OBSERVATION III
Hernie crurale étranglée. — Opération. — Création d’un anus anormal sans débridement. — Persistance des symptômes d’étranglement. — Débridement par le procédé d’Arnaud. — Épanchement stercoral dans l’abdomen. — Mort.
Une femme âgée de cinquante-deux ans, nommée Françoise Breuil, entra à l’hôpital Saint-André le 9 janvier 1868. Elle était atteinte d’une hernie crurale étranglée de l’aine gauche, et je n’ai pu me procurer de renseignements ni sur l’âge de sa hernie ni sur celui de l’étranglement.
Les symptômes de cet accident étaient d’ailleurs tellement manifestes, que l’opération fut pratiquée le 10 janvier au matin. Le sac ouvert, on se trouva en présence d’une anse intestinale complètement sphacélée. Le chirurgien emporta avec des ciseaux une bonne portion des parties mortifiées, sans toucher d’ailleurs en aucune façon à l’agent constricteur. On fit un pansement simple.
Le lendemain, c’était le 11 janvier, les matières fécales n’étaient point sorties par la plaie ; les hoquets, nausées et vomissements, douleurs, avaient persisté ; le pouls à 100, pas trop déprimé, et la face un peu grippée.
Il devenait urgent de donner issue aux matières fécales, de quelque façon que ce fût. Le premier soin fut d’aller à la recherche du bout supérieur, mais les difficultés ét; ient considérables. En effet, la plaie était très-profonde à cause de l’embonpoint de la malade, et, d’autre part, des débris sphacèlés masquaient complètement les parties. Une sonde en gomme élastique fut introduite à plusieurs reprises; mais, soit qu’elle s’enfonçât dans le calibre du bout inférieur, soit encore qu’elle pénétrât dans la cavité péritonéale elle-même, à travers les adhérences encore molles qui obturaient la plaie, rien ne sortait par son pavillon.
Un dernier essai fut enfin plus productif, et des matières jaunâtres, franchement fécal oïdes, telles que celles que contient habituellement l’intestin grêle, s’écoulèrent, mais en assez petite quantité. La pression sur l’abdomen réussissait à en faire sourdre davantage, et par le pavillon de la sonde et tout autour de son calibre par le bout supérieur. Mais, aussitôt que la pression cessait, l’écoulement s’arrêtait, et bien évidemment le but restait encore à atteindre. C’est alors que l’opérateur se décida à débrider par l’intérieur du bout supérieur, c’est-à-
dire par le procédé de débridement auquel Arnaud a donné son nom.
Les matières fécaloïdes sortirent alors en plus grande quantité; on nettoya la malade, on fit un pansement simple et un peu lâche, et on prescrivit tous les médicaments et fomentations habituels en pareil cas. Je dois dire que les manœuvres avaient employé beaucoup de temps, environ trois quarts d’heure ; que la malade était excessivement fatiguée, le pouls devenu filiforme et abdominal, et la face tout à fait grippée. D’ailleurs la malade n’avait pas accusé de souffrances très-vives pendant l’opération.
Elle vécut encore toute la journée; elle fut pansée à trois heures de l’après-midi ; les matières fécales ne s’écoulaient pas. Du reste, les symptômes généraux étaient aussi alarmants que possible, et elle mourut le lendemain 12 janvier, de grand matin.
L’autopsie fit constater un épanchement considérable dans le ventre de ces mêmes matières jaunes et liquides qu’on avait eu une si grande difficulté à faire sortir par le bout supérieur. L’anse intestinale qui donnait naissance à ce dernier était sphacélée dans une longueur de 15 centimètres au moins. La friabilité de cette anse empêcha de constater sa perforation. Mais il est évident qu’elle devait exister sur une large étendue, la plaie intestinale du débridement par la méthode d’Arnaud étant trop étroite pour expliquer un épanchement si abondant de matières fécales dans le ventre. On constata, en outre,
tous les signes d’une péritonite commençante, à savoir : rougeur intense, noirâtre, du grand épiploon et de tout le paquet intestinal.