OBSERVATION VI
Hernie crurale étranglée. — Opération. — Guérison. (Communiqué par M. le docteur Dudon, chef interne de l’hôpital Saint-André, de Bordeaux.)
Ursule Ricier, âgée de soixante-trois ans, est une
femme d’une constitution détériorée. Depuis le mois de décembre 1864, elle portait à droite une hernie crurale qui sortait et rentrait facilement, qui ne lui a jamais causé d’autres inconvénients que quelques coliques, et qui n’a jamais été contenue par un bandage.
Vers la tin du mois de mai 1865, elle contracta une bronchite qui s’accompagna de toux assez fréquente. Le 29 au soir du même mois, dans une quinte de toux, sa hernie sortit et il fut impossible de la faire rentrer. De là coliques, vomissements bilieux, suppression des selles, ballonnement léger du ventre, faiblesse extrême. Un médecin est appelé le soir ; il constate l’existence d’une hernie crurale, fait une tentative infructueuse de taxis et conseille à la malade devenir à l’hôpital, où elle arrive le 30 mai, à huit heures du matin. A son arrivée, on constate l’état suivant : sa face est défaite, l’oeil abattu, le pouls petit ; il y a des vomissements purement bilieux et assez fréquents ; les selles sont supprimées ; le ventre est légèrement ballonné, il est indolore dans toute son étendue, excepté au-dessus de l’arcade de Fallope droite, où dans un espace limité la pression détermine une légère douleur. Il existe dans le pli inguinal droit, au-dessous du ligament de Fallope, et un peu en dedans du milieu de cette corde, une petite tumeur, pouvant avoir le volume d’un petit œuf de poule, dure, comme marronnée, douloureuse au toucher, sans changement de couleur à la peau, égale
à sa surface, donnant à la percussion un son clair. Ces signes locaux, joints aux phénomènes généraux et aux commémoratifs, ne laissent pas de doute sur la nature de la tumeur, et l’on prononce que l’on a affaire à une hernie étranglée. Une tentative de taxis d’une durée de dix minutes reste sans résultat, et ne produit qu’un peu de mollesse dans la tumeur.
M. Denucé ordonne un bain frais de deux heures, après lequel on fera sur la tumeur et le bas-ventre une onction avec l’onguent napolitain belladoné. Ce bain sera renouvelé à deux heures et durera jusqu’à quatre heures. A ce moment, c’est-à-dire vingt heures environ après le début de l’étranglement, la face est plus altérée que le matin, les vomissements bilieux, à l’arrivée de la malade, ont continué dans l’après-midi et ont pris le caractère fécaloïde; le pouls est plus petit et intermittent; le ventre est plus ballonné, mais sa sensibilité n’a pas augmenté; les selles sont toujours supprimées. Une nouvelle tentative de taxis, très-courte cette fois-ci, reste, comme les deux précédentes, sans résultat ; la hernie est déclarée irréductible, et le moment d’opérer parait opportun. L’opération est pratiquée à quatre heures et quart par M. Denucé.
Un pli vertical étant fait à la peau qui recouvre la tumeur, le bistouri est porté dans le sens du ligament de Fallope, et sectionne ce pli du sommet à la base; les divers fascia sont incisés sur la sonde
cannelée, et l’on arrive sur le sac, que l’on incise également.
Le sac ouvert laisse s’écouler quelques grammes de sérosité et met à nu l’intestin, qui est légèrement vascularisé ; on essaye de passer le doigt dans l’anneau constricteur, mais ce dernier est fortement serré, et ce n’est qu’avec peine qu’un bistouri boutonné est introduit à la partie interne, où l’on pratique un dèbridement multiple. L’anneau ainsi sectionné, la hernie est facilement réduite. Au même instant où le doigt qui a repoussé la hernie dans l’abdomen est retiré, un flot de liquide s’écoule par l’ouverture pratiquée à la paroi abdominale. Quelques pressions douces exercées sur le ventre, et surtout en allant de gauche à droite, font écouler de nouvelles quantités de liquide, qui sont reçues dans un bassin et dont on peut évaluer la quantité à 250 grammes. Ce liquide, d’une couleur citrine, est d’une limpidité parfaite et semblable, au moment où il s’écoule de la cavité péritonéale, à la sérosité d’une ascite. Il présente ceci de particulier que, sous l’influence du refroidissement, il se coagule et se sépare, comme le sang extrait de ses vaisseaux, en deux parties distinctes, l’une liquide et comparable au sérum, l’autre solide et tremblotante, analogue au caillot.
Lorsque tout le liquide fut écoulé, on procéda au pansement ; le sac fut laissé dans la plaie, sur laquelle un bandage en T maintint un gâteau de charpie. La présence du liquide dont je viens de parler fait
ordonner par prudence des onctions d’onguent napolitain belladoné sur le ventre, et de la glace à l’intérieur. On accorde des bouillons glacés.
Le lendemain matin, la malade est en bon état, elle a dormi quelques heures; les vomissements n’ont pas reparu depuis l’opération ; la face est moins altérée, le pouls s’est relevé ; il y a eu trois selles copieuses pendant la nuit; le ventre est indolore dans presque toute son étendue, excepté autour de la plaie, où il est un peu sensible. On continue les onctions belladonées, on ordonne 10 centigrammes de calomel en dix paquets, à prendre un toutes les heures. La malade tousse un peu; aussi supprime-t-on la glace, qui est remplacée par un looch calmant.
Le surlendemain, tout symptôme abdominal a disparu, la malade a eu deux selles depuis la veille; on supprime le calomel. La plaie commence à suppurer, et on la panse avec un plumasseau imbibé de glycérine.
A partir de ce jour, toutes les fonctions entrent en bon état; la plaie, au milieu de laquelle se trouve le sac, bourgeonne et tend à se combler; au bout de quinze jours, elle est considérablement rétrécie, mais il existe en dehors d’elle un petit foyer purulent intersticiel, qui ne peut se tarir et qui nécessite quelques injections légèrement iodées.
Le 20 juillet, la malade sort complètement guérie.