‹ De la kélotomie sans réductionChapitre 41 sur 59 · OBSERVATION XXXV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXXV

Hernie crurale étranglée, avec gangrène de l’intestin' (par E. Derrecagaix, chirurgien de l’hôtel-Dieu).

Adrien Depescevil, âgé de quarante-un ans, d’une faible constitution, éprouva tout à coup, en sonnant une cloche à l’église, un tiraillement extraordinaire dans le bas-ventre, et dans le même temps il parut à l’aine une tumeur douloureuse, de la grosseur d’un œuf de poule. Cet état fut bientôt suivi de nausées et de hoquets, qui cessèrent quelque temps après au moyen du repos et du régime seulement. La tumeur resta la même, excepté que le malade n’y sentit plus de douleurs. Du reste, pendant la quinzaine suivante, il alla tous les trois jours à la selle, à peu près comme dans l’état naturel. Les efforts d’une toux qui survint alors firent augmenter le volume de la hernie et ramenèrent les premiers accidents, mais portés à un plus haut degré. Cet infortuné resta cependant pendant treize jours sans aucun secours, et sa maladie paraissait presque désespérée lorsqu’on l’apporta à l’hôtel -Dieu, le 7 octobre 1791.

1 Journal de chirurgie de Desault, p. 389.

Tout le bas-ventre était extraordinairement tendu et douloureux ; la partie inférieure des parois de l’abdomen était empâtée; un engorgement phlegmoneux occupait le pubis du côté gauche, la partie inférieure de la cuisse et l’aine, et s’étendait jusqu’à la crête de l’os des îles du même côté.

Il était difficile de distinguer la hernie ; on sentait seulement vers l’arcade crurale une espèce de tumeur particulière, plus dure que le reste de la grande tumeur dont elle faisait partie. Cependant les douleurs dans le bas-ventre, les nausées, les hoquets et tous les symptômes qui avaient suivi d’abord l’étranglement, et qui subsistaient encore, ne laissaient pas de doute sur l’espèce de la maladie.

Cet homme, tout faible qu’il était, fut mis aussitôt dans un bain tiède, qu’il supporta pendant deux heures. On lui fit donner ensuite un lavement et l’on couvrit tout le bas-ventre d’un cataplasme émollient. Le malade se sentit soulagé; le pouls se releva un peu, les coliques se calmèrent et les hoquets devinrent moins fréquents. Les vomissements cessèrent tout à fait, peut-être parce qu’on ne permettait au malade de boire que par cuillerées et de loin en loin.

Cette diminution des accidents permettait d’essayer encore l’effet des mêmes moyens avant d’en venir à l’opération, que le malade paraissait disposé à rejeter absolument. On le remit au bain à l’entrée de la nuit ; on lui avait recommandé, de la manière la plus pressante, de ne pas toucher la tumeur. Ce-

pendant, aussitôt que le chirurgien fut retiré, il comprima la hernie dans tous les sens, sur le conseil d’une infirmière. Les accidents reprirent aussitôt leur première intensité ; cet homme ne put rester dans le bain, et l’on fut obligé de le reporter dans son lit, où il passa la nuit la plus agitée. Le lendemain les coliques étaient violentes, les nausées continuelles, et les hoquets plus fréquents qu’ils ne l’avaient encore été. Le pouls s’affaiblissait de plus en plus : le malade ne voulut cependant pas se soumettre à l’opération ce jour-là; il ne s’y détermina que le surlendemain. On sentait alors dans le centre de la tumeur une fluctuation manifeste.

Après l’incision de la peau, il sortit une grande quantité de pus assez lié, d’une couleur grisâtre, et mêlé de stries sanguinolentes. Le tissu cellulaire était putréfié, ainsi que le sac herniaire. Après en avoir détaché les débris avec les doigts , l’on aperçut une anse d’intestin flétrie et tombant en lambeaux.

On se contenta de lever V étranglement en débridant l’arcade crurale. U intestin sphacélé resta dans la plaie, que l’on pansa mollement avec un linge criblé de trous, trempé dans l’eau-de-vie camphrée, et des boulettes de charpie.

Les coliques, les hoquets et les nausées cessèrent aussitôt après l’opération. Le malade était trèsaltéré; il but dans la journée environ quatre litres d’une tisane de chiendent avec l’oxymel, sans que

cette quantité de boisson lui donnât envie de vomir.

On fut obligé le soir de changer l’appareil, déjà trempé d’une liqueur jaune et fétide qui venait de la cavité intestinale. Il sortit encore une grande quantité de la même matière pendant la nuit. Le lendemain, on mit sur les parties gangrénées un plumasseau chargé de styrax, et l’on couvrit d’un cataplasme émollient toutes les parties voisines, où il y avait beaucoup d’empâtement et de chaleur. On renouvelait deux fois par jour le même pansement.

La suppuration devint blanche et liée le cinquième jour. Le malade avait eu la veille, par l’anus, une selle copieuse. Il ne passait toujours par la plaie que des vents et des sérosités qui avaien t l’odeur des matières fécales. Le sixième jour, on fit une contreouverture un peu au-dessus et au-devant de l’épine antérieure et supérieure de l’os des îles, où le pus séjournait sous la peau, dans un clapier communiquant avec la plaie, etc.

La cicatrisation alla si rapidement qu’elle était achevée le trente-deuxième jour, et le malade sortit de l’hôpital le quarante-cinquième jour, allant parfaitement à la garde-robe et ne ressentant aucune incommodité.

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