CHAPITRE II
Béfùtaiion du pyrrbonisme thëclogique : réalité da 86q6 xnotal.
J^ai remarqué ailleurs que la théorie d'une grftce auxiliaire, théorie qui a pris dans le christianisme un si grand développement, est essentielle à toute rdligion. Le paga» nisme rapportait tout aux dieux : Mç l^uxcv, un dieu l'a donné, dit Homère; comme la Bible, nathan lekovah.
Les partisans de la religion naturelle tiennent le même langage : c'est la seule chose que le public a retenue des doux premiers volumes de M. Jules Simon. ,
Eh bien'! Monseigneur, savez-vous ce que vous, et tous les religionnaircs vos prédécesseurs et vos copistes, vods professez par cette belle théorie ? Ce que l'on peut imaginer de plus immoral, le pyrrhonisme.
Humainement, vous ne croyez point à la Justice. C'est uniquement par votre foi en la Divinité que vous vous rendez compte d'une loi qui sans cela n'existerait pas pour vous, suivant ce que dit Befgieir, appuyé par Mgr Gousset :
(( Aucune raison purement humaine n6 peut établir la distinction du bien et du m»l; et s'il n'avait plu à Dieu de nous faire connaître son intention^ le fils pourrait tuer son père sans être coupable.
Otez Dieu, vous n'avez plus ni foi ni loi; vous ètespap ricidc, voleur, faussaire, traître à la patrie, incestueux, pédéraste.
Et la philosophie spiritualiste est d'accord avec vous. Elle aussi nie Tefilcacité do la conscience, lé didca*neincnt du bien et du mal ; et sans la connaissance qu'elle
prétend avoir de Dieu par le sens intime, qjle dirait, comme vous, que l'athée honnête homme est une franche dupe, tandis que le fils qui empoisonne son vieux père pour économiser la pension qu'il lui paye est un praticien qui raisonne juste.
Eh quoi! vous ne reculez pas devant cette effroyable doctrine qui a versé sur le monde plus de crimes (|ue le sacerdoce n*en a jamais absous; qui vous a fait méconnaître, violer, sous prétexte de discipline, tous les préceptes de la Justice; à laquelle vous sacriflez sans remords les droits de Thomme, du citoyen, de l'ouvrier, de Tenfant, de la femme !...
Certes, quand le christianisme se présenta au monde avec son triple dogme d'un Dieu révélateur et rédempicur^ d'une prévarication originelle et d'une grâce nécessaire, il ne se doutait guère qu'il élevât sur la Justice un doute cent fois plus désastreux, plus immoral, que celui de Pyrrhon. Il se croyait si sûr de sa foi! Son espérance était si vive, et la raison humaine semblait si faible!...
Pardonnons au christianisme, et jugeons-le comme luimême nous juge, sur l'intention. Le christianisme, damnant les héros et les sages, ceux qui pratiquent la Justice gratuitement et pour elle-même, tandis qu'il ouvre le ciel aui âmes basses à qui la peur de l'enfer arrache un hypocrite Pêoeavi^ a cru servir la Justice : s'il eût manqué à son œuvre, qu'explique d'ailleurs la loi du développement humain, c'est alors qu'il eût été immoral.
Preuve par le sens intime.
Là situation faite à la Justice par la pensée religieuse étant la même que celle faite à la certitude par Pyrrhon, c'est par l'argument qui a défait Pyrrhon que je commence ma réponse aux objections de la théologie.
Descartes, cherchant un point solide à la connaissance, débute par se dire, à Texemple des anciens douteurs :
£xiste-t-il une vérité? et en supposant que quelque chose de vrai existe, puis-je le découvrir? Puis-je en acquérir la certitude? A quel signe le reconnaître? Qui m'en garantira la légitimité? Sont-ce mes sens, qui me trompent, et ne me font voir que le particularisme des choses? Sontce mes notions, dont rien ne me garantit la légitimité; qui participent de Terreur de mes sens, bien qu'elles ne soient pas données uniquement dans la sensation; qui d'ailleurs ne m'apprennent rien toutes seules et sans le secours perpétuel de mes sens? Est-ce mon sentiment intime, qui n'entre en action qu'autant que je suis en rapport avec les choses extérieures? Â qui croire? A qui me fier? Oii me renseigner? Par où commencer? Quel est le principe, à l'abri de tout soupçon, sur lequel je vais fonder ma philosophie? Car il est clair que, si je trouve le point d^attache, le reste ira de lui-même. Detur mihi punctum, et terrant moveho^ disait Archimède.
Telfut le doute hypothétique, condition préalable de toute philosophie, auquel se soumit Descartes.
C'est bien évidemment le même doute qui frappe aujourd'hui la morale.
A l'exemple des acataleptiques, les transcendantalistes soutiennent qu'il n'est pas pour l'homme, en dehors de la foi en Dieu, de morale; que toutes ses actions, au point de vue de la conscience naturelle, sont indifférentes; que la distinction du bien et du mal est arbitraire; que d'ailleurs, la morale existât-elle, l'homme est incapable, par sa volonté comme par sa raison, d'y atteindre; qu'il ne saurait s'en faire une notion exacte et assurée ; qu'en conséquence tout est chez lui ténèbres, inertie, corruption, mensonge; que les voies de l'humanité sont erronées, conduisant à l'erreur et au. crime, ou
* pour mieux dire à la folie; qu'il n*y a que la grâce du Christ qui puisse lui tracer uue loi, la sauver du péché, et lui donner le courage de la verlu.
Ce qui revient à dire que le môme doute que soule- Yaient les Pyrrhoniens dans l'ordre de rintelligencc, la religion le porte dans Tordre de la conscience.
Que pouvons-nous savoir certainement? demandait Pyrrhon. — Rien, le doute est absolu et invincible.
Que pouvons-nous, par nous-mêmes, savoir et faire de bien ? demande l'Église. Et elle répond comme Pyrrhon : Rien, le discernement du bien et du mal est impossible; l'immoralité est complète.
Et comme Pyrrhon concluait à la suspension absolue du jugement, de même l'Église conclut à l'impuissance radicale de la volonté.
Mais il y a entre Pyrrhon et l'Église cette différence, que Pyrrhon, n'ayant pas trouvé d'illurainateur surnaturel pour lever son doute, n'avait osé se faire chef ou pontife d'aucun dogme; tandis que l'Église possède un Christ, qui lui a donné le secret des mœurs, et avec ce secret l'art de changer l'homme de péché en ange de lumière.
Pyrrhon enseignait donc que Thomme, pour être raisonnable, devait commencer par se démettre de la raison, ' ne jurer par personne et se tenir dans une méfiance universelle; l'Église au contraire se vante de moraliser Fhoinme, immoral par nature, en le plongeant dans la cuve baptismale et entretenant ensuite la blancheur de son âme au moyen de la collation des sacrements, et de la transfusion des grâces dont elle a le ministère.
Vous savez, Monseigneur, comment Descartes se tira des filets de Pyrrhon, au grand applaudissement des
notabilités théologiques de son siècle, Arnaud, Nicole, Bossuct, Fénelon, Malebranche.
Je veux bien , dit Descartes , avouer que tout est douteux et sujet à caution. Mais vous m'accorderez au moins que je ne puis pas douter que je doute, puisque c'est en raison do ce doute, dont vous me faites une règle, que vous m'ordonnez de suspendre mon jugement.
Telle est donc ma première proposition, dont la certitude est invincible : Je doute.
àSi je doute, je pense ^ 2' proposition, également certaine.
Si je pense, je suis ; 3* proposition.
Et voilà le pyrrhonisme, au moins en ce qui concerne rhumanité et ses lois, par terre.
Avec la certitude subjective, en effet, tout le monde intérieur, c'est-à-dire la vie individuelle et sociale, la liberté, la Justice, l'économie, l'art, est donné» Restait à établir, soit par antithèse, soit par extension de ce premier terme, la certitude objective, à trouver le passage du monde intérieur au monde extérieur : ce qui était plus diriicilc, et où la philosophie de Descartes, de même que celle de Kant, faisant intervenir Dieu dans la philosophie au moment même où elle se pose par l'affirmation du moi, devait échouer.
On a disputé sur la beauté, la justesse, l'élégance de ce grand coup de Descartes : ce qui est sûr est que Pyrrhon en est à moitié mort et n*a pu s'en relever.
J'essayerai à mon tour de traiter l'acataleptisme de rÉglise, comme Descartes a traité celui de Pyrrhon.
Je veux bien, vous dirai-jc, admettre pour un moment que je suis incapable par moi-môme do discerne^ le vrai bien et de le vouloir. Je suppose en conséquence que ma
conscicnco, comme ma raison, est obscure; que ma justice pourrait bien n*être qu'une inspiration de Tenvie; que ce qui me semble vertu est vice déguisé; en tout cas, que rien d'humain ne m'oblige. De sorte que, comme je ne puis avoir ni la claire vue, ni le pur amour de Thonnète, je ne saurais me vanter de les réaliser gratuitement en ma personne. L'homme s'agite, a dit avec une souveraine éloquence l'un des vôtres, et Dieu le mène. Et c'est seulement parce que Dieu le mène que le bien, un peu de bien, se retrouve au fond de l'ébuUition humaine; car, pour peu que Dieu le délaissât, l'homme, si par impossible il ne produisait pas de mal, ne produirait que des actions indifférentes, ou qui, bonnes en elles-mêmes, mais dépouillées d'intelligence et de bonne intention, seraient nulles.
Telle est bien la thèse de l'Église, identique et adéquate à celle de Pyrrhon,et son principal corollaire.
Je me place donc au fond de cet abime, creusé par la misauthropie des croyants. Je m'établis dans cette hypothèse désolante, que je ne puis pratiquer, aimer ni cor^naître le bien par moi-même et pour lui-même; de sorte que, mes sentiments, .mes pensées, mes paroles, mes actions, étant constamment mêlés d'égoïsme, ainsi que Ta montré La Rochefoucauld, je ne suis et ne puis êlre, sous le rapport de la moralité, qu'un être^é^uivoquc, sinon décidément méchant.
C'est de ce gouffre qu'il faut que je me tire, sans rocourir à d'autres moyens que ceux fournis par l'hypothèse même; faute de quoi, au moindre appel que je ferais à une puissance étrangère, ma condamnation devient irrévocable : car toute théorie du Devoir et du Droit, qui implique dans ses termes, comme principe, condition, postulé ou adminicule, la notion, même la plus épurée, d'un être métaphysique, ange ou démon, est une
théorie religieuse, ce qui veut dire une théorie de scepticisme» une théorie d*imu)oralité.
Or voici, ce me semble, une réflexion qui doit arrêter court le sceptique. Elle ne me vient pas d'ailleurs que de rhypothèse, comme vous allez voir; elle m'est fournie pur rhypolhèse.
Supposant, avec l'Église, que je ne puis par moi-même pratiquer le bien et éviter le mal, et que ma volonté a une inclination décidée pour le péché ;
Supposant de plus ma conscience tellement véreuse qu^elle ne sache seulement pas discerner le bien du mal :
Je dis que vous ne sauriez me refuser ceci, qu'il y a en moi un préjugé ou sentiment quelconque du bien et du mal, c*osl-à-dirc de ce qui fait l'objet même de l'hypothèse.
, Que je ne connaisse pas ma loi, c'est possible ;
Que la connaissant rien ne me fasse clairement sentir qu'elle est pour moi obligatoire, c'est encore possible ;
Qu'en conséquence la moralité de mes actions me semble livrée à ma seule fantaisie, tout cela est possible;
Ce qui est impossible, c'est qu'il n'y ait pas en mon âme un écho qui, à la supposition du bien moral que je cherche, répond bieif; à la supposition du mal, répond mal ; c'est en un mot que ma conscience, au moment où elle doute de sa lucidité, de sa moralité, de sa propre énergie, doute encore de son doute, doute de ce qui fait l'objet de son doute, doute, en un mot, d'elle-même.
Sous une forme restreinte, c'est toujours le Cogito ergo sum de Descartes.
Lorsque Descartes dit : Cogiio^ je pense, il fait parler le moi, l'être considéré dans l'universalité de ses fonctions, qui est la pensro.
Déconiposeï cette pensce, ce moi; l^argument, pour être détaillé, ne potlra rien de sa force.
L'œil, se sentant Toir, dira : Je vois, donc je suis.
L'oreille : J*entends, donc je suis.
L'estomac : Je digère, donc je suis.
Le cœur : J'aime, donc je suis.
Mettez telle faculté ou tel organe que vous voudrez, il dira : Je fonctionne, donc je suis. Si la pierre qui tombe pouvait parler sans cesser d'être pierre, elle dirait à Pyrrhon, à Berkeley : Je gravite, dont je suis.
EUremarquez la marche du raisonnement. Ce n*est pas de la notion métaphysique de substance ou de cause, mais bien du phénomène de la fonction, que Descartes a tiré cet allument qui tu(61e doiïfë, argument qui du reste rentre dans la démonstration du Cynique, devant qui l'on niait le mouvement et qui se mit à marcher.
Eh bien ! il est en moi une faculté, pailie intégrante et constituante de moi, faculté mal servie peut-être par mon intelligence, plus mal servie encore par ma volonté, mais dont voiis, théologien psychologue, vous êtes forcé de reconnaître l'existence, puisque vous élevez le doute sur sa lucidité et son énergie, et que vous lui offrez le collyre de votre religion : c'est la CoNSGiENi:u&«^
J'entends par conscience^ dans l'ordre d'idées que je traite, la faculté ou le contenant dont la Justice est le produit ou le contenu ; faculté qui est à la Justice par conséquent ce que la mémoire est au souvenir, Tentendement au concept, le cœur à l'amour, etc. Ceci nous explique en passant pourquoi la conscience et la Justice se prennent fréquemment l'une pour l'autre : la même chose arrive pour les autres facultés.
Avant donc de savoir si elle est obligée ou si elle ne l'est pas, antérieurement à toute idée de droit et de devoir, cette faculté vous dit : 11 est des choses que je juge à priori
être bonnes et louables, bien que je n'en aie pas encore ridée claire, et que je ne sache si je suis ou non capable de les accomplir; et ces choses, je les approuve, je les veux. 11 en est d*autres que je sens être mauvaises, bien que je ne les distingue pas nettement d'avec les précédentes, et que je ne sache si j'aurais assez d'énergie pour m*en abstenir; et ces choses, je les réprouve, je n'en veux pas. Donc je suis.
En deux mots, de même qu'il y a en nous une intelligence pour qui la vérité est bien, l'erreur mal« et qui, appelant l'une, rejetant l'autre, ne peut pas, à priori^ douter d'elle-même; de même encore que nous avons un certain goût pour qui la beauté est également bien, la laideur mal, et qui, les nommant toutes deux, ne peut pas, alors même qu'il ne les rencontrerait jamais, douter de soi : de même il y a en nous une faculté pour qui la piété filiale, par exemple, en soi est bien, le parricide mal , et qui, les jugeant tels, alors même que sa pratique serait contraire à ce jugement, ne peut pas davantage douter d'elle-même.
Malgré vous donc, il ne m'est pas permis de douter que je n'aie au moins cette notion générale du bien et du mal ; puis, avec la notion, ce goût de l'un, cette horreur de l'autre, qui constituent la conscience : et cela, bien que je ne sache pas encore les discerner, bien que j'hésite à les produire, bien même que je me demande si je suis capable de les produire ou obligé d'y avoir égard. Elle est en moi, dis-je, cette conscience, antérieurement à tout acte de ma part, à tout empirisme, à tout lien de droit. Et c'est votre propre doute qui me la révèle, doute qui peut fort bien porter sur le genre, l'espèce, le degré, la nécessité, l'obligation, en un mot sur les circonstances, qualités et conditions de l'acte moral, jamais sur la fonction, qui est ma conscience, ni sur le produit de cette fonction, qui est la Justice.
Niez cela, et voire argumentatioTi s*écrouIe : vous ne savez plus vous-même ce que vous diles. Car, lorscine vous objectez que je suis incapable par moi-même de discerner le bien du mal, et plus encore d'y conformer ma conduite, en raisonnant ainsi du bien et du mal vous supposez implicitement que j*en ai un scnliment ou une notion quelconque, par conséquent qu'il existe en moi une faculté d*api>(étition qui y répond ; absolument comme Pyrrhon, raisonfnant de la certitude, supposait implicitement la pensée, par conséquent Têtre.
Que si maintenant vous cherchez à Texistence du sens nacrai une explication psychologique, une raison en soi, il ne vous sera pas malaisé de la découvrir. La constitution animique de Thomme étant telle que l'instinct est subordonné à la réflexion, et que la sphère d'action de celle-ci s'agrandit sans cesse, tandis que Tiastinct s'émousse et rétrograde, il en résulte que l'équilibre des affections et des appétits ne peut pas s'établir en lui de la même manière que chez les autres animaux. Il faut qu'il exerce sur les facultés que régissait l'instinct ^ne domination proportionnelle à sa pensée même. En deux mots rhomme, parce qu'il est et devient de plus en plus intelligent, doit être d'autant plus maître de soi, animi compos : là est sa dignité. Or, telle est justement la fonction que remplit, d'abord vis-à-vis de lui-même, la conscience : c'est elle, en effet, qui ordonne les inclinations, les besoins, les passions, non-seulement pour la félicité du moment, mais pour la gloire de la vie entière. Vis-à-vis des autres son empire n'est pas moindre : c'est elle qui régit les rapports de service, d'échange, etc., alors que l'amour ou la haine, la cupidité, le caprice ou l'indifférence, menaceraient de jeter dans ces rapports une perturbation funeste. Otez à
l'Ame la Justice, vous la rendez acéphale : ce n*est pins IVsscnce d*un homme , c'est l'essence d'une bête , une contradiction.
ffon - seulement donc la conscience ejdste en nous comme toute autre faculté, nécessitée par son objet et s'accusant par son action; elle est la faculté souveraine que toutes les autres sont appelées à servir , comme les membres du corps servent le cerveau, tandis qu'ellemême n'en sert aucune. Par son commandement absolu elle refoule toute exorbitance, assure le sujet contre les injures qu'il peut souffrir, d'un côté de la fougue de ses sens et de ses passions , d'autre part de l'incursion de ses semblables, en môme temps qu'elle garantit ceux-ci des injures que ce même sujet pourrait leur faire. C'est une voix qui plaide en nous contre nous-mêmes le droit du prochain, dès que notre égoîsme fait mine de le méconnaître ; voix qui fait taire toutes les suggestions de la sensibilité, de la convoitise, de la sympathie, du sang même et du cœur. L'offense à la Justice couvre l'offense à tout autre sentiment.
Voilà pourquoi, si mon père voulait me faire violence* je tuerais «ion père, malgré mon instinct filial, et je ne pécherais pas contre la Justice ; si mon fils trahissait la patrie, j'immolerais mon fils, comme Brutus, et je ne pécherais pas contre la Justice ; si ma mère, parjure, assassinait mon père, pour introduire dans la famille un amant, je poignarderais ma mère comme Oreste, et je ne pécherais pas contre la Justice.
La Justice est plus haute que l'affection qui nous atta« che à père, mère, femme, enfant, compagnon. Elle ne nous empêche pas de les aimer ; elle nous les fait aimer d'une autre manière, en vue de l'Humanité. C'est pour cela que la Justice a été faite Dieu, et que celui qui a renoncé à Dieu adore toujours la Justice, bien qu'elle ne
soie autre chose que le commandement de lui vis-à<vis de lui, le principe cl la loi de la dignité sociale.
De tout ce qui précède il résulte, et c'est un point sur lequel je ne puis trop fortement insister, parce qu'il constitue le fondement de la morale humaine, que la Justice ne se réduit pas à la simple notion d'un rapport déclaré par la raison pure comme nécessaire à l'ordre social; mais qu'elle est aussi le produit d'une faculté ou fonction qui a pour objet de réaliser ce rapport, et qui entre en jeu aussitôt que l'homme se trouve en présence de l'homme.
C'est ainsi, pour me servir d'une comparaison déjà faite, que l'union de l'Iiomme et de la femme ne résulte pas seulement de la nécessité, conçue par l'entendement, de pour^'oir par la génération à la conservation de l'espèce; elle a aussi pour cause déterminante une faculté ou fonction spéciale, l'amour, et pour le service de cet amour tout un appareil organique. Dans le système de la nature, dès qu'il y a nécessité d'une chose, il y a appétence de cette chose, fonction animique et organique destinée à y pourvoir : hors de là, la chose prétendue nécessaire, tombant exclusivement dans le domaine de l'entendement, n'étant rien pour l'âme, n'est rien non plus pour la conscience, rien pour la morale.
Preuve par les faits de la vie sociale.
Mais là ne s'arrête pas ma démonstration. La Justice, étant une fonction du moi, donne lieu à des manifestations multipliées, dont la spontanéité et la puissance ne permettent pas qu'on les rapporte à une hallucination de l'entendement, et qui ne s'expliquent, comme je viens de le dire, que par l'exercice d'une faculté positive. Cilons d'abord les formes de la civilité, dont les peuples bar-
bares se montrent souvent plus prodigues que les civilisés
eux-mêmes.
Tous les hommes sentent que le moi est absolu, et, comme absolu, inviolable dans sa dignité. Aussi que de précautions, que de détours, en traitant avec lui ! Chez la phipart des nations européennes il est d'usage, parlant à une personne, d'employer le phiriel voiix; Tallcmand va plus loin, il dit ilSj au lieu de tu. Qu'une discussion s'élève, ce n'est jamais le moi que l'on contredit, et qui est censé se tromper; c'est sa mémoire, son œil, son oreille, sa phénoménalilé. Pour lui, il est réputé infaillible. Que ce moi soit mis directement en cause, il y a insulte, duel. Le point d'honneur, si susceptible, n'est, comme la dignité du patricien romain , qu'une forme de la Justice, sa thèse.
Le respect de la dignité acquiert une énergie centuple dans la collectivité sociale. Les cyniques, qui traitèrent de préjugé l'observation des convenances et osèrent s^en affranchir, ne furent guère moins ^détestés que les voleurs et les adultères : ils ne blessaient pas rien que le goût, ils violaient le respect public, c'est-à-dire, de toutes les facultés de l'âme la plus intolérante, la conscience. Le condamné môme qu'on envoie au supplice, la société veut qu'il soit respecté : la Convention condamna à un mois de prison le valet de bourreau qui avait souffleté la tôte de Charlotte Corday. Quelle manifestation plus frappante du sentiment profond de la Justice que ce cérémonial sur réchafaud ! Et quelle puérilité de l'expliquer par un pur rationalisme, comme si la nation était sensible à l'injure et qu'elle réclamât vengeance ! Que la société se venge, c'est déjà un fait que n'explique nullement la théorie purement rationnelle du droit; mais qu'elle se respecte dans sa victime, qu'en conséquence de ce respect l'exécution , de môme que le jugement, ait lieu en
plein jour, derani la foide assemblée, afin que la piiiii* tion da coupable ne ressemble point au trac d*une bète féroce, voilà ce qui, dans le système du rationalisme, qui Dût de la Justice une idée, conune dans celui du christianisme qui en fait une grâce, me paraît incompréhensible, absurde.
Mais, objectez-vous, que répondre à celui qui dit : Je n'éprouve pas ce sentiment de la Justice; je ne sens pas en moi ce mouTement d'une faculté juridique, à laquelle vous rapportez toutes les institutions qui ont pour objet de régler le droit et le devoir, il serait mieux de dire, Tactif et le passif de chaque citoyen. Je comprends fort bien, du reste, que ma sûreté, mon bien-être, exigent de ma part Tobservation de certaines conditions, liors desquelles mon existence est compromise. J'irai jusqu'à dire que la violation de ces conditions, en soi déraisonnable, me semble de plus ridicule, comme tout ce qui est faux, odieuse même, comme tout ce qui est nuisible : cela me sufBt pour rendre raison des faits que vous citez. Quant à ce respect du semblable et de moi-même dont vous faites une réalité au même titre que Tamour, Tamitié, l'idéal,, etc., j'avoue que je ne l'ai pas, que je m'en sens même tout à fait incapable.
Ajoutons, pour renforcer encore l'objection^que la Justice, telle que nous l'avons défînie et qu'elle parait seulement admissible, est à peu près nulle chez les enfants, médiocre chez les jeunes gens et les personnes de classe Inférieure, d'autant plus faible enfin dans une nation que cette nation se rapproche davantage de la barbarie primitive.
Je réponds :
Tout ce qu'on peut conclure de ces allégations, c*cst
quo la faculté juridique, comme l'amcmr lui-même, exige du sujet, pour son plein exercice, certaines conditions de développement hors desquelles elle est comme endormie ; quant aux exceptions individuelles, outre que les sujets se méconnaissent le plus souvent eux-mêmes, elles ne ))rouvent pas plus contre la réalité de la Justice que Toblitération de la mémoire chez certains malades, la privation de la vue, de Touîe, de Todorat, ne prouvent contre rexistenoc des mt^mes facultés dans le genre humain.
Oui, rcxerciro du sens moral, de la fonction juridique, est lent à s'établir dans l'humanité : qui ne voit que c'est précisément afin de suppléer à cette lenteur que la nature crée en nous cette autre conscience tout idéale, d'autant plus vive dans le sujet qu'il se rapproche plus de l'enfance, le respect divin, la religion?..» Niera-t-on aussi que la religion ait son foyer dans une action particulière de Tâme, et n'y vcrra-t-bn encore que le produit de notions erronées, à l'inverse de la science, qui est le produit de notions exactes?
Je crois superflu de réfuter ici de pareilles opinions, dont la science elle-même a fait justice. Il est admis pa^ tout aujourd'hui , et la phrénologie la plus matérialiste le reconnaît, que la religiosité est un attribut de TAme, un mode de son activité, ce que j'appelle une fonction; tout ce quo je prétends, c'est que cette religiosité, sorte de supplément à la Justice, n'est autre chose au fond que la forme première, idéale, objective, symbolique de la Justice, forme qui doit diminuer, s'atrophier, par le progrès de la Justice qu*elle représente. C'est pour cela que les races dont la théologie est la plus savante sont aussi celles qui ont fait le plus de progrès dans le droit : il suffit de nommer Home, rifalie, la France et l'Allemagne. C'est parce que la France fut jadis très-chri" tienne qu'elle est devenue la France révolutionnaire.
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La Justice est :'»^ j:* '-fr-3i'>r< '-', '^. i •/, ..«/.■. -.v »*•< maine : doiî^ ^riic t» -■:.»: ••>^. '-*■'. r. : -.c. «--fi.î.M. «V cette cDllecthlvî. îr^" ^< v.» rr ^y-. .< //. .?-• \- ..y 'Ik conscience q-TÎ j i;'.r'=:^'V.riV- v.»!.'. ^^' y ?c' . 7. * /*^»a
La Justke -^ :'^"- *. ii'.*- -v,-. .^-'jl.- '.'•. '/.*itij tjj .*iu d*un mpç/At , oc ■; - . /«. rsw «. . .' /.•!.' -? a . .*. •: . f i< - m . 1. u < j droit et la y>rii^*.4 *^''t ;.a?v/'.A f^jt^ v.f^f.'.v MiJ./i.Mii ou fairulté : ô«** *s:«>vr* '^/a -v. v.V: 4:/..*'^:
Cette facwît^ , -■ri'.-vvi»: «rii: ir^-:/^: •/«• '«. s^ms ifin/iH. et le con^eniçrrri^Tjt u-..*«^v' : c.vr.', <;.if. *rnrti:.
Elle est afîJTTTj^* r-ii ît •«:'.l;;.vfj. 'ju (^'U«Jaijl t^^ul le premier ige de i'buifcîtijl»: i<. ?ej.'f^ryr.'jU:, ia t(i(>|il/:4', ih & la fin sideLtJfie »;i ^"«:^bOîi.i<fc «-u «. i<: : «iou*. < li*' ^xi.^l*;.
Elle est maoiiev-tÂ^e par V>'.iles k-^ r^lati'^us ri iiihiitutions sociales, UKxplicuLifrs daiis itui^ioiumb |>ur la bculr notion de l'utile : donc elle eiible.
Elle sobofdonne, dirige, conlieot, réprime, saerilie, en UD mot balance, toutes les autres forc<,'s et fuf:ultés réunies : donc elle existe.
Nous verrons plus lard qu'elle seule rend raison d<; \u
distinction des sexes et du mariage, dont elle ûdt ton organe; que de plus elle est le principe unique de toute félicité publique et individuelle : donc elle existe.
Comme objet de la connaissance, la faculté juridique, ou plus simplement la Justice, réunit tous les genres de certitude : certitude de raison et certitude de fait, certi* tude de conscience et certitude d'habitude. Elle a pour elle Tcntendcment, le sens intime, la théologie» la fable, l'histoire, la pratique, les sens, tout ce qui compose la réalité humaine, collective et individuelle, physique et animique, idéelle et phénoménale. Nulle part, ni dans le monde de la nature, ni dans celui de l'esprit, ne se rencontre un pareil concours de témoignages. Elle est aiïraiichic même de ce scepticisme invincible, révélé par Kant, qui désolait Tàme de Jouflroy, et qui, portant sur l'absolu divin, extérieur à Thomniè, tombe devant la Justice, expression de Tabsolu humain, à, qui, d'après Descartes et Kant, il est défendu de douter de luimême.
La double preuve de la réalité de la Justice faite, et je rappelle que je la fais à la manière de Descartes, en m*appuyaiit, non plus sur une hy()Othèâe transcendantale ou un postule tiré de la nécessité sociale, mais sur le témoignage direct et les manifestations fonctionnelles de la conscience, tirons-en, toujours à la manière de Descartes, les conséquences anti-lhéologiques.
Si je possède la notion du bien, et si je le nomme, en un mot si je le pense, cela veut dire tout à la fois que je le fais et que je le suis, attendu, d'un côté, que penser c*est fonctionner, c'est faire, c'est être ; de l'autre, que ma pensée ne pouvant être séparée de moi, le produit de cette pensée est nécessairement mieui ce qui ireut dire
que rhmiinir «t ]»é: iur-mémt ei loucttîiejiiciit jiislc« et qu'il ne ik!vii:u; lujusit qut par auin? rauso. CopUû. ergo sum-
En anlm tenueï. lout^ iieiiaét di' Jiislico est un comcoeDcement à^ iiistificatioc . df môme que tonte pensée d'amoui est uc fommenœment d'amour, loiito pensée de raison un commeiicemeut de raison. C<oinnio Vamour el la raison, ici Jusuct^ mènit siiD[)loiiiej)t (h'iisôo, ajoute à notre êl:*e, elle l'amplifie cl remiobiit ; pareillement le vice, même simplement |»ensé, est pour nous une diminution de l'êti'e, une défaillaDoo, un avilissement.
Ainsi je suis tout à la fois sujet et objet du bien que je pense, sujet et objet du mal, selon qut^ ma œnsoieuco pense, veut, produit : tous ces mots sont synonymes» l'un ou l'autre.
Qu'ai-je besoin à présent, pour m*avancer dans la vortu^ d'un protectorat transcendantal , Dieu, Messie, h^prit saint, ou autre? C'est Descartes qui, après avoir it^nvomA le pyrrhonisme en posant le moi, a donmS rexomplo d'abandonner aussitôt la pbénonu^naliti^ du moi |M>ur s'attacher à l'absolu, et en déiiuiro, dans Tordro iU\ la Justice comme dans l'ordre ontologique, los priHiMiduen lois. Quel fruit avons-nous recueilli do celtu nuHliodn, nI bien exploitée par Spinoza, Mulcbraiu*.lie, \vm l'IeoMNaiM ot les Allemands? Nous n'avons (mint de nioraln ; U\ piui> théisme a fini, comme rÉglisc, par aboutir h lu deHlruction de la liberté et de la Justice; et h! \v.h UimimthUm éclectiques qui nous prôchont uu nom dn Dii'u iront p<m à se faire le même reproche, ils ne le doivfnl t\i\'ii Uuu inconséquence.
Toute théodicée, je l'ai dénionlré ii nuMU», tM um gangrène pour la conscience, toutij id(;«; tUi {fy^uv. mw. pensée de désespoir. Rentrons m\ noii«-mAm«9»; /riudi/zu^
distinction des sexes et du mariage, dont elle fait son organe; que de plus elle est le principe unique de toute félicité publique et individuelle : ()onc elle existe.
Comme objet de la connaissance, la faculté juridique, ou plus simplement la Justice, réunit tous les genres de certitude : certitude de raison et certitude de fait, certi* tude de conscience et certitude d'habitude. Elle a pour elle l'entendement, le sens intime, la théologie, la fable, Thistoire, la pratique, les sens, tout ce qui compose la réalité humaine, collective et individuelle, physique et animique, idéelle et phénoménale. Nulle part, ni dans le monde de la nature, ni dans celui de l'esprit, ne se rencontre un pareil concours de témoignages. Elle est affranchie même de ce scepticisme invincible, révélé par Kant, qui désolait l'âme de Jouffroy, et qui, portant sur l'absolu divin, extérieur à l'homme, tombe devant la Justice, expression de l'absolu humain, à qui, d'a« près Descartes et Kant, il est défendu de douter de lui-même.
La double preuve de la réalité de la Justice faite, et je rappelle que je la fais à la manière de Descartes, en m'appuyant, non plus sur une hypothèse transcendantale ou un postulé tiré de la nécessité sociale, mais sur le témoignage direct et les manifestations fonctionnelles de la conscience, tirons-en, toujours à la manière de Descartes, les conséquences anti-théologiques.
Si je possède la notion du bien, et si je le nomme, en un mot si je le pense, cela veut dire tout à la fois que je le fais et que je le suis, attendu, d'un côté, que penser c'est fonctionner, c'est faire, c'est être; de l'autre, que mft œnsée ne pouvant être séparée de moi, le produit de
itte pensée est nécessairement mieui ce qui veut dire
que rhomme est fài liû-méuie ei f^Dcièreiueut juste, et qu*il ne deTiect injuâle que («ax aulie caiiso. Cogito^ ergo svoi. •
En autres tonnes, toute pensée de Justice est un commencement de justification, de mi^me que toute pensée d'amour est un commencement d^amour, toute pensée de raison un commencement de raison. Connue l'amour et la raison, la Justice, même simplement (XMisêe, ajoute à notre être, elle Tamplifie et Tennoblit; pareillement le vice, même simplement pensé, est pour nous une diminution de l'être, une défaillance, un avilissement.
Ainsi je suis tout à la fois sujet cl ohjet du bien que je pense, sujet et objet du mal, selon que ma conscicnco pense, veut, produit : tous ces mots sont synonymes, Tun ou l'autre.
Qu'ai-je besoin à présent, pour m'avancer dans la vertu, d'un protectorat transcendantal , Dieu, Messie, Esprit saint, ou autre? C'est Descartes qui, après avoir renversé le pyrrhonisme en posant le moi, a donné Tcxemplc d'abandonner aussitôt la phénoménalité du moi |)0iir s'attacher à Tabsolu, et en déduire, dans Tordre de la Justice comme dans Tordre ontologique, les prétendues lois. Quel fruit avons-nous recueilli de celte méthode, si bien exploitée par Spinoza, Malebranche, les lilcossais et les Allemands? Nous n'avons (loint de morale : le panthéisme a fini, comme T Église, par alioutir à lu destruction de la liberté et de la Justice; et si les honorables éclectiques qui nous prêchent au nom de Dieu n*ont pas à se faire le même reproche, ils ne le doivent qu'a loui inconséquence.
Toute théodicée, je l'ai déinonlré à satiété, est unf: gangrène pour la conscience, toute idée de (rr;W;/; au: pensée de désespoir. Rentrons en nou»-méri.es; ét'H/,fi
cette Justice qui nous est donnée à priori dans le fait même de notre existence, et qui constitue notre qualité d'hommes : nous y trouverons ces trésors de sainteté et de grâce que Thallucination religieuse nous a fait placer dans le sein de rinflnic Miséricorde. ••