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attendent que leur valeur ait révélé ce nom à leurs adversaires. Un maintien simple et modeste était prescrit par les préceptes de la chevalerie, et tout guerrier avait appris dès Tenfance qu'il devait férir hauU et parler bas. Il était aussi d'usage que les chevaliers, au retour de quelque course, de quelque entreprise, fissent publiquement la relation de leurs faits d armes, La plus exacte sincérité régnait dans ces récits : l'amour de la vérité était si puissant chez ces hommes primitifs, qu'ils ne croyaient pas ^méme à la possibilité du mensonge.
Les deux qualités principales d'un chevalier, ou du moins celles qui étaient les plus apparentes, qui se rapportaient à sa vie extérieure et mondaine, étaient la courtoisie et la générosité. Un ancien roman français, le romans des ailes, dit que la chevalerie est portée sur deux ailes, sans lesquelles elle ne pourrait ni prendre son essor, ni étendre au loin son vol : ces deux ailes sont largesse et courtoisie, La largesse ou libéralité a toujours été hautement célébrée par les jongleurs et les hérauts d'armes : on le concevra sans peine. Les jongleurs ne vivaient que des cadeaux de toute espèce qu'ils recevaient pour leflrs, chansons ; et les hérauts, à qui étaient abandonnés les fragments d'armures ou de vêtements restés dans la lice, avaient en outre soin, avant le combat, de crier largesse : ce qui leur attirait une pluie de pièces de monnaie. La libéralité fut en si grand honneur parmi les troubadours qu'un tenson d'un certain Gui ou Guigo agite fort sérieusement cette question : Lequel est préférable, d'un chevalier deux fois plus puissant qu'un autre, fournissant à sa dépense sans avoir recours au brigandage, ou d'un autre chevalier qui exerce sa libéralité aux dépens de ceux qu'il pille. L'un des interlocuteurs dit que ce dernier est le plus louable, parce qu'il témoigne une plus forte inclination à la générosité en s'attirant la colère de Dieu par ses crimes.
Quant à la courtoisie, c'est une politesse qui part de l'àme,
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c'est un mélange de générosité , de grâce et de franchise dans les procédés, c'est enfin le vernis extérieur de toutes les vertus chevaleresques. Les cours et les châteaux étaient d'excellentes écoles pour la courtoisie ; on y joignait le précepte à l'exemple, et les damoiselles, aussi bien que les pages et les écuyers, étaient élevées dans tous les devoirs qui constituaient cette qualité.
Les divers sentiments des chevaliers et des troubadours, que nous avons étudiés jusqu'à présent dans leur caractère abstrait, tiennent en quelque sorte leur essence d'un autre sentiment qui résume toute l'activité intellectuelle à cette époque. Les superbes exploits des preux, les gracieuses chansons des troubadours, n'ont qu'une seule tendance, un seul but, un seul principe de vie ; et la société tout entière ne semble agir que sous l'influence de ce principe mystérieux. C'est un sentiment sublime, qui vient d'éclore au sein de la religion du Christ, et qui s'est développé rapidement sous le soleil de la Provence. C'est l'àme de la civilisation, le mobile de la valeur chevaleresque ; c'est toute la poésie : l'amour.
L'amour, en effet, mais l'amour pur, mystique, dégagé de tous liens matériels, voilà le fond, l'essence de la littérature provençale. L'existence entière d'un troubadour, d'un chevalier, est résumée dans ce seul mot. « Si je vaux quelque chose, dit Bertrand Carbonel, si je fais heureusement des vers, c'est à vous, ma dame, et à l'amour, que je dois en rendre grâces ; je tiens de vous, tout ce que j'ai. » Ce sentiment forme donc le trait le plus caractéristique du siècle que j'ai à peindre; et certes on ne pourra me blâmer d'avoir donné quelque extension à son examen. 11 fallait nécessairement, pour comprendre l'esprit troubadouresque, remonter à son principe, en considérer les diverses manifestations. Cette matière, j'en conviens, ne laisse pas d'être fort délicate; mais, si certaines bienséances doivent être observées dans des recherches de cette nature, elles ne peu-
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yent jamais arrêter la plume de Thistorien : il serait tout à fait absurde de négliger pour un motif aussi puéril Tun des càtés les plus saillants de la civilisation provençale.
Et cependant, plusieurs de nos littérateurs les plus distingués négligent totalement cette étude; M. Yillemain luimême, tout en reconnaissant une action immense de ces mœurs sur Tesprit humain pendant le moyen âge, semble n'en considérer que le cêté le plus frivole. Il n'oserait pas, dit-il en plaisantant, prononcer en langue vulgaire le nom à^arresta amorum^ dans la crainte de profaner les vénérables murs de l'antique Sorbonne ^ Mais, si Ton admet que de pareilles convenances peuvent entraver l'importante mission «onfiée à l'historien, pourquoi ne passe-t-on pas sous silence les corruptions^ les atrocités qui souillent le caractère d'une nation, les crimes épouvantables qui déshonorent l'humanité ? Voilà des faits que l'on voudrait pouvoir effacer des annales des peuples ; mais tout ce que nous avons à peindre ici est bien opposé à ces tristes tableaux : — Une société qui vient d'éclore, dans toute sa naïveté, dans toute sa candeur; qui s'abandonne avec bonheur, avec enthousiasme à l'un des plus beaux et des plus nobles sentiments de la nature humaine : sentiment qui, bien loin d'outrager les mœurs ou de favoriser la culture des vices, a souvent été regardé comme le type de la perfection morale.
L'amour donc, puisque nous ne devons pas craindre de prononcer ce mot , l'amour naquit en Provence avec la langue, avec la poésie, avec toute cette civilisation nouvelle qui s'était élevée d'elle-même sans le secours de l'antiquité. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que l'action combinée des deux éléments arabe et germanique avait probablement favorisé la naissance de ce sentiment ; cette opinion s'étaye de cer qu'on ne peut lui trouver aucun analogue chez les peuples classiques. Les Grecs n'accordaient à leurs
' yillemain, Mot/en âge, leçon !'•.
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femmes que l'obscure existence du gynécée, et, sauf les institutions de Ljcurgue et de Pythagore , elles se trouvaient privées de tous droits, de tous pouvoirs. Jamais on ne les comptait pour quelque chose dans l'ensemble de rÉtat ; les Caractères du moraliste Théophraste ne nous pré«* sentent pas un seul portrait de femme : leur nom même n'y est jamais prononcé comme celui d'un être faisant partie de la société. Cette habitude de séquestration, venue d'Asie, avait son contraste chez les Laïs., les Aspasie, les Phryné, dont l'existence éblouissante et scandaleuse nous montre l'excès opposé. Mais combien il y avait loin de là à l'amour troubadouresque ! Aussi tous les ouvrages du peuple grec, malgré leurs excellentes qualités, malgré leur brillant mérite, manquent-ils de cette délicatesse qui est due uniquement à l'influence du sexe féminin. Les mœurs romaines entourèrent les femmes de plus de considération, et Ton a fort bien remarqué que deux grandes révolutions sociales s'y sont accomplies à l'occasion de l'outrage fait à une femme. Toutefois, quelle devait être l'infériorité de ce sexe, lorsque nous voyons , dans la législation , le concubinage élevé au rang d'institution légale, l'épouse considérée comme la fille de son époux et la sœur de son fils, lorsque nous voyons surtout la licence et la dépravation qu'engendrait l'esclavage joint au despotisme.
Transportons -nous maintenant dans notre Provence au xi** siècle. Ici la femme non-seulement occupe une position dans la société, mais exerce une influence immense sur cette même société. Il semble que le sexe féminin absorbe tout : non content d'être le but unique et suprême de la littérature, il veut prendre rang parmi les troubadours, il se crée même une sorte de souveraineté absolue, avec ses tribunaux et toute sa jurisprudence. Aussi la vie du chevalier lui estelle presque toute consacrée ; deux mobiles seulement s'y rencontrent : Dieu et sa dame. Ces images de la guerre, ces brillants tournois étaient encore du domaine des dames.
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C'étaient elles qui jugeaient le mérite des vainqueurs, qui leur accordaient les prix ; puis, souvent, elles désarmaient elles-mêmes le chevalier qui avait mérité un si grand honneur, et s'il se trouvait blessé, c'étaient encore elles qui lavaient ses plaies, qui prenaient soin de sa guérison.
Èette grande considération attachée au sexe féminin chez nos troubadours est certes fort remarquable : rappelons-nous que peu de temps auparavant une épaisse barbarie régnait encore dans la plus grande partie des Gaules. Une anecdote surtout nous en offre un exemple qui semble inconcevable. Dans le concile de Mâcon, au vi® siècle, on agita la question de savoir si les femmes êoni de l'espèce humaine; les avis furent longtemps partagés, et l'on ne décida l'affirmative qu'après une grande discussion '. — Après ceci, n'est-il pas merveilleux que quelques siècles plus tard, dans la même contrée, le sexe féminin domine presque toute la société, et forme à son tour de véritables conciles? Écoutons les trou^ badours : « Vous qui désirez acquérir du mérite, mettez en amour votre cœur et votre espoir. Amour porte aux plus belles actions ; il engage à une conduite honnête ; il dissipe le chagrin et inspire la joie '. » Telle est la conception de l'amour chez les Provençaux, bien différente de celle que s'en était formée l'antiquité. Jamais les Grecs et les Romains ne virent dans ce sentiment qu'un obstacle aux grandes entreprises, un écueil pour le courage, une malédiction des dieux : voyez Hercule avec Ompbale, Ulysse avec Galypso, Énée avec Didon , Antoine avec Cléopàtre. Dans notre XI® siècle, au contraire, l'amour est un bienfait du ciel ; en lui se résument toutes les qualités, toutes les vertus chevaleresques. Sans lui le chevalier ne peut absolument rien, il marche en aveugle, sans savoir oh il va ;• mais dès que
» Greg. Turon.,1. VllI, num. 20. — f^oy. Saintfoix, Essais sur Paris, t. II, p. 75.
* Guill. de Montagnagout, Millot, t. III, p. 92.
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cette lumière divine vient inonder son âme, il se sent transporté d'une ardeur dont nulle entrave ne peut modérer l'essor.
Les femmes, surmontant la timidité et la sensibilité naturelles à leur sexe, se plaisent à exciter la fougue guerrière de leurs chevaliers. Non-seulement elles assistent aux tournois, elles applaudissent aux coups les plus hardis et les plus courageux , mais elles sont à la fois la cause et le but des plus grandes aetions. Montrant envers leurs amants le nnéme héroïsme qui animait les anciennes Spartiates envers leurs fîls, elles se croient les plus malheureuses femmes du monde lorsque cet amant échappe par la fuite à une mort certaine. <( Selon la lot d'amour, disait une dame, je l'eusse mieux aimé mort que vif ^ » C'est là peut-être de l'exaltation romanesque, mais ces sentiments étaient alors gravés dans tous les cœurs. Béatrix de Montferrat dit à Rambaud de Yaqueiras en le recevant pour son troubadour : u Soyez le bien venu et le bien trouvé. Distinguez-^vous par vos faits d'armes, tâchez de plus en plus de valoir, de bien faire et de bien dire. Si jamais vous avez été gai et amoureux, vous devez faire de nouveaux efforts pour l'être davantage ^. n
Ces deux mots gai et amoureux, que nous trouvons employés ici d'une manière assez étrange, exigent quelque explicatioil. Le joy était tout autre chose que notre jote; les Provençaux entendaient par là cette expansion de l'àme, cette manifestation externe des vertus chevaleresques. Etre joyeux, c'était être brave, libre, exalté; et le terme italien tristo signiûe encore aujourd'hui un homme mauvais, un scélérat. Quant au mot amoureux , il est aisé de concevoir qu'il devait exprimer toute perfection morale , aux yeux d'une société qui vouait à l'amour une sorte de religion. C'est ce qui nous explique Tacception singulière donnée à ce
' Poésies d* Alain Chartîer.
» Millot, t. 1er, p. 257.
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terme dans toute la littérature romane. Froissard, parlant de Venceslas^ roi de Bohème, dit « qu'il fut noble, sage et amoureux. »
Mais nous n'avons pas encore parlé de l'amour en lui* même. — Que l'on ne s'imagine pas que les Provençaux considéraient ce sentiment sous un point de vue frivole, comme une récréation de société dont les troubadours auraient en quelque sorte été les acteurs : rjen ne s'éloignerait pins de la vérité. L'amour était une chose excessivement sérieuse, la plus sérieuse même : c'était là toute la vie des poètes et des chevaliers. Ces cours d'amour, cette jurisprudence et cette métaphysique amoureuses, dont les descriptions nous arrachent aujourd'hui plus d'un sourire, étaient revêtues d'un caractère grave, d'un imposant appareil, comme s'il se ftit agi de quelque question d'État. C'est qu'en effet c'étaient là des questions dxtat pour les troubadours. Rappelonsnous seulement ce pauvre Geoffroy Rudel qui mourut d'amour, et ce Guillaume de la Tour qui devint fou de douleur à la mort de sa dame.
L'amour troubadouresque, pur de tous désirs charnels, véritablement noble et grand, est donc cet amour intellectuel que l'antiquité en masse a complètement ignoré. Et comment l'aurait-elle connu? Dans cette enfance du genre humain, la culture de l'esprit ne pouvait être que peu développée 'y avant Platon même tous les philosophes avaient confondu le sentiment avec la sensation. Ce que nous appelons amour platonique rend si l'on veut l'idée que les troubadours se faisaient de l'amour, mais le disciple de Socrate a dépeint cette passion d'une manière beaucoup plus exaltée que ten^ dre^ Surtout, les anciens n'ont jamais connu la délicatesse de l'amour ; et c'est cette délicatesse, cette douce sensibilité qui forme un des principaux traits du sentiment chevaleres^
' Platon , Banquet. Voy, les paroles de Diotime rapportées par Socrate.