CHAPITRE II
HI8TOI&S BU IiAHGAGS.
De la race celtique primitive ; raisons de sa permanence. — Dénominations (les peuples celtes; étymologie de ces dénominations. — Dialectes celtiques. — Influence des Phéniciens et des Grecs sur la Gaule méridionale. — Permanence des idiomes indigènes. — Influence de la domination romaine. — Influence du clergé chrétien. — Permanence des idiomes indigènes. — Influence des Germains et des Arabes. — Progrès des idiomes indigènes; développement des classes populaires.
Il est inutile que je m'engage ici dans les interminables discussions relatives à l'origine et aux premières migrations des races humaines. Je crois avoir montré que le développement intellectuel de Thumanité, antérieur à ces migrations, ne peut pas avoir été assez considérable, ne peut pas avoir eu un caractère assez déterminé, pour qu'il soit indispensable d'en tenir compte. Ce n'est qu'à l'état sédentaire, dans la vie sociale proprement dite, que l'homme s'est mis à cultiver ses premiers éléments de civilisation. Chaque langue révèle la puissante influence de la contrée même oii chaque peuple s'est établi ; et, dans ce sens, on pourrait presque dire que les langues sont autochthones.
Certes, sans les principes philosophiques qui servent de base constante à mes recherches, je me trouverais dès l'abord fort embarrassé, et peut-être arrêté subitement dans la marche que je veux suivre. Rien n'est plus vague, plus incertain
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que les connaissaDces que nous avons des premières races de FEurope. C'est ua chaos d'hypothèses et de conjectures plus ou moins gratuites, que les systèmes des diverses écoles historiques ont rendu tout à fait inextricable. En effet, ces populations primitives ne nous ayant laissé aucun monument de leur histoire, ni même de leur existence, c'est sur quelques données éparse< chez les écrivains romains et grecs que Ton s'est mis à rcfconstruire presque tout un monde. Or, comme ces écrivains savaient eux-mêmes fort peu de chose en dehors de la société dans laquelle ils vivaient, et comme leurs assertions les plus vraisemblables sont souvent accompagnées des erreurs les plus grossières, il est fort difficile de ne pas s'égarer quelquefois en marchant sur leurs traces.
Bornons ici nos études aux Celtes et aux Ibères, qui seuls nous intéressent en ce moment. Ces deux grandes familles, soit distinctes, soit confondues, ont, de l'aveu de presque tout le monde, occupé primitivement la plus grande partie de l'Europe méridionale et occidentale, c'est-à-dire toute la Gaule, l'Espagne, les Iles Britanniques, une partie de l'Italie, et l'Allemagne jusqu'au Danube. Quant aux documents qui concernent les Celtes, sans compter deux ou trois phrases fort obscures d'Ephore et d'Hérodote *, nous n'avons avant la conquête de César que la description assez vague de Strabon *, et celle encore plus vague de Diodore de Sicile ^. l'C judicieux Polybe, au second siècle avant J. C, nous avouait encore que Ton manquait d'indications précises sur les pays situés au delà de Narbonne *. Or c'est sur de pareils fondements, fortifiés il est vrai par les écrits des historiens et des géographes postérieurs, que l'on a sans cesse élevé des
' appréciées par Malte-Brun; Htst, de la géographie, liv. III et lY, raed.
' Strab., IV, in princ, II, 190.
* Diod. Sic, V, 52.
* Polyb., m, 38.
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controverses qui paraissent encore aujourd'hui loin d'être terminées. Ainsi parmi les philologues seulement, les uns ont vu deux langues se partager distinctement l'Europe, la scythique et la celtique ; les autres n'ont vu que du celtique partout ; d'autres ont composé tous les idiomes grecs, latins et romans, du mélange du celtique et du germanique ; d'autres enfin, et c'est le plus grand ndtnbre, ont relégué le celtique au fond de la basse Bretagne et dans les coins les plus reculés de l'Angleterre, de l'Irlande et de l'Ecosse.
Tous ces systèmes ne sont rien encore auprès des hypothèses extravagantes dont les Ibères ou plutôt les Basques ont été l'objet. Ce peuple mystérieux, qu'on trouvait établi si singulièrement au milieu des Pyrénées, parlant une langue excessivement compliquée , tout à fait étrangère aux autres langues européennes, devait exciter parmi les savants la plus vive curiosité. S'appuyant sur un passage de Strabon, qui leur paraissait décisif, ils constatèrent tout d'abord deux races primitives et distinctes au midi des Gaules. Quelquesuns allant plus loin virent dans le basque la langue matrice qui devait avoir formé toutes les autres langues. Une foule de théories, plus téméraires les unes que les autres, furent encore édifiées sur l'origine de cette petite peuplade ; et chacun voulant dire son mot, on la regarda tantôt comme phénicienne, tantôt comme sortie de l'Afrique, tantôt comme l'avant-garde des invasions germaniques.
Mais rien n'est plus facile que de faire des conjectures, et même des conjectures vraisemblables. On sait que la famille de langues polysynthétiqiies , à laquelle appartient le basque , se retrouve d'une part chez les Berbères du mont Atlas, et d'autre part dans plusieurs contrées de l'Amérique ; or pourquoi ne pas admettre l'existence de ces Atlantes, si fameux chez les anciens, et dont le continent aurait disparu sous l'Océan par quelque déluge ? Les langues analogues que je viens de signaler presque sur les côtes des trois parties du monde qui avoisinent cet Océan, n'ont-elles
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pas toujours paru révéler les débris d*une antique civilisation ? Bien plus, Tétymologie même viendrait confirmer cette idée : car il n'y a qu'une modification naturelle de imber qui signifie grande pluie, à Iberi, Ibères.
On voit qu'en l'absence de tout document authentique, il ne îant point se donner beaucoup de mal pour construire de belles hypothèses. Mais est-il bien réel que les C!eltes et les Ibères ne nous aient laissé aucun monument de leur existence ? Ils n'écrivaient pas : c'est possible ; mais l'histoire d'un peuple ne peut-elle donc se trouver que dans les archives écrites et dans les inscriptions lapidaires? — • Revenons à nos principes ; et voyons si, dans cette matière, les consé^ quences que nous pourrons tirer de ces principes ne seront pas extrêmement simples.
Quel que fût le peuple primitif qui s'établit ad midi des Gaules, ce peuple, abstraction faite de son origine, dut se former par lui-même une langue, et lui donner, aussi par lui-même, plus ou moins de développements. Or c'est cette langue qui s'est constamment conservée, et conservée intacte, au moins dans ses principes constitutifs. Nous la verrons bien parfois s'effacer, ou plutôt se dissimuler sous les conquêtes étrangères ; longtemps même ses progrès resteront tout à fait inappréciables : mais jamais nous ne la perdrons entièrement de vue, et nous pourrons à toutes les époques en constater indirectement la présence dans les classes populaires. Enfin nous verrons cette même langue se perfectionner insensiblement par les influences des civilisations plus avancées, et paraître dans tout son éclat chez les troubadours du xn® siècle.
Voilà ce que nous aurons à considérer dans ce chapitre, d'après les principes antérieurement exposés, qui ne demandent plus ici qu'une application rigoureuse. Commençons par établir la base de toute cette histoire du langage, c'està-dire la permanence de la race primitive indigène. Mais ce ne sont plus des raisons philosophiques que nous aurons à
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faire valoir ; nous ne marcherons ici qu'à Faide des seules lumières que nous fournit l'histoire.
La prétendue extirpation, ou même la falsification du langage originel, primordial, n'a pu nécessairement s'opérer que par l'une des trois manières que l'on admet communément : soit par le mélange intime des races, soit par l'imposition formelle d'iine autre langue aux habitants indigènes, soit enfin par l'expulsion générale de ces habitants eux-mêmes. Examinons rapidement ces trois hypothèses, et tâchons d'en dévoiler toute l'invraisemblance au point de vue purement historique.
Le système du mélange et de la fusion des idiomes compte, comme nous l'avons Vu, beaucoup de partisans. Mais, observons-le bien, pour admettre la possibilité d'une mixtion qtielconque , il faut supposer non-seulement une égalité, mais une intimité que l'on n'a jamais remarquée entre des populations d'origine différente. Lorsque ces populations se trouvent en contact, l'histoire nous montre toujours entre elles une rivalité naturelle, une haine héréditaire et implacable qui donne lieu le plus souvent à des guerres et à des conquêtes. Ce n'est là du reste que l'instinct de la conservation, le sentiment de la dignité personnelle, innés chez les peuples comme chez les individus, et qui, dans l'enfance de ces individus et de ces peuples, se montrent sous la forme d'un égoïsme exclusif et brutal. Même, pour peu qu'on y réfléchisse, on comprendra que ces tendances générales à l'égoïsme ou tout au moins à l'orgueil national, étaient évidemment providentielles dans les sociétés primitives, pour empêcher la confusion, l'amalgame, et par suite la dégénérescence des races. Les progrès moraux ne permettaient pas encore à ces peuplades incohérentes d'apercevoir cette harmonie sociale qui constitue la vraie civilisation.
Ainsi dans tous les cas de conquête, de traités d'alliance ou de relations de commerce, il ne peut jamais y avoir eu qu'une superposition^oubien une juxtaposition de peuples; lesquels
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peuples ne laissaient pas d'exercer mutuellement Tun sur l'autre une grande influence, mais pas assez pourtant pour former une société complète, un ensemble organisé. Loin que l'on puisse apercevoir, dans la Gaule méridionale, un mélange entre les vainqueurs et les vaincus, Ton voit au contraire les * conquérants romains et germains se constituer en aristocratie compacte, méprisant et avilissant la population subjuguée. 11 faut donc se rejeter sur l'hypothèse vulgaire, qui admet rimposition d'une langue aux habitants indigènes. — Mais l'histoire ne nous présente aucun fait identique, ou même analogue. La permanence et la ténacité des idiomes originels s'observent partout, malgré les dominations étrangères. LesFranks envahissent la Gaule septentrionale, s'y établissent d'une manière stable, confondent dans leur propre dénomination toutes les peuplades qu'ils ont conquises : et pourtant, les serments de 842 nous montrent assez qu'il y avait une distance énorme entre le tudesque et la langue vulgaire des Gaules. Il en est de même en Espagne pour ce qui concerne la civilisation arabe ; avec cette différence que le contact d'un idiome plus perfectionné favorisa les développements du romanso de cette péninsule, tandis que la langue française était retardée dans ses progrès par l'absence de cette influence extérieure. L'exemple de la conquête de la Chine par les Tartares est tout aussi frappant, et l'on pourrait en citer bien d'autres. Je ne parle point en ce Bioment de la conservation des dialectes celtiques en Provence et même en Italie, pendant la domination latine et la domination germanique : j'y reviendrai souvent dans la suite de ce chapitre; mais il est un dernier exemple qui doit paraître décisif, d'autant plus qu'il s'offre dans la Provence même. Depuis plusieurs siècles que cette contrée est réunie à la France, qu'elle fait partie intégrante du même Etat, qu'elle a des administrateurs français, des lois françaises, des écoles françaises , il semble qu'elle ait dû perdr'e presque entièrement son idiome du xii* siècle ; surtout lorsque
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Ton considère que sous les Romains et les Goths les diverses classes de la société formaient des distinctions excessivement tranchées, et que Tinstruction était bien loin d'être aussi répandue qu'aujourd'hui parmi les classes populaires. Cependant, chacun le sait, la langue provençale non-seulement subsiste, mais est cultivée par de nombreux écrivains, et produit encore tous les jours de charmantes poésies.
Si toutes ces preuves d'analogie paraissent convaincantes, il n^y aura plus qu'à supposer, en désespoir de cause et comme pis aller, que les Romains aient exterminé, ou expulsé les habitants en masse. Mais c'est ce qu'ils n*ont point fait, et ce qu'ils ne faisaient jamais. Leurs conquêtes n'étaient pas des immigrations; lorsqu'ils avaient soumis un pays, ils se contentaient de le dominer, de le tenir en esclavage, et pour ainsi dire de se superposer à la population vaincue. Il en est tout autrement de la conquête que les Saxons firent de l'Angleterre ; le but de ces barbares n'était pas seulement d'établir leur domination , mais d'occuper entièrement, de s'approprier la contrée qu'ils envahissaient. Aussi ne faut-il point s'étonner de ce que la langue anglaise révèle dans son ensemble un caractère évidemment saxon, malgré la race celtique qui parait avoir occupé primitivement la Grande-Bretagne.
L'histoire vient donc confirmer les théories philosophiques émises dans le précédent chapitre. On voit que notre terrain commence à se débarrasser de cette foule de conjectures et d'erreurs dont il était encombré : désormais nous pourrons marcher plus aisément et plus directement. Résumons en peu de mots ce que nous venons de constater.
Les langues naturelles et populaires ne se transforment point. Elles se modifient et se perfectionnent par le contact des langues étrangères ; elles se corrompent par l'usage. Mais les modifications qu'elles subissent sont toujours en rapport avec leur propre nature ; mais leur corruption inté* rieure ^e porte que sur des accessoires, des éléments secon-
HISTOIRE OU LANQAOB. 45
paires. Jamais cette corruption et ces modifications n'altèrent les éléments matériels constitutifs des langues, c'està«<lire leurs racines; jamais elles ne changent leur esprit, leur caractère propre, c'est-à-dire leur grammaire et leur syntaxe.
En un mot, dans leur développement comme dans leur dégénérescence, les langues conservent le même corps et le même principe de vie. Elles nous offrent par conséquent de véritables monuments pour l'histoire des peuples, et des monuments éternels, immuables.
C'est parce que le langage n'a jamais été considéré sous ce point de vue, que l'on a constamment émis et reproduit toute espèce d'erreurs sur les populations primitives. Si l'on a généralement admis la grande .extension de la famille celtique dans l'Europe méridionale et occidentale, ce n'est que sur les assertions des anciens que l'on s'est appuyé. Aussi lorsqu'il s'est agi de classer et d'interpréter les diverses dénominations de ces peuples, l'on a vu surgir de tous côtés les plus singulières étyttiologies. 'Sans parler des vieux auteurs qui remontent invariablement aux puissants rois Celtus et Gallus ^ je me contente de rapporter sommairement les opinions de ceux qui font venir les mots cdte et gaulaisy tantôt du celtique galloudeCy courageux, ou ceiltachy habitants des forêts ^, ou gualiog, chevelus; tantôt du flamand geld, argent monnayé, parce qu'ils se mettaient à la solde des étrangers ^, ou geely jaune, parce que leurs cheveux étalent de cette couleur ; tantôt du cimbrique kelt, tue ^, ou de keeîen , couper la gorge ; tantôt du grec yAJlac, à cause de la blancheur de leur teint ^^ etc., etc.
De nos jours l'on commence à voir l'insuffisance de ces
■ Diodore de Sicile, Ammien Marcellio, Flavius Josèpbe, etc.
> Amédée Thierry.
* Leibniz, Pelloulier, etc.
^ Goropius Becanus.
^ Isidore de Séville, saint Jérôme et Rabelais.
46 DE LA LANGVE PBOVBUÇALE.
explications, et Ton convient presque généralement que Celtes, Galates, Gaulois, Wallons et Welches, sont des termes d'une étymologie identique, mais prononcés diversement selon les dialectes. Déjà Leibniz ne voyait que * le même mot dans CeltcBy Keltœ ou Galatœ ^ César lui-même avait dit fort explicitement que les peuples appelés GalH par les Romains se nommaient Celtœ dans leur propre langue ^. Aujourd'hui, M . Diefenbach démontre que les trois dénomi* nations Celtœ , Galatœ et Galli^ ne sont vraisemblablement que les formes d'une seule, commune à toute la race celtique ^; M. de Sismondi avance que le nom de ff^allons, fF'aelch, a été donné par les Allemands, celui de Galli^ Ga^ lataiy par les Latins et les Grecs, et celui de Keltai, Celies, par les Celtes eux-mêmes * ; enfin M. Scbœll dit que les Celtes s'appelaient Gail ou Gael, mot dont les Grecs ont fait Keltesy et les Romains GaUi ^.
En effet, pour peu qu'on réfléchisse aux modifications organiques que les mêmes racines peuvent recevoir dans divers dialectes, pour peu que^'on considère les variations que présentent les mots selon la différence des temps et des lieux, on s'apercevra bientôt que toutes les peuplades de la famille celtique n'ont qu'une dénomination identique dans l'origine et dans la signification. Ce n'est pas à dire pour cela que ces différents termes aient été copiés les uns sur les autres; mais j'espère faire voir tout à l'heure qu'ils ont dû se reproduire naturellement et spontanément partout, précisément parce que l'idée qu'ils expriment est toute simpie et toute naturelle.
Voyons d'abord les principaux peuples qui, de l'avis de tout le monde, composaient primitivement la famille celtique
» Collectan,^ t. II, p. 114.
* Bçllo gall.^ liv. I, c. i. Paiisanias répète cette assertion. AU. I. 3.
* Celtica II, Ite Abtheilung, p. 6.
4 Littér, du Midi, chap. yii, in princ.
^ Tableau des langues de l'Europe, II, in princ.
des Gaules. C'étaient , comme les appelaient les Romains , les yolcœ ail midi, les Celtœ dans la région moyenne, et les Belgœ au nord ^; mais il n'y avait pas entre eux de distinction réelle et bien tranchée : on les comprenait ordinairement tous ensemble dans la dénomination de Galli, Or il est facile de reconnaître dans ces termes la même racine yàL, EL, OLj renforcée soit de Vesprii doua;, soit de V esprit rude. D'ailleurs beaucoup de peuplades celtiques, en reproduisant ces noms principaux diversement modifiés , nous font clairement apercevoir le lien qui les unit. C'est ainsi que les Gaktt {VaXàtai^ Gctlatœ) OU Gallo-Grecs de l'Asie Mineure, que l'on trouve aussi dans la Gaule selon Diodore de Sicile, rappellent à la fois les Kelt (KiArac, Celtœ) ^ et les Gall {Galli), C'est ainsi que les mots WalP (Wallons)^ ff^aelch, ff^elsk ( prononcé Welche)^ offrent des nuances intermédiaires entre Gall et Belge ; d'autant plus visiblement que les fF'elsh actuels de la Grande-Bretagne occupent le territoire des anciens Belgœ, et que les anciens J^allons du nord de la Gaule font partie de la Belgique actuelle ; bien plus , les Welches sont précisément les habitants du pays que nous appelons Galles, et les Anglais ff^ales '. Enfin nous avons en Irlande les Bolg ou Fir-Bolg; nous avons dans la Gaule méridionale les f^olkes, que César appelle Folcœ ou Volgœ, Ausone Bolgœ, Cicéron Belgœ* ; nous avons même en Italie le vulgus
' Je parlerai plus loin des Ibères et des Aquitains, que Ton ne regarde pas ordinairement comme faisant partie de la famille celtique.
> « Constat... Gallis et Wallis vocabula, sola dialecto, sive diversa pronunciandi et scribendi ratione, esse diversa. Rêvera enim sunt eadem. ff^ sive f^ et G, pro dialectorum varietate, facile et fréquenter permutantur. » Boxhornii, Orig, Gallicœ, cap. iv, p. 78.
3 The Welch... are descendents of the Belgic Gauls,... and obtained the name of Galles or Walles (the G and fF being promiscuously used by the ancient Britons). » William Gutbrie, a new geographical, hiatorical, and commercial grammar. Part. Ill, p. 390. Ed. 1798.
4 Foy. Amédée Thierry, Hist, dea Gaulois, Introduction, sect. II, 5 II. Ligures.
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(prononcé voulgous) ou voïgus : et tout cela n'est éyidemment que le même mot. Rappelons aussi , pour n'oublier aucun des peuples qui composaient primitivement la race celtique, les Gallœci à l'ouest de l'Espagne , et surtout les Falaquesy sur les bords septentrionaux de l'Adriatique, qui offrent une nouvelle transition entre les Volkes et les GalU^
Je ne rapporte ici que des faits incontestables et môme incontestés. Ces diverses modifications de la racine Gall ou ^a// existent en réalité, et Ton voit que ce ne sont point des nuances habilement imaginées pour lier des termes essentiellement différents. Il n'y a là d'ailleurs que des transformations purement organiques, que l'on aperçoit constamment dans l'étude comparée des langues. Pour n'en citer que quelques exemples, la variation des consonnes initiales G, V, B, qui paraissait la principale difficulté de mes déductions, se retrouve d'une manière remarquable dans les trois noms de Gascons, f^ascons^ Basques, qui certes sont identiques quant à Tétymologie, dans le toerra gothique correspondant au guerra roman, dans le âeuve f^oiga qui porte le nom de Bulgari en latin, dans les noms propres ff^altar, Wido, fF'ilhem, répondant à Gaultier, Guidon, Guillaume, etc., etc.
Cependant tous ces faits, quelque justes, quelque réels qu'ils soient, sont encore insuffisants par eux-mêmes : c'est l'esprit de ces faits qui seul pourra les faire comprendre, et en quelque sorte les vivifier. Pour en venir donc à la signification de cette multitude de termes semblables , aidonsnous du parallélisme naturel et constant des langues européennes.
Or, ne doit-on point être frappé de trouver dès l'abord le mot Folk, exactement le même, dans toutes les langues germaniques, et de ce que ce mot Folk signifie littéralement le peuple, la foule, les hommes, les gens ? De sorte que dans Torigine, loin d'être un nom propre, ce n'est qu'une expression générale, s'appliquant à tout peuple quelconque. Cette
observation, fertile en conséquences, nous met naturellement sur la voie de bien des découvertes. En effet, n'avons-nous pas constaté l'analogie intime entre les dénominations de yolk,*de Waelcb, deGall, etc., et n'avons-nous pas reconnu partout de simples modifications de dialectes, naturelles, inévitables ? Il est facile de concevoir que pour des étrangers ignorant les idiomes de ces peuples, et plus tard pour ces peuples eux-mêmes, les termes que nous venons d*énumérer aient été regardés comme des noms propres et spéciaux.
En Italie, ce nom resta même commun et collectif. La population primitive, indigène, ne s'était appelée que vulg (voulg) , c'est-à-dire le peuple, les gens ; et les castes dominatrices continuèrent naturellement à la désigner sous cette expression, mais en y ajoutant, bien naturellement encore, une signification dédaigneuse et avilissante. De là les mots ttdgus, vulgarisy avec la désinence latine, qui désignent la population indigène , c'est-à-dire la plèbe de Rome et lès paysans des campagnes, population qui se rattache nécessairement à la grande famille celtique ; de là le terme êermo vulgaris, ruêticusy désignant la langue de cette même population.
J'ai dû me livrer à quelques déductions philologiques pour arriver à coordonner toutes ces étymologies ; mais j'ai tâché de ne pas présenter de simples faits, et de ne pas faire de cette érudition toute pure, qui selon moi ne prouve rien. Je n'ai admis ces faits que par considération pour les idées qu'ils représentent, idées qui me semblent même mériter un examen beaucoup plus approfondi. Pourquoi chercher bien loin des étymologies subtiles, équivoques, qui ne sont, au bout <]u compte, que des jeux d'esprit plus ou moins adroits ? N'est-il pas bien naturel qu'un peuple occupant à lui seul une contrée, et ne connaissant pas d'autres hommes, se nomme tout simplement le peuple, ou plutôt ne se nomme pas? Ce fait, ou l'esprit de ce fait, est si facile à saisir, qu'il
50 DE LA LAIIttOS PROVENÇALE.
est vraiment incompréhensible qu*on y ait à peine songé. Le savant et judicieux Malte-Brun a seul conjecturé qu'il en devait être ainsi, et je suis heureux d*avoir pu réaliser et confirmer ce qui chez lui n'était qu'une hypothèse. Voici ses propres paroles :
<( Il est probable que les premières tribtiSf ou réunions de familles, ne se donnaient à elles-mêmes d'autre nom que celui â^hommesy ni à leur canton d'autre dénomination que celle de terre. Ces deux idées générales, exprimées par des sons différents, firent naître cette multiplicité de noms inconnus, soit de peuples, soit de pays : multiplicité qui embarrasse, et, on peut le dire, qui désespère les savants les plus patients et les plus courageux, dès qu'ils veulent faire remonter leurs recherches aux époques primitives de l'histoire ou de la géographie ^ »
Maintenant, si l'on considère les diverses apparences sous lesquelles se présente cette même dénomination chez tous les peuples celtes, on concevra fort aisément que ces peuples devaient avoir de nombreux dialectes. La nature même du langage, et sa formation spontanée, rendaient ces dialectes inévitables; car cette formation, comme nous l'avons vu, subit toutes les influences extérieures du climat, du sol, de la situation, et se modifie surtout d'après le caractère spécial de chaque nation, de chaque peuplade. Il est certes impossible, quoi qu'on en dise, qu'il en ait été autrement pour les différentes branches de la race celtique : que l'on songe seulement aux dialectes de l'ancienne Grèce, si différents entre eux, si bien adaptés à l'esprit de chacune de ses petites cités ; et que l'on compare ensuite cette étroite péninsule à la vaste étendue des contrées celtiques. Du reste les anciens auteurs, si toutefois nous les jugeons compétents sur ce point, affirment que le langage était loin d'être identique dans toutes les parties des Gaules ; César semble même éta-
' Malte-Brun, Hiat. de la géographie^ liv. H, in princ.
blir des différences beaucoup trop tranchées ^ ; maïs Strabon parle de variations moins saillantes ^.
Ainsi, ridée généralement admise aujourd'hui, que le celto-bréton serait la seule véritable langue celtique, et que cet idiome aurait été répandu primitivement dans toute l'Europe méridionale et occidentale, cette idée est dénuée entièrement de vraisemblance. Nous avons d'ailleurs longuement démontré que les langues ne changent point, ne se transforment jamais d'une manière aussi complète qu'on devrait le supposer dans ce cas.
Il est donc plus que probable que les peuples de la Gaule ont été de tout temps divisés par des dialectes, lesquels dialectes se rapportaient cependant tous à une même langue, la langue celtique ou gauloise. Il est donc certain que l'ouest, le nord et le midi des Gaules avaient des différences notables dans leur langage, comme les anciens écrivains nous l'attestent, comme on le voyait très-sensiblement au xi*' siècle, et comme on le remarque encore aujourd'hui. Mais dans ces distinctions, il faut aussi tenir compte des divers degrés de développement, point que l'on néglige presque toujours, tandis que c'est à cette cause qu'on peut surtout attribuer le caractère étrange et vraiment primitif des idiomes bas-bretons et welchçs.
Rappelons-nous que tout en révélant une unité morale, une* unité de type, les idiomes offrent des variétés infinies, d'abord à cause des circonstances qui ont présidé à leur formation, puis à cause du degré de développement auquel ils sont parvenus. Nous venons de constater les différences originaires, inévitables parmi les langues de la race celtique. Quant au plus ou moins de culture de ces langues, il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur la littérature provençale du
■ Hi omnes liogua... înter se differunt. Css., lib. I, cap. i. "... Twç ik Xotnovç raXarcxvjv /acv 'Hiv S^v», hfioyX&rrovç Si où itivraç, akX'iviovi fitxpbv ^viXXeiy/Aivoi tlalv. Strab., IV, io princ.
59 DE ta LAII6UE PROVBIIÇA.LB.
XII* siècle, brillante de poésie et de fraîcheur, mais încomplète et sans idées, puis sur la littérature italienne qui s'élève tout d'abord avec l'épopée de Dante et les can- Aoni de Pétrarque, puis sur la littérature française, plus complète encore , pleine à la fois de malice et de naïveté, 'de grâce et d'énergie : et que l'on veuille bien remarquer ensuite qu'à côté de toutes ces richesses le pauvre celtobreton n'a qu'une littérature à peu près conjecturale, qu'à c6té de ces progrès brillants et rapides l'idiome de la Bretagne est resté stationnaire et seulement à l'état de patois.
Mais, malgré tous ces dialectes divers, ce n'est partout que la même langue, dans l'origine comme aujourd'hui. Si le bas -breton avait reçu un développement semblable à celui des autres idiomes celtiques, il est probable qu'il ne présenterait pas plus de différence avec eux qu'on n'en voit entre le provençal, le français, l'espagnol, l'italien et le valaque. Ce dernier dialecte aussi, relégué par delà l'Adriatique, et presqu'en dehors du mouvement de la civilisation, à peu près comme le bas-breton sur ses langues de terre isolées, n'a-t-il pas, de son c6té, bien vivement intrigué tous nos philologues ?
C'est ici nécessairement le lieu de dire quelques mots sur cette question, si difficile et si controversée, des langues ibérienne et basque. Nous avons déjà vu plus haut- les diverses opinions, ou plutôt les diverses conjectures émises à ce sujet. Sans trop nous aventurer sur ce terrain difficile, examinons seulement quelle valeur positive nous pouvons attribuer à 1 élément ibérien relativement à notre point de vue.
Ce qu'on peut remarquer d'abord, dans les époques les plus reculées, c'est la difficulté de bien distinguer les Ibères des Celtes. « Il est impossible de préciser l'origine et les migrations de ces deux familles, dit M. Diefenbach, puisqu'elles n'étaient pas seulement contiguës, mais qu'elles se
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croisaient et se mêlaient partout *. )> D'après cette observation nous serions en droit de conclure déjà qu'il n'y avait pas une dissemblance essentielle entre ces deux races, puisque dans la supposition contraire un mélange aussi intime, aussi général serait tout à fait inexplicable.
Il est vrai que si Ton identifie les anciens Ibères avec le petit peuple basque, on doit leur refuser toute parenté avec les Celtes. Le caractère poly synthétique de l'idiome basque ,' son système de déclinaison et de conjugaison qui se complique indéfiniment, ne permettent évidemment point d'en faire un dialecte de la famille celtique ^. Mais alors comment ces deux peuples ont-ils pu se mêler, se confondre parfois entièrement? Mais alors comment peut-on admettre avec Strabon que les Aquitains ressemblaient plutôt aux Ibères qu'aux Gaulois ° : il y aurait donc là un peuple intermédiaire? Or, il n'existe nulle part, et l'on ne peut pas même concevoir un intermédiaire entre le basque et les langues avoisinantes. D'ailleurs, d'après nos principes, le langage des Ibères n'a pas pu se perdre complètement sur tout le littoral de la Méditerranée, oti il s'étendait primitivement; et certes ce serait un phénomène étrange, incompréhensible, que cette immense population fût aujourd'hui réduite à une petite peuplade resserrée au coin des Pyrénées.
Par ces observations, je ne prétends point formuler toute une théorie, ni réfuter les admirables travaux que l'on a publiés sur cette matière. Il me suffit de constater ici que les Ibères et les Aquitains du midi des Gaules ne difieraient point essentiellement des Celtes, dont ils ne devaient former qu'un dialecte. Cela se trouve confirmé^ même par les divisions de César et de Strabon qui. regardent toujours les Aqui-
' Celtica II, 2te Âbtheilung. Die Iberischen Kelten, p. 5.
' f^oy, Abbadie : Etudeê grammatictUea sur la langue euskariennoy 1836. — Lécluse : Grammaire basque, 1826. — Yrizar y Moya : De l'Eusquere et de ses Erderes, 1841. — Etc., etc.
^ .... lciy(,0Ltn Si jjmXXov 'Iprjpviv, Strab, lY.
54 BK LA LANGUE PROVEIfÇALK.
tains comme une partie des Gaulois; même par les anciennes légendes fabuleuses qui nous parlent sans cesse du géant Celtus et de son frère Iber; même par M. G. de Humboldt, qui tout en cherchant à établir l'identité des Ibères et des Basques, parait considérer les premiers comme une dépendance des Celtes démembrée de bonne heure *. — Quant à ce peuple basque en lui-même, il semble qu'on ne puisse toucher à son histoire sans tomber dans le vaste domaine de la conjecture : je me garderai bien de m'y hasarder, d'autant plus que cette recherche n'est pas indispensable à mon sujet.
Mous avons vu, au commencement de ce chapitre, que quelques auteurs attribuaient aux Basques une origine phénicienne. Cette hypothèse semble avoir quelque vraisemblance, puisque nous trouvons avec Silius Italicus et Martien d'Héraclée, une peuplade de Bébryces établie à l'extrémité de la Gaule narbonnaise, près des Pyrénées ; l'on sait que ces Bébryces, en Asie Mineure, ont été le premier peuple de la Bithynie, allié plus tard aux Phéniciens. Or, dès le XI*' siècle avant notre ère, nous voyons toute une civilisation phénicienne se répandre entre les Pyrénées et les Alpes, et même sur la plus grande partie du littoral de la Méditerranée *.
Nous n'avons point à nous occuper des rêveries de Bochart , de Guichart, de Pierre le Loyer, qui soutiennent que la langue gauloise est venue tout entière du phénicien, c'est-àdire, comme ils l'entendent, de l'hébreu r Boxhorn s'est chargé du soin de les réfuter '. Mais nous admettrons toutefois que la langue phénicienne dut avoir une certaine
' Prufung der untersuchiingen liber die nrbewohner Hispaniens, vermittelst der Waskischen spracbe, 1821, p. 173.
* Am. Thierry, Histoire des Gaulois, 1>^« partie, cbap. i. — Duclos, Métn. sur l'origine et les révolutions des langues celtique et française, Acad. desinscr., t. XY.
' Boxhornii, Orig, Gall,, cap. ii et tiii.
influence sur celle des Celtes et des Ibères, et peut-être sur la langue écrite de ces peuples. D'après un grand nombre d'auteurs, le plus ancien alphabet que Ton ait pu découvrir chez les Celtes offre beaucoup d'analogie avec les seize lettres phéniciennes, qu'un autre Cadmus pourrait fort bien avoir apportées dans les Gaules. Et comme ce fait serait antérieur à l'arrivée des Phocéens, il ne faudrait point attribuer à l'entremise de ces derniers l'importation de la première écriture gauloise.
Avec cette civilisation phocéenne commence une époque plus claire et plus brillante, sur laquelle presque tous les historiens romains nous offrent d'abondants documents. En les lisant, on doit se former une idée magniûque de cette période qui fit de Marseille une nouvelle Grèce pour les Romains. Pline et Tacite l'appellent magistram studiorum ; Cicéron, novaa Galliarum Athenas ; et ce dernier, dans son discours pour L. Flaccus, après avoir fait un pompeux éloge des mœurs et des vertus de Massilie, dit qu'il est plus facile de louer que d'imiter )a sagesse de ses institutions ^ Suivant Strabon, les hommes les plus distingués allaient y prendre des leçons, et Tacite rapporte qu'Agricola se préservait des séductions du vice, non-seulement par son bon naturel, mais parce qu'il avait passé ses plus jeunes années à Massilie ^. Aussi cette ville était-elle devenue une véritable école de politesse et de bon goût. Les arts et les sciences y étaient cultivées avec une ardeur toute méridionale, et les Gaules, encore peu civilisées, ne tardèrent pas à ressentir l'influence bienfaisante de ce voisinage. Justin, abrégeant l'histoire universelle d'un auteur indigène, de Trogue Pompée, nous dit qu'il semblait, non que la Grèce eût passé dans les Gaules, mais que les Gaules se fussent transportées dans la
■ « .... ut omnes ejus inslituta laudare facilius possiut, quam smulari. » Pro L. Ftacco, xxvi.
* Tacil,, j^gricolœ tUa, ly.
56 DK LA LANGUE PBOVENÇALE.
Grèce *. C*est alors qu'on vît briller l'antique Narbonne, que louent Strabon, Sidoine et Ausone ; Corbillon, sa rivale ; Toulouse, \a. paliudia des Gaules, comme l'appelle Martial ^ ; Arles, Autun, Lyon, Nimes, etc. Rome s'attacha fortement une république dont l'esprit était tourné vers une sphère toute pacifique, et dont la gloire ne pouvait être rivale de la sienne. Elle lui prodigua les alliances les plus avantageuses, les noms d'amitié les plus flatteurs ; plus tard elle en fit sa province par excellence, et lui accorda des privilèges d'immunité qui se conservèrent toujours en ce pays.
D'après ce tableau de la civilisation grecque-phocéenne, on conçoit quelle influence elle dut exercer sur les peuples indigènes de la Gaule méridionale ; cela n'a pas même besoin de démonstration. Mais l'erreur de beaucoup d'historiens a été d'exagérer cette influence, ou plutôt de la comprendre mal, en voulant établir une union intime, un mélange entre les Grecs et les Gaulois. Quoique cette brillante Massilie ait étendu son action dans un assez grand cercle, par le moyen de ses colonies, Agde, Héraclée, Nlmesb, etc., on ne peut considérer son idiome, d'un tout autre caractère que le celtique et l'ibérien, que comme une alluvion sur le terrain de la langue originelle. On ne le trouve jamais en usage que comme langue écrite, comme langue des hautes classes de la société, c'est-à-dire des dominateurs étrangers. L'élément grec est resté totalement en dehors du monde vulgaire, en dehors de la population indigène ; et si les Romains ne nous parlent que de la langue et de la littérature grecques des Gaules, c'est qu'ils n'ont fait que supplanter l'aristocratie phocéenne, en héritant de sa position sociale et de son caractère exclusif.
Que les concurrents, dans les jeux littéraires de Lyon,
' « .... ut non Grccia in Galliam emi grasse, sed Gallia in Grcciam translata videtur. » Justin, Hiat, ex Trog, Pomp,^ xlhi, 4.
* Palladia non inficienda Toloss
G loris.
Martial, ix. Epig. 101.
HISTOIBS DU LANGAGE. 57
aient pu lire leurs vers en grec ou en latin, comme l'allègue l'histoire littéraire de France ' ; que saint Photin et saint Irénée aient prêché l'évangile en grec dans les Gaules ; que M. Gail ait reconnu du grec dans Tidiome de certains habitants de la Gascogne ', et M. GhampoUion-Figeac jusque dans le Dauphiné ^ ; enfin que M. Fauriel ait même constaté chez les troubadours des allusions à des héros grecs * : tout cela ne suffît point certainement pour nous faire admettre une action intime et profonde de la civilisation phocéenne, capable de modifier complètement le génie gaulois.
Pomponius Mêla, remarquant que Marseille a été bâtie par les Phocéens au milieu de nations auxquelles elle était entièrement dissemblable, trouve étonnant qu'elle ait pu former un établissement étranger, alors que ces nations se montraient si hostiles, et qu'elle ait pu conserver son caractère propre alors que ces nations étaient devenues paisibles^. Ce qui semble constater, d'une part la différence tranchée entre la coldnie phocéenne et les indigènes, d'autre part l'absence de fusion, et même de jonction entre ces deux peuples.
Ainsi, nous avons à considérer ici deux sociétés bien distinctes : la société grecque de Marseille et de ses colonies, sur laquelle, comme nous venons de le voir, les documents ne manquent pas; et la société gauloise indigène, dont l'existence nous est attestée par une évidence morale
■ Hiat. litt. de France, par les BénédictiDS, t. ï. État des lettres avant J. G.
* Mém. de la société royale dee antiquaires de France, t. XI, p. 95 et saiv.
' Essai sur les patois du Dauphiné,
4 Hist, delà poésie provençale, t. III. Appendice, ii, c etd.
^ « Esc (Massilia) a Phocsis oriunda, et olim inter asperas posita, nunc ut pacatis, ila dissimillimis tamen vicina gentibus, mirum quam facile et tune sedem alienam ceperit, et adbuc morem suum teneat. » Pomp. Mel«, De situ orbis, lib. II, cap. v.
58 DE LA LAIffiUB FROTENÇ&LB.
au moins aussi forte que toutes les preuves d'érudition. Cependant, si Ton y tient absolument, il ne me sera pas impossible de trouver aussi des preuves d'érudition pour l'histoire de la civilisation vulgaire, mais nécessairement indirectes, puisque les classes populaires n'avaient point de littérature écrite. Yarron appelle les Marseillais triglottes, parce qu'ils avaient trois langues distinctes, le grec, le latin et le celtique; et saint Jér6me appuie cette assertion, en nous faisant entendre que dans le voisinage de Marseille on parlait encore l'idiome primitif de la Gaule ^. Voilà des preuves palpables, et sans doute convaincantes, puisqu'il s'agît des lieux qui ont été le plus soumis h l'action de la culture grecque. En outre , je puis citer en ma faveur une foule de passages de la Guerre des Gaules, César, de peur qu'on ne prenne connaissance de ses avis, écrit ses missives en langue grecque ^. Dans un autre endroit, il est obligé de parler par interprète à Divitiacus, qui était d'Autun, l'une des villes les plus grecques de la Gaule méridionale ' : et cependant, comme on vient de le voir, César savait le grec. 11 est donc évident qu'un autre langage régnait ici concurremment avec celui des dominateurs phocéens, et que ce langage était le celtique ou gaulois primitif.
Arrivons au point le plus important de cette histoire, à la conquête romaine. C'est là le nœud de tous les systèmes philologiques anciens et nouveaux , la base et le point de départ de tous les travaux concernant nos langues moder-
■ Epiât, ad Galat, Gomment. II, proœm.; et voy, Faurîel, Htst,de la poésie provençale f ch. vi, p. 189.
* « HaDc (epistolam) grscis conscriptam Htteris mittit, ne intercepta epislola, nostra ab hostibus coosilia cognoscantur. » De hell, gall, , y, 49. — Et qu*on se garde de rendre litteris par caractères : j^ai montré pins haut, et César lui-même nous dit plusieurs fois {De beU, gall.,, i, 29, Yi, 14 ) que Palphabet grec ou phénicien était déjà depuis longtemps en usage dans les Gaules.
3 De hell, galL, i, 19.
jBISTOIBI DU LARGAGE. 59
nés. On sait que d'après l'opinion commune ces langues mod^nes doivent provenir de la décomposition des langues anciennes : décomposition que les uns regardent comme causée ou déterminée par l'invasion des barbares, que les antres jugent avoir été naturelle, inévitable. Quelques phi* lologues admettent en outre un élément fourni par les. Germains, ou même un mélange de plusieurs éléments soit locaux, soit étrangers; mais, en général, ce qui fait le fond de presque tous ces systèmes, c'est la prétendue décomposition du latin , au moyen de laquelle et dans laquelle se serait opérée la création des nouveaux idiomes.
On conçoit donc combien il est nécessaire que je consacre un examen tout à fait spécial à cette grande question. Il me faudra reprendre d'un peu haut Thistoite des langues latine et romane, pour en tracer le développement au point de vue de mes théories ; il me faudra même commencer par rappeler en quelques mots les idées fondamentales de ces théories, pour pouvoir en faire directement l'application, et pour montrer combien cette application est simple et facile.
La base de toute langue, quelque perfectionnée, quelque complète qu'elle soit, doit se trouver dans les éléments indigènes et populaires, c'est-à-dire dans les manifestations instinctives et spontanées de la parole. Ces éléments restent incultes, grossiers, informes, jusqu'à ce que les lumières de la civilisation viennent éclairer et vivifier l'esprit du peuple qui en fait usage. Dès lors ils commencent à se développer avec cet esprit même ; la réflexion et la raison complètent et coordonnent l'ouvrage de l'instinct : les langues proprcT ment dites, c'est-à-dire les langues littéraires, se foraient, et suivent constamment le; progrès intellectuel et social. On conçoit l'immense influence que l'homme peut exercer sur un produit de sa propre activité, qui fait en quelque sorte partie de lui-même : le principal caractère de la nature hu< maine est d'être essentiellement perfectible, dans toutes ses manifestations.
60 DE LA LAHGCE PBOTENÇALE.
Cependant la population entière ne se développe pas d'une manière identique ; il est impossible que tous les individus qui composent cette population suivent à la fois, et pour ainsi dire à l'unisson, un mouvement ascensionnel et progressif. C'est là, comme nous l'avons vu, ce qui constitue les différences naturelles entre les classes aristocratiques et les classes populaires. La marche du langage révèle exactement la même progression : d'un côté, le langage littéraire, sans cesse perfectionné, s'écarte insensiblement des idiomes po-* pulaires, finit par se créer une existence exclusive, et par adopter le même caractère et les mêmes vices que l'aristocratie elle-même. D'un autre côté, le langage originel, encore inculte, se développe enfin, s'élève à son tour, et ne tarde pas à envahir la sphère de la littérature. Mais, dans l'intervalle entre ces deux développements, l'esprit humain a continué d'avancer, de progresser, et le nouveau langage révèle dans toute sa physionomie l'action d'influences morales et sociales bien différentes. Or, comme la nature de l'ancien idiome littéraire, et son organisation spéciale, s'opposent à l'introduction de tendances nouvelles, il ne tarde pas à s'écarter de la voie du progrès, à se renfermer dans un monde à part, tout artificiel, et finit par passer à l'état de langue morte.
On voit que cette théorie, qui forme le contre-pied exact de l'opinion commune , est cependant beaucoup plus vraisemblable. — L'humanité, dans son ensemble, marche constamment vers le progrès intellectuel. Cela est clair, cela est avéré, tous les bons esprits l'admettent en principe : et l'on viendra nous dire que les langues grecque et latine sont une dégénérescence du sanscrit ! que les langues romanes sont une dégénérescence du latin ! Mais où en serions-nous donc si tout avait dégénéré de la même manière ? En vérité, l'on n'a jamais bien pesé toutes les conséquences où nous conduirait nécessairement une pareille doctrine.
Il me sera facile de préciser les idées que je viens d'ex*
HISTOIRE DU LATIGA^l. 61
poser, et de les poursuivre dans toutes leurs conséquences réelles, puisque les langues dont nous avons à nous occuper en fournissent l'application la plus frappante et la plus complète. Examinons donc au point de vue de ma théorie comment ces langues se sont développées successivement, en révélant une nature fondamentale presque identique, alliée à des tendances toutes contraires.
Il est évident, au premier coup d'œil, que les langues gréco-latines et les langues romanes, outre leur unité morale, proviennent d'une même souche, et sont composées d'éléments primitifs semblables. Que l'on appelle cette souche primordiale, pélasgique, celtique, pea importe : le nom n'y fait rien. Il suffit d'observer que tous ces idiomes de l'Europe méridionale ont pris naissance chez des peuples qui appartiennent bien certainement à une même race, et qu'ils se sont développés presque sous les mêmes influences physiques. Voilà pour les ressemblances. — Mais il est évident aussi que dans chacun de ces idiomes, les éléments semblables dont je viens de parler sont animés d'un tout autre esprit, revêtus d'un tout autre caractère, et que la forme est même entièrement différente. On comprend aisément que si la matière première est identique, le génie de chaque peuple et de chaque époque a donné à cette matière une vie nouvelle et spéciale. On comprend, en un mot, que si l'élément instinctif est resté constamment et partout à peu près le même, tout ce qui tient au domaine de la pensée, de la réflexion, s'est empreint du caractère propre de chaque civilisation. Voilà pour les différences.
La langue latine s'est donc formée au moyen d'éléments indigènes ; mais ces éléments paraissent avoir subi dès l'origine quelque mélange on quelque altération, à en juger par le développebient tardif, pénible, et peu original de la littérature romaine. €'est ce défaut d'originalité, de caractère propre, qui forme le trait le plus distincdf de toute la civilisation de Rome ; partout, dans le langage, comme dans la
62 DE Lk LAIIGDS PBOVBITÇALE.
littérature, comme dans les arts, comme dans les lois, comme dans la religion, nous retrouvons cet étrange et vaste éclectisme. Pour nous en tenir à la langue, à peine voyonsnous celte langue apparaître sur la scène littéraire, que Tiafluence grecque vient Tenvahir et la subjuguer. Encore débile, sans force vitale et sans consistance, le latin n'essaye pas un instant de résister à Faction puissante du génie grec ; il se hâte d'abandonner, et même de renier ses propres origines, ses propres tendances. De là ce perfectionnement artificiel, de plus en plus exclusif; de là cette énorme difierence entre le langage des hautes et des basses classes. Rien de semblable ne peut s'observer ni dans Tancienne Grèce, ni dans la Provence du moyen âge.
Mais, c'est que ces conquérants du monde avaient leur destinée toute providentielle dans l'histoire du genre humain, c'est que ce singulier état social était indispensable à la marche du progrès. Rome, réduisant sous son joug tous les peuples, et les réunissant dans un seul et même empire, crée entre eux les premiers rapports, les premières communications, et ouvre la voie à cette conception de l'humanité que les anciens ne soupçonnaient pas encore. Gela n'est-il pas providentiel ? D'une autre part, comme cette Rome n'a point, à proprement parler, de caractère propre, de civilisation originale et forte, elle ne peut, heureusement, ni transformer, ni même altérer le génie des diverses populations qu'elle semble avoir absorbées. Cela n'est-il pas encore une fois providentiel? Le peuple romain ne doit donc être consi* déré que comme transition entre la Grèce, qui renferme l'esprit des sociétés antiques dans toute sa perfection, et notre Europe moderne. C'est dans le sein même de la ville éternelle que s'engagea la première lutte entre ces deux civilisations, entre ces deux mondes.
En e£fet, nous trouvons chez le peuple de Rome la distinction extrêmement tranchée en deux régions sociales; et cette distinction semble remonter à la formation même de l'Etat.
Peut-être y avait-il entre les patriciens et la plèbe, outre la différence de développement, une différence plus ou moins considérable quant à l'origine , comme l'admettent la plupart des historiens. Niebtihr remarque avec raison que Fextension des Romains et des Latins en Italie offre beaucoup d'analogie avec celle des Hellènes parmi les Pélasges de l'ancienne Grèce : de part et d'autre, on voit une fraction de peuple s'établir au milieu d'une communauté plus nombreuse, laquelle pour être dissemblable n'est cependant pas d'une autre nature ^ Sans prétendre déterminer les limites de cette dissemblance, je me contenterai de faire observer que le développement égoïste, exclusif, et même artificiel de la société patricienne, ne tarda pas à mettre une grande distance morale entre les deux classes, et que le langage dut nécessairement s'en ressentir. Il est tout h fait impossible que la langue de Virgile et de Cicéron ait été celle du bas peuple de Rome et des provinces. Que l'on considère seulement combien, aujourd'hui même, les patois du français s'éloignent souvent de la langue de l'Académie : et cela malgré l'imprimerie qui mène son niveau sur tous les dialectes d'une langue, malgré l'instruction déjà si répandue dans les classes inférieures.
En étudiant l'histoire du langage de Rome, on voit donc se former bientôt un double mouvement, de plus en plus distinct, de plus en plus caractérisé. D'un côté la langue littéraire se perfectionne et s'organise sous l'influence grecque, dans la période qui s'écoule entre Catou Tancien et Tibère, mais elle ne tarde pas ensuite à se renfermer dans une sphère tout exclusive, pour pouvoir résister aux empiétements graduels des dialectes populaires. D'un autre côté ces dialectes, s'étendant de jour en jour davantage, commencent à se révéler parfois même dans la bonne littérature, par des tournures et des expressions étranges, déjà presque
' Hist, romaine, L'Italie ancienne : Enotriens ei Pélasges.
64 DK LÀ LàNGVS PROVENÇALE.
romanes^ Dès lors on voit distinctemciit deux langues marcher c6te à c^te, dans un état de guerre etd'bostil'Ué perpétuelle; mais ces deux langues, qui représentent chacune une sphère de l'ordre social, suivent une progression toute différente : celle-ci s'élève, se développe sans cesse, et finit par donner naissance à un nouveau monde littéraire ; celle-là faiblit peu à peu, recule devant un mouvement trop puissant, cède enfin la place et se retire à l'écart. Au nr^ siècle de notre ère, Macrobe nous apprend qu'un certain Servius expliquait Virgile aux Romains ^
D'après cet aperçu rapide, il sera facile d'apprécier la nature de l'influence exercée par la conquête romaine dans la Gaule. Les deux grandes régions de la société, et par conséquent du langage, doivent se retrouver ici bien plus distinctes, bien plus tranchées, puisque l'aristocratie latine, entièrement étrangère à la population indigène, n'a fait que remplacer et continuer celle des Grecs-Phocéens, puisqu'en un mot ce sont des conquérants qui dominent un peuple asservi. Et si, dans un degré inférieur, quelques légionnaires et quelques plébéiens colons ou émigrés se mêlèrent aux Gaulois primitifs , loin d'y apporter quelque altération, ils durent trouver dans ces Gaulois d'anciens frères, par l'origine, par la condition sociale et même par le langage.
C'est pour n'avoir pas bien observe ce double caractère, ce double mouvement dans la civilisation de la Gaule, que l'on a toujours prétendu que Rome y avait implanté, complètement et profondément, sa langue, ses lois, ses idées. Sans doute, si l'on examine superficiellement les faits historiques, tels que nous les présentent les écrivains latins, on se trouvera presque entraîné à ne voir partout que l'esprit et les institutions de Rome : et cela se conçoit. Tous les monuments littéraires qui nous restent de cette époque nous
' Macrob., Satumal,, 1. VI, cap. vi, in prioc.
HISTOIRE DO LARGàaS. 65
montreot la langue latine seule en usage dans la Gaule ; rhistoire, la législation, les ordonnances des empereurs, puis celles des rois germains, les lettres des laïques et des ecclésiastiques, écrites même à des femmes, les homélies et les sermons prononcés parfois dans les églises, tout cela est en latin. Mais nous savons déjà que c'était l'idiome des hautes classes, de la littérature, du clergé ; et nous savons que cet idiome dut avoir une influence considérable, quoique indirecte, sur les progrès de l'idiome originel.
Pour décrire en peu de mots cette action puissante que dut exercer toute la civilisation romaine, qu'il me suffise de rappeler que la Narbonnaise, comme province par excellence, ne tarda pas à se remplir de citoyens et de marchands romains *, à voir établir partout des jeux littéraires, des concours, des écoles pour l'enseignement de la rhétorique. Cette contrée, soumise par le consul Q. MartiusKes, l'an de Rome 655, se couvrit bient6t de nombreuses colonies ro* mai|ies« Ses campagnes florissantes, le caractère libre et ouvert de ses habitants , Téclat de ses richesses , la firent atteindre alors à un haut degré de splendeur : Narbo, Nemausujs ( Nîmes ), Tolosa, Massilia, étaient moins des villes que de véritables Etats auxquels Rome, peu envieuse de cette paisible gloire, laissait encore un fantème de liberté. La classe aristocratique de ces grandes cités s'était empressée d'adopter les mœurs, les usages, et autant que possible la langue et la littérature de ses vainqueurs. Elle affiecta de les copier en tout, de se décorer même de leurs noms, ou d'ajouter aux siens des terminaisons latines. Aussi l'empereur Claude, voulant faire admettre quelques habitants de la Gaule parmi les sénateurs, affirme-t41 qu'ils ne le cèdent en rien aux Romains dans l'amour qu'ils ont pour leur
* « Roferta Gallia negotiatorum est , p^Iena eivium romanorum : nemo Gallorum sine cive romane quidquam negotii gerit. » Ciccr,, Orat, pro Fonteio, cap. i.
66 DE LA LAHGDE PBOVKIfÇàLE.
commune patrie ^ Parmi les représentants gaulois de la littérature romaine, nous pouvons citer Trogue Pompée, Cornélius Galhis, Pétrone, Lactance, Ausone, et même plusieurs orateurs qui devinrent fameux dans la capitale du monde 2. Enfin je ne ferai que rappeler ici les jeux Kttéraires de Lyon, et ces combats d'éloquence dont les singulières conditions portaient le cachet de l'empereur - qui les avait fondés \
Avant de parler spécialement de Télément populaire, et comme transition entre les deux grandes classes de Tordre social y examinons les rapports qu'eut le christianisme avec chacune de ces classes. L'influence de la primitive Église chrétienne sur les langues et les littératures paraît avoir été jugée presque toujours d^une manière fort incomplète et fort exclusive, d'après les vues étroites des partis. Une simple observation fera voir d'un coup d'oèil ce qu'il y a de faux et de juste dans ces appréciations.
On rapporte ordinairement que les prêtres chrétiens adoptèrent complètement le langage, la littérature, lés mœurs même des patriciens romains , et surtout leur système d'exclnsiveté ; mais on ne remarque pas toujours que ces mêmes prêtres, avant de s'identifier avec cette civilisation éteinte, vécurent d'abord uniquement pour le peuple, lui consacrant leurs labeurs et leurs prédications, cherchant à perfectionner son moral, à développer ses facultés , à lui donner enfin cette vie propre dont il avait manqué si longtemps. Non contents d'apprendre le langage rustique et populaire pour se mettre mieux à la portée des basses classes, les premiers apôtres du christianisme se déclarèrent en divorce complet avec toute la littérature viciée des temps
■ « .... Nec amore in banc patriam aobis concédant . • Tacit., Jn* neU,, XI, 24.
■ f^oy, les premiers volumes de VHiêt. litt. de France, par les Bénédictins.
^ Sueton., Caio Caligul,, xx. — Juven., Sat, 1, v. 44.
HISTOIRE DU LàNGÀGE. 67
antérieurs. Ils en proscrivirent l'étude ; et le quatrième concile de Carthage, tenu en 398, interdit à tous les évèques la lecture des livres profanes. Ils en proscrivirent même les monuments, au point de mettre tout leur zèle à détruire les œuvres des auteurs païens. Et que Ton ne s*étonne point de voir, dans l'évangile même ^ les néophytes apporter leurs livres par masses et les brûler spontanément devant les apôtres : il fallait extirper à tout prix ce vieux levain qui fermentait encore dans les esprits et dans les mœurs. C'est ainsi que s'accomplissait, d'après les desseins de la Providence, l'extinction des sociétés anciennes ; tandis que de Télément le plus infime de cette création qui allait disparaître, s'élevait peu à peu toute une civilisation nouvelle.
Beaucoup d'écrivains, fort savants du reste, n'ont pas compris la grande idée qui préside à cette époque si intéressante pour rhistoire de l'humanité. Ils se sont même permis de blâmer les disciples du Christ, sans s'apercevoir que c'était la main de Dieu qui les guidait dans leur marche sublime. Ces savants n'ont pas remarqué non plus que lorsque le premier mouvement vers le bien eût été imprimé à l'esprit des peuples, il s'opéra dans la conduite des prêtres chrétiens un revirement sensible ; et qu'au lieu de se liguer contre une civilisation qui dès lors n'était plus à redouter, ils mirent tous leurs soins à préserver du naufrage les mêmes œuvres que peu auparavant ils livraient à la destruction. Ils avaient senti, ces grands ouvriers, qu'en anéantissant les monuments du génie, ils auraient empêché toute véritable éducation morale, tué toutes les sciences qui ont besoin de l'étude du passé. Et ils se sont faits l'intermédiaire entre l'antiquité «t les temps modernes, après avoir détruit la trop grande influence de cette même antiquité, après avoir donné aux langues et aux littératures nouvelles Fimpulsion qui devait les conduire à tant de splendeur.
' Âcf,apost., cap. xix, V. 19.
68 B£ L4 LA1I61IS VAOVKnÇALE.
Ainsi, lorsqu'on vit le monde romain se dissoudre et disparaître, les cloîtres recueillirent le langage de ces grands dominateurs, et conservèrent presque intact un latin qui ne ressemblait plus à celui de Tacite ou de Virgile, mais qui du moios avait conservé certaines règles grammaticales. Le clergé, bien revenu de ses premières tendances, mettait tous ses soins, toute sa science, à conserver les débris de la littérature romaine. De sorte que cette langue, passée à l'état de langue morte, subissait de ce côté un véritable embaumement qui la garantissait de toute décomposition ; mçiis sa couleur terne et sa froide immobilité annonçaient assez que ce n'était plus qu'un cadavre.
Quant à ce qui concerne la vie publique ordinaire, on comprend déjà comment devait s'effacer cette langue latine, qui n'avait été dans la Gaule qu'une intrusion étrangère, sans aucun fondement, sans aucune racine dans les idiomes indigènes, et dont la nature synthétique s'éloignait d'ailleurs tout à fait de l'esprit nouveau qui commençait généralement à se faire jour. Aussi le latin légal, administratif, ou même littéraire, ne tardait-il pas à se dénaturer, à se bO:Uleverser sous l'action incessante de l'élément vulgaire. Il est visible que les fabricants de latin à cette époque pensaient en roman, et traduisaient ensuite leur pensée : on sent que ce latin-là n'a plus de vie, que ce n'est qu'une vaine forme ; et parfois l'on sent qu'une autre àme. passe dans ce langage et lui donne une physionomie nouvelle.
Ainsi, bien loin d'attribuer à la décomposition du latin la formation de la langue romane , il faut nécessairement attribuer à cette même langue romane la décomposition du latin. Pour prouver clairement cette vérité, je ne crois plus indispensable de démontrer la permanence du langage indigène sous les Romains. Cependant, afin de satisfaire, de prévenir même la critique des érudits et des philologues, qui ne s'embarrassent que des faits et non des idées, je ferai passer sous les yeux de mes lecteurs une suite de cita-
tions^ rangées par ordre chronologique et tirées des auteurs contemporains, lesquelles citations constatent Texistence de l'idiome originaire au midi des Gaules pendant les cinq siècles de la domination romaine.
La conservation des dialectes primitifs de l'Italie est chose avérée; il est connu généralement que Fosque et l'étrusque étaient encore parlés et écrits au siècle d'Auguste, et cela dans des districts peu éloignés de Rome ^ Plusieurs peuples, tant au nord qu'au midi de la péninsule italique , avaient reçu l'épithète de bUin^uei, à cause d'une langue indigène distincte, parallèle au latin. Il est donc à supposer que cette permanence de langage pourra s'observer d'une manière fort sensible dans des provinces conquises beaucoup plus tard.
En effet, nous avons remarqué plus haut, par plusieurs passages de la Guerre des Gaulée^ que César était obligé de se servir constamment d'interprètes, même pour communiquer avec des chefs gaulois, alliés ou soumis, qui accompagnaient l'armée romaine ^. Une foule de citations éparses dans les anciens auteurs, attestent soit directement soit indirectement l'existence de la langue gauloise à cette époque, comme véritable langue indigène et générale, différente et du grec, et du germanique, et du latin '. Tout cela remonte à un demi-siècle avant J. C.
Piuda^nt lr pbbhier siècli de itotrb ère, nous entendons Columelle, sous le règne ^de Claude, nous dire que les Gaulois donnaient le nom d'arepennis, arpent, au demiju^erum des Romains * ; nous voyons le Toulousain Antonius Primus,
' Osce et volsce fabulantur, nam latine nesciunt. » Festus.
* a .... Divitiacum ad se vocari jubet, et quoUdianU interpreHbua remoNt, per C. Valeriam Procillum , prineipem Gallia provincic, familiarem suum..,. cuw eo eoUoquitur. • De Ml. gtUl,^ i, 19.
^ ^oy, surtout : César, De heîl, gaît,^ i, 47. — Quintîl., JnsHt, or,, I. VI, c, m, init. — Sueton., C. J, Cœs,, n. 80. — Idem, o. 24. — Plin., 1. XI, c. xxxvu. — Marc. Eippiricus, c. xxix. — Etc., etc.
^ Columel., De re rustica, lib. V, c. i.
70 SI lA LARfiUE PROVBirÇALB.
qui, en 68, détrôna Vitellius, s'appeler originairement BeccOj ce qui d'après Suétone signifie en langue gauloise le bec d'un coq ^ Mais les citations de ce genre sont trop multipliées pour que je songe à les réunir ici. Qu'il me suffise de faire remarquer que tous ces mots indigènes conservés par hasard, tels aussi que alauda^ casnar, bracœ, etc., se retrouvent identiquement dans le roman provençal.
Vers la fin du premier siècle, sous le règne de DomitieD, Martial nous annonce que, né parmi les Celtes et les Ibères, il ne rougira pas d'employer dans ses vers les rudes dénominations de sa patrie ^.
Au sBGoifB sifcCLE, nous rencontrons d'abord Aulu-Gelle qui nous dit, à propos d'un certain discours fourmillant d'archaïsmes et de néologîsmes : » L'auditoire passa de l'étonnement à un rire général , comme s'il eût entendu quelque langage toscan ou gaulois ^. )>
Ensuite nous avons le témoignage important de saint Irénée, qui en l'an 18i prêcha le christianisme dans le midi des Gaules, et devint ensuite évéque de Lyon : lequel saint Irénée se plaint de la nécessité de devoir apprendre la langue celtique^.
Au TRoisiÈHE sitCLE , uuc loi remarquable, portée sous Alexandre Sévère, en âSO, permet de faire les fidéicommis en langue gallicane ^. Or comment se fait-il que les Romains eux-mêmes se voient forcés d'accorder une existence légale à l'idiome indigène, à la même époque où, d'après les philo-
> Sueton., VitelUusy n. xviii. ^oy. aussi Sueton., Galba, n. m.
» Martial, I. IV, epig. 55, v. 8-10.
^ a .... Âdspexerunt omnes..., post deinde, quasi nescio quid tiisce aut gallice dixisset, unirersi risernnt. » Aalu-G«lle , Noci» Attic. , )ib. XI, cap. vu, § 4. Foy, aussi Ub. XV, cap. xxx, § 6.
* S. Irco., OpBr,prœf,
' Fidei-commissa quocnmque sermone relinquî possunt, non solnni latînavel graca, sed eiiam pnnica vel yaUicana(% 11, Digea,<,Vib' XXXII, tit. I.)
HISTOIRE DD LANfi\6B. 71
logues, le latin aurait été partout déûnitivement établi?
Au IV'' SIÈCLE, saint Jérdme nous apprend que les Galates de l'Asie Mineure, malgré leurs migrations, malgré leurs luttes continuelles ou leurs alliances avec des peuples étrangers, conservent encore le même langage qu'aux environs de Trêves *. D'oii l'on peut tirer deux inductions fort importantes : l'une indirecte, — qu'à plus forte raison les Gaulois de la Gaule ont aussi dû conserver leur langage ; l'autre directe, — que l'on parlait encore le celtique aux portes de cette grande métropole romaine qu'Ammien Marcellin appelle la seconde Rome.
Vers la fin du iV siècle, le poète Ausone nous dit que son père, médecin à Bordeaux, ne savait pas bien le latin. Que parlait-il donc ?
Au GOHHEiTGEHEifT DU V* SIÈCLE, un passagc dc la vie de saint Martin de Tours, par Sulpice Sévère, manifeste d'une manière bien remarquable l'existence de la langue primitive. Un Gaulois montrant quelque embarras à s'exprimer en latin, TuQ des interlocuteurs lui. dit : <c Parle-nous celte, ou si tu l'aimes mieux gaulois, pourvu que tu nous parles de Martin 2.
Enfin, en 473, Sidoine Apollinaire, évéque .de Clermont, félicite son beau-frère Ecdicius sur ce que l'aristocratie de l'Auvergne commence à déposer la rudesse du langage celtique ^. Il en est bien temps ! Nous sommes en plein dans la période de la domination l^rbare ; et l'antique puissance des Romains n'est plus qu'un vain nom,\qui lui-même va bientôt disparaitre par la prise de la »ville éternelle.
Les différents témoignages que nous venons de passer en
' S. Hieronym. , Epiât, ad Gato/., ii, 5.
' « En yero vel celtice, yel si mavis gallice loquere dummodo jam Mariinum loqueris. « Sulpic. Sever., Dialog,^ I, c. xx.
^ « .... Quod sermonis celtici squammani depositura nobilitas, nunc oratorio stylo, nùnc eiiani camœnalibus modi? imbuebatur. » Âpollin. ^ià., Epia, Zjlïh. ni.
72 DE LA LAItGUB FROVINÇALE.
revue nous ont conduit jusqu'à cette époque en nous attestant bien clairement l'existence permanente de la langue originelle, le n*ai plus qu'à examiner les invasions germanique et moresque : mais en ne percknt pas de vue les progrès de cet idiome populaire, qui va paraître aussitM après dans tout son développement, dans tout son éclat, souâ le nom de langue provençale.
Nous avons vu les conquêtes phocéenne et latine s^établir successivement dans les contrées entre tes Pyrénées ^t les Alpes, et y constituer une aristocratie compacte qui resta toujours étrangère aux mœurs, au langage des classes inférieures. Ce caractère, nous le retrouvons encore dans l'invasion des Goths et des Burgondes. Ces peuplades germaniques héritent de l'ensemble des rapports civils et politiques dans lesquels se trouvaient leurs prédécesseurs; ils héritent même de leur langage, même de toute leur civilisation morale.
Ainsi ces peuples, qfue M. Villemain appelle lespius docUeê des barbares, eurent à peine rendu stables leur établissement et leur domination, qâ'iis mirent toute leur intelligence, toute leur vanité même à protéger les restes de la civilisation romaine. Ce luxe éteint, cette froide littérature, cette langue vieillie qui se surchargeait des vains oripeaux da style, tout cela devait encore paraître bien beau à des hommes qui venai«[it de quitter une existence nomade, pleine de fatigues et de guerres. Au lieu de leurs landes arides , de leur ciel brumeux, de leurs sombres forêts, ils trouvaient tout à coup une vie oisive et molle, des villes regorgeant de toutes espèces de plaisirs, et par^dessus tout cela le chaud soleil du Midi. Faut-il donc s'étonner qu'ils oublient, qu'ils renient même leur propre langue , cette langue dont la vocabulation âpre et revêche eût été d'une difficulté insurmontable pour les Méridionaux?
En vain les premiers rois goths cherchèrent-ils à préserver leurs armées du contact de la vieille civilisatîoli, rien ne
JlISTOIKE DU LARGikGE. 75
put empêcher cette immense absorption du peuple conquérant par le peuple vaincu. Théodoric, qui établit des écoles pour les lettres latines, défendit sévèrement à ses propres sujets de les fréquenter : mais cette défense même prouve que les Goths se pénétraient presque irrésistiblement' du génie romain.
Cependant ces Germains, tout en abandonnant si facilement leurs mœurs, leur langage, leurs coutumes, ne laissèreat pas de conserver assez longtemps les traits les plus profonds de leur caractère national , et les idées germaniques, comme nous le verrons plus tard, eurent une action puissante sur le développement du génie troubadouresque. Il était naturel que ces barbares commençassent par modifier les dehors et les formes de leur esprit, en conservant l'empreinte ineffaçable de leurs premières habitudes, de leur première éducation. Du reste, l'adoption de la langue latine était chose presque nécessaire pour les nouveaux conquérants. Toute l'administration politique, civile, judiciaire, se faisait en latin , et non-seulement les hautes régions de la société, mais la religion même que venaient d'embrasser les Germains, parlaient la langue de Rome. Aussi voyons-nous les rois goths et burgondes prendre des secrétaires parmi les meilleurs rhéteurs et les meilleurs poètes de l'époque ; Euric avait en cette qualité le Narbonnais Léon, petit-fils du célèbre orateur Fronton ; l'évêque de Vienne, Avilus, écrivait des lettres au nom de Gondebaut et de son fils Sigismond '. Quant à Théodoric II, qui avait reçu à Toulouse une éducation toute classique, nous savons qu'il se donnait pour grand admirateur de Virgile ; et, dans les tendres liaisons d'Ataulfe et de Placîdie, comme l'observe avec finesse M. Fauriel, ce n'était pas la sœur d'Honorius qui vraisemblablement recevait des leçons du prince barbare.
La langue latine avait été si promptement en usage, et les
' Fauriel, Hiat, de la Gaule mérid,^ t. 1er, c. xi, p. 528 et suiv.
idiomes germaDiques si vite oubliés, que l'on voit déjà Sidoine Apollinaire se moquer de Syagrius qui voulait apprendre le dialecte burgonde ^ Bien plus , un grand nombre d'écrivains de la nation conquérante se mirent à cultiver la littérature latine, et Ton peut lire dans Thistoire littéraire des Bénédictins ^, Ténumération de ceux qui fleurirent de la fin du T" siècle à la fin du vi". Contentons-nous de citer les noms des deux plus illustres d'entre eux : Rothérius et Jornandès.
De même que la conquête germanique, l'invasion arabe n'a pas laissé dans la langue de la Gaule beaucoup d'indices matériels de son passage ; et pourtant, tout le monde l'admet, ces deux races doivent avoir exercé l'action la plus forte et la plus sensible sur le développement de la civilisation provençale. — Preuve convaincante que les influences d'un peuple sur un autre ne constituent pas un transport complet, mais un rayonnement de son génie, et par suite une simple vivification, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi.
C'est probablement pour n'avoir pas compris cette importante vérité , que de nos jours MM. Ampère et Fauriel ont travaillé de tout leur pouvoir à diminuer l'importance que l'on accorde à la civilisation arabe. M. Bruce Whyte est allé plus loin, en refusant aux Mores d'Espagne toute influence sur la renaissance des lettres en Europe avant le xiii'' siècle. Mais M. Villemain a caractérisé cette influence moresque avec autant de charme que de justesse : « C'est par mille détours, dit-il, que le souffle de la poésie arabe, le parfum de l'Arabie est arrivé dans notre Occident, et que cette verve orientale passa jusqu'à nos Méridionaux,
c'est par une transmission invisible, par une contagion
poétique et populaire '. »
' SldoD. ApoUin., Hb. Y, Epist. 5.
^ Uist, lUlér, de France y t. III, passim.
^ Villemaio, Moyen âge, iy« leçon.
HISTOIRE OU LARGAGE. 75
£a effet, que Ton considère un instant cette prospérité rapide et merveilleuse de la civilisation arabe, semblable vraiment à quelque conte des Mille et une Nuits, Que Ton se rappelle que les Ommiades avaient ouvert , dans le seul royaume d'Andalousie , plus de 70 bibliothèques , dont une entre autres contenait 600,000 volumes; qu'à chaque mosquée était annexée une école où des milliers d'enfants , nobles et roturiers , venaient étudier la grammaire, l'arithmétique, la rhétorique ; enfin que les villes, tant en Arabie qu'en Espagne , avaient chacune leurs académies et leurs lycées, rivalisant pour les sciences, pour les arts, pour le cercle entier des connaissances avec Athènes aux plus beaux jours de sa gloire.
Et maintenant que l'on mette en opposition avec ce brillant tableau l'Europe barbare du viii* siècle, bouleversée tout récemment par un immense cataclysme, encore souillée de toute la civilisation corrompue de la vieille Rome, et croupissant dans la torpeur et l'ignorance de la domination féodale. Est-il donc si difficile après cela de comprendre Tinfluence arabe sur les peuples de notre continent? Cette influence ne s'explique-t-elle pas d'elle-même ? 11 semble que la vue seule de ces hommes de l'Orient, que l'air qu'ils respiraient, aient dû suffire pour changer la face de l'Europe.
Après avoir tracé rapidement le caractère de l'influence arabe et de l'influence germanique sur la Provence, il me reste à continuer, pour la satisfaction des érudits et des philologues, l'examen de la langue vulgaire après le v» siècle. Je ne ferai qu'indiquer en peu de mots sa permanence, ses progrès, et ses premières manifestations littéraires, me réservant de rétudier plus loin à son état de développement complet, dans sa grammaire et sa lexicographie.
A partir du vi" siècle la langue vulgaire se manifeste de plus en plus dans le prétendu latin de l'époque , et son existence est à chaque instant reconnue et constatée ; dès
76 D£ LA LANGUE PROVCRÇALE.
lors elle reçoit indifféremment les dénominations de langue gauloise, vulgaire, romane ou rustique. Quelques citations feront voir que ces divers termes s'appliquent bien évidemment à la même langue.
En 528, un concile tenu à Auxerre défend de faire chanter dans les églises, par des jeunes fîUes, des chansons et des cantiques entremêlés de latin et de roman. Avant 552, Grégoire de Tours se plaint que les lettres sont méprisées, et que la foule ne comprend plus que les rhéteurs parlant k rustique ^ Plus tard dans le même siècle, saint Grégoire se servant du mot fol, dit qu'il s'exprime à la manière gauloise^. Or il est facile de remarquer que le roman dont parle le concile d' Auxerre et le rustique dont parle Grégoire de Tours ne sont autre chose que l'idiome des classes inférieures, et par conséquent l'ancien gaulois.
Saint Gérard, dans la Vie de saint Adalard, parle de » la langue vulgaire, c'est-à-dire la langue romane^. » Cette même langue, nommée romane par Nitbard, les capitulaires de Charlemagne et une foule d'auteurs, est appelée romane rustique par les conciles de Tours et de Mayence, et même simplement rustique par l'anonyme qui a écrit l'histoire de la translation de saint Germain *. Le célèbre Abbon, abbé de Fleury, nous dit qu'on désignait la langue vulgaire des
' « Philosophantem rhetorem întellignnt pauci, loquentem rusticum multi. » Greg. Tur.
* More gallico, — f^oy, pour quelques-unes de ces citations : Du' cange, Gloss,, prxf., n. xui, et passim. — L*abbé Lebeuf, Becherches sur les plus anciennes traductions en langue française, Acad. des ioscr., t. XVII, p. 709. —Duclos, Second Mém, sur l'origine et les révolutions de la langue française, Acad. des inscr., t. XYII, p. 171, — etc.
^ « Qui, si valgari, id est, romana Ungaa loqueretur,... etc. • ^«^ S. Adalardi, c. 8.
4 II s*agit de la guérison miraculeuse d*un sourd-muet : « Uode foctum est ut tam auditu quam locutione, in brevi non solum ipsam rus* ticam linguam perfecte loqueretur; sed etiam'litteras in ipsaecclesia clericus effectus, discere cœpit. »
Gaules par le nom de lingua romafia rustica, ou, dit-il, par abréviation, lingua romana ^
On rencontre une foule de mots de cet idiome populaire dans les lois de la conquête germanique, rédigées au vn** siècle, dans les chartes, les vies des saints, et les autres documents de Tépoque. Le patois se trahit constamment dans le latin des moines et des légistes , tantôt presque spontanément et pour ainsi dire à leur insu, tantôt en forme de commentaire indispensable à l'intelligence du texte ; dans ce dernier cas les termes patois se trouvent accompagnés de certaines locutions consacrées, telles que : quod vulgo dicunty quod voceUum est, quod ruêiice dicitury quod nos lingua ruS" iicavocamuSy etc.
Je n'entrerai point dans de plus longs détails sur ces preuves matérielles qui se montrent de plus en plus nombreuses. Les progrès et les envahissements de la langue populaire deviennent de jour en jour plus sensibles. Déjà Charlemagne ordonne d'instruire le peuple dans une langue qui lui soit familière ^ ; à la mort de cet empereur plusieurs conciles, chargés de réformer la discipline du clei^é, reconnaissent et consacrent expressément l'existence du' roman rustique. Le troisième concile de Tours, en 813, donne Tordre de traduire certaines homélies en langue romane et théotisque ' ; le concile de Reims, de la même année , fait une prescription semblable ; enfin ceux de Mayence en 84-7, et d'Arles en 851 paraissent avoir réitéré cette mesure.
Voilà désormais la langue romane en voie de progrès et de prospérité. Grâce aux serments de 842, ce monument si célèbre dans la philologie, les preuves d'érudition devîen-
' f^oy. Cazeoeuye, Sur la poésie provençale et les Jeux floraux,
' a Lingua quam auditores iotelligant. » G. 185.
3 « Ut easdem homelias quisque aperte transferre studeat in rusticam romanam liaguam et theotiscam, quo facilius cuncti possint intelligere qus dicuntur. » €anone 17.
78 D£ LÀ LARGUE PBOVETIÇALB.
nent superflues pour constater l'existence de cette langue nouvelle. Cependant il faut bien se garder d'attribuer à ces serments une valeur scientifique qu'ils sont loin de posséder.
Le développement de Tidiome vulgaire, ayant dû s'opérer d'une manière obscure et latente, ne pouvait pas offrir de prise à la philologie proprement dite. C'est tout naturel : et pourtant c'est ce qui embarrassait toujours les savants, ce qui les chagrinait sans cesse dans leurs combinaisons. Ayant posé en fait, et non en raison, que le roman sortait de la décomposition du latin, il leur fallait bien montrer ce fait se produisant et se développant, depuis le v° siècle où la décomposition devait avoir eu lieu, jusqu'au xi° siècle où la langue provençale se montre complètement organisée. Au milieu de cette perplexité, une lueur sembla leur apparaître tout h coup, comme destinée à éclaircir le vague de leurs conjectures : on s'était souvenu des serments prononcés en langue romane, en 842, par les fils de Louis le Débonnaire, Louis de Germanie et Charles le Chauve, ligués contre Lothaire.
Grâce à l'historien Nithard, qui était petit-fils de Charlemagne par sa mère Berthe, les érudits purent donc s'évertuer à reconstruire, au moyen de ce débris, tout l'idiome de cette première partie du moyen âge jusqu'alors impénétrable aux recherches philologiques. Des travaux immenses furent entrepris sur cet objet ; et parmi la foule des commentateurs, Raynouard surtout, avec son ingénieuse et profonde sagacité, tira presque entièrement de ces vestiges sa ^grammaire romane avant l'an 1000 '.
Mais avant de se livrer à toutes ces déductions, à toutes ces recherches , ne fallait-il pas commencer par bien apprécier
* Foy. aussi : Booamy , j^âpp/ûra/ton des serments en langne romane, Acad. des insc, t. XXVI , p. 638-600. — Gabriel Heari, Hist. de la langue franc,, Ir« partie, p. 91 et suiv. — Roquefort, discours préliminaire à son Glossaire roman, p. 20-33. — Ducange, don Bouquet, Le Brigant, Sismondi, etc., etc.
HISTOiaE ou LANGAGE. 79
rimportance et la valeur que mérite cet unique document ? C'était là le point essentiel : et Ton n'y avait jamais pensé. M. Fauriel, le premier, s'apercevant enfin de cet étrange oubli, reconnut Terreur fondamentale de Raynouard et des savants qui l'avaient précédé, u N'y a-t-il pas, observe avec beaucoup de raison M. Fauriel, quelque chose de contraire à toute critique philologique à supposer, comme on l'a toujours fait, au moins implicitement, que deux formules de serments en un idiome inculte, insérées accidentellement dans un livre écrit en latin par un Germain, y ont été inscrites de manière à représenter exactement les formes caractéristiques de cet idiome, les nuances délicates par lesquelles il se distinguait du latin ' ? » — Ce que nous pouvons voir seulement dans les serments de 842, c'est un témoignage fort important qui constate qu'à cette époque l'armée de Charles le Chauve, et par conséquent son peuple, parlait une langue qui n'était ni le latin, ni le tudesque.
Quant à la dénomination de langue romane , il est probable qu'elle trouve son origine dans la grande analogie que révélait cette langue avec le langage vulgaire des Romains; d'autant plus que l'on commença par dire lingtM romana ruetica. En tout cas, il ne faut pas s'aviser d'y voir une preuve de la dérivation latine : le peuple de Rome n'appelait pas sa langue romana; et d'ailleurs, pourquoi notre langue française se nomme-t-elle française , puisqu'il est bien reconnu qu'elle n'a presque rien emprunté des Franke ?
Pour ce qui concerne les dénominations de langue d'oe et langue d^oil, elles se trouvent constatées par l'ordonnance de Philippe le Bel publiée en 1304 ou 1805 ; mais il est probable qu'elles étaient usitées auparavant. C'est par analogie que l'on disait à la même époque langue de si, langue de ya, pour désigner l'italien et l'allemand. U n'était pas rare de
* Fauriel, Hist, de la poésie prov,, t. I, chap. vu, p. 226.
80 DE LA LANGCf PROVBIfÇALE.
voir employer ce mot langues dans le sens de nations ; plusieurs ordres de chevalerie, et surtout Tordre de Malte, l'avaient expressément consacré. Quoique Fétymologie de langue d'oc soit fort simple, Nicot et Borel, qui peut-être la trouvaient trop simple, ont voulu la chercher dans languegoth ; d'autres l'ont vue dans Occitania ; mais Ménage soutient fermement langue d'oc comme opposition à langue d'oui y et son opinion a prévalu comme la plus vraisemblable.
Je ne m'arrêterai point au fragment de poème sur Boèce, indiqué par l'abbé Lebeuf et publié par Raynouard, puisqu'environ un demi-siècle plus tard paraissent enfin les troubadours, et avec eux la manifestation la plus complète et la plus brillante de la langue provençale. Mais avant d'entreprendre une étude nouvelle, jetons un coup d'oeil sur l'état et le caractère des deux grandes classes sociales telles qu'elles se montrent au x** siècle^ avant la véritable renaissance de la civilisation en Europe..
La société patricienne du midi des Gaules, tout à la fois romaine et féodale, déclinait de la manière la plus sensible, n'ayant même plus la force de cacher sa faiblesse et sa décrépitude. La corruption des mœurs était effrayante ; le courage épuisé; la littérature efféminée, abâtardie, sans force et sans couleur. Grâce à l'invasion des Germains et à la sorte de métempsycose qu'ils opérèrent, tout ce qui tenait au génie de Rome avait conservé quelque temps encore une vie apparente et factice. Protégée d'un côté par la féodalité naissante, d'un autre côté par l'Église et le clergé, la civilisation latine résista par une complète inertie aux envahissements des idées nouvelles ; mais ce flux qui s'élevait sans cesse ne devait pas tarder à couvrir les derniers débris de l'ancien monde : et il était réservé à noire Provence de voir, la première, l'Eglise et la féodalité déposer, presque spontanément, leur esprit d'exclusiveté, d'égoïsme et d'orgueil.
Mais, c'est que, plein d'une vigueur intellectuelle encore vierge, formé à la rude école d'un long et obscur servage,
un autre peuple grandissait à proportion du déclin de celte classe aristocratique. Avec lui s'élevait peu à peu, pour paraître bientôt avec éclat sur la scène du monde, toute une civilisation nouvelle, avec sa langue, son caractère propre et sa littérature originale. Sa langue, — c'était le roman, dont nous venons de tracer l'histoire : langue encore inculte, grossière, mais préférable mille fois au latin abâtardi des gens de justice, au latin emphatique et pompeux des rhéteurs, et au latin pétriGé des moines et du clergé. Son caraclère, — c'était la liberté, l'amour du progrès, le développement de toutes les qualités humaines, enfin l'esprit dont la première manifestation allait être la chevalerie. Sa littérature, — c'était r^iffranchissement de la routine et de la servile imitation qu'avaient suivies tes Romains ; c'était le culte exclusif de l'inspiration ; c'était enfin la création d'une nouvelle et véritable poésie, poésie du cœur et de la nature : de la poésie troubadouresque.