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CHAPITRE II. — De la Justice

§ V, — Définition, caractère et divisions.

La justice est une vertu morale : c'est-à-dire une disposition qui perfectionne notre activité libre en la dirigeant vers le bien. On ne dit pas de quelqu'un qu'il est juste parce que la nature Ta constitué tel ou tel, lui a donné telle ou telle qualité ; un homme juste est celui qui respecte la justice et Tobserve dans ses actions.

Ne pourrait-on pas dire, cependant, que ce qui le distingue c'est un état ou une manière d'être, puisqu on dit qu il est juste ? Certainement ; mais ce sont là une manière d'être et un état acquis, pro-

venant de ce qu'il a l'habitude d'agir selon la justice. Au fond et en réalité, on est juste parce qu'on agit justement. C'est donc dans Vaciion que se trouve formellement la justice. Elle consiste proprement dans une qualité de Yacte.

Celui-ci toutefois laisse dans l'âme une trace spéciale d'après sa nature, et une propension à produire encore des actes semblables. Mais cet état et cette disposition de la volonté, cette vertu en un mot ne s appelle la justice, que parce qu'elle est l'effet d actes qualifiés justes et qu'elle tend à en faire produire de semblables. Elle leur emprunte son nom et le porte d'une manière dérivée. — Elle est la première des vertus morales ou de la volonté agissante. Les autres dirigent notre activité vers des actes qualifiés bons pour nous, leur but c'est le bien de celui qui agit ; celui de la justice au contraire, c'est le bien des autres, ainsi que nous l'expliquerons bientôt (i).

Puisque nous ne faisons pas un traité de la volonté, laissons là ce qui concerne le caractère général de vertu morale ; attachons-nous à ce qu'il y a

(1) Summa, 2a 2ae, quœsl. LVHI, arl. S et 12.

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de spécifique dans cette qualité des actes justes, laquelle constitue proprement la justice ou leur justice. Voyons d'abord en quoi elle consiste.

Comment la définir? Cherchons en nous le concept que nous nous en formons. La notion de justice emporte celle dVgffl/i/^' (i)? Quand deux plateaux de balance s'égalent en hauteur, on dit qu'ils sajustent. 11 en est de même de deux pièces de bois assemblées de manière à se correspondre exactement. Non seulement elles s'égalent, mais elles sont identiques par leur ligne de jonction. Elles sont parfaitement proportionnées lune à l'autre; et la proportionnalité est encore une espèce d égalité. — La justice introduit donc une certaine égalité ou proportion dans les actions de la volonté.

L'égalité suppose deux termes en présence rapportés lun à l'autre. Quels sont-ils dans le cas présent? Le premier appartient à l'agent ; nous savons déjà qu'il faut le chercher plus spécialement dans Yaction elle-même, car la justice est une qualité de la volonté agissante. C'est donc celle-ci qui est tenue égale à autre chose; ce sont ses actes qui forment

(1) Summa, î» 5»% quœsl. LVlï, rrt. 1, in corpore, ad 3""^, elc.

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l'objet ou le terme passif de l'égalité, celui que Ton compare à l'autre pour le régler sur ce dernier.

Qui dit comparaison, dit relation ou rapport. Un rapport suppose d'abord deux choses distinctes mises en présence, — puis un terme moyen formellement distinct des deux premiers, — mais qui les relie et les unit.

Il faut d'abord deux choses distinctes : sinon il y aurait identité, et non simple rapport cest-à-dire rapprochement, tendance à se ressembler d'une certaine manière et à certain point de vue. Le second terme, celui sur lequel la volonté doit se régler dans ses actions sera donc quelque chose qui n'est pas elle, quelque chose d étranger et d extérieur. (II est à supposer que ce sera une autre volonté agissante, à laquelle la première devra proportionner son activité dans un but d'harmonie et d'ordre. Nous verrons qu'il en est ainsi.)

Le terme qui met en relation deux êtres distincts doit être lui-même numériquement distinct de chacun. — Quelle peut être cette chose qui, par elle-même, n'est pas la volonté, mais qui peut s'unir à elle dans l'action, de manière à lui infuser une modalité

particulière? C'est Yobjet de son acte, c est-à-dire ce sur quoi il porte.

Il communique à l'acte et à la volonté quelque chose de sa nature à lui. En effet, cest d'après leur objet que les actes d un même agent, d'une même faculté se caractérisent et se différencient. Ils lui empruntent leur qualification. Qu'appelle-t-on actes bons, actes mauvais? Ceux qui ont pour objet une chose bonne, une chose mauvaise. Si donc une action est juste, si elle est en harmonie avec une autre volonté agissante, c'est parce qu'elle porte sur un objet qui réalise lui-même cet accord. Il est appelé juste en tant qu'il s adapte à la situation l^itime du second terme et qu'il communique au premier cette exacte proportion avec luû

La qualité de l'objet, telle est donc la cause formelle de la justice d'un acte.

Pour mettre en rapport deux êtres, distincts entre eux et de lui-même, l'objet doit nécessairement entrer en relation avec chacun d'eux. Il ne peut introduire dans le premier lappropriation au second, que si lui-même la possède en vertu de ses relations particulières avec celui-ci. L'objet qui donne aux actes le

caractère de justice doit donc être d'une nature telle quil puisse aussi entrer en communication avec le second terme. En un mot, ce doit être une chose extérieure, pouvant faire l'objet de Tactivité commune des deux êtres.

Ainsi, on ne peut parler de justice que par rapport aux actes extérieurs. Les actes purement internes, comme les pensées et les sentiments, ne peuvent proprement être justes ni injustes. Le langage vulgaire leur donne ces qualificatifs ; mais c'est là une appellation extensive, fondée Isur ce fait : qu'influençant la volition des choses extérieures, ils préparent et provoquent des actes d'injustice.

Revenons à présent sur ce qui a été supposé pour la facilité de l'exposé : savoir que le second terme est une autre volonté considérée dans ses actions. — On ne contestera pas qu'il remplirait dans ce cas la première condition, celle d'être distincte du premier terme. — Ensuite, comme celui-ci est une volonté agissante, qui s'harmonise avec lui, il est tout naturel que l'autre soit de la même nature. Le premier mérite le nom de juste, parce qu'il prend certaine chose exiérienvepour objet de son action. Cette chose qui doit lui

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communiquer ce qu elle tient de l'autre terme, c'est en qualité d'objet qu elle se présente à lui, porteur de raccord avec le second. Ne faut-il donc pas qu elle ait les mêmes relations avec ce dernier? que celui-ci soit, lui aussi, une volonté agissante? Oui il le faut, car une chose extérieure, objet de lactivité d'une volonté, ne peut relier celle-ci à un autre terme différent de lui-même, qu'en qualité d'objet. Cela suppose que le second soit lui aussi un agent, une volonté, une nature douée d'activité.

Cette analyse est corroborée par les applications pratiques que nous faisons tous de l'idée de justice. Dans la pensée de tout le monde, il y a justice quand on rend à quelquun ce qui lui est dû (i). Or, que puis-je rendre à quelquun? et qu'est-ce qui peut lui être dû? Ce n'est pas moi-même, mon être, mon individualité ; car je suis une personne : je m'appartiens, et de droit et de nécessité physique. Ce n est pas lui non plus, pour la même raison. C'est un objet qui, en fait, peut m'appartenir et à lui aussi, sur lequel l'un et l'autre nous pouvons exercer notre

(1) Sum.. ta îae, quœsl. G, art. 2, ad2«'" ; — 2« 2««, quœsl. LVII. art. t, incorpore.

activité, par conséquent, un objet extérieur ; mais un objet qui, en droit, lui est réservé dans ce cas-ci, à cause bien certainement des rapports spéciaux qu'il a avec lui. En rendant à quelqu'un ce qui lui est dû, notre action et notre volonté se mettent donc à Punisson des relations de Vohjet avec Vautre personne, et à Vunisson de son activité légitime par rapport à cette chose (i).

Il résulte suffisamment de ce qui précède, que la matière de la vertu de justice, ce à propos de quoi elle formule ses préceptes, ce sont les actes qui nous mettent en communication avec autrui. Nous allons appuyer sur ce dernier caractère.

Pour continuer à éclaircir la notion de justice, voyons ce qui la distingue des autres qualités morales, ce qui la spécifie et la caractérise.

C'est le propre de toute vertu morale d aider et de diriger notre activité vers le bien, de la régler. Toutes ont pour effet de nous faire agir conformément à

(1) Sum., 3« pars, quœst. LXXXV, arl. 3, ad l«*»n.

une règle ; c'est-à-dire à poser des actes qui n'aillent ni au delà ni en deçà de la ligne qu'elle indique, à observer une certaine mesure dans nos actions. Cette mesure est indiquée par la raison ; car une règle est un jugement formulé par la raison, et d'ailleurs, c'est à cette faculté qu'il appartient d'éclairer et de diriger la volonté libre vers le bien. On pourrait donc dire que les vertus morales introduisent dans notre activité une « mesure de raison ». — La justice elle aussi a ceteffet,car elle est une vertu morale.

Toutefois, la règle à laquelle elle conforme nos actions est beaucoup plus objective.

Les autres ont simplement pour but de nous faire pratiquer le bien. Or, à ce point de vue, les choses doivent être considérées sous un aspect particulier, d après des relations qu'elles ont avec nous et avec ce qui détermine le bien pour nous. Elles changent donc de nature suivant le sujet, et aussi pour le même individu d'après les circonstances. Voilà pourquoi, au point de vue moral, il faut envisager les choses avec les impressions, les sentiments et les intentions qu'elles produisent en nous.

Il n'en est pas de même de la justice. Celle-ci

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tient les yeux fixés non point sur nous, mais sur Textérieur, quand elle veut régler notre activité. Elle la maintient d accord non point avec notre nature, mais avec celle d'un autre être, avec qui nous sommes en relation. Puisque la justice dépend de l'objet, elle veille à ce que nos actions portent sur un objet juste. Pour le reconnaître tel, elle le considère en lui-même, dans les rapports qu'il a ainsi avec la nature de l'autre terme, considéré également en lui-même : sans tenir compte par conséquent des impressions que ces choses excitent en nous, ni de nos dispositions à leur égard, ni en général daucune considération étrangère. Cest le propre de la justice de faire abstraction des considérations personnelles. Celles-ci sont non seulement la ruine, mais la négation même de la justice (i).

Cette orientation spéciale de la justice n est pas une simple question spéculative et théorique ; elle a les plus graves conséquences pour le sujet, elle rintéresse au premier chef.

(1) Sum., la îae, quœst. LX, art. «; — quœst. LXIV, art. 2;— î* îae, quœst. LVni, art. 10.

Toute vertu morale (ou de la volonté libre) a pour effet de diriger notre volonté vers le bien, de la fortifier dans la voie droite. Elle la perfectionne el tend à rendre son activité plus parfaite. Elle est donc à la fois un bien poumons, et un instrument de notre perfection. La justice, qui est une vertu morale, n'échappe pas à cette règle : il est bien, il est plus parfait, il est bon pour nous de rendre à chacun ce qui lui est dû (i).

Toutefois, ce n est qu'indirectement et par la force des choses que cette vertu est avantageuse pour celui qui la pratique. Son objet propre, son but direct et formel, c'est le bien d'autrui (2). Voici comment : Pour régler nos actions, elle considère les choses extérieures en elles-mêmes, selon leur nature qui les appelle à entrer en relations avec d'autres êtres encore. Elle nous fait observer une certaine mesure, par rapport à des objets, qui peuvent provoquer aussi

(l)Llb. 3 sentent., distinct. XXXHl, quœst. 3. art. 4, quœst^uia t, in corp. — Sum., 1» îae, quœst. LX, art. 4.. — Contra Gentes, lib. n. cipit. 28, § ostendere. — Sum., 2» ««o, quœst.. CXXU, art. 1, in corp.

(ï)Sain., 2» îae, quœst. LVHI, arl. M; — quœst. CXLl, art. 8. — Lib. 3 sentent., distinct. XXXV, quœst. 1, art. 3, quœstcuia 1, io corp.

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Tactivité d'autrui et qui, par conséquent, constituent un bien pour lui. L'activité, en effet, est cause de la conservation etdu perfectionnement. La justice qui soumet la nôtre, la réfrène et la plie pour l'approprier à celle des autres, cette justice est donc l'agent du bien d'autrui.

La même vérité ressort encore des considérations suivantes : La justice demande que nos actions soient exactement ce qui est dû à ceux avec qui nous sommes en relation. Or ce qui est dû à un être, c'est ce qui est conforme à sa nature, c'est ce qu'elle exige. On ne peut douter un instant qu'une chose semblable lui convienne et constitue un bien pour elle. La justice rapporte donc nos actions au bien d'autrui : elle exige que nous nous abstenions de ce qui est contraire à ce bien, et même que nous le procurions positivement autant que de nécessité.

On peut donc dire : que la justice nous approprie

aux êtres avec qui nous sommes en relation par notre

activité; quelle nous perfectiovne dans nos rapports

avec eux, de manière à établir V harmonie et V ordre

dans nos relations réciproques (i).

(t) Ub. 3 sentent., disUncl. XXXHI, quœsl. 3, art. 4. quœslcuia t, In corp. — Sum., 2» 2«e, quœsl. LVUI, art. 8, 10, 11, in corp. ; — quœst. LIX, art. % In corp. — Etc.

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La justice n'a pas toujours une signification aussi large. Dans un sens plus restreint et plus précis, elle ne n'étend pas bien à tous les actes qui nous mettent en relation avec des personnes quelconques, ni même à tous les actes concernant les mêmes individus. D'où cela vient-il ? De ce que la notion fondamentale de ridée de justice est celle d'égalité entre ces deux choses : ce qu'un être fait en considération d'un autre, d'une part, et ce qui est dû à ce dernier d'autre part. Il est de l'essence d'une égalité d'être exacte et parfaite, sans excès comme sans défaut. Or, en matière de justice, l'égalité rigoureuse peut être rendue impossible. Et cela pour plusieurs causes, affectant soit l'un des termes, soit l'objet qui les met en relation. C'est-ce qui ressortira des applications que nous allons faire.

Il y a des êtres avec qui nous ne pouvons avoir des rapports de justice proprement dite. Tels sont : Dieu, nos parents et même, dans un certain sens, tous ceux qui possèdent une supériorité et une autorité pour notre avantage (i).

(1) Sum.. «a^ae. quœsl. CVI» art. 1, in corp. ^

Le nombre et la grandeur des bienfaits que nous en recevons ne nous permettent point de leur rendre autant que nous avons reçu. L'obligation qui nous lie envers eux appartient seulement à la justice proportionnelle, d'après laquelle nous reconnaissons leurs services autant que nous le pcuvons.

Ensuite, le degré d'excellence qu'ils occupent par rapport à nous fait que les choses n'ont pas pour eux la même valeur que pour nous. — Cette idée peut déplaire, exprimée dans sa généralité ; elle est cependant justifiée par des applications universellement admises. L'injure croit avec le rang de l'offensé ; le bienfait augmente de valeur avec celui du bienfaiteur. La qualité de l'offenseur ou de la personne gratifiée est aussi un élément d'appréciation qu'on ne peut négliger. — L'objet qui met deux individus en relation s'évalue donc pour chacun d'eux suivant leur qualité respective. L'acte, tel qu'il est posé par l'un, n a pas toujours la même valeur que ce même acte en tant qu'il est exigé par l'autre, comme répondant à ses droits et à sa situation .

Alors son accomplissement n'établit pas l'égalité entFe ce qui est rendu à celui-ci et ce qui lui est dû.

Digitped

Quand bien même nous rendrions à ces personnes, dont nous \^Siv\ous, quantitativement autant que nous en avons reçu ; encore ne satisferions-nous pas, à leur égard, la justice rigoureuse. Aussi, n'est-ce pas cette dernière qui est appelée à régler nos rapports avec elles, mais bien h justice proportionnelle. Celle-ci en effet peut être parfaitement observée. La qualité des êtres en présence est toujours la même, l'un est toujours père et l'autre fils : le premier sera toujours, dans la même proportion, supérieur au second en excellence. Le coefficient de la valeur relative des actes de l'un vis-à-vis de Tautre affecte tous ces actes d'une manière constante. On est donc forcé d en tenir compte pour apprécier et pour régler leurs relations réciproques. De cette manière, quand Tun pose l'acte auquel lautre a droit, il donne autant que ce qui est dû à celui-ci, et autant que ce dernier peut pratiquement exiger, si Fon réduit les deux valeurs au même dénominateur et si l-on tient compte de leur écart constant, nécessaire et proportionnel. L'action du fils vis-à-vis du père remplit donc les conditions d'une égalité et, par conséquent, d une justice proportioimelles (cf. p. 75).

Une autre considération corrobore cette idée. C'est le père qui a donné au fils un être et un patrimoine qui sont en quelque sorte le prolongement des siens. Le fils n*est donc pas complètement indépendant de lui dans son être et dans ses biens ; on ne trouve pas ici, d'une manière absolue et rigoureuse, cette dualité de termes qu'exige la justice. Quand le fils veut reconnaître les services que son père lui a rendus, c'est encore, d'une certaine manière, le père qui se paie lui-même, avec des biens qui ne lui sont pas étrangers.

Le langage lui-même reflète cette situation : a entre père et fils on ne compte pas » ; car compter c'est faire œuvre mathématique, et cette science vit d'exactitude.

Qu on ne se méprenne point toutefois sur notre pensée. Quand nous soustrayons à l'empire de la justice rigoureuse les relations de père à fils, nous entendons celles qui unissent ces deux êtres en tant que père et en tant que fils, mais non les relations ordinaires, communes à tons les hommes. Relativement aux choses qui appartiennent à tout homme en tant qu'homme, c'est-à-dire en vertu de sa nature, ils sont égaux et indépendants.

- De tout ceci résulte une conclusion importante. La justice consiste proprenient dans l'égalité entre ce qui est donné à un être et ce qui lui est dû. Mais elle suppose en même temps, pour être parfaite, 1 égalité des êtres en présence ; de telle sorte que, dans une situation inverse, la même règle fixerait les rapports entre le second et le premier. La règle de justice qui s'impose actuellement à celui-ci est donc absolument réciproque. Cette réciprocité toutefois n'est qu'une conséquence ou plutôt une condition de la justice parfaite ; c est un signe qui peut la faire reconnaître, mais elle ne constitue pas son essence (cf. p. 74).

La dualité de termes nécessaire fait encore qu'il n'y a point de justice envers soi-même : la nature humaine est « une », tous les actes libres émanent de la même volonté. A ce titre, les sentiments, les résolutions intimes et en général tous les actes qui restent ensevelis en nous sont étrangers au domaine de la justice. Il est vrai que la raison et la volonté libre sont des facultés supérieures, et que, pour exprimer par une image la conséquence qui en résulte.

on dit qu*il leur appartient de commander aux autres facultés. (A proprement parler une personne commande à une autre personne,) On peut continuer la métaphore et dire : que celles-ci sont tenues de leur obéir, que cette obéissance leur est dve, qu'elles y ont droit. Mais c est là un langage figuré.

II n'y a pas que la situation des termes en présence qui puisse écarter la justice parfaite ; parfois Tobjet lui-même s'oppose, par sa nature, à une stricte égalité (i).

On peut faire rentrer dans la justice au sens large les actes de toutes les vertus qui règlent nos actions extérieures en considération d autrui. Il y a d abord celles qui s'inspirent d'une simple obligation morale, telle qu'en impose le devoir de la reconnaissance. Elles ne sont pas du domaine de la justice proprement dite. — Ce devoir, en effet, n'exige pas une égalité rigoureuse entre la récompense et le bienfait.

(1) Lib. 3 sentent, distinct. XXXIII, quœst. 3, art. 4, quœst<î"i« 1, in 'corp. ; — distinct. LXXXV, quoesl. 3, in corp. et ad â'i'n. — Sum., 2a 2» , quœst. LVIÏ, art. 1, in corp.; art. 3 ; art.4, ad «um. > Lib. 4 sentent., distinct. XLVÏ, quœst. 1, art. t, quœslcuiai. suin., î» 2œ , quœst. LVÏÏI, art. % in corp.; art. 8, in corp.

Et même, à proprement parler, il n a pas pour objet les choses matérielles et les actes extérieurs sur lesquels il semble porter. Ce quil exige, cest un sentiment de reconnaissance, et une disposition dame à le traduire en acte à f occasion, suivant les circonstances. L'exécution effective et surtout lexéculion complète sont ici accessoires.

Les actes de libéralité sont certes en harmonie avec la nature de nos semblables, et même avec ses besoins. Il y a positivement en nous une vertu qui nous pousse à les accomplir. Peut-on dire, cependant, que les hommes y aient un véritable droit, qu'en les accomplissant on ne fait que leur donner ce qui leur est vraiment dû ? — Non certes. S'il y a obligation générale de notre part, c est en vertu de ce que nous devons à Dieu, à la société ou à nousmêmes. A fortiori, les bénéficiaires n ont-ils pas droit à Texécution complète des actes de libéralité.

Enfin, il y a des actes qui se rapportent indirectement à autrui : ce sont ceux qui, en nous perfectionoant, nous préparent et nous disposent à lui être plus utiles. Ainsi ils intéressent la société, qui a un certain droit à la coopération de ses membres.

Avec ce genre d actes, nous nous éloignons de plus en plus de Tidée parfaite de la justice.

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