‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 12 sur 40 · DI LA LA1I60E PBOVIRÇALB · texte numérisé non relu

DI LA LA1I60E PBOVIRÇALB

Que conclure de tout cela ? sinon que les verbes auxiliaires être et avoir, tels quHls existent dans la langue provençale, appartiennent en propre à cette langue provençale, c'est^idire qu'ils font partie de son essence même, de son essence éternelle et immuable. Or, on a vu qu'il fallait en dire autant pour toute la grammaire provençale, dont nous venons d'examiner les points principaux. Nous terminerons cet aperçu en jetant un coup d'ceil sur les prépositions, les conjonctions, les adverbes, qui forment à proprement parler le lien de toute organisation grammaticale et syntaxique.

Beaucoup de conjonctions et d adverbes, formés d'une manière analytique, se composent d'éléments pris dans le fonds même de chaque idiome roman. C'est ainsi qu'en provençal jour ian que. Ma via, etc., en italien alla fine, perciocchè, tUhra, etc., en espagnol parque, ahora, etc., en français, parce que, ioujour», malgré, etc., se comprennent facilement par eux-mêmes-, sans devoir recourir à aucune étymologie, latine ou autre. Ces mêmes idiomes ont encore une manière fort simple de former leurs adverbes : c'est d'ajouter la finale metU, men ou mente à l'adjectif. Mais il faut se garder de chercher l'origine de cette finale dans le mens, mentis des Latins, et de prétendre que humblement, moralement, etc. , signifient d'une âme humble^ d'une âme morale : car une foule d'adverbes, tels que longuement, mortellement, corporellement, etc., deviendraient dès lors incompréhensibles.

Pour ce qui est des prépositions, des conjonctions et des adverbes simples, il est vraiment curieux d'observer par quels expédients, par quels tours d'adresse, les philologues sont parvenus à les faire dériver du Jatin. Il me suffira, pour en donner. une idée, de passer en revue quelques-unes de ces étymologies, d'après Raynouard, M. Diez, M. W. de Schlegel et M. Ampère, que je ne ferai que copier à peu près textuellement : cela n'aura pas besoin de beaucoup de commentaires.

PHILOLOGIE PROPSEHENT DITE. 113

JnSf vieux français ains, qui signifie mais, s^est formé de ante, qui signifie avant : les deux mots se ressemblent presque autant que les deux significations.

j^b, français avec, est dérivé d'AaWe selon Raynouard , à'apud selon M. Diez et M. W. de Schlegel, d^ab usquecum selon MM« Lemarre et Nodier, d*adhuc selon M. Oreli, d^ab et d*ubi selon M. Ampère. Il y a dq choix.

Même embarras pour car^ qui vient de quare ou de yap ; pour com, français commOy qui vient de quomodo ou de cum ; pour sQven ( souvent), qui vient de scBpe ou de subinde^ pour demanès ( tout à coup ), qui vient de de tnane ou de de V^anu tj9«a ; pour donc, italien dunque, qui vient de tune, ou d't»f»quam, ou de denique; etc*, etc.

L'adverbe dedans, par je ne sais quelle composition barbare, se forme des mots de-de-intus. La préposition devani, au moyen du même système, vient de de-ab-anie. Mais c'est desserhumais (désormais) qui, dans ce genre, montre l'agglutination la plus ingénieuse ; il renferme de ipsa hora hodie magis. J'allais oublier le simple petit mot deshr qui contient à lui seul de ipsa iUa hora. — Tout cela ressemble beaucoup au cadaver de M. de Maistre, oii tout œil exercé doit retrouver cAro DAto YfiKmibiés.

Quant à la préposition in ou en, il serait fort malaisé de dire si c'est Vin des Germains, ou Vin des Latins, ou l'cy des Grecs.

Il en est bien autrement de meismes ( français même), qui n'a d'analogue dans aucune langue étrangère : ce qui est encore plus embarrassant. Pour remonter à Vipse des Latins, il a fallu prendre la forme semetipse, et créer un superlatif imaginaire et barbare semetipsissimus : de semetipsissimus à meismes il n'y a plus qu'un pas.

Lai ou là, adverbe de lieu, est aussi le produit d'une opération philologique fort simple : l'on a pris les deux mots latins illa ibi, que l'on a fort adroitement joints l'un à l'autre ; puis l'on a retranché «7 au commencement et bi à la fin.

114 OS LA LANGUS PAOVBNÇ&LE.

Deux adverbes seulement, tost et trop^ ont eu le rare privilège de mettre un instant les, étymologistes en défaut. Mais il n*y a que Raynouard qui ait la bonne foi d'en convenir : les autres montrent plus d'assurance. Toêf, ont-ib dit, vient de tostus, participe passé de torrerey brûler : comme si cela devait sauter aux yeux ! Et trop vient du bas latin iroppu», troupe : comme si le bas latin était autre chose que la langue vulgaire, ou rustique, où romane, latinisée par les moines et les légistes à l'usage de la littérature latine contemporaine j

Après toutes ces belles déductions, contentons-nous de demander à notre tour aux philologues si vraiment cela se voit, comme ils disent ; si, à défaut de principes et de raisonnements, il y a là quelque chose qui parle aux sens. — Ainsi, même en restant sur leur propre terrain, dans les limites étroites de leur prétendue science, il ne faut qu'un peu d'atention pour apercevoir toutes leurs spécieuses inconséquent ces, toutes leurs ingénieuses puérilités. Qu'est-il besoin d'ajouter encore ? L'évidence morale, tout aussi bien que l'évidence matérielle, ne parle-t-elle pas assez haut, pour nous dispenser de toute autre réflexion ?

Il me reste à étendre un peu le cercle de mes recherches historiques et philologiques, en considérant d'un point de vue plus général l'ensemble des langues que Ton appelle romanes. €e point de vue me fournit tout d'abord une nouvelle démonstration de mes principes et de mes raisonnements.

En effet, j'admets pour un instant que le latin. ait pu se répandre chez tous les peuples conquis par Rome ; j'admets qu'il ait pu s'imposer même par n'importe quel moyen. Il est certainement impossible de concevoir que ce latin se soit corrompu, se soit décomposé d'une manière exactement semblable, au même degré, dans l'enceinte de Rome, comme dans les Gaules, comme dans l'Espagne, et même comme dans les provinces les plus éloignées telles que la Gallicie. Que l'on veuille bien remarquer en outre que dans chacune de ces contrées, la langue latine s'est trouvée dans des condi-

lions tout à fait dififérentes , en présence d'éléments toujours nouveaux ; que, sans parler des idiomes indigènes, la péninsule ibérique fut en contact avec les Phéniciens, les Goths, les Suèves, les Alains, les Vandales, les Arabes; la Gaule septentrionale, seulement avec les Franks et les Normands ; et que ritalie, par le moyen de l'Église chrétienne, conserva presque intact son ancien langage latin. — Comment se fait-il donc, après cela, que toutes les langues de ces mêmes contrées aient des analogies si frappantes, si incontestables, et qu'elles soient considérées généralement comme formant une seule et même famille ?

Voilà ce que Raynouard, le premier, a tenté d'expliquer par son hypothèse de la langue romane, c'est-à-dire, comme il l'entendait, de la langue provençale : laquelle, sortie immédiatement et en premier lieu du latin, aurait à son tour donné naissaùce aux idiomes catalan, italien, français. Cette hypothèse, assez singulière, ne manqua pas de soulever généralement quelques doutes, puis de vives discussions parmi les savants, puis enfin des railleries impitoyables de la part des petits philologues. En effet, le simple bon sens suffisait pour condamner ce système; il paraissait bien évident à tout le monde que les peuples voisins de la Provence ne pouvaient pas avoir emprunté leur langage des troubadours.

Mais ce qu'on n'a jamais remarqué, ce qu'on n'a pas voulu remarquer, c'est que cette hypothèse est parfaitement d'accord avec l'hypothèse de la dérivation latine, dont elle est presque une suite inévitable; et que Raynouard, le seul parmi tous le& philologues, a été conséquent dans ses idées et dans ses principes. En effet, examinons en général, je ne dis pas quelles sont les raisons, mais quels sont les principaux motifs qui ont toujours fait de la dérivation latine l'opinion vulgaire. Il est évident que ce sont : l"* Fantériorité du latin, et â*" les ressemblances intimes entre ce latin et les langues romanes. Or, l'idiome provençal n'est-il pas antérieur aux autres idiomes néolatins , et n'aperçoit-on pas aussi la plus

grande analogie entre toutes ces langues romanes? Il n'y a donc pas lieu d'attaquer Raynouard avec cette violence, avec cette aigreur, lorsqu'il n*a fait que pousser l'ancienne théorie dans ses conséquences les plus rigoureuses , et la Grammaire comparée des langues de l'Europe latine n*en reste pas moins un véritable chef-d'oDuvre.

Je ne donnerai qu'un aperçu rapide sur le développement des autres langues romanes, et sur les rapports qu'elles eurent avec le provençal. On comprend à la première vue que l'action de ce dernier idiome dut être immense sur les progrès de l'espagnol, de l'italien et du français, ses voisins et ses frères ; mais on comprend aussi que cette action n'est presque point appréciable matériellement, à cause des ressemblances originelles, provenant d'une création primitivement analogue.

Un document précieux pour l'étude comparée de ces langues est le fameux discort de Rambaud de Vaqueiras, analysé par M. Lacume de Sainte-Palaye ^. Dans cette œuvre bizarre, le poète prend à chaque strophe un langage différent, sans doute pour mieux exprimer l'égarement de son esprit. Ainsi, après avoir parlé provençal dans la première, il parle italien dans la seconde, français dans la troisième, gascon dans la quatrième, et espagnol dans la dernière. Puis, pour mettre dans son envoi le comble au désordre, c'est de deux en deux vers qu'il change d'idiome. Tout cela peut être fort ridicule, mais n'en est pas moins fort intéressant pour nos études philologiques. Les cinq langues que le discort nous présente de cette manière, en regard l'une de l'autre, ont entre elles une si grande conformité, qull faut nécessairement leur accorder, non pas une origine commune, mais une origine semblable et des éléments analogues. Le romanxo de la Catalogne se rapproche du provençal plus qu'aucun autre idiome roman ; il est probable que ces

' Mém.déVAcad, des inêcr,, t. XXIY, p. 071.

PHILOLOGIE PROFREKEIIT DITE. 117

deux langues reçurent une impulsion progressive presque simultanée, puisqu'elles se trouvaient dans les mêmes conditions de développement, et qu'elles avaient reçu, à peu près dans le même temps, les influences bienfaisantes des Romains, des Germains et des Arabes. Mais, si l'on con* damne le système qui fait du provençal le type primitif des langues romanes, il faut bien certainement, et à plus forte raison, condamner l'opinion qui cherche dans le dialecte catalan la filiation du provençal* Cette hypothèse, soutenue par MM. Bouterwek S Jaubert de Passa ^, et la plupart des écrivains espagnols, ne s'appuie que sur les progrès brillants et rapides, faits par la civilisation, les arts et la littérature à la cour des comtes de Barcelone. Or , les premiers rapports entre la Provence et la Catalogne, amenés par le mariage de Raymond Bérenger III avec Dolce, fille du comte de Provence, ne commencèrent qu'en 1112, et l'on déciderait difficilement lequel de ces deux pays, à cette époque, exerça le plus d'influencé sur l'autre.

Les autres dialectes de la Péninsule restèrent beaucoup plus longtemps incultes et grossiers ; tant de peuples différents avaient envahi ce pays , tant d éléments hétérogènes étaient venus s'y mêler sans > se confondre, qu'il fallut plusieurs siècles pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos. Luitprand nous dit que vers l'année 7^8 l'on pouvait comp^ ter en Espagne dix langues distinctes, savoir : le vieil espa» gnol, le cantabre, le grec, le latin, l'arabe, le chaldéen, 1 hébreu, le celtibérien, le valencien et le catalan. On conçoit que cet immense tohu-bohu, ce ramassis de toutes sortes d'idiomes incompréhensibles les uns pour les autres, devait présenter un obstacle insurmontable au développement, ou plutôt à la naissance d'une littérature. La Catalogne elle-

' Hiêt. de la littér, espagnole,

* Recherches histor, sur la langue catalane, Mém. de la Sociéfé roy. des antiquaires de France, t. YI.

118 DE LA LANGCE PROTE^ÇAIE.

même, quoique possédant une langue plus avancée, plus perfectionnée que les autres, eut tout le mal possible à se créer une poésie originale. Jusque vers le xit^ siècle, on voit ses poètes les plus distingués rimer en provençal, en pur provençal, et se modeler constamment sur nos troubadours. Ce n'est guère qu*avec Ausias Mardi et Jaume Roig que la littérature catalane reçoit un caractère propre, et brille d'un éclat qui n'est plus emprunté.

De même que l'Espagne, l'Italie avait adopté la langue des troubadours comme langue littéraire, sans presque aucune modiûcation ; ainsi de l'un et de l'autre c6té ^ l'influence provençale était devenue presque funeste aux progrès des idiomes originels, progrès qu'elle avait d'abord favorisés. Toutefois, dans la péninsule italique , d'autres causes encore étaient venues, non pas arrêter, mais retarder ce développement.

La langue latine avait subsisté en Italie plus longtemps que dans toute autre contrée de l'Europe ; l'aristocratie romaine n'avait pas encoi^e disparu de la scène du monde, que l'Eglise chrétienne s'était emparée de son langage, et lui avait continué une existence factice dont le foyer se maintenait dans la ville éternelle. On vit de cette manière fleurir jusqu'au xn" siècle une sorte de poésie latine, qui sans doute était fort peu latine, et qui était encore moins de la poésie, mais qui ne laissa pas d'être un obstacle au libre développement de la langue vulgaire. D'un autre cêté, une foule de peuples barbares vinrent tour à tour se jeter, comme des oiseaux de proie, sur le cadavre de l'ancienne Rome, et, comme en Espagne, ils enveloppèrent le langage populaire d'un réseau d'idiomes longtemps inextricable, fl est dès lors bien facile de comprendre pourquoi ce langage, ayant à lutter sans cesse contre tous ces envahissements, ne se forma point de littérature écrite. Il fallait un immense génie, il fallait Dante pour faire sortir du sein de ce chaos une langue et une littérature.

PHILOLOGIE PROPBKHENT DITE. 1 1 9

Néanmoins, avant lui déjà, un premier idiome vulgaire, encore faible, informe, était sorti de ce long et laborieux enfantement. Trouvant à sa portée, di pour ainsi dire penchée sur son berceau, cette langue provençale brillante de vigueur et de jeunesse, il lui tendit les bras ; et celle qui ne pouvait être sa mère devint ainsi sa nourrice. C'est dans cette première enfance, alors que la poésie italienne suça, en quelque sorte, avec le lait, les sentiments tendres et chevaleresques, que Ton reconnaît les germes de sa future splendeur. Là se voit déjà l'esprit qui doit animer un jour Pétrarque, TÀrioste, et même le Tasse.

Parmi toutes les langues romanes, le roman wallon, ou le français, a été le darnier à se former, au plutôt à s'organiser. Même après avoir jeté ses premiers feux dans la poésie des trouvères, cet idiome ne cessa de subir une sorte d'élaboration, de transformation continuelle, tant pour la langue parlée que pour la langue écrite, tant dans la prononciation que dans l'orthographe. Mais, arrivé le dernier dans la voie du progrès, ce langage devait aller aussi bien plus loin que les autres ; et de toutes les diverses influences que le français recevait presque nécessairement, à cause de sa position géographique, devait sortir à la fin une littérature complète et bien organisée.

Cependant ces influences, souvent trop vives, trop puissantes, ne laissèrent pas d'entraver la marche progressive de cette même langue, en la détournant de ses tendances primitives et naturelles. Heureusement que le bon sens et le bon goût, qui forment les principaux traits du caractère français, firent constamment justice de ces écarts et de ces exagérations.

C'est une étude non-seulement curieuse, mais extrêmement intéressante, que celle de ces vicissitudes, de ces variations, de ces luttes continuelles, que subit le roman wallon depuis ses premières manifestations littéraires. Il est une idée surtout qui domine toute celte histoire, et qui s'y représente

120 DE LA làlffiDI PROVENÇALE.

coDStamment, sous toutes les formes, en s'appuyant sur les préjugés les plus puissants et les plus invétérés. On comprend déjà que cette idée est celle de la dérivation latine, dont Tune des conséquences les plus déplorables a été de faire corriger soigneusement, sur Tidiome de Cicéron, notre bonne langue gauloise, si simple, si claire, si naïve, etd'enrtchir cette langue gauloise d'une foule d'expressions inutiles ou surabondantes, toujours étrangères à son propre génie. Et pourtant, le bon sens n'a pas cessé de se révolter contre cette détestable routine, de l'attaquer, de la combattre, tant avec les armes du raisonnement qu'avec celles du ridicule et de la satire. Il faut entendre Rabelais se moquer, avec sa verve Inépuisable, de tous ces « contre£aiseurs et escorcbeurs du langaige françoys » , qui font tous leurs efforts

« Peur indaguer en vocable authenticqae La purité de la lingue guallicque, Jadiz immeree en cali^ine obscure. ' »

u.... Quelque jour, je ne sçay quand, dit le grand goguenard, Pantagruel se pourmenoit après soupper avecques ses compaignons, par la porte dont l'on va à Paris : là rencontra ung escbolier tout joliet qui venoit par icelluy chemin : et, après qu'il z se feurent saluez, luy demanda : Mon amy, d'ond viens-tu à ceste heure? L'e^cholier luy respon^it : De l'aime, inclyte, et célèbre académie que l'on vocite Lutece etc. Que diable de languaige est cecy? dist Pantagruel A quoy dist ung de ses gens : Seigneur, sans

doubte ce guallant veult contrefaire la langue des Parisians ; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en françoys, parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler. A

' Ëpttre du Limousin de Pantagruel, grand excoriafeur de la lingne latiale, envoyée à an sien amicissime, résident en Tindyte et famosissime urbe de Lugdune.

PHILOLOGIE PftOPBBHSIlT DITS. 12]

quoy dist Pantagruel : Est-il vpay ? L'escholier respondit : Seîgnor missayre, mon génie n*eât point apte nate h ce que dict ce fiagîtiose nébnlon, pour escorier la cuticule de nostre vcrnacule guallicque : mais vieeversement je gnave opère, et par vêles et rames je me ënite dé le locupléter de la redundance latinicome ^ »

Ce chapitre du Pantagruel, ainsi que plusieurs autres parodies du même genre faites à cette époque ^, est surtout curieux: en ce qu'il tourne en ridicule une foule de termes d'origine latine, qui depuis ont été naturalisés français. Car, à cette époque, le sens commun parait encore suffisant pour s'opposer à ces singulières tendances. Bonaventure des Perriers, attaquant l'opinion même qui faisait venir notre langue du grec et du latin, disait avec cette raison un peu badine qui le caractérise : u ... Pour faire fin, qui voudra ainsi rêver après ces étymologies, prêtera force ris pour ceux qui auront la rate un peu saine. Car combien pensez-vous qu'il y ait de mots qui se ressemblent, en tant de langages qu'il y a parmi le monde, qui ne se connurent jamais? ... Il y aura deux mots , qui se commenceront par même lettre , qui auront deux ou trois lettres semblables ; je dirai que l'un est fils de l'autre tout incontinent ? £h ! non ferai ! Je ne serai point si songe-creux, beau sire, de peur qu'on ne s'en moque '. >»

Mais c'est notre Rabelais surtout qu'il faut écouter, alors que l'indignation le force en quelque sorte à parler sérieusement; car il est des instants où cet homme extraordinaire parait vouloir déposer le masque de son insouciante ironie, de ces instants oiî sa verve puissante s'échappant avec violence, semble découvrir le fond même de sa pensée. « Je prouveray, dit-il dans le prologue de son livre V, je prou-

' Pantagruel, liv. II, chap. vi.

* Voy. les Cottteê et joyeux Devis , de Bonaventure des Perriers , Nouvelle xvi.

' Discoure non plus mélancoliques que divers, etc», chap. xvii.

veray , en barbe de je ne sçay queb centoniOcques boUeleurs de matières cent et cent foys grabelées, rappetasseurs de vieilles ferrailles latines, revendeurs de vieulx motz latins moisiz et incertains, que nostre langue vulgaire n'est tant vile, tant inepte, tant indigente et à mespriser qu'ilz Testiment ! »

Page 1