‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 9 sur 40 · PBIL080PH1S DU LANGAGE · texte numérisé non relu

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aux actes intellectuels et moraux, comme il fallait nécessairement les ranger dans ces deux catégories, c'est par Tallusion, par la figure, qu'on parvint à les assimiler à des actes matériels perceptibles pour les sens.

Ces vérités sembleront peut-être bien triviales à beaucoup de personnes , et pourtant l'on ne saurait croire combien elles ont été méconnues. Platon, le premier et presque le seul jusqu'à notre époque, avait compris que les noms sont naturels aux choses, et que la propriété du nom consiste dans rimitation de la chose même ^ Grâce aux systèmes de la transmission des langues, le commun des hommes sait à peine aujourd'hui ce que c'est que parler, et ne sait pas du tout pourquoi certaines paroles répondent à ce qu'on veut dire. On a cru que les langues étaient quelque chose d'étranger à l'esprit humain, quelque chose qu'il fallait simplement inculquer dans la mémoire; et on les a constamment fait apprendre, au lieu de les faire camprendre.

Je ne considère dans tout ceci que l'homme individuel ; plus tard, en étudiant le développement de la connaissance chez les peuples, j'aurai l'occasion de revenir sur ces principes, qui, je le répète, doivent former la première base de l'histoire et de la philologie. Avant de tracer la marche du langage au point de vue social, en la mettant en rapport avec la marche des idées de droit, je crois indispensable de jeter un coup d'œil sur le développement de la société ellemême. Il importe extrêmement d'examiner de quelle manière se distribuent la vie et le mouvement dans ce grand corps organisé. Rappelons-nous bien ce principe fondamental, que les langues sont inséparables des peuples qui les parlent, qu'elles font partie intégrante de la civilisation de ces peuples, et qu'elles ne forment qu'un seul ensemble avec les mœurs, la religion, les coutumes et les idées. On voit dès lors que le langage doit .suivre une progression non-

' Platon, Cratyle.

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seulement semblable, mais identique au développement social ; on voit aussi que l'étude de ce développement social fournit toutes les données, toutes les raisons et toutes les preuves nécessaires à l'histoire philosophique des langues.

On a souvent considéré les diverses nations, à l'égard les unes des autres, comme des individualités distinctes, comme des êtres complets qui venaient tour à tour briller sur la terre, et qui, avant de rentrer dans le néant, se transmettaient Tune à l'autre le flambeau de la civilisation. Mais si l'on considère un peuple comme l'ensemble des habitants d'un pays, ou même comme l'ensemble des individus d'une race, il n'est pas juste d'en comparer le développement moral à celui d'un seul homme. Le progrès ne peut pas se faire d'une manière uniforme pour toute une population ; il y a toujours une partie de cette population qui marche plus rapidement, et qui devance l'autre dans la voie de la culture intellectuelle. Je n'entends point par là qu'il y ait nécessairement, dans toute société, comme on l'a dit quelquefois, un élément progressif et un élément stationnaire, un principe actif et un principe passif : c'est simplement une certaine portion de peuple qui se développe d'une manière non-seulement visible, appréciable, mais rapide et brillante, tandis qu'une autre portion, active néanmoins dans sa vie obscure, ne possède encore qu'une chaleur intellectuelle, pour ainsi dire à l'état latent. Sans examiner ici les causes de ce progrès partiel, qu'une multitude de circonstances peuvent d'ailleurs favoriser, bornons-nous à en voir le caractère bien tranché et les limites bien déterminées dans les sociétés anciennes. Là, ce sont le plus souvent quelques hommes, ayant subi l'influence d'une civilisation plus avancée, ou appartenant eux-mêmes à celte civilisation, qui viennent soumettre des peuplades faibles, ignorantes, paisibles; et qui, se constituant en caste ou en aristocratie égoïste, croient pouvoir s'attribuer le monopole de l'intelligence et de l'activité sociale.

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Un double mouvement, un double caractère se manifeste donc pour chaque peuple. D'un côté, l'aristocratie atteint rapidement, librement, sans nulle entrave, le plus haut degré de perfectionnement relatif; mais ne pouvant plus ensuite tirer de son propre fonds de nouveaux éléments, et vivant pour ainsi dire* en elle-même, sans rapports avec le reste de la population, elle tourne quelque temps dans le cercle de la routine, puis reste stationnaire, perd toute vie, et finit par se décomposer. D'un autre côté, la classe populaire, après avoir amassé lentement, sourdement ses germes de civilisation, après les avoir longtemps portés dans son sein, et leur avoir donné assez de force, assez de consistance pour paraître au grand jour, se montre à son tour sur la scène. Son esprit tout nouveau, tout original, actif et plein de feu, ne tarde pas à surpasser les progrès faits d'abord par la classe dominatrice. Et si l'état des institutions, si les barrières élevées entre l'aristocratie et le peuple, s'opposent au libre développement de ce dernier , des secousses , des révolutions deviennent inévitables pour rétablir l'équilibre social.

€ar le progrès , par sa nature même, suit toujours un mouvement ascendant, au moral comme au physique ; la civilisation se développe avec l'humanité comme l'espritavec le corps. C'est le peuple qui représente l'instinct, la tendance naturelle, l'impulsion li^re et spontanée, c'est-à-dire le fond et le principe de toute culture intellectuelle ; les classes élevées, au contraire, n'agissent plus que sous l'action d'une pensée bien réfléchie, bien raisonnée : pour conserver un mouvement progressif, elles doivent de toute nécessité recourir à la nature, au principe d'instinct et d'inspiration, en un mot se retremper constamment dans l'élément populaire. Enfin, pour mieux exprimer mon idée, les deux grandes régions de la société figurent parfaitement des enfants et des hommes, et la progression que suit l'activité humaine nous montre assez comment doit s'opérer le mou-

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vement social. Ainsi , une société parfaite ne serait point celle où toutes les conditions, tous les rangs seraient con> fondus ; mais, comme il faut reconnaître et maintenir l'aristocratie légitime dé TintelUgence, ce serait une société où rien ne gênerait la marche ascensionnelle de l'esprit humain, où, selon son degré de développement intellectuel, l'on pourrait passer d'une classe à l'autre, aussi librement, aussi naturellement que l'on passe de l'état d'enfance à l'état de virilité.

Les principes que je viens d'exposer seront d'une application constante dans l'histoire des langues latine et romanes ; mais nous en trouvons immédiatement la démonstration dans la marche des idées de droit. Ces idées, reconnues comme le principe et le lien de tout état social, ont des corrélations évidentes et nombreuses avec le langage, qui est aussi le produit nécessaire de la coexistence des hommes. Nous devons donc pouvoir constater dans ces deux expressions de la société une progression semblable à celle de la société même. En effet, un double développement, souvent distinct ou tout à fait séparé, rarement coordonné de manière à s'enchaîner, à s'harmoniser, caractérise toute manifestation du droit et du langage. L'élément instinctif, spontané, presque involontaire, crée à la fois les coutumes et les dialectes vulgaires, qui n'ont encore aucune organisation complète, aucun principe stable, mais qui révèlent ce caractère de vérité, de simplicité, d'ordre et d'harmonie que donne l'inspiration immédiate de la nature. L'élément réfléchi, rationnel, forme d'une part la loi, le droit écrit, dont le perfectionnement est souvent factice, et le point de vue parfois même entièrement faux ; d'autre part il donne naissance jA dialecte littéraire, qui, portant exactement la même physionomie, a sa grammaire pour code, ses écrivains pour législateurs, ses écoles et ses académies pour tribunaux.

Ayant ainsi terminé l'examen de l'origine et de la formation du langage, non*seulement chez les individus mais chez

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les peuples, je crois avoir suffiisaminent expliqué l'essence même de la parole humaine, et ses manifestations toutes naturelles, ou plutôt nécessaires, dans la société. Néanmoins je n'ai considéré chaque civilisation, chaque peuple, que dans le développement qui lui est propre, dans sa vie spéciale. Je me suis efforcé de démontrer, à l'aide de la philosophie la plus saine et la plus raisonnable, que toute société a son langage, né et développé non-seulement chez elle, mais par elle, par son activité interne. C'est là toute ma théorie.

Mais, je m'arrête, la plume me tombe des mains, lorsque je me vois en présence de cette multitude de systèmes qui, soit qu'ils admettent une dérivation successive, soit qu'ils partent d'une langue mère commune, reconnaissent toujours, implicitement ou explicitement, une transmission du langage, non-seulement d'homme à homme, mais de peuple à peuple. Certes, si ma conviction demeure inébranlable, je ne puis m'empécher de regarder avec effroi ma profonde solitude. Cependantj'ose espérer qu'en faveur de cette conviction, l'on voudra bien me suivre dans la route nouvelle que je me suis tracée^ d'abord pour vérifier l'exactitude de mes idées, puis pour rechercher les erreurs et les imperfections inévitables dansune œuvre de cette nature.

Il suit de tout ce qui précède que la civilisation, ou pour mieux dire, l'éducation d'un peuple, s'effectue essentiellement par une action de ce peuple sur lui-même, mais en subissant toutes les influencés qui lui viennent, d'abord de la nature extérieure, puis des connaissances traditionnelles, c'est-à-dire transdiises par l'écriture ou la parole, puis enfin du contact avec des nations plus avancées dans le progrès moral et social. Ces influences forment la cause indirecte, ïoccaaûmsde la civilisation d'un peuple, mais n'en sont jamais la source : et c'est en cela surtout que l'on s'est constamment trompé. J'ai précédemment examiné l'origine et la formation du langage sous l'influence de la nature extérieure : je ne regarderai ma théorie comme complète que lorsque j'aurai

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fait voir tout le développement ultérieur du langage s*effectuant de la même manière, d'après les mêmes lois et les mêmes principes, bien qu'en recevant l'action de Télément traditionnel et des éléments étrangers.

Un examen philosophique de ce que j'entends ^^r connaissance me conduira hientêt an but que je veux atteindre. Nous avons déjà vu, à propos de l'imitation dans les arts, comment la nature extérieure se trouve présente en nous : il en est de même pour la connaissance, qui est un état naturel à l'esprit même, et non un acte extérieur, étranger à cet esprit. C'est l'intelligence, c'est-à-dire la faeulté de comprendre, qui est active pour connaître ; et le rèle de cette faculté ne peut jamais être rempli par la mémoire. La connaissance a donc pour ain^i dire ses germes dans la nature morale de l'homme, et ce qu'on appelle l'éducation ne peut avoir pour but que de développer ces germes. Pour mieux dire enc(M*e, la connaissance est déjà renfermée tout entière dans l'intelligence ; l'éducation vient seulement la mettre en lumière, là révéler à elle-même.

Ainsi la connaissance n'est à proprement parler que le résultat de l'évolution intime, libre et naturelle de l'esprit. Ainsi l'instruction ou l'éducation ne fournit pas de nouveaux éléments, ne fait pas acquérir de nouvelles notions ; elle ne peut que favoriser l'activité intellectuelle pour arriver à un développement organique et complet des facultés et dispositions natives.

Voilà ce que Peslalozzi a parfaitement compris ; voilà l'idée génératrice de la méthode qu'a découverte ce grand homme. L'éducation dait embrasser l'être humain dans son entier, développer à la fois et d'une manière harmonique tout ce que l'intelligence et le cœur n'ont encore qu'en puissance ; mais il faut surtout que l'enfant s'élève et s'instruise en quelque sorte lui-même ; l'instituteur ne peut être que l'instrument, l'occasion de ce développement ; il ne fait que seconder l'action intime et progressive des germes que la

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nature départit à chaque homme. C'est aussi dans ce sens que Peslah>ZKi a regardé l'existence elle-même comme un nioyen essentiel, un moyen universel de toute éducation. Et c'est là certainement l'rdée la plus profonde, la plus réelle, la plus complète delà nature humaine dans toute sa portée ^ D'après cela^ le système de la transmission du langage par révélation ou autrement, et le système sensualiste qui lui ressemble sur ce point, ne sont-ils pas fanx, pernicieux et déplorables? Ne devons-nous point les condamner dès l'abord, puisqu'ils mettent les sources de la connaissance tout à fait en dehors de l'homme, puisqu'ils regardent l'esprit hn main comme quelque chose de vide qu'il faut remplir, qu'il faut meubler avec l'aide de la mémoire, enfin puisqu'ils confondent l'éducation des êtres humains avec celle qu'on donne aux perroquets, aux singes, aux chiens savants?

Il est vrai que ces théories sont aujourd'hui presque généralement abandonnées comme principes ; mais les conséquences qu'elle» établissaient indirectement, l'influence funeste qu'elles ont répandue sur toute la civilisation , et surtout le feux jour dans lequel elles présentaient la science, tout cela s'est conservé, se révèle encore sans cesse dans les esprits , et vient souvent entraver les plus habiles recherches. Quant au sensualisme, il a fait son temps : les idées de Locke et de Condillac n*ont plus même besoin de réfutation. La doctrine de la révélation subsiste encore, il est vrai, mais si faiblement que cela ne vaut presque pas la peine d'en parler. Ce n'est plus du tout cette franche et naïve doctrine du moyen âge, qui nous montrait le bon Dieu apprenant à parler à notre premier père Adam. Il snfiit de lire les ouvrages de M. de Bonald, de M. Ballanche, de M. Blanc Saint-Bonnet, et des autres néocatholiques , pour

■ Foy. JullieD, Esprit de la méthode d' éducation de Peatalozzi, t. W^ p. 131-140, et p. 199; 1. 11, p. 1 et stiiv. f^oy. aussi Chavannes, Exposé de la méthode de Pestalossu.

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voir que le sens du mot révélation a considérablement changé sous leur plume habile. En présence d'un pro* grès général et irrésistible, ils ne se sont pas souvenus des judicieuses observations de Leibniz sur Fabus des mots ^ : introduisant une foule de termes nouveaux sans les expliquer, donnant à des termes en usage des significations inusitées, ils ont fini par mettre partout les mots à la place des choses. Ainsi M. Ballanche, mitre autres, après avoir admis complètement la ^révélation divine du langage, donne à cette expression, dans une addition faite après coup, un sens auquel certes on ne s'attendait guère. « Ce que j'avais voulu induire, et non prouver, dit*il, c'était l'identité de l'homme et de la parole ; c'était le moi humain s'éveiilant en présence du monde extérieur. » Et un peu plus loin : «< Par tout ce qui a été dit plus haut, il est facile de comprendre que l'infini, ou le spontané, ou l'intuition, ou la forme primitive de l'intelligence humaine, ou la parole, sont ce que j'appelais la révélation ^. » — De cette façon-là nous sommes tous d'accord. On voit bien aisément que la puissance de la vérité entraîne invinciblement tout le monde dans la même voie, et que les transactions pusillanimes doivent venir au secours de plus d'un adversaire jadis plein d'assurance et d'orgueil.

Tout ce que j'ai dit de la connaissance s'applique à l'es* prit humain dans sa signification la plus large, c'est-à-dire non-seulement à l'homme individuel, mais aux réunions d'hommes, aux peuples, pourvu qu'on ne suppose pas un développement global et simultané pour chacun de ces peuples, ce que j'ai réfuté précédemment. L'esprit des nations n'est pas plus une table rase que l'esprit de l'homme, et les philosophes sensualistes auront toujours tort. Pour ce

* Nouveaux essai» sur V entendement humain, liv. III, cbap. x.

* Essai sur les institutions sociales, chap. ix et x, et addition au chap. ]|.

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qui est des déplorables doctrines sur "la transmission des connaissances, n'est-il pas assez visible, assez démontré maintenant, qu'on ne dresse point un peuple à certaines habitudes, qu'on ne lui enseigne point une langue qui n'est pas dans sa nature, en un mot que l'intelligence ne forme jamais un vide qu'il faut remplir de choses étrangères? Langue, mœurs, coutumes, lois, religion, arts, tout cela vient du peuple même, tout cela est «dans l'esprit de chaque peuple comme de chaque homme, et il ne faut que des circonstances favorables pour l'en faire sortir d'une manière éclatante.

On conçoit déjà quelle est la valeur des éléments étrangers relativement au développement de la civilisation, et quelle part d'influence il faut leur accorder. Si l'on fait ordinairement tant de cas de l'élément traditionnel, il ne faut en chercher la cause que dans des considérations fausses ou incomplètes. Voyant les générations se succéder dans un même peuple, en révélant constamment les mêmes dispositions, les mêmes tendances, la même physionomie générale, en un mot la même nature , on s'est parfois imaginé qu'il fallait l'attribuer à la transmission faite de père en fils, à la tradition soit orale, soit écrite, du dépêt des connaissances acquises par ce peuple. Mais cette similitude héréditaire, et ce caractère commun, qui constituent précisément ce qu'on appelle un peuple, n'ont-ils pas une cause toute naturelle? N'y a-t-il pas entre un père et son enfant un rapport intime d'organisation physique et intellectuelle , sans qu'il soit besoin pour cela qu'ils aient eu la moindre relation extérieure, la moindre connaissance Tun de l'autre? Et ce rapport intime n'existe-^il pas absolument de même entre frères? Or, qu'on ajoute à cela un développement semblable, sous le même climat, sur le même sol ; qu'on y ajoute surtout l'éducation donnée par des hommes dont la nature intellectuelle possède des dispositions et des penchants analogues, éducation dont Vinfluence doit être immense sur une

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activité morale dont elle doit naturellement favoriser le progrès ; et l'on comprendra que l'importance de l'élément traditionnel a toujours été mal appréciée , on comprendra que l'on s'est fait l'idée la plus fausse de ce qu'on nomme la transmission héréditaire du langage et des connaissances.

Certainement, en portant ses regards autour de soi, en voyant cette instruction tout artificielle que l'on s'efforce d'implanter dans la tété des enfants, on peut trouver l'opinion générale presque excusable. Toute éducation est comprise encore aujourd'hui comme un simple transport de mots ou de faits dans la lïiémoire de l'élève ; et sans égard pour les précieux germes dont le développement exige tant de précaution, tant de sollicitude, on croit avoir tout fait lorsque les pauvres enfants sont parvenus à retenir un certain nombre de ces mots dont ils ignorent le sens et la portée. Cela est pénible, cela est affreux, cela est tout à fait contraire à la nature. Mais que l'on ne s'imagi-ne pas qu'il en ait été de même pour l'enfance des peuples.

Après avoir déterminé l'influence relative de l'élément traditionnel, examinons-le maintenant en lui-même, voyons quelle serait la valeur propre qu'on pourrait lui accorder dans l'hypothèse d'une langue mère. 11 pourrait arriver que tout en reconnaissant l'action de cet élément traditionnel comme une simple influence, on voulût rester fidèle à l'ancienne doctrine du type primitif des langues, soit pour en faire une sorte d'étude généalogique, soit pour constater la dégénérescence de nos idiomes actuels ; mais cette importance même est contestable. Cette langue primitive, quelle qu'elle fût , ne pouvait être qu'un embryon informe , une ébauche grossière et imparfaite du langage humain. Cela est clair : l'esprit de l'homme ne se montre pas d'abord tout formé, tout organisé, dans son complet développement ; le langage n'atteint pas tout d'un coup le plus haut degré de perfection. Et que l'on ne me cite point le sanscrit pour preuve du contraire : le mot sanscrit lui-même signifie /brwé,

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perfectionné. L'ancienne langue des brahmanes a eu son déveioppement à part, sa vie spéciale, et c'est même à cet isolement, plus complet que pour le grec et le latin, que Ton doit attribuer sa fixité.

Après toutes ces démonstrations, je ne crois plus nécessaire de caractériser l'action qu'un peuple exerce sur un autre, soit par le moyen de la conquête brutale, soit par les traités d'alliance ou les relations de commerce. Pour résumer en deux mots, cette action est à peu près nulle lorsque le peuple qui la reçoit est plus civilisé que celui qui l'exerce ; et dans le cas contraire elle ne constitue qu'une pure influence, une occasion de développement ou de progrès. Cette idée, que j'ai mis tous mes soins à préparer par un examen philosophique de la nature humaine, est vraie aussi bien pour l'ensemble de la civilisation que pour chacune de ses parties. Je l'ai déjà dit, mais je ne puis trop le répéter : langue, mœurs, coutumes, lois, religion, arts , tout cela vient du peuple même, tout cela est dans l'esprit de chaque peuple comme de chaque homme, et il ne faut que des circonstances favorables pour l'en faire sortir d'une manière éclatante.

La doctrine que je viens d'exposer est bien simple ; et pourtant, il est impossible de penser combien l'on a méconnu ces vérités, combien l'on s'en est écarté. Jetons les yeux sur nos écoles, sur nos académies, sur les lois et les institutions qui nous régissent : l'élément naturel, propre à la nation même, n'y parait jamais comme la base et le principe le plus important de notre civilisation. Examinons les théories que l'on émet chaque jour sur les langues, sur les littératures, sur toute l'histoire des peuples anciens et modernes, c'est toujours en dehors de ces peuples que l'on cherche l'origine et la filiation de leurs idées. Et pour n'en citer qu'un exemple, n'a-t-on pas fait venir la civilisation grecque de la Phrygie, de l'Egypte, de la Phénicie, de TAsie Mineure, de l'Inde, de partout sauf de la Grèce même? Sans cesse ces mêmes idées se^ reproduisent sous diverses formes. Tout

récemment encore, un habile philologue nous développe longuement que le français est une langue latine ^ ; et nous voyons un philosophe écrire un beau livre sur V Unité epiri" tuelle, sans admettre Funité spirituelle ni même Tunité matérielle du langage ^.

Encore s*il ne fallait s'en prendre qu'à l'opinion vulgaire, à l'opinion des gens qui répètent ce qu'ils entendent dire, simplement parce qu'ils l'entendent dire ! Mais c'est surtout le monde instruit, le monde scientifique qui a propagé ces erreurs, accrédité ces bévues en les sanctionnant de son autorité, €es hommes à préventions et à systèmes, que l'on appelle les savants, ont presque toujours trouvé fort commode de ne point devoir penser par eux-mêmes ; et se laissant aller doucement dans la large ornière de la routine, ils ont tout bonnement suivi la pente générale, sans se mettre en peine le moins du monde de la direction qu'ils avaient prise. Il est déplorable de voir les savants de tous les pays et de toutes les époques participer ainsi de la nature de ces bons moutons de Panurge, qui allaient à la file, tète baissée, se jeter dans la mer, parce que l'un d'eux en avait donné l'exemple.

Cependant cette tendance générale à chercher les causes de notre civilisation chez des peuples illustres, et cette sorte de répulsion que l'on semble avoir pour un principe aborigène , tiennent à un motif qui, pour être ridicule, n'en est pas moins universel : ce motif est l'orgueil national. L'amour d'une filiation antique, glorieuse, fabuleuse même, a été commun à tous les peuples , lesquels n'ont fait en cela que reproduire sur une plus grande échelle les sentiments indîviduels et les ridicules vanités de chaque homme. Ne voyons-

* Ampère, Histoire de la formation de la langue française ^ïn-S'*^ 1841 ; voy, p. 184.

* Blanc Saint- Bonnet, De Vunité spirituelle, ou de la société et de son but au delà du temps, 1841, 3 vol. in-S^, inachevé.

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nous pas les anciens Romains, préoccupés de leur deseendance de Vénus par Énée et de Âf ars par Romulus, laisser à nos Niebuhrs le soin de débrouiller leurs origines ? Mais c'est que ces origines étaient loin de satisfaire Tambition de la yille éternelle. Né de Tobscure alliance de quelques hordes venues on ne sait d*où, le peuple romain, orgueilleux parvenu, s'empresse de se construire une magnifique généalogie. Cette généalogie, il la rappelle dans ses traités, il Tinscrit sur ses colonnes , il la consacre par des monuments ; la Macédoine vaincue ne reçoit de conditions favorables que pour ce qui regarde les habitants d*Ilion.

Quant à nos propres ancêtres, nous les vo^^ons d'abord se créer gravement une filiation troyennepar Francion et Turcusy cousins germains de Priam ^ ; puis une filiation hébraïque ou phénicienne par Gomer et Magog, et par » l'alliance matrimoniale du grand Hercule de Libye avec la fille du celle roi des Gaules ^. » Plus tard, ce sont les Grecs et les Romains qui tour à tour ont l'honneur d'être regardés comme les auteurs de notre civilisation. Même lorsque les progrès de la philologie viennent démontrer qu'il est impossible d'admettre pour les idiomes romans une filiation latine régu* lièrç, et pour ainsi dire légitime, on aime mieux regarder ceux-ci comme bâtards que de les priver de cette illustre descendance ; et il se trouve des poètes pour chanter cette singulière qualité dans des vers pleins de grâce et de fraîcheur *.

C'est surtout dans la naissance et le développement des systèmes celtiques que l'amour-propre national considéré sous un autre point de vue joue un grand rôle. On peut dire que cette ridicule faiblesse a été le mobile principal de la plupart de nos celtomanes. Écoutons un instant

' Grégoire de Tours.

' Jehan le Maire de Belges : Les illuatrations de la Gaule»

^ Byron : Beppo, zl ; André Chénier : l'InvenHon, poème, à la fin.

Bacon-Tacon parlant de Latour d'Auvergne : « .... Je me contenterai d'ajouter que cet estimable Xénophon moderne, par un amour aveugle pour la petite Bretagne qui l'a vu naître, s'efforce de faire sortir de l'Armorique presque toutes les nations du globe ; gloire que je maintiens appartenir bien plus évidemment au Bugey '.... » Ces petits orgueils de provinces sont plus que risibles dans ces sortes de matières; mais ce qui est plus fort, c'est que souvent l'amour-propre individuel et la manie des titres de noblesse se confondent avec l'amour-propre national dans l'esprit de nos philologues aborigènes. Le Brigant écrit un livre sur le peuple celte appelé Brigantes ^ ; et le même Bacon-Tacon, que nous venons d'entendre, consacre deux paragraphes spéciaux à démontrer l'origine celtique, et par conséquent antique, de la famille Tacon et de la famille Bacon °.

J'ai voulu réfuter par des vérités immédiates et par des raisonnements quelques opinions émises sur les langues, et surtout l'opinion vulgaire ; je crois en avoir montré toute la fausseté comme principe, toute l'insuffisance comme système, et tout le ridicule comme conséquence de l'orgueil national ; mais il existe une dernière théorie que je considère comme plus fausse, plus insuffisante et plus ridicule encore que toutes les autres : c'est l'éclectisme.

L'hypothèse d'une langue mère n'est qu'inutile, celle d'une dérivation successive est impossible ; mais l'hypothèse d'une combinaison éclectique est essentiellement absurde, essentiellement contraire à la nature de l'esprit humain; et malheureusement c'est l'opinion le plus en faveur à notre

' Recherches sur les origines celtiques, principalement sur celles du Bugey, etc., t. II, cbap. xx, p. 116.

* Dissertation adressée aux académies savantes de l'Europe, sur un peuple celte nommé Brigantes ou Briganls, 1763, in-S».

* Tome hr^ p. 290-294; et t. II, p. 251. Et comme le mot bacon signifie malheureusement cochon en celiiqne, Tauteur consacre dix pages entières à faire Tapologie du cochon, {f^oy, t. II, p. 245-255.)

époque, celle qu'admettent nos philologues les plus modernes, même lorsqu'il reconnaissent un élément originel soit latin, soit celtique. Pour eux, faire l'histoire d'une langue n'est tout bonnement que rechercher le nombre des mots qu'elle a empruntés à chacune des autres langues. Quant à la vie intime, quant à l'unité réelle et intellectuelle qui forme le principe constitutif de toute civilisation, ils ne l'aperçoivent même pas.

Mais, la formation d'une langue n'est pas un ouvrage de marqueterie ! Et c'est montrer la plus profonde ignorance de toute linguistique, de toute philosophie, que de présenter un idiome recevant, comme une vraie table rase, les diverses incrustations des autres idiomes. On ne saurait croire jusqu'où cette ignorance a été poussée de nos jours ; sans parler de MM. Bruce-Whyte, Fauriel, Mary-Lafon, etc., etc., voici comme exemple ce que je lis dans un projet de dictionnaire provençal : « Dans l'état actuel, oh doit considérer la langue provençale comme un composé de mots latins, celtes, grecs, mores, arahes, allemands, saxons, espagnols, italiens, catalans, portugais et français ^ » — Bon Dieu ! quel charivari cela doit faire 1

Quant aux philologues un peu plus réservés, qui n'admettent pour le roman qu'une combinaison du latin et du germanique, leur erreur n'est pas moins sensible. M. de Sismondi cite l'exemple de la langue franque parlée dans les colonies; mais cette langue a-t^elle jamais eu le caractère d'une langue; a-t-elle jamais produit une littérature quelconque? Comment peut-on concevoir que de l'accouplement monstrueux de deux langages aussi hétérogènes que le latin et le germanique, soit né cet idiome provençal, si plein d'originajité, si complet dans toutes ses parties, cet idiome qui a fait sortir tout d'abord de son sein une fraîche et admirable poésie? Or, on le sait bien, les alliances contre

' • Honnorat : Projet d'un dictionnaire français- provençal ^ 1840, p. 18.

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nature de deux espèces différentes n'ont jamais produit que des êtres hybrides, incomplets, généralement inféconds. Car il est dans les lois de la Providence et dans l'ordre des choses, que toute vie ait un principe unique, que toute organisation révèle une harmonie parfaite. Les anciens poètes, il est vrai, ont parfois imaginé de ces animaux extraordinaires, qui tenaient à la fois du lion, de la chèvre, du dragon, du loup : mais c*étaient des chimères.

Avant de terminer ce chapitre, Je tracerai rapidement le tableau de la formation et du développement d'une langue, d'après les principes que je viens d'exposer. Ce résumé substantiel pourra servir à &ire voir d'un seul coup d'oeil tout l'ensemble de ma théorie.

La cause, le principe du langage est dans l'homme luimême. Mais ce principe ne germe qu'en présence de la nature extérieure, qui vient en quelque sorte éclairer et viviGer les éléments déjà contenus dans l'esprit humain.

Sans but, sans objet, le langage serait inutile, et par conséquent n'existerait pas. Ce but, cet objet se trouve dans la coexistence des hommes : nés pour vivre en société, nous éprouvons le besoin d'exprimer au dehors, et de communiquer à nos semblables nos sentiments, nos pensées et nos volontés.

Comme ces premiers éléments du langage se rencontrent partout, les langues révèlent toutes un seul type, une unité morale. Cette unité existe parmi les peuples, de la même manière que l'égalité existe parmi les hommes , malgré les variétés d'intelligence, malgré les différents degrés de développement , malgré toutes les circonstances extérieures modificatives. v

Le langage, étant formé, suit naturellement le progrès de la civilisation; d'abord tout instinctif, puis réfléchi, raisonné, il se développe parallèlement aux idées de droit, c'est-à-dire parallèlement à la société même. L'application des lois de la pensée à l'élément instinctif constitue la grammaire et la

syntaxe. Cette grammaire et cette sjrntaxe révèlent une prédominance de la synthèse ou de Tanalyse, suivant les diverses phases du progrès de Tesprit humain.

L'instinct du langage, que Ton conçoit à peine aujourd'hui, parait extrêmement puissant dans Tenfance des peuples. Lorsque la pensée et la réflexion viennent étouffer Tinstinct, l'élément traditionnel prend la place de celui-ci ; mais le râle de l'élément traditionnel n'est que de réveiller l'instinct assoupi, de faire comprendre la parole à l'homme.

S'il arrive que des peuples entrent en connexion, l'action du peuple le plus civilisé sur le moins civilisé n'est qu'une pure influence, une occasion de développement ou de progrès. Jamais une nation vaincue n'abandonne ou n'oublie son idiome : les langues ne meurent qu'avec le peuple qui les parle.

Bien que j'aie constamment considéré les langues en ellesmêmes, dans leur vie propre, ce n'a jamais été sous un point de vue exclusif. L'unité morale primitive qui domine leurs existences spéciales, et les influences qu'elles ont l'une sur l'autre, font déjà concevoir l'idée d'une harmonie universelle entre les langues. Les progrès rapides de la linguistique ont démontré que l'on ne peut connaître un idiome sans le comparer avec tous les autres, sans lui appliquer les principes fondamentaux que l'analogie découvre dans tout langage. Mais, combien d'autres considérations nous mènent invinciblement vers cette grande synthèse, vers cette sorte d'enseignement mutuel des nations ! Si l'on détruit les barrières qui entravent le développement harmonique des diverses classes de la société, que l'on détruise aussi celles qui entravent le développement harmonique des peuples ! Il faut que dans son sublime essor le progrès soit entièrement libre ; que tout en s'élevant sans cesse, il puisse s'étendre sans cesse, et remplir insensiblement l'univers. Plus un édifice s'élève, plus la base en doit être large.

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