II
fusion ; car elle ne résidle pas de la définîUon, impossible à donner, de faits variables et d*actes contradictoires, mais de la définition que la conscience fait d'elle-même, quand elle prend, si j*ose ainsi dire, sa propre mesure pour l'appliquer à autrui.
Qu'y a*t-il, s'il vous plaît, de mieux défini , de plus intelligible, de plus arrêté , de plus net, de moins susceptible d'équivoque, que légalité de respect ?
Autant le mathématicien est sûr de ne pas se tromper sur la notion d'égalité, si loin qu'il pousse ses démonstrations et ses calculs ; autant Têtre moral est certain de ne pas s'égarer sur la notion du bien et du mal, puisr que cette notion, qu'il en porte écrite en son âme, n*est autre que IVgalité même.
Couiprenez-vous à présent ce que c'est que la conscience, et ce commandement absolu qu'elle se fait à elle-même de respecter les autres, comme elle veut qu^on la respecte? Corn prenez- vous jwurquoi le principe de Justice doit être cherché exclusivement dans l'humanité, l'idée d'une révélation étant incompatible avec celle d'une Justice en progrès?
De même que la lucidité est un besoin pour l'œil, la fidélité un besoin pour la mémoire, l'exactitude du jugement un besoin pour la raison, la science un besoin pour l'esprit, la beauté un besoin pour le cœur, la réciprocité un besoin pour Tamour, parce qu'il est de l'essence de tout organe et de toute faculté de trouver son bien-être dans la plénitude de sa fonction, son malheur dans l'amoindrissement'; de même l'égalité est un besoin pour la conscience : c'est son bonhcui* à elle, son droit, son devoir, sa nécessité, son obligation, tous ces mots sont synonymes. Hors de là elle souffre, se plaint ; elle vous assaillit de remords, elle vous tyrannise. Que puis-je vous dire de plus?
Armée de son incomiplible critère, la conscience entre en action aussitôt qu'elle est placée dans les conditions qui le requièrent. Comme Tœil voit dès qu'il s'ouvre dans un milieu éclairé, comme le cœur aime dès qu'il est provoqué par un objet aimable, ainsi la conscience, dès qu'elle y est invitée par un rapport de personne à personne, fait entendre sa voix : Ceci est juste et cela injuste, ceci est bien et cela mal; et nulle force de la volonté, nulle révolte des passions, ne sauraient la faire taire. De toutes les spontanéités dont l'ensemble forme notre âme elle est la plus puissante; toutes les autres lui servent d'instrument; elle n'est la servante d'aucune; nous pou* vons supporter la perte de celles-là, nous ne supportons pas la perte de celle-ci. Que pouvez-vous, encore une fois, souhaiter de plus positif, de plus catégorique, de plus clair?
Mais rimagination peut se tromper sur les qualités des choses : dans ce cas la Justice, sans changer de formule, procède à un autre partage. Rien, à mon avis, n'honore plus l'humanité, ne témoigne mieux de sa haute dignité, que cette révision; rien, au contraire, n'accuserait plus énergî({uement la Providence, s'il fallait admettre qu'en nous imposant la Justice elle nous eût laissés sans la moindre instruction. L'ironie de Pascal à l'adresse de la législation humaine, erreur en deçà des Pyrénées, vérité au delà, tombe directement sur la religion. En essayant, pour la réalisation de mon droit, de toutes les hypothèses, je prouve mon autonomie ; la révélation, qui me laisse aller et ne m'oiïre que ses sacrements et ses grâces, fait ▼mr son impuissance. L'homme est tout désormais; la Divinité, plus rien.
La situation ainsi faite, nous n'avons plus à nous de-
mander, comme tout à l^heure, s*il est. une morale pour rhumanitéy si la vertu et le crime sont des délciminations arbitraires, la Justice un vain préjugé.
Le problème se retourne : il s^agit de savoir comment, abstraction faite des erreurs involontaires, qui n*affectent pas la conscience, Ibomme ()eut devenir coupable; comment cette baute spontanéité, la conscience, reste si souvent impassible; comment, tandis que la société ne devrait être composée que de justes, si Thomme obéissait, seulement avec la fidélité de l'animal, à la plus puissante de ses attractions, il y a tant de scélérats, tant d^ lâches?
Mais ceci suppose que Thomme a le pouvoir de ne pas donner suite aux instigations de sa conscience, et de suspendre en son for intérieur Faction de la Justice. Quelle est cette puissance nouvelle? Comment expliquer, dans la sagesse de la nature, ce nouveau conflit ?
Ainsi, nous n'échappons aune difficulté que pour tomber dans une autre. Le problème de la Justice et de la distinction du bien et du mal résolu, se présente aussitôt celui du libre arbitre et de Texistence du péché.