CHAPITRE III
PHILOLOGIE FROF&SIEBNT DITE.
Insuffisance de la philologie séparée de la philosophie et de Thistoire. — Caractère et physionomie de la langue provençale en général. — Étude du vocabulaire provençal : analogies et dissemblances de ce vocabulaire avec ceux des autres langues; critique de la dérivation latine. — Étude de la grammaire provençale : caractère et principaux éléments de cette organisation grammaticale et syntaxique. — Coup d^œil sur le développement des autres langues romanes.
La véritable linguistique est la science comparative et raisonnée des langues, basée sur la philosophie et sur Thistoire. Autant ces deux dernières études empruntent de lumières à la linguistique, autant elles peuvent lui en fournir; et cette alliance intime est à l'avantage de toutes les trois. De la sorte, le principe et l'application, les raisons et les conséquences s'enchaînent constamment, forment un ensemble complet, dans lequel une comparaison perpétuelle avec des idées analogues empêche l'intelligence de s'égarer.
Ce sont ces vues générales que j'ai tâché de réaliser en m'occupant de la langue de la Provence. Le premief chapitre, consacré à la philosophie du langage, c'est-à-dire à r«tude de l'esprit humain dans ses rapports avec les langues, contient les principes essentiels de la linguistique, le fondement indispensable de tout travail de ce genre. Ces principes, comme je l'ai déjà montré, ont leur preuve immé-
diatement en eux-mêmes. Le second chapitre ne fait qu'en présenter l'application à l'histoire du langage, et sert ainsi de transition nécessaire à l'examen de ce même langage dans sa nature propre, intime. Le troisième chapitre, enûn, offrira les conséquences de toutes les recherches historiques et philosophiques précédentes, en déduisant de ces recherches les faits purs et simples qui constituent ce qu'on appelle la philologie proprement dite. Cette méthode coordonne de la manière la plus naturelle les trois phases indispensables à l'exposition complète de toute science, savoir : les prîncipes d'abord, puis l'application de ces principes, pais enfin les résultats de l'application de ces principes.
On voit, d'après ce canevas, quel rôle et quelle valeur il faut accorder à cette prétendue science enfantée par les écoles du moyen âge, et qui a conservé chez nous le nom de philologie : science de faits, ou plutôt de mots, renommée à juste titre par sa sécheresse et son aridité, et qui n'envisage l'étude des langues que dans son cercle le plus étroit, sans se mettre en peine de la philosophie et de rbistoire.
Comme s'il n'était pas absurde de se livrer ainsi dès l'abord à une érudition toute nue, qui n'offre à proprement parler ni raisons, ni démonstrations ; puis de tirer des inductions nécessairement vagues et arbitraires, de ces faits qui ne sont absolument rien par eux-mêmes ! C'est l'esprit du fait, c'est la pensée qui est tout. 11 est impossible que les faits soient autre chose que la manifestation fort éventuelle et fort incertaine des vérités morales ; et par conséquent de simples pièces de conviction , d'une valeur toute relative, tout accessoire. Aussi un fait peut-il s'expliquer le plus souvent de plusieurs manières ; aussi tous nos faiseurs de systèmes ne manquen^ils jamais d'avoir à leur service une masse de faits dont ils font étalage ; aussi n'est-il pas rare de voir les mêmes faits servir d'appui aux opinions les plus diiiergentes.
84 DB L^ LANGUE PBOVENÇALK.
Que l'on considère un instant le vi4e et l'insuffisance de la philologie proprement dite. 11 n'y a pas à en douter : c'est bien à son culte exclusif pour le fait brutal (pi'il faut attribuer, non-seulement les grossières bévues et les nombreuses incertitudes que j'aurai plus d'une fois l'occasion de signaler, mais l'ennui mortel qui semble inhérent à toute étude de ce genre. Or, un auteur l'a dit, tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux , et cela n'est que très-vrai. Ce qui est ennuyeux ne vaut jamais rien : la véritable science ne peut pas être aride.
Je suis loin de prétendre cependant qu'il faille rendre l'étude agréable, amusante, d'après le principe de certains systèmes d'éducation qui ne font que déguiser l'étude en l'unissant à quelque plaisir frivole, parfois tout à fait étranger, de manière à la faire en quelque sorte passer inaperçue. L'étude doit offrir en elle*mème, par son propre fonds, non-seulement de l'amusement, mais de l'intérêt, mais du bonheur ; et cela même à tout âge et pour tous les individus. C'est la satisfaction d'une tendance instinctive, d'un besoin spontané ; c'est le développement des facultés naturelles à l'homme. Et si, d'ordinaire, on voit dans l'étude quelque chose d'ennuyeux, de pénible, c'est qu'on la comprend mal, et qu'on la fait mal comprendre.
Pour nous en tenir à la philologie, qui nous fournit précisément un exemple frappant de ces vérités, il est généralement admis que l'on doit faire apprendre de bonne heure les langues aux enfants ; et cela parce qu'il est généralement reconnu que cette étude fastidieuse devient presque impossible à l'âge où la raison et la réflexion se sont développées. Cette opinion, qui n'était que fort naturelle tant qu'on est resté au point de vue de la vieille philologie, est heureusement passée à l'état de préjugé depuis que l'on sait ce que c'est que l'étude des langues, ce que c'est que la véritable linguistique.
En effet, qu'y a-t-il de plus intéressant que l'examen phi-
PHIL0L06IX PROPRSHKIfT DITE. 85
losophique et raisonné d'une langue dans tout ce qui compose sa vie et son organisation? Je ne parle pas même ici des premières manifestations du langage, lorsqu'il sort pour ainsi dire des mains de la nature, empreint d'une ineffable poésie, lorsqu'il n'obéît qu'à cet instinct, à c^tte imitation toute spontanée, tout involontaire. Mais, c'est un admirable tableau que celui d'une langue, développant d'une manière harmonique les germes éclos dans son propre sein, et révélant sans cesse, dans tous les modes de son activité, un principe unique, une âme vivifiante et immortelle. C'est une étude sublime que d'observer les règles universelles, immuables de tout langage, se combinant avec la vie propre d'un idiome, avec son caractère particulier qui reste cependant toujours distinct ; de voir surtout la grammaire et la syntaxe, qui constituent cette vie propre, refléter exactement les progrès de la civilisation, les diverses phases de l'histoire de l'esprit humain.
Or, voilà ce que nous avons à considérer dans ce chapi<tre, ou plut6t à constater matériellement par l'examen philologique de la langue provençale ; mais on comprend que cette philologie ne se présente ici que comme application, comme conséquence des raisons et des principes démokitrés précédemment. Je commencerai par tracer le caractère de la langue des troubadours telle qu'elle se montre au xii<*iiècle, et par indiquer les traits principaux qui la distinguent des langues anciennes. L'idiome de la Provence est le type le plus complet , le plus parfait de cette grande' famille d'idiomes répandue dans l'Europe méridionale. Le caractériser, c'est caractériser tous les idiomes romans, et même la plupart des langues modernes, dont l'organisation plus ou moins semblable révèle des tendances analogues.
La langue provençale est une lanjg^e essentiellement àna<^ lytique, mais à flexions. Sa lexicographie et sa grammaire^ toutes neuves, tout originales, méritent déjà, par cela même, d'exciter au plus haut degré l'attention des linguistes. Nous
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examinerons plus loin ce vocabulaire, à la fois si pauvre et si varié, qui malgré la contraction et la brièveté de ses formes, se montre nuancé de la manière la plus heureuse par l'abondance des synonymes , des diminutifs et des augmentatifs. Nous admirerons surtout cette organisation grammaticale si simple et pourtant si parfaite, ce système de syntaxe , clair , exact, et pourtant plein de souplesse et de charme. Mais, n'envisageons pour le moment que le caractère général du langage.
Ce caractère est celui de toute langue jeune et vierge : c'est la naïveté, la simplicité, la grâce, l'expression, l'harmonie ; et par-dessus tout cela l'instinct poétique qui vient animer et colorer cet ensemble de qualités naturelles. Je ne ferai que rendre plus sensibles à tous les yeux quelques traits de cette physionomie, qui ne s'aperçoivent que vaguement à la première vue.
La langue provençale est simple et naïve, parce qu'elle ignore encore les vains artiGces du style , ou plutôt parce qu'elle ne s'embarrasse point des mille circonlocutions subtiles et doucereuses dont s'entoure un langage plus perfectionné. C'est surtout à la pauvreté de cette langue qu'il faut attribuer non-seulement sa candide nudité, mais sa grâce et sa délicatesse. Une langue pauvre , dénuée des mots nécessaires à exprimer toutes les nuances d'idées, toutes les variétés d'êtres et d'objets, est nécessairement figurée, abusive. Il n/y a que nos langues vieillies qui, méconnaissant à la fois les tendances générales de tout langage et leur génie propre, se soient avisées de se soustraire à cette poésie naturelle en se taillant sans cesse des mots nouveaux dans le vocabulaire des Grecs et des Latins.
C'est donc la pauvreté du roman provençal qui fait sa variété, sa grâce et son charme poétique. Mais cette pauvreté n'est cependant pas incompatible ayec l'abondance de synonymes, que cet idiome tient probablement de ses divers dia« lectes. On sait qu'il n'y a pas à proprement parler de syno-
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Dymes ea français, et que les termes ainsi désignés sont loin d'avoir une signification parfaitement identique. H en est tout autrement pour le provençal ; ses synonymes sont de véritables synonymes, c'est-à-dire de véritables tautologies, comme disent les grammairiens. Faire, favre, fayer, signifient tous les trois faire sans la moindre différence entre eux ; il en est de même pour creder, cre%er, creire, pour escribeTy escrire, escrivre. Le moi folie, entre autres, se montre de neuf manières : folia, foulia, foUia, foUor, folhatge, fotdat, foudat, foleza, folhor; mais toutes ces expressions identiques, pour ainsi dire même fongibles, peuvent être regardées comme la monnaie de notre mot folie, et Ton conçoit que le provençal n*en est pas plus ricbe.
Quant à l'harmonie , à la mélopée de cette belle langue, il suffit de jeter un coup d'œil sur les productions des troubadours, et sur la manière dont ils improvisaient leurs gracieuses chansons, leurs fougueux sirventes, pour comprendre que non-seulement la poésie, mais la musique, étaient intimement unies à l'essence même du langage. En effet, ce qui caractérise la prononciation du roman provençal et ce qui produit son euphonie, c'est son accentuation pleine de charme, accentuation qui vient donner à ses abondantes voyelles tant d'énergie ou tant de douceur.
Cet accent, inhérent à l'idiome des troubadours comme à la plupart de nos langues modernes, sauf le français , joue le même rôle que la quantité prosodique des Latins et des Grecs. On ne peut mieux en préciser la différence qu'en observant que la quantité concernait la durée du son, tandis que l'accentuation marque seulement les temps forts et les temps faibles de la mesure ; dans les langues anciennes la Toix se posait plus ou moins longtemps sur chaque syllabe, dans les langues nouvelles elle ne fait que s'y appuyer plus ou moins fortement. Le rhythme et la cadence découlaient naturellement chez les Provençaux de ces intonations diverses, de cette élévation et de cet abaissement successif du son.
En y ajoutant le nombre de syllabes et la rime , on comprendra facilement que l'ensemble de la poétique troubadouresque révèle un caractère essentiellement original, et surtout essentiellement différent de la poétique grecque et latine.
Pour compléter cette esquisse , comparons un instant notre langue provençale à la langue grecque, la plus complète sous tous les rapports parmi les langues de la civilisation ancienne. Cette comparaison ne manquera certainement pas dlmpoirtance et d'intérêt, puisque le langage, dans son organisation intime, dans son génie propihe, reflète exactement l'esprit de la société dont il est, à proprement parler, Fexpression.
Les deux langues, grecque et provençale , sont incontestablement belles, dans toute la signi6cation du mot, mais avec des caractères cert^ bien différents. Là, c'est une beauté de formes; ici, une beauté d'expression : et l'on ne peut mieux dépeindre la pbysionomie de ces langues que par ce trait distinctif. Par cela même on conçoit déjà que chacune d'elles doit avoir ses qualités, ses avantages , mais dans des sphères tout à fait différentes. En effet, si l'une est plus admirable, plus régulière, plus parfaite même, l'autre a plus de grâce et plus de charme ; si l'une s'adresse avec un succès égal soit aux sens, soit aux plus hautes facultés de l'intelligence, l'autre parle au cceur, qu'elle séduit, qu'elle pénètre, qu'elle enflamme par une suave et délicieuse harmonie.
Pour rendre ce parallèle plus saillant, plus saisissable au ' premier coup d'œil, mettons-nous au point de vue des arts plastiques, et remarquons qu'à ces différentes époques le type de la beauté chez la feiâime reproduit exactement les mêmes caractères que nous venons d'observer dans le langage. C'est toujours la beauté de formes opposée à la beauté d'expression. Il su£St, pour en être convaincu, que l'on considère un instant ces figures grecques, aux contours suaves
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et purs, aux sublimes proportions, dont le profil passe encore aujourd'hui pour le type du beau, mais dont l'expression, il faut bien le dire , est presque nulle ; puis , que Ton jette les yeux sur ces brunes filles du Midi, à la physionomie animée, au sourire enchanteur, au regard tantôt vif et pétillant , tantôt plein d'une douceur ineffable. On comprend dès lors pourquoi la sculpture a été l'art de prédilection, l'art par excellence des anciens Grecs, et pourquoi la peinture joue le même rôle parmi nous. — Or il en est précisément de même pour le langage ; nous venons de voir le caractère principal et fondamental qui distingue l'idiome des troubadours, et en général nos idiomes modernes, de la langue grecque et des autres langues anciennes.
Pénétrons maintenant plus avant dans l'oi^anisation du langage; étudions les principes, les éléments qui la constituent. Ces éléments, comme on sait, sont au nombre de deux, le vocabulaire et la grammaire, aussi importants, aussi essentiels l'un que l'autre, et qui réclament ici, chacun, un examen spécial, fait au point de vue de la théorie linguistique antérieurement exposée. Il faudra commencer par les mots, les racines, qui forment véritablement le corps de la langue ; c'est ce qu'on appelle ordinairement la partie étymologique.
Enfin nous y voilà, s'écrieront les philologues. — Effectivement me voici sur leur terrain, sur leur champ de bataille accoutumé. Souvent déjà dans mes démonstrations j'ai cru devoir sacrifier aux préjugés vulgaires , en fournissant , et avec abondance, ce qu'on nomme des preuves d'érudition. Mais jusqu'ici, malheureusement, l'étude lexicographique n^avait pu trouver place dans le cadre de mes recherches; or c'est là surtout que brille le savoir de messieurs les philologues, ou plutôt c'est là seulement qu'il brille.
Aussi, plus d'une fois, dans le courant des deux chapitres qui précèdent, il m'a semblé les entendre s'écrier avec impatience : (( Mais les faits? les faits? Donnez-nous donc des
90 DB Là LAlfGOB PROVEIIÇALE.
faits! Pourquoi remonter sans cesse à des origines auxquelles il est impossible de rattacher aucune idée précise, puisque la langue des anciens Gaulois s'est perdue, et que l'absence de monuments nous empêche de connaître leur génie et leur caractère?.... N'est-il pas bien plus simple de faire venir le roman du latin ? Les habitants de la Gaule ont tout bonnement oublié leur langue, et en ont appris une autre... Il suffit d'ailleurs de comparer les racines : cela se voit. »
— Non, messieurs, la langue des anciens Gaulois ne s'est pas perdue. Non, cela n'est pas simple. Non, cela ne se voit pas.
Les langues naturelles et populaires ne peuvent point se perdre; et ces origines de la langue provençale que vous cherchez d'ordinaire si loin, il est bien plus simple qu'elles se trouvent dans le même pays oii elles ont reçu leur développement. Quant à l'évidence matérielle, il me sera trèsfacile de prouver qu'elle ne mérite aucune confiance, aucune considération, que rien n'est même plus incertain, plus conjectural que ces faits que vous estimez tant.
L'examen du vocabulaire et de la grammaire de la langue provençale me fournira, j'espère, la preuve palpable de ce que je viens d'avancer. Pour nous en tenir d'abord aux mots, aux racines, passons en revue avec la plus scrupuleuse attention, tout l'ensemble du langage, dans ses principales manifestations , dans ses éléments primitifs et généraux.
Ces éléments, comme on sait, comprennent trois grandes classes : les racines verbales, les types pronominaux, et les interjections. Je commencerai par cette dernière classe de mots, sans pourtant vouloir m'y arrêter trop longtemps puisqu'elle est la moins importante ; les philologues jugent même inutile de s'en -occuper, et les dictionnaires négligent le plus souvent de les reproduire. Contentons-nous de remarquer que ces expressions toutes naturelles de certains
PJilLOLOGl£ PROPHEMEIYT DITE. 9f
motiyemenis de rame, nous montrent le langage dans son état le plus informe, dans une sorte de première enfance. Ce ne sont que des cris presque inarticulés, arrachés par des émotions brusques, violentes, profondes ; mais ces cris, aussi variés que ces émotions mêmes, les représentent toujours de la manière la plus exacte, précisément parce que l'expression en est la plus spontanée, la plus instinctive. Pour ce qui concerne cette première classe de mots, je crois que Ton ne s'avisera pas de les faire dériver d'une langue quelconque, ni de prétendre que les Romains les ont enseignés aux Gaulois. C'est bien naturellement et bien instinctivement que ces Gaulois disaient oh ! lorsqu'ils admiraient, aïe! lorsqu'ils éprouvaient quelque douleur, etc.^ et il est probable qu'ils s'étaient toujours exprimés de la sorte, sans avoir appris cela de personne.
Ce raisonnement, d'une incontestable évidence pour ce qui regarde les interjections, pourrait tout aussi bien s^appliquer à la seconde classe des mots primitifs, c'est-à-dire aux types pronominaux. Il est vraisemblable que la population indigène dut se servir de pronoms personnels antérieurement à toute domination étrangère, et il n'existe aucun motif de supposer qu'elle les ait abandonnés pour en prendre d'autres. Mais j'oublie que l'opinion commune n'entre pas dans tous ces raisonnements-là, j'oublie qu'il lui faut quelque chose de bien saisissable par les sens. Il ne me sera pas fort difficile de la satisfaire.
Rappelons-nous que d'après divers systèmes, qui ont été tour à tour en faveur, le roman provençal devait venir soit du grec, soit du latin, soit du celto-breton, soit du germanique, soit même du sanscrit. Il s'agit donc de savoir à laquelle de ces langues ce roman provençal doit les racines pronominales de son vocabulaire. Mettons-nous au point de vue de la philologie, et résolvons cette question importante par le simple examen des faits : il suffira pour cela de comparer l'idiome provençal avec chacun des idiomes que je
92 9K LA LANttUK rROVBRÇALE.
viens d'indiquer. Or voici un aperçu de cette comparaison
quant au
pronom personnel :
ProTcnçal.
Grec.
Utin.
Gaélique.
Gothiqaei
SsDKril.
NomiDatif
ieu, eu
iyo»
ego
mi
ik
AHâN
Régime
roe, mi
fit
me
mik
Ma
Nominatif
tu
ou, TV
tu
ihu
TVAN
Régime
te, ti
M, rt
le
tbuk
TVA
Etc., etc.
Et quant au pronom possessif :
Masculin
mes
meus
mo
meins
Féminin
ma
i/iYj, i/ia
mea
mo
meina
Masculin
tos
70$, rsoç
tuus
do
theins
Féminin
ta
017, Tca
tua
do
theina
Etc.,
etc.
|mat Itvat
Maintenant, tâchons de décider, d'après les faits, à laquelle de ces langues leis Provençaux ont emprunté leurs pronoms. Pour ne prendre qu'un exemple facile, cherchons d'oij pourrait venir ce régime provençal me, mi.
Les Grecs, qui ont été les premiers en contact avec les Gaulois, disaient /«< : donc il vient des Grecs. Mais les Latins, dont la domination a été beaucoup plus complète, disaient aussi me : donc il vient des Latins. Mais les Celtes, qui de l'avis de tout le monde ont occupé primitivement les Gaules, et qui de l'avis de tout le monde aussi se sont maintenus dans la basse Bretagne et la province de Galles, n'ont pas cessé de dire mi : donc il vient des Celtes. Mais les Goths qui, à leur tour, sont venus soumettre la Provence, disaient mik; ce mik, dans la prononciation méridionale, a dû produire mi. Mais enûn les Indiens, qui possèdent la langue la plus ancienne et la plus parfaite, disent MA ; et l'on sait que TA remplace chez eux toutes les voyelles moyennes : donc notre pronom personnel vient du sanscrit.
Il en est de même pour tu, pour te, ii^ pour mos, etc.
Voilà OÙ nous conduisent les faits. La question proposée a obtenu cinq solutions également vraisemblables, quoique toutes différentes 9 et certes il n*y a pas plus de motifs de se décider pour l'une que pour l'autre. Car il n'est pas question ici d'invoquer telle ou telle considération étrangère à la philologie. S'il s'agissait encore de raisonner, je recommencerais bien vite les démonstrations relatives à l'unité morale, universelle du langage, et au développement propre, original de chaque idiome : mais nous sommes ici sur un tout autre terrain.
Arrivons maintenant à la principale, espèce de mots, à la manifestation la plus complète de la parole, c'est-à-dire aux racines verbales, que l'on a nommées à juste titre l'âme du langage, puisqu'elles lui donnent la vie et le mouvement. Nous avons à considérer ces racines, d'abord sous leur forme primitive comme verbes, puis sous leur forme dérivée icomme substantifs et adjectifs. Quant aux conjonctions, aux prépositions, aux adverbes, et à certains pronoms indicatifs, il parait plus convenable d'en parler en traitant spécialement de la grammaire, dont ces particules forment le lien indispensable.
J'ai déjà plusieurs fois eu l'occasion d'indiquer le parallèle constant que l'on remarque entre toutes les langues indoeuropéennes. C'est un fait inconstestable pour tous ceux qui possèdent quelques notions de l'étude comparée des langues, mais un fait que la vieille philologie a toujours expliqué par une dérivation successive des idiomes. Tel est le point de vue auquel s'est encore placé M. Eichhoff dans son Parallèle des langues de l'Europe et de l'Inde ; et le défaut de cet ouvrage, ainsi que de la Grammaire comparée de M. Bopp, est le manque absolu de base philosophique, de principes rationnels. Fort heureusement, ce défaut n'a presque point influé sur les recherches de ces savants philologues : recherches consciencieuses, impartiales, faites avec un esprit d ordre et de méthode qui devait conduire à des résultats
irrécusables, de la plus haute importance pour la linguistique. Or, ces résultats, qui s'expliquent parfaitement par la théorie de Tunité morale, du type intellectuel des langues, pourront servir de pièces de conviction à mes propres démonstrations philologiques. Je me contente donc d'y renvoyer ceux qui prétendent décider, d'après les faits, quelles sont les diverses sources où les Gaulois ont puisé leur vocabulaire.
M. EichhofT a fait Ténumération aussi complète que possible des racines verbales , en indiquant leur similitude constante dans les principales langues européennes '. Il a donné sur le même plan une liste des substantifs et des adjectifs, mais en se bornant à ceux qui présentent des idées simples, et qui sont d'un usage habituel, indispensable à tous. Ces noms fondamentaux comprennent les objets de la nature extérieure, les phénomènes physiques, les actes de la vie matérielle et de la vie intellectuelle, les relations de famille et de société, tout ce qui concerne les premiers arts nécessaires à Fhomme , toutes les idées relatives aux impressions de l'âme, etc., etc. Or ces noms simples, qui se retrouvent naturellement chez tous les peuples, s'y retrouvent aussi avec une racine presque identique. On conçoit aisément que si cette analogie peut s'observer d'une manière remarquable dans des idiomes aussi éloignés l'un de l'autre que le grec et le gothique, le latin et le lithuanien, le gaélique et le russe, elle doit se montrer bien plus forte encore entre des idiomes nés sous un même climat, en face d'une même nature extérieure, comme le sont les idiomes latin et romans. Comment donc s'y prendre pour déterminer l'origine vraisemblable de chaque racine, et pour en constater la dérivation? Est-il même possible de concevoir que des philologues aient pu reconnaître dans le roman provençal une combinaison de diverses langues, et indiquer avec assurance
' Voy. Parallèle des langues de l'Europe et de l'Inde, p. 264 à 362.
tous les mots qui appartiennent à chacune de ces langues?
Certainement il existe dans le provençal des mots qui viennent de tel ou tel peuple; et il en est de même dans toutes les langues possibles. Ainsi la plupart des objets nouveaux importés dans la Gaule par les Phéniciens, les Grecs et les Romains, et même certaines institutions, certaines idées propres aux civilisations de ces peuples, furent naturalisées chez les Gaulois en conservant leur dénomination originaire. Mais Ton conçoit que cette intrusion, d'ailleurs fort restreinte, ne put jamais avoir d'influence sur le fonds même de la langue ; c'est au contraire l'activité, la vie inhérente à l'idiome indigène qui dut exercer l'action la plus forte sur ces éléments étrangers, pour les ramener à sa nature, à son caractère propre. Nous en avons des preuves nombreuses et frappantes dans nos langues modernes. Tout le monde sait ({u^évêque et hisckoff viennent également d'epùcopos ; que les Turcs ont fait Stamboul de ConstantinopoliSy les Allemands Côlln de CohniOf et nos Provençaux Fréjus et Auttén de Forum Julii, et Augustodunum.
Ces faits que je viens de citer sont précisément les exemples incontestables sur lesquels s'appuie le système de la dérivation, pour prouver que tout le reste du vocabulaire peut fort bien s'être formé de la même manière. Cette observation, assez spécieuse, ne tarde pas à tomber devant un simple raisonnement. En effet, où pourrait-on chercher la cause de cette élaboration, de cette transformation singulière, si ce n'est dans une force intime, dans une activité toute spéciale ? Or cette activité ne peut pas subsister seulement à l'état de puissance, sans partir d'un sujet quelconque, sans avoir un substratum, comme disent les philosophes : ce sub^tratum, c'est la langue même, qui modiûe selon son génie les mots d'une autre nature qu'elle est forcée de rece« voir ; et l'on voit que l'existence de cette langue est ici tout à fait nécessaire.
Voilà pour ce qui concerne l'introduction des mots étran-
96 n LA LAITGOB PROVEITÇALB.
gers, qui suppose toujours aussi Tintroduction de choses étrangères et même tout à fait inconnues à la population indigène. Quant aux noms simples usuels, indispensables dans tous les temps et dans tous les lieux, qui constituent le fond de toute langue, il est clair que les Gaulois les possédaient bien avant la domination romaine, puisque, bien avant la domination romaine, ils parlaient... ; et il est clair qu'ils les ont toujours conservés, puisqu'il eût été parfaitement inutile de les abandonner pour en recevoir d'autres à peu près semblables.
Cette dioctrine parait si simple, qu'on ne peut assez s'étonner de voir constamment les philologues tomber dans les mêmes absurdités, dans les mêmes inconséquences. Aujourd'hui seulement que l'étude comparée des langues a fait de considérables progrès, quelques faibles lueurs d'une conception plus juste commencent à poindre chez plusieurs de nos auteurs. Mais ce n'est que par hasard, et pour ainsi dire malgré eux, qu'on les voit s'écarter un instant de leur vieille routine.
C'est ainsi que la préface du dictionnaire de l'Académie publié en 188ë, tout en expliquant longuement la dérivation latine du français, et tout en se moquant du grand Platon qui faisait venir la langue grecque entièrement d'elle-même, en vient à dire, je ne sais trop comment : u Ce n'est pas seulement par imitation du grec ppi/tuv ou du latin fremere, que nous avons fait le mot frémir^ c'est par le rapport du son avec l'émotion exprimée. Horreur , terreur^ doux, suave, rugir, soupirer, pesant, léger, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du sens intime qui les a reconnus et adoptés comme analogues à l'impression de l'objet ^ » C'est encore ainsi que M. Fauriel, après avoir examiné, au point de vue éclectique, les origines de la langue provençale, termine en démontrant que les anciennes langues de la Gaule
' DicU'ùnn. de VAcad,^ 1855, préface, p. xxvi.
oflreat des analogies frappantes avec le latin et le grec, «c De ces rapprochements, continue-t-îl, il résulte que divers mots provençaux, que Ton croit venus du latin parce qu'ils sont dans le latiu, peuvent être tout aussi bien celtiques ou galliques, et venir également de l'un ou de l'autre. Ainsi, par exemple, le mot caiHeuy qui signifie captif, prisonnier, peut venir aussi bien du celtique cœthy qui veut dire la même chose, que du latin captivus^ etc. » Mais à peine le savant historien a-t-il lâché ces paroles, qu'étonné lui-même de son audace il ajoute bien vite, sans réfléchir à son inconséquence : u Du reste, je n'entends point contredire, par cette remarque, ce que je viens d'avancer en thèse générale, que le fond des mots provençaux est latin et provient immédiatement du latin ^. »
J'ai considéré jusqu'à présent l'analogie constante entre le vocabulaire de la langue d'oc et celui de toutes les autres langues, tant pour les racines verbales que pour les racines pronominales, et en général pour tous les types primitifs fondamentaux. Mais il est une autre étude, tout aussi importante, et qu'il est presque impossible de séparer de la première : c'est celle des dissemblances entre ces langues. On se rappelle que la théorie de l'unité du langage admet, dans un même type fondamental, la plus grande variété. Cette variété se conçoit aisément , puisque chaque langue développe par elle-même , à sa manière , les éléments communs à toutes les langues, et subit nécessairement les influences de la nature physique et de la civilisation dans lesquelles. elle se trouve. C'est là précisément ce qui constitue cette physionomie originale, ce caractère propre de chaque idiome , qu'il faut bien se garder de négliger dans l'étude comparée des langues. 11 suffît de considérer un instant ces différents génies, si essentiellement distincts quant à la grammaire, quant à la forme et à la prononciation des mots,
' Fauriel, Hiâi, de la poésie provençale , chap. vi, à la fin.
pour juger toute dérivation, toute filiation entre eux impos* sible. Voilà ce que j'appelle des faits ; faits dont la plus simple inspection doit confirmer tous mes raisonnements.
En examinant le caractère général de la langue d*oc, nous avons déjà remarqué les principaux traits qui la distinguent des autres langues, et surtout des langues anciennes. Le premier coup d'oeil nous a fait apercevoir que la brièveté, la contraction perpétuelle des formes constitue, avec Taccentua* tion prosodique , la physionomie du vocabulaire provençal. Si nous nous bornons à mettre ce vocabulaire en présence du latin , nous verrons les mêmes racines se montrer des deux côtés sous des apparences constamment variées, avec des suppressions et des transmutations perpétuelles de voyelles et de consonnes. Nous verrons changer non-seulement les sons et les articulations, mais le sens même des mots, qui sera toujours ici plus restreint ou plus étendu que là. Nous verrons enfin des racines défaillir complètement à Tun ou à l'autre idiome, soit qu'elles n'y aient jamais existé, soit qu'elles aient été délaissées par l'usage ; et ces racines seront alors remplacées par des équivalents d'une tout autre nature étymologique.
Je ne parle encore ici que de l'apparence générale des mots tels que les présente le dictionnaire; mais c'est surtout lorsque ces mots se trouvent soumis aux règles de la grammaire, lorsqu'ils se montrent dans le discours avec leurs flexions et leurs modifications, qu'on ne peut refuser de leur reconnaître un caractère essentiellement original. L'organisation grammaticale d'une langue résume dans son ensemble tout le génie de cette langue. Aussi n'est-ce qu'après avoir expliqué le système analytique de la grammaire provençale, à la fois si clair, si simple, si complet, et si nouveau, que je demanderai , une dernière fois , si l'idiome des troubadours est vraiment sorti du latin.
Pour revenir aux dissemblances qui existent entre les mots provençaux et les mots latins, il me reste à passer en revue plusieurs faits, et des faits bien matériels, des faits
réunissant toutes les conditions requises par la philologie, pour prouver, et que le roman provençal est sorti de luimême, et qu'il a toujours différé de la langue de Virgile et de Cicéron.
On sait que les auteurs romains, par un bien heureux hasard, nous ont conservé quelques mots celtiques, dans les passages de leurs œuvres qui concernent les anciens Gaulois. Ainsi alauda nous est donné pour le nom celtique de l'alouette, hrak pour un vêtement particulier aux Gaulois, casnar pour assectator puellœ, etc. Or les philologues, qui depuis longtemps ont recueilli ces débris épars d'un langage qu'ils croyaient anéanti, les ont, depuis longtemps aussi, retrouvés exactement les mêmes dans la langue méridionale du xii« siècle. Et pourtant, le croirait-on? malgré l'induction bien naturelle qu'il y avait à tirer d'un rapprochement aussi remarquable, rien n'a pu leur ouvrir les yeux. A l'heure présente, beaucoup de savants prétendent encore que ces faits isolés ne méritent aucune considération ; d'autres, et ce sont les plus raisonnables, veulent bien admettre qu'il se soit conservé dans le provençal dix-huit mots de la langue primitive, indigène *. — Pourquoi dix-huit? demandera-ton ; et pourquoi ceux-là plutôt que d'autres? Eh ! parce que les auteurs latins ne nous ont transmis que ces dix-huit mots-là. C'est bien juste.
Cette langue celtique primitive, dont il nous reste si peu de monuments dans la Gaule méridionale, en a conservé quelques-uns en Italie, et même à Rome. Or, d'après mes démonstrations antérieures, il devait se trouver dans cet idiome indigène, première souche du latin littéraire, des caractères semblables au roman du moyen âge. C'est précisément ce que vient conGrmer l'inspection de plusieurs fragments qui nous ont été conservés de ce langage primordial :
* f^oy, Mary-Lafon, Tableau de la langue parlée dans le midi de la
entre autres quelques vers saliens cités par Varron, des lois de Numa et de Servius Tullius, rapportées par Festus, les Douze Tables, TiDScription de la colonne rostrale, les lambeaux d'Ennius, etc. On y observe les mêmes transmutations de lettres, les mêmes abréviations que dans le roman : plusima s'y rencontre pour plurimoy cante pour canite ^ ; puis gau pour gaudium y cœl pour cœlum , poplo pour populo ; mi^ sos^ sas pour rnihi, suos^ suas ; et même fust pour fueritf mais pour magis ^j etc., etc. ; toutes formes qui sont entièrement romanes. Plus tard cet idiome originaire, qui s'était conservé d'abord éloigné des progrès de la langue latine, vînt à se développer à son tour, à manifester même sa présence dans la haute littérature, par des intrusions hétéroclites, par des tournures de phrases et des contractions de mots évidemment étrangères à l'esprit des langues anciennes. Nous en trouvons de fréquents exemples chez Plante et chez Térence, qui devaient reproduire dans leurs comédies le langage de la conversation familière. C'est ainsi que Plante dit puditia ^, amUia ^y pour pudicitia^ amicitiay ne duis^ pour ne dederisy filja {% semi-voyelle, élidé) pour filitty poplum pour populum % etc. , etc. Térence, malgré toute sa pureté de style, a des contractions semblables, et se sert souvent de ellum pour ecce illum'^y etc. Ovide dit oracla pour oracuïa^y et Virgile même laisse échapper circlos pour circulos^. L'emploi du verbe habere comme auxiliaire,
* Varro, De lingua latina, vu, § 27.
* Voy. Inscriptionum antiquarum liber, accessit auatarium a Ju^o Lipsio. — ^oy. Bonamy, Mém. sur l'introd. de Iq langue latine dans^ les Gaules, Acad. des inscr., t. XXIY, p. 582 et suiv.
^ AmphitruOf act. III, se. ii, v. 49.
^ Mercator, act. V, se. ii, v. 5.
5 Capteivei, act. V, se. ii, v. 26.
^ Passim, haud raro.
7 Jndria, act. V, se. ii, v. 14. — Adelphij ael. II, se. m, v. 7.
« Afetow, I,52î.
» Georg.y lib. IIÏ, v. 166.
et des pronoms Ule, illa, illud comme articles, n'est pas rare non plus dans les écrits de Gicéron, de Térence et de plusieurs autres auteurs.
Tous ces indices ne font-ils pas voir ici la permanence d'une langue primitive restée populaire : langue dont les tendances originales et distinctivBS s'observent dans les plus anciens monuments, percent à travers la haute littérature romaine, et se développent enGn dans le roman du moyen âge? On conçoit que celte explication, qui se base sur l'idée d'un progrès naturel , est bien plus raisonnable que* celle qui attribue à la désorganisation, et même à la décomposition d'une langue morte , la naissance d'un nouvel idiome, parfaitement organisé dans toutes ses parties , plein de vie et de sève, de jeunesse et de vigueur. On aura beau invoquer l'élément instinctif du langage, il est tout à fait impossible que cet instinct ait pu présider à utL bouleversement complet de mots et de règles, tel qu'il s'en opéra, dit-on, dans le sein de la langue latine. Pour que ces mots latins se soient revêtus d'un caractère étranger, il faut que ce caractère ait existé déjà quelque part, qu'il ait été celui d'une langue déjà établie ; car le moins que l'on puisse concéder, c'est que ces formes de langage aient été inhérentes à l'esprit de la population indigène, et dès lors il est évident que l'idiome antérieur de cette population devait révéler le même esprit.
Mais voyons donc comment les partisans de la dérivation latine se sont tirés de ces difficultés. — Sans s'aventurer sur ce terrain , et se gardant bien d'entamer des questions que leur doctrine eût été impuissante à résoudre, ils ont tranché d'importance, et posé la dérivation latine en axiome : c'était le bon moyen. Il est dans l'ordre des choses , ont-ils écrit, que les langues synthétiques deviennent analytiques en se décomposant, que les formes se contractent, que les désinences se suppriment, que les articles et les verbes auxiliai- <*€« apparaissent soudain dans le discours , en un mot que lous les éléments du langage se bouleversent d'eux-mêmes,
lOâ DS LA LAIfCOB PROVCIIÇALB.
à une certaine époque , pour se replacer d'eux-mêmes dans un ordre nouveau.
Puis, ils ont dit qu'il en était de même, dans la nature physique, pour tous les corps organisés, qui meurent, se décomposent , et conservent à Tétat de squelette les mêmes proportions et la même attitude qu'antérieurement. De même, ont-ils ajouté, la langue latine se contracte, perd ses terminaisons, ses préfixes, les désinences mobiles dé ses déclinaisons et de ses conjugaisons ; elle ne garde d'intact que ses racines, ses syllabes accentuées, ses ossements pour ainsi dire ; et, multipliant les prépositions, les articles, les pronoms, les préfixes, elle s'en sert comme de supports et de chevilles pour soutenir et faire mouvoir ce véritable squelette.
Mais une telle comparaison ne parait-elle pas absurde dès que l'on jette les yeux sur la langue des troubadours? Quoi ! cette langue serait même plus qu*une langue gâtée, plus qu'une langue morte : un squelette! Mais regardez-la donc... elle vit, elle respire ; elle a un corps et une àme, un corps parfaitement organisé, aux formes suaves, aux gracieux contours, une àme pleine de poésie et de sensibilité, se révélant constamment par des tournures naïves et charmantes, par une expression qui vous pénètre jusqu'au cœur. Cette langue-Ià , une langue décomposée ! cette langue-là , un squelette !
Et, malgré tout, l'idée de la dérivation latine est tellement répandue, tellement enracinée, qu'on en a fait en quelque sorte une Sicience à part. L'on n'entend guère par étude étymologique que l'étude de l'origine des mots dans l'idiome des Romains ; et des ouvrages spéciaux, écrits souvent par des hommes d'un mérite éminent , ont été publics sur cette matière. Raynouard surtout est venu, par son savoir et par son talent, sanctionner cette étroite routine, mais en lui donnant de larges proportions, en la généralisant d'une manière aussi hardie qu'ingénieuse. C'est lui principalement
PHILOLOGIE PROPRKMEFTT DITE. 103
que nous aurons à combatlre dans Texamen de la grammaire provençale, mais en nous gardant bien d'oublier jamais ce que lui doit la véritable science. Ce philologue, tout près d*étre linguiste, s'est frayé lui-même la route qu'il nous a ensuite ouverte : et certes, pour nous qui venons après lui, il n'y a pas grand mérite à signaler les irrégularités de sa marche.
Abordons l'étude de l'organisation grammaticale et syntaxique de la langue d'oc, de cette organisation si remarquable dès la première vue, et qui résume en elle-même l'esprit de presque tous nos idiomes modernes. Pour comprendre tout d'abord l'énorme différence qui sépare cette langue des langues anciennes, il n'y a qu'à voir ces dernières combiner leurs formes et leurs radicaux d'une manière indéfinie, fojrmer une sorte de phraséologie compacte, où tout se lie intimement, oiî les accessoires, les modifications et les nuances s'attachent à l'expression même de l'idée principale. Bien éloignées de ces langues que l'on a si bien nommées langues synthétiques, les tendances du roman sont de tout simplifier, de tout analyser. Les éléments de la déclinaison et de la conjugaison se séparent, occupent une place déterminée dans le discours : les cas se désignent par des prépositions isolées, les genres et les nombres par les articles, les degrés de comparaison des adjectifs par certains adverbes, les temps des verbes par les verbes auxiliaires, les nombres et les personnes par les pronoms, et ainsi du reste. Toutefois, avec ce système, la langue provençale possède aussi quelques flexions, quelques désinences mobiles qui, ajoutées aux substantifs et aux verbes, permettent de faire les inversions les plus gracieuses sans jamais nuire à la clarté.
Plusieurs écrivains, partant de l'idée que nos langues actuelles sont une dégénérescence, une corruption des langues synthétiques, ont fait naturellement ressortir les avantages et la supériorité de celles-ci. Mais, nous l'avons déjà remarqué plusieurs fois, la grammaire et la syntaxe du langage en général suivent constamment les diverses phases de
104 DE Lk L/LNGDB PaOYENÇALE.
l'esprit bumain, s'adaptent aux besoins de l'époque, et reflètent exactement la civilisation elle-même. Les anciens peuples, plus instinctifs, plus poétiques, et pour ainsi dire plus près de la nature , comprenaient la vérité par une sorte d'inspiration, sans devoir l'étudier, l'analyser. Aujourd'hui nous ne sommes plus à cette ère d'intuition, de conception spontanée; c'est même ordinairement par une méditation profonde que nous arrivons à la véritable inspiration. Aussi nos langues se plient-elles à ces tendances, ou plutôt à ces besoins, en décomposant la pensée dans ses éléments constitutifs, et en plaçant ces éléments dans un ordre simple, logique, bien facile à saisir puisque c'est Tordre que suit l'esprit même pour arriver à la compréhension. Cette véritable analyse de la pensée par le langage est donc indispensable, de nos jours, à toute communication intellectuelle entre les hommes ; et la synthèse qui se trouve dans l'intelligence de celui qui parle se reproduit ainsi parfaitement dans l'intelligence de celui qui écoute.
Je n'entreprendrai point d'exposer ici la théorie complète de la grammaire provençale, après les travaux importants qui ont été faits sur ce sujet par Raynouard, par M. Diez, et par plusieurs autres auteurs. Seulement comme mon point de vue se trouve être tout différent, je me permettrai de présenter quelques idées, quelques observations sur les principaux points de cette grammaire, et sur la manière ' dont ces savants philologues les ont envisagés.
On sait que les substantifs romans sont généralement composés de radicaux simples, primitifs, sans désinences. Il faut, pour exprimer les modifications de genres, de nombres et de cas, se servir d'articles, de prépositions, et même de certaines finales ; mais ces finales, comme nous le verrons tout à l'heure, sont loin de constituer une véritable déclinaison.
Quant ^ l'article, d'abord, Raynouard observe fort bien que cette particule déterminative est tout à fait particulière
aux langues nouvelles ; puisque, si elle se trouve dans le grec et dans les idiomes germaniques, elle ne dispense pas ces langues de l'usage des déclinaisons. Dans l'impossibilité donc d'admettre ici une dérivation directe du latin, Ray- Douard s'avise d'avoir recours à l'influence, ou plutôt à l'assistance des Goths dans la formation des articles romans. H (lit que ces peuples voulant reproduire en latin le génie de leur langue , se servirent des pronoms démonstratifs ille, ipse, comme répondant le mieux à leurs propres articles ^
Cette hypothèse est fort ingénieuse ; mais je suis en droit d'eo conclure qu'il y avait, sous Auguste, un peuple de Goths établi dans la ville de Rome, ou bien que Plante, Térence, Cicéron étaient goths. Car voici, entre beaucoup d'autres, deux phrases de Cicéron : Romani sales salsiores sunf quam iUi Atticorumy — Cutn uno forti viro loquor^^ et les auteurs de comédies emploient fréquemment le pronom démonstratif et l'adjectif numéral de la même manière, c'est-à-dire dans le sens de l'article. Ces gallicismes, à quelle influence Ray- Douard les attrîbue-t-il, puisqu'il méconnaît aussi l'existence à cette époque d'un idiome vulgaire distinct du latin ?
Qu'il me suffise de constater la grande variation de sens que devraient avoir subi les articles el, h, la, pour passer du latin dans la langue romane ; il en est de même pour un, qui est parfois un véritable article, et pour les prépositions à et de qui servent, dit-on, à désigner le datif et le génitif : car si toutes ces locutions se retrouvent dans les pronoms démonstratifs ille, illa, illud, dans l'adjectif numéral unus, dans les prépositions ad et de dont l'une veut l'accusatif et l'autre l'ablatif, il faut avouer que la signification en a bien changé.. Quant à cette conformité toute matérielle des ra-
' Raynouard, Gramm, romane avant Van 1000, p. 45, 46. — ^o/. Diez, Gramm, der roman, Sprachen, t. II, p. 31 ; t. Ill, p. 16-42.
' yoy, Mém. de TAcad. des inscr,, t. XXIV, p. 623 : Bonamy, De la langue latine vulgaire.
106 DE Lk LAIfGDE PSOVENÇ/LLE.
cines, nous avons observé cent fois qu'elle est la conséquence inévitable de Tunîté du langage. N'est-il donc pas plus simple d'admettre que ces articles, que ces prépositions, appartenant au génie de la langue nouvelle, se trouvaient aussi dans le fonds même de cette langue?
Une règle aussi facile qu'ingénieuse, propre au roman primitif, consiste à désigner par la finale s le sujet masculin de la pbrase lorsqu'il est au singulier, et le régime lorsqu'il est au pluriel ; tandis que l'absence de cette finale caractérise le sujet au pluriel et le régime au singulier. Raynouard, qui le premier a mis cette règle en lumière, n'a pas manqué de l'expliquer d'après ses préoccupations habituelles, en la faisant naître de la seconde déclinaison latine.
Mais l'origine de cette assonance se trouve plus haut, dans l'instinct propre, universel du langage. C'est la même consonne s qui représente dans toutes les langues l'aciiviléy la vie, Vêtre, soit dans le sujet ou nominatif masculin, soit dans la racine verbale analogue, c'est-à-dire dans le verbe esser provençal, esse latin, AS indien, etc. Une règle aussi générale, aussi constante, devait être , tout naturellement , de l'essence de la langue romane; l'on peut également appliquer à cette dernière langue ce que M. Eichhoff a si bien dit par rapport aux déclinaisons comparées : « Le nominatif ou sujet reçoit au masculin l'assonance sifflante, consonne pure et sonore qui peint bien la vie et la force, tandis qu'au féminin la voyelle se prolonge avec une mélodie pleine de grâce, et qu'au neutre un contact vague et sourd marque l'état d'immobilité... L'accusatif ou régime, destiné comme le neutre à peindre la cotidition passive, adopte l'assonance nasale, qui est une négation de la vie.... '»
Dans la langue romane, ce régime, qui n'est autre que le radical privé de l'^^ se termine assez souvent par des consonnes, et même assez souvent par les consonnes (2 ou ^. Ce
' Parallèle des langues de l'Europe et de l'Inde, p. 303.
n'est là qu'un reste des formes grossières de la langue vulgaire primitive, que l'on retrouve dans les anciens monuments ' ; formes que les Romains avaient en quelque sorte façonnées, en y ajoutant leurs désinences. Mais l'opinion commune, faisant sortir les substantifs romans du latin, y voit au contraire une suppression de ces désinences, combinée avec certaines contractions. Or, pour opérer cette métamorphose, l'on suivit des règles d'analogie fort constantes..., à ce que disent les philologues ; seulement les noms furent formés tantôt de l'accusatif, tantôt du nominatif, tantôt de l'ablatif; les uns en ajoutant une voyelle finale après la suppression de la désinence , d'autres en changeant la consonne finale en voyelle, d'autres en supprimant des voyelles intérieures, d'autres en supprimant des consonnes intérieures, d'autres en combinant la soustraction avec la métamorphose, etc., etc. *.
Et je ne fais encore que répéter presque littéralement ce que dit Raynouard : les autres philologues sont allés bien plus loin ! Se jetant dans un véritable charlatanisme, ils se sont avisés d'établir je ne sais quelles règles imaginaires, dont les noms, ingénieusement dérivés du grec, donnent à leurs inventions un faux air de science. Ces règles sont : Taphérèse, la prosthèse, l'aphisthème , la syncope, l'épentbèse, la métathèse, la métagramme, la diérèse, l'apocope, la paragoge, et bien d'autres dont je ne puis me rappeler les dénominations baroques. Certes , de cette façon, toutes les difficultés s'aplanissent : veut-on savoir, par exemple, comment loisir est venu à^oiium? Rien n'est plus simple, plus facile : otium a donné oti par apocope, puis osi par métagramme, puis losi par prosthèse, puis loisi par épen thèse.
• Voy, rinscription de la colonne rostrale; le» lois des Douze Ta- Wes, etc. : Jiisti Lipsii Auctarium inscripHonum veterum, — f^oy. Ouimiï., /iwf. or.,r,7.
' Rayn., Gramm. romane avant l'an 1000, p. 26-33.
puis enfin loisir par paragoge. Voilà qui est explique.
La plupart des observations que j*ai faites sur ies noms concernent aussi les adjectifs. Remarquons seulement que la tendance générale à l'analyse se révèle ici de nouveau dans la manière de former les comparatifs et les superlatifs. La langue provençale se sert à cet effet, pour le comparatif, des adverbes de quantité plus, mais, mielhs, etc., qui se placent devant l'adjectif, et des particules qtte ou de qui indiquent le second objet de la relation ; pour le superlatif ce sont les adverbes trop, très, molt, etc., ou bien les mêmes adverbes p/i<«^ mais, etc., précédés de larlicle^
Abordons maintenant l'étude de la conjugaison provençale, dont nous ne pourrons voir nécessairement que les principaux éléments, les règles générales. Ce système de conjugaison, simple, analytique comme toutes les autres parties de la grammaire romane , se distingue surtout par l'introduction des pronoms et des verbes auxiliaires.
Les pronoms, concurremment avec certaines iQexions, désignent les personnes de cbaque temps. Cependant le provençal, un peu plus libre dans sa verve poétique que nos langues actuelles, se permet parfois de supprimer ces pronoms lorsqu'ils sont sujets des verbes ( comme dan3 le style marotique ) ; bien plus, ne pouvant les supprimer lorsqu'ils sont régimes, ou lorsqu'ils sont essentiels pour la clarté du discours, il les contracte, les abrège de manière à n'en faire que de simples assonances qui se rattachent au mot précédent : c'est ce que Raynouard appelle des affises.
J'ai fait voir plus haut que le parallélisme constant entre les langues européennes rend les origines latines excessivement douteuses;* mais ces origines sont bien plus que douteuses lorsqu'il s'agit d'expressions et de tournures sans aucun analogue dans le latin, tout à fait propres au génie de
' Raynouard^ Gramm, comparée des langues 'de l'Europe laUne, p. 137-142.— Diez, Gramm, derrom» Sprachen, t. Il, p. 55-57.
la laDgue romane. Ces pronoms indéterminés, par exemple, on, tout, rietty etc«, viennent-ils, comme le veut Raynouard ', de homOy de toius, de resy qui n'ont jamais été employés dans ce sens-là ? Sans compter que on^ om^ ou Von, devant représenter le substantif masculin homOf n'a jamais pris Xs indis^ pensable au nominatif. — Pour échapper à ces difficultés, M. Diez a recours à l'influence des Goths ^, à l'instar de ce que Raynouard avait imaginé pour la formation des articles romans. Mais M. Ampère combat cette hypothèse, en faisant observer fort judicieusement que les Goths auraient dit man au lieu de on ^. M. de Maistre, à son tour, prétendant que les philologues qui font venir on de homo n'ont pas la grâce de l'étymologie ( ce sont ses expressions ), fait dériver ce même pronom indéfini du nom de nombre unus ^. — Laissons ces messieurs disputer entre eux, sans nous mêler de ce qui ne nous regarde pas.
Tout ce qu'on a dit des pronoms indéfinis on l'a dit des verbes auxiliaires, qui forment l'autre trait distinctif de la conjugaison dans la langue nouvelle. L'emploi de ces deux verbes avoir et étroy dans la voix active, comme dans la voix passive , est une ressource aussi simple qu'ingénieuse, qui, d'après Raynouard même, a été trouvée et perfectionnée tout d'un coup. Cette ressource devait être inhérente au caractère anal3rtique du roman, qui n'admet qu'un nombre de flexions fort restreint, et certainement insuffisant pour exprimer toutes les modifications de temps, de modes et de voix.
Le système de la dérivation, qui ne reconnaît rien en propre au provençal, va naturellement chercher l'origine des verbes auxiliaires soit dans les langues gréco-latines, soit dans les langues germaniques. Pour mettre un peu
* Gramm, romane avant l'an 1000, p. 63*65.
* Gramm. der roman, Sprachen, t. III, p. 277.
^ Hiat, de la formation de la langue française,. p. 121,122. 4 Soirées de Saint-Pétersbourg, 2'»« entretien, et note xxyu.
d*ordre et de méthode dans Texamen de cette opinion, séparons la partie matérielle des verbes être et avoir, c'est-à-dire les mots mêmes, dans leurs sons et leurs articulations, du sens particulier dans lequel ils sont employés en qualité d'auxiliaires. Et maintenant, discutons.
S'il s'agit de rechercher la dérivation matérielle du verbe aver, cela doit paraître assez embarrassant, en présence des deux conjugaisons suivantes :
Latin. Gotbique.
habeo, haba, habau,
habes, habais,
habet, habaith,.
habemus, habam,
habetis , habaid, •
habent. haband.
M. W. de Schlegel, qui nous donne lui-même ce parallèle, pense que le souvenir des deux langues mères s'est confondu dans l'esprit de ceux qui parlaient les nouvelles langues vulgaires ^ Gela ne se conçoit pas. Cet esprit était donc vide, inerte, avant l'implantation du latin et du germanique?
Quant à la dérivation matérielle du verbe essa^, nous trouvons dans le grec è/i/utc ( tifu ), ivvt ( <l ou tiç ), im, dans le latin 9um^ esy est, dans le gaélique is mi, is tu, is e, dans le gothique imy ùy isiy dans le sanscrit ASMI, ASI, ASTI; et l'on voit que ces trois personnes, sauf quelques légères modifications, sont partout identiques.
Outre ces racines généralement semblables des verbes avoir et étrey chaque langue particulière montre dans la conjugaison de ces mêmes verbes de remarquables variations. Nouvelles difficultés pour les philologues : nouvelles conjectures. — Gomment le verbe aver peut-il faire au présent de
' ObsertciHoHs 9ur la langue el la liHér* provençales, p. 99.
riodicatif ai, as, a, au participe passé agut, etc.? C'est que les Goths avaient une façon particulière d'exprimer haban par la forme aigan, — Pourquoi le verbe esger méle-t-il à sa conjugaison un type différent, eatar? C'est parce que les Latins disaient stare pour se tenir debout, et que les Provençaux se sont emparés de ce mot, en lui donnant la signification ^exister, être*
Il y a plus : le verbe latin esse était privé du participe passé, et n'avait pas non plus Vr caractéristique du présent de l'infinitif. Le verbe provençal esser a ce participe passé, et cet r, lequel r marque aussi le présent de tous les infinitifs romans. Il se trouve donc que, sous ce rapport, la langue provençale, langue prétenduement dégénérée, abâtardie, est en réalité mieux formée, plus complète que sa mère supposée.
Nous venons de voir que, sauf certaines variations exceptionnelles, les racines des verbes auxiliaires avoir et être se retrouvent partout presque identiques. 11 en est tout autrement de cette qualité même de verbes auxiliaires, qui ne se trouve au contraire nulle part, du moins nulle part comme dans le roman. Les anciennes langues du Mord possèdent une foule de ces verbes secondaires, qui se compliquent dans la conjugaison de manière à s'éloigner extrêmement de la simplicité provençale. La langue latine ne laisse apercevoir que quelques traces du verbe avoir employé comme auxiliaire, dans les comédies de Térence et de Plante, dans les épitres familières de Cicéron ; encore est-il évident qu'il ne faut l'attribuer qu'à l'influence des dialectes vulgaires. Raynouard lui-même admet quelquefois cette influence, indirectement et sans s'en douter. 11 pense que l'usage de ces locutions s'est introduit dans la basse latinité par l'effet de la réaction de la langue rotnane vulgaire sur la langue latine ' ; cette langue romane vulgaire existait donc au temps d'Auguste.
' Gratnm. romane avant l'an 1000, p. 84, 85, en noie.