CIVILISATION PROVENÇALE
et d'obscuntë dans Fëtude de leurs mœurs, de leur caractère : et ces difficultés sembleut s'accroître encore dans la nouvelle route que nous avons à parcourir. L'histoire de la langue provençale nous présentait constamment un élément matériel , déterminé , dont nous trouvions au moins la présence attestée par les contemporains. Désormais nous n'aurons plus à étendre, à coordonner des faits et des observations sur une trame historique aussi arrêtée ; mais, par cela même peut*étre, l'étude de la génération, du développement des idées littéraires, offre un intérêt tout à fait spécial et d'autant plus vif. Il y a je ne sais quel charme mystérieux à voir naître et se former une civilisation nouvelle ; à voir ses éléments d'abord cachés , épars , se révéler et se combine)* sous l'action d'une force inconnue et providentielle ; puis sur cette grande création, s'épanouir, comme une fleur sur sa tige, une fraîche et brillante poésie.
Quant à ce qui concerne l'élément celtique originaire, plusieurs écrivains, entre autres ceux de l'Histoire littéraire de France ^ ont vu dans les bardes gaulois les précurseurs des troubadours. M. Charpentier dé* Saint^Prest soutient la même opinion ^ ; mais ce dernier fournit lui-même les moyens de le combattre. En Gaule, les bardes étaient, selon lui, confondus avec les druides, et formaient avec eux une caste privilégiée, un ordre régulier ; tandis que les bardes germains, au contraire, avaient une destinée libre et aventureuse, ne relevant que d'eux-mêmes et de leur inspiration. D'après cela, il semble que ce soit plutêt dans les poètes de la Germanie que dans ceux de la Gaule, qu'il faille chercher les précurseurs des troubadours, si toutefois les troubadours ont eu des précurseurs. Observons d'ailleurs que cette institution des bardes, et cet usage des chants guerriers, sont communs à l'enfance de tous les peuples. Sans compter les
' Hiti. liiiér. de France, t. VI, x»» siècle.
' Egaai sur l'hitl. Uttér. du moyen âge, chap. i».
If.
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anciens Germains et les Celtes, nous trouvons cette sorte de poésie chez les Goths, les Franks, les Normands, et chez tous les peuples asiatiques. Quant au système religieux do peuple celte, il est impossible d'y trouver quelque analogie avec cet esprit chevaleresque, tout aussi mahométan que chrétien, qui enfanta les croisades. Les druides, cette puissante caste sacerdotale, avaient monopolisé non-seulement le gouvernement, mais l'enseignement, mais la science et la poésie ^ Le peuple, éloigné de tout progrès intellectuel, végétait misérablement dans un état voisin de l'esclavage. Les prêtres seuls étaient philosophes, jurisconsultes, médecins, rhéteurs, mathématiciens ; et jaloux du dépôt de ces sciences, ils ne les transmettaient que par la mémoire, jamais dans la langue écrite. Plus tard, le clergé chrétien, celui qui fit la guerre aux Albigeois, ne fut que le continuateur de cet esprit d*égoïsme et d'exclusiveté ; nous le verrons dans la suite de cette histoire exercer la même influence funeste sur le progrès de l'intelligence humaine. La puissance absolue des druides ne fait que changer de main sans changer de caractère en passant aux éVèques gaulois ; et même, pour que la ressemblance soit complète, on voit les prêtres celtes user déjà d'une sorte d'excommunication'.
Remarquons bien que nous n'avons encore parlé, dans tout ceci, que de la classe aristocratique et sacerdotale des anciens Gaulois, classe qui tenait le reste de la population sous le joug d'un rigoureux despotisme. Il est facile de concevoir que, dans cet état, tous les germes de civilisation intellectuelle devaient se trouver, sinon étoufies à leur naissance, du moins comprimés dans leur développement. Toutefois, Diodore de Sicile, Strabon, César, et quelques autres anciens écrivains nous ont dépeiilt le caractère et
' Caes., De hello gaU., lib. Yl, c. 13, 14.
* « Si quit aut privatus, aut poblicus, eorum décrète non stetit, sacrificiis iulerdicuni... etc. » Ces., lib. yi,€. 15.
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les dispositions du peuple gaulois de manière à les faire aisément reconnaître dans les Provençaux du xn" siècle. Cette race a été jugée de bonne heure éminemment susceptible de culture intellectuelle. On nous la montre excessivement curieuse; avide, insatiable de choses nouvelles ; abusant facilement de la parole ; du reste audacieuse, irritable, folle de guerre, mais pleine de loyauté, de franchise, et connaissant déjà ce que nous appelons le point d'honneur ^ Dans la suite de l'histoire du moyen âge nous pouvons mieux apprécier, quoique indirectement, Taction importante exercée par les Celtes sur les tendances de Tesprit humain dans nos. contrées ; nous y voyons toute une littérature, celle de certains romans chevaleresques, pour Torigine de laquelle il faut bien remonter jusqu'aux premiers peuples de la Gaule, en admettant d'ailleurs l'influence combinée des Germains et des Arabes ; nous y voyons surtout les grandes idées génératrices, fondement de toute civilisation, dont la source ne se trouve que dans la population'méme qui a su les développer.
Les Ibères semblent avoir participé d'une manière plus sensible et plus immédiate à la formation de l'esprit provençal, sous un rapport surtout : pour ce qui regarde la condition des femmes. Tandis que les Gaulois septentrionaux tenaient leurs épouses dans l'esclavage le plus absolu, le plus brutal, les Ligures, et les Ibères proprement dits, conservèrent constamment dans leurs mœurs l'égalité des sexes. Non-seulement les femmes liguriennes partageaient tous les travaux de leurs maris, mais elles avaient aussi divers privilèges qui leur étaient spécialement attribués ; par exemple, de choisir elles-mêmes leurs époux avec la plus complète liberté. Les femmes avaient aussi une haute juridiction pour toutes les discordes privées, pour tous les différends qui pou-
' yoy. Strab., IV. — Dîod. Sic, IV et V. — C«s., Bell. galL, IV, 5. — Cic, Pro Fonteio. — ^iian., XII, — etc.