, de plus moral que cette discipline; mais rien qui ait eu plus de peine à s'établir dans la pratique des nations, gouvernées dès Torigine par l'autorité et la foi, c'est-à-dire par l'absolu. Le Christ a dit :

« Que celui qui n'écoute pas rÉglise soit pour vous comme païen et pubiicain. »

Par ces paroles, l'auteur de l'Évangile a posé le principe d'autorité en matière d'opinions; il a condamné le libre examen, la discussion publique, universelle, réciproqiic; il a pris pour règle la formule Le maître Va dit.

jmrss d V «crûs wmonrt ronn\ ss. uïvnx ilt* h: iwssr. A la lai e! i Σ ràanit titrHMrtj;ie!^. t it maî^iM. ilt n^n^^r €t à IXsiiisi: ot I»iei:. i. ih laLdi; iv;îf nunib^ cim riMtf saocticn an sîkncc. il àenùèrt e; u^ iui}> ui^tittU inwjh tÎQD de rabs^iau3iH .

Et Toîlii iHiurmioi î'Liiii^t firt^iiT^iiiî lu ]iii qn'iin instant démocniiiqiH: iHiiuquo. nuli: F^itM loiiiun siii un pnDcî|ie de religioD ih saiiraii. m sr dt'volon|ij)nu ^loi'* sîslpr dans la dtancicraliv. Lb iihrt (îtsiMtssion ahonth^>diit fatalement à réliminatkiD dt iv^ut ait^ulu, il ninvora h^iijours Tune de ces deux choses : ou hu^n, si Tôlomont religieux esi prépondérant dan? lo? âmo^, k raison colleclive s*efiaoera devant la raison alvsoîutislo, ol lo coiï- Ternement de la société passera tout tnlior à répiS4V>|^at ; ou, si Tesprit d'égalité reiiifK»rte et nialntiont la rt^^nln^verse, la raison tbéologique sera vainciio, ot la SiX"*iétt\ après avoir commencé par la religion, finira jvir s*^ divlurt^ supérieure à tonte religion.

L'hérésie à perpétuité jusqu'à extinction do iU>gnio ot épuisement de matière à hérésie : loi est l*o(Tot inéxitaMo de la liberté de dis(*ussion, tel le caractèix> de h\ raisoit publique, dont l'essence est de u'aflirnïor quo. dos rnpports. Mais c'est aussi ce que ne voulait pas lo Clhiisl, prophète et fils de Dieu; ce qu'a de tout lonqm ot avf>o raison condamné FÉglise orthodoxe, on (pii nSidi» To^prlt de Dieu; ce qui tue et déshonore los é^lisos rélonnéoN, soumettant hypocritement à la sanolion dn leur hhrn examen la parole de Dieu.

Seide la Révolution, aprèrt avoir ooniprin hi londltion de la vérité scieutidqiio ohjectivo, a coiMpriH qiM'll<' devait être la condition de lu vieille Hoci.ilo. Aui^.^l Um* elle dans sa liberté que riO^li;)!; éUum m/ii Jo^/mm', t\U* nous dit s

« Tous les Français ont le droit de publier leurs opinions en se conformant aux lois, — La censure ne pourra jamais être rétablie. »

Et encore :

« Toute loi doit être discutée publiquement^ et librement votée par l'assemblée nationale. »

Et ailleurs :

« La procédure secrète est abolie : les débats seront publics en matière criminelle, à moins que Thonnèteté publique ne s'y oppose.

Ajoutons ce mot fameux, La loi est athée; ce qui no signifle pas précisément que la Révolution admei toute espèce de culte, bien moins encore qu'elle rejette la conception de l'absolu , mais que sa raison se forme par Téli* mination de Tabsolu.

Par ces déclarations, la Révolution a proclamé Tindé* pendancc de la pensée; elle a aboli, comme injurieuse à riiomme et au citoyen, Tautorité de Técole; elle n*a exigé, pour les définitions du législateur pailementairement fo^ mulécs, pour les décrets du prince légalement rendus, pour les arrêts des tribunaux solennellement prononcés, qu'une adhésion conditionnelle et une soumission de fait. Contre les illusions du piélisme, l'arbitraire de TÉtat, les entités de la philosophie, les réticences et les hypocrisies de la science, les coalitifins du privilège, l'entraînement des partis, les séductions de l'éloquence, la somnolence des magistrats, et toutes les fantaisies de l'idéal, elle a suscité, pour garantie suprême de vérité et de Justice^ quoi? la guerre civile des idées, l'antagonisme des jugements.

Avouons que jamais philosophe, philosophant à priori sur les conditions de Tordre social, ne se fût avisé de C6 moyen: La presse libre, l'anarchie!...

Nos braves bourgeois^ amoureux de Tordre jusqu'à b

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Tordro, voua ne faites que de Va^tMsokilisine. L*Anie so-* ciâle, en effet, pas plus que la vôtre, ô spiritualiste obstiné, n'est un prince suzerain, gouvernant des facuHés sujettes ; c^est une puissance de collectivité, résultant déraction et de la réaction do facultés opposées ; et c'est le bien-être de cette puissance, c'est sa gloire, c'est sa justice^ que nulle de ses facultés ne prime les autres, mais que ioutos agissent au service de tout, dans un parfait équilibre.

Or qui rétablira l'équilibre troublé, qui prêtera mainforte à la Justice sociale, qui exécutera ses arrêts, sinon les facultés opprimées elles-mêmes?

Après la Révolution de 1848, lorsque rassemblée constituante, et plus tard la législative, jugèrent à propos, pour étoufler ht Révolution, de restreindre la liberté de la presse, ceux qui en prirent la défense la revendiquèrent surtout au nom des droits de l'homme et du citoyen; ih firent valoir ritnutpiilé de la mesure, le danger de laisser le pouvoir sans contrôle... Ces considérations avaient leur valeur ; mais c'était surtout au nom de la raison publique, à laq4ielle on allait porter une mortelle atteinte, qu'ils eussent dû parler. Sans une controverse libre, universelle, ardente, allant même jusqu'à la provocation, point de raison publique, point d^esprit public. L'absolutisme reprend son cours : partout la couardise, le mensonge, la défection, l'immoralité. Qu'en disent à cette luîure les prétendus législateurs de Tordre?...

Eh! comment pouvaient-ils oublier, ces PtMd' hommes de la contre-révolution, que l'ordre dans la ruoi dont ils sô montraient si burlcsqucment jaloux, avait pour condition la guerre de parole et de plume? Quand la Convention, dans sa magnifique colère, votait ces articles inutiles de la déclaration de 93 :

« Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l'instant mis à mort pir les hommes libres.

foi dëfittssikJt -•» irie ^ r-:wT"rau.c: rjtrWo»r«urv U' garde de icczn Pirs tae y r^f cv<*fc;x3L: L^ !\\ vs k\ . réplîqpe At ïiseiùi'^iîssj^ Bx?okn.*<uq'jif i VjLh!iv\v;.'>^v affecté par a Mocu^r^f. — Rxioi .irte. r,t rvcu ^u $^k;| public, enl^^'è l'i IXreclotn*; IVh<-^u* au ïHkV%; vW ^ liberté, coBsçiD^ cnctr^ Bo<u(\jLrto« L hisic-uv l^ b^i;iv aijjoimfbai Iûos «ietu : i-'esl à n;«:nal>. M^i^ vvcv>«inaissez ao moîiks qiie rak<>lutiiiuo ik l\m e^l |v\vt;:;; par Fabfolatiaiie de Tdativ : «.v qui no fût |va:s Arrtw ^ la Toix d'un seul homme n*a\ait tiin (vir cvHunr U ^ow de la répnbliqae. — Charles X su^peiui la Charlo : UAri^js reoYerse Charles X. La coloiino do la Riî^lUlo ;M*oUo Olo élevée à la gloire de rinsurreolîon î OuVni i\^lt^\o aU in \,\ statue de Pichegru. Mois non : la ooKviuio ilo la lUsUlh\ malgré les termes de son inscriptioiu o$i lo luoiuuuoul de la liberté de la presse et do la tril)uiK\ Kilo >\ms dil qu'Henri V serait roi de France si sini aîoul, $\MlVa\anl du veto des députés, n\nit voulu nioUro s^i Vuîsimi |Hn -^ sonnelle à la place de la raison gônôralo.

Sur la fin du rogne de Louis-Philip(H', uu aunistiv. j^o prévalant de sa prérogative, ordonne t\ un pivrossM'ur dont la parole, applaudie par les uns, blAntoo par Ioh autres, lui paraît dangereuse, de cesser son ensoiguonioiiU aussitôt le public prend fait et cause pour lo professeiu*, noins parce qu'il approuve ses théories que parce (iM*il

soupçonne le pouvoir d'entrarcr la guerre deB idées, et qu'il rq;arde It guerre des idées comme sa prén^tivc i lui, el sa garantie contre Tabsolutisnie du gouvernement. La Charte déclarant, d*un côté, Tégale admissibilité de tous les Français aux emplois, de Tautre la faculté ^le aussi de publier ses o|)inions, c'était comme si elle eût déclaré qu'il ne pouvait exister, dans aucun pas et sous aucun prétexte, d'incompatibilité entre Texercico d'une fonction publique et la manifestation d'une opi* nUm. La royauté seule avait été élevée au-dessus des attaques, parce que son rôle était précisément de conserver à tous la faculté d'attaque; et si l'on a pu dire à la fin que l'opposition était dirigée contre la couronne, ce fut la faute de la couronne.

Afin d'assurer la paix , tenir les énergies sociales en lutte perpétuelle : quelle idéel Non, encore une fois, pareille découverte ne pouvait être le fruit que d'une longue expérience; la métaphysique par laquelle débute toute connaissance, le spiritualisme, la religion, la foi, l'Église, l'idéal, y répugnent.

C'est à cette méthode de purgation et d'assainissement des idées, devenue pour notre nation une seconde nature, que la France doit depuis un siècle ses progrès les plus réels , progrès dont aucun effort de l'absolutisme, aucune récurrence de la religion, n'est capable de la faire déchoir.

Rendons-nous compte de ce travail.

De même que dans les sciences naturelles Tabsolu est constamment éliminé par la critique, qui ne conserve des théories que les phénomènes recueillis et les rapports calculés, et ne s'arrête que devant révidence des faits et des séries;

I>e même, dans les sdenoes sociales, Tabsolu est drarlé par la ooolradîdîoa générale, qui ne laisse sabsisier des doctrines que les points défait et de droit dûment constatés, et qui, n'existant elle-même qu'en vue de la Justice, est forcée de s'incliner à son tour devant la Justice.

La vérité des rapports et la Justice, voilà les deux seules choses que respecte Funiverselle controverse, et devant lesquelles toute ironie s*cvanouit.

Aussi, depuis Tccole de Descartes, la France n*a-t-elle produit aucun système de philosophie dont le principe , les moyens et Tohjet fussent dans l'absolu : Tcsprit d'opposition et de critique qui règne parmi nous ne le permettait ))as. Ce que Ton a pris pour une marque de l'infériorité de notre génie est la preuve décisive de la supériorité de notre intelligence.

De là cette élimination des entités métaphysiques, persévérante, universelle, sans exemple dans riiistoîre, qui, passant de la France à Tétranger, caractérise notre époque, et que j'ai comparée à une circoncision de l'esprit, ou , suivant l'expression d'Aristote, à une purgation.

Purgation des idées religieuses : théisme, panthéisme, athéisme aussi, catholicisme, protestantisme, naturalisme, illuminîsme, théophilanthropie, messianisme, etc.; tout y a passé. La France ne peut plus supporter de religion ; elle demande avec instance qu'on ne lui en parle plus. Et puisque les idées religieuses, qui ne devaient, disait-on, avoir d'autre but que de servir de base à la Justice, la compromettent, elle supplie qu'on établisse le droit, qu'on le déBnisse sans leur secours, qu'on lui donne une base humaine et phénoménale, qu'on Taffiranchisse, en un mot, de toute considération de Vabsolu.

Purgation des idées économiques. Qu'a fait la critique depuis les physiocratcs, qu'ont fait tous les socialistes, qii'ai-je fait moi-même, sinon de montrer dans toutes les

catégories de la scioneo» dans la oorporation* dans le commerce, dans le crédit, dans la propriété, dans Timpét, dans le patronat, dans la di-vision industrielle, dans la concurrence, dans la valeur, la présence d^ Tabsolu; de proleslcr contre sa funeste influence, de réclamer son éiiminaUon, c'est-à-dire de chercher la balcmee qui, ne tenant compte que des produits et des services, de la réalité et de la raison des valeurs, neutralise les unes par les autres les prétentions de la personnalité, et nivelle les fortunes? Certaines écoles, je le sais, n'attaquent Tabsolutisme régnant que pour lui substituer celui de leur dogme ; à la propriété on oppose la communauté, à la concurrence anarchique Tl^Aat entrepreneur et propriétaire , à la macération le plaisir, à l'esprit la chair. Mais à ces contrefacteurs de Tabsolu le public, qui cherche le droit, s'oppose en masse et les élimine à leur tour : dites-moi où sont, à cette heure, les babouvistes, les icariens, les phalanstériens , où seront tantôt les enfantiniens et les amants de la femme libre.

Purgation des idées politiques : aristocratie, bourgeoisie, théocratie, monarchie, démocratie, empire, système parlementaire, suffrage universel, dualité de représentation, fédéralisme, etc., il n'est pas une de ces idées qui ne conserve des partisans ; laquelle s'impose à la masse du pays? Ce n'est plus même la démocratie, à laquelle tout le monde avant février semblait se rallier, et que le tamisage socialiste et ses propres fautes ont écartée comme tout le reste, au moins dans son expression traditionnelle, officielle. L'heure n'est pas loin où ceux qui nous ont accusés avec le plus de violence d'avoir perdu la République reconnaîtront eux-mêmes qu'elle était perdue sans ce purgatif énergique... Partout, dans la politique, l'absolu s'est montré dominant, la Justice a été subordonnée; et c'est parce que la Justice fait défaut à tous les systèmes,

je veux dire parce qu*elle n*eii consftîtue pus réléirent prépondérant, qa*ils succombent tous Fun après raiitrc sous la réprobation de la liberté...

Gommencei-Tous à comprendre ce que cVst qno Télimination de l'absolu, la purgation des iitéos, la balance du moi par le moi, ce qui veut dire la rtHluclion de toutes les théories sociales, politiques, éci>noniiques, relifîieuses, à régalité pure, à la Justice? Et ne vous vienl-il pn^ \\ l'esprit que Thomme qui aura le mieux tnivnillé h cille grande et déflnilive expurgation |K)urrait bien èln* aussi celui qui aura le plus eflicaccment servi lu cunstitulioti sociale?

Résumons ce chapitre en quchpies pro|K)sifioiis qrri fixent la pensée du lecteur.

La tliéorie de la raison collective repose M\t ce r.nt d'observation noologique, qu'aucune explication ne saurait détruire :

Lorsque deux ou plusieurs hommes sont app^'l''^: î =^ prononcer oontradictoi rement sur une qnr^^fion, ï^** ^'■ Tordre naturel, soit, et à plus f^^rte mi^i^iii. A^ r'.- •humain , il résulte de l'éliminai i^^n ^n'.]<i ^r,r\* /-..v' '■ à faire réciproquement de leur ^u\*Y'^*^ ;♦/■ '' ' •• ' de l'absolo que le moi afrirm*» <*» i»» »• * -^^ manière de voir commune, a-n n^» r'^'w tout, ni poor le fond ni pour ;;i V^'' > sans ce débat leur ta<;on 4e {y?i«i#»>* ^"V ' •

Cette manière de voir, -l^na «.ji/î;' » -' rapports purs, sans méi:«n'j*^ V 'î^/-/"^* - ^' nbsolatîsle, eonstitoe U n^^-^sn ^/^i'/" bliqne.

il suit de cett»! liiW.-rt**^ **■ i.-.''/ raisons qœ^ti, au tie»» Ut ^/^f^^v/»»" »

débat préalable» les mêmes individus Teussent préjugée par consentement tacite, en opinant seulement du bonnet, comme on dit au palais, leurs opinions, émanées toutes du même sentiment d*absolutisme qui fait l'essence de rindivldualité, se seraient trouvées parfaitement homologues, mais qu'en même temps leurs intérêts auraient été dans un complet antagonisme : situation tout à fait inverse de celle que crée la raison collective.

C'est ainsi que s*est établie dans l'origine la propriété. Elle est résultée du consentement des raisons particulières, dont le faisceau, spontanément formé, a emporté d'autorité la sanction du législateur. Mais il appert aujourd'hui que la propriété, malgré tous les eCTorts des juristes, est devenue incompatible avec l'ordre social. Elle attend sa transformation, et nous assistons depuis une vingtaine d'années à un travail d'expurgation dont j*ai essayé de marquer le but, en présentant la balance des droits et devoirs réciproques du locataire et du propriétaire.

Il en est ainsi de tout le système social, conçu d'abord, et nécessairement, du point de vuq de l'absolu.

Donc, élimination de cet absolu, et constitution de la raison collective par l'équation ou balance réciproque des pensées individuelles, voilà ce que requiert impérieusement le soin de la vérité et de la Justice, ce que Thistoire montre comme le principe recteur des sociétés, ce que réclame avec un surcroit d'énergie la Révolution, mais ce que le Christ et son Église repoussent en même temps de toute la puissance de leur foi.

Et pourquoi l'autorité religieuse, établie en vue de la Justice, se montre-t-elle si hostile à la ventilation des idées, sans lesquelles le Verbe divin demeure sans expression, et la Justice, la bonne foi, sont impossibles?

C'est que l'absolutisme individuel qu'il s'agit d'élimi*

ncr n'est autre, au fond, que Tabsolu transcendantal, dont l^exorbitance dans la spéculation philosophique fait toute la réalité des révélations, de même que son intrusion dans la loi fait la perte des mœurs et la ruine des États.

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