‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 23 sur 40 · ESPRIT DB LA FOËSII · texte numérisé non relu

ESPRIT DB LA FOËSII

coDviens , on aperçoit difficilement quelque ordre, quelque unité, dans toutes ces poésies qui semblent à chaque instant envisi^er l'amour sous un autre aspect : à côté de pastourelles souvent fort indécentes, se voient des chansons empreintes d'une mélancolie pure et chaste, à côté du libertinage de Guillaume IX se trouve la tendre exaltation de Geoffroy Rudel. Ce sont ces anomalies, ces contradictions apparentes qui ont fait regarder Tamour chevaleresque, par beaucoup d'écrivains, comme une éblouissante fiction qui nous empêche d'apercevoir des vices et des désordres trop réels. Mais, ils auraient pu tout aussi bien, ce me semble, mettre la fiction du côté des vices, et la réalité du côté des vertus. Je plains notre pauvre humanité, toujours moins disposée à croire le bien que le mal ; car, certainement, si les troubadours sont sincères pour ce qui regarde leur manière de vivre, il faut qu'ils le soient aussi dans leurs sentiments poétiques, exaltés ; si l'on n'admet pas, au contraire, leur enthousiasme chevaleresque, pourquoi donc ajouter tant de foi à ce qu'ils disent de leur vie privée ? Il est impossible d'échapper à ce dilemme.

Or, j'ai constaté plus haut le respect profond et inviolable que les troubadours ont pour la vérité ; le mensonge, ai-je dit, semble incompatible avec leur nature intellectuelle. Partant de cette observation, j'arrive à cette conclusion bien simple, que les mceurs chevaleresques avaient une sorte d'indulgence pour l'amour physique ; indulgence qui ne nuisait en rien à leur caractère pur, mystique, puisque ces penchants matériels se trouvaient nettement distincts et tout à fait en dehors de leur domaine. Le judicieux Sainte-Palaye a fort bien compris cette différence, tout en admettant l'amour idéalisé dans sa plus grande exaltation : u Cet amour, dit-il, aussi indulgent que la religion de ce temps-là, se prétait et s'accommo* dait à d'autres passions moins pures et moins honnêtes '. n

' Sainte-Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, etCy I«r Mémoire.

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Je distingue donc chez les troubadours et les chevaliers deux sortes d'amour, si j'ose m'exprimer ainsi; et il me sera facile de déterminer leur sphère particulière. Un de ces poètes, Deudes de Prades, avoue que, bien qu'il soit amoureux de sa dame, il est encore aimé d'une pucelle : et l'on sait que ce nom s'appliquait à toutes les femmes d'un état médiocre. Parlant ensuite fort librement de sa manière d'agir, il nous apprend que la galanterie est pour les dames, la familiarité pour les bourgeoises ; quand il trouve, dit-il, une fille de mœurs légères, il s'en amuse, et son amour ainsi partagé n'en est pas discourtois ^ Est-ce là une profanation des sentiments chevaleresques? Nullement. J'y vois le mérite d'avoir séparé dans la vie humaine l'esprit de la matière, le sentiment de la sensation. Et pouvait-on exiger, d'hommes vivant sous un pareil climat, une chasteté absolue? Le mérite que j'attribue aux troubadours ne semble-t-il pas bien digne d'admiration, lorsque nous voyons notre xix^ siècle, si avancé dans le progrès intellectuel, s'apercevoir à peine de cette distinction fondamentale? Mais, je le répète, je ne considère tout ceci que sous le point de vue historique et philosophique, et ce que je dis est essentiellement nécessaire pour bien comprendre la poésie provençale.

Quant au libertinage que l'on a tant de fois reproché à ces poètes, je n'aurai que peu de chose à dire pour les en disculper complètement. On ne trouve cette corruption de mœurs que dans deux classes de la société ; la plus élevée, celle des souverains , des hauts seigneurs de la contrée ; et la plus infime, celle des jongleurs et des ménétriers. Le genre de vie de ces dernierà, comme nous le verrons plus loin, était généralement regardé comme infâme et méprisable ; et quant aux seigneurs, tels que le comte de Poitiers, le prince d'Orange, etc., leurs vices et leurs désordres semblent avoir une explication toute naturelle. N'étaient-ce pas là les des-

. ' Deudes de Prades, Milloi, t. III, p. 398.

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cendants des patriciens romains, des rois barbares, célèbres dans l'histoire par leurs mœurs horriblement corrompues ? L'amour chanté par de telles voix n'est rien moins que chevaleresque ; il se revêt du cynisme et de la grossièreté qui semblaient profondément empreints à toute cette caste : lisez les chansons de Rambaud d'Orange, de Guillaume IX, du comte de Foix. — Aussi était-ce un déshonneur pour une femme d'avoir quelque commerce avec un de ces seigneurs ; nous en avons des exemples dans les poésies d'A* zalaïs de Porcairagues et de la comtesse de Die. La belle Louve de Penautier, qui se joua si cruellement de l'amour de Vidal, n'avait d'autre but que de cacher ses intrigues avec le comte Roger Bernard de Foix ; car, dit l'historien, « on tenait pour perdue toute femme qui faisait son amant d'un haut baron ^. »

Les chevaliers , qui formaient une classe intermédiaire, mais la principale classe de la société , avaient des mœurs bien différentes, des mœurs d'une pureté presque irréprochable. Ainsi, quant aux troubadours, aux véritables troubadours, les reproches absurdes dont quelques historiens les ont accablés tombent d'eux-mêmes devant les observatiODs que je viens de présenter, u Le véritable amour , dit Bertrand Carbonel, éteint la convoitise, donne aux plus faux un cœur loyal et courtois, dégoûte les fous de leur fohe ^... » Un autre poète nous peint ce sentiment « plaisant constamment à Dieu et au monde , fruit^ fleur et graine de WfU mérite, sans lequel nul homme ne peut valoir '. » Un troisième nous donne la théorie suivante : u Procéder frauduleusement en amour, c'est n'être pas amoureux. Vous n*aimez point, vous ne devez point être aimés, vous qui de-

' « Que lai tenian per morta tota domDa que fassa son drut d*aut baro. « Raimond de Miravals, Raynouard, t. Y, p. 384.

" Millot, t. II, p. 432.

' Giraut Riquier. — f^oy, pour toutes ces citations Millot ou Raynouard.

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mandez à celle dont votre cœur est épris des choses que la vertu condamne. Quelque ardeur qui vous tourmente, vous ne devez rien vouloir contre l^onneur de votre dame. Amour n'est qu'une même volonté avec l'objet aimé , pour tout ce qui peut augmenter sa gloire. Qui cherche autre chose dément le nom d'amour ^ >» — On croirait entendre saint Paul ou saint Augustin.

Un trait caractéristique de l'amour chevaleresque , c'est son incompatibilité avec le mariage. Ce thème nous est développé dans un tenson de Gui d'CJisel. Ce troubadour, fort embarrassé de la proposition que lui a faite sa dame de l'épouser, consulte son cousin Elias, et lui parle ainsi: a J'estime par-dessus toutes choses ce qui fait devenir meilleur, et je méprise tout ce qui fait empirer. Pour sa dame on s'efforce d'acquérir de jour en jour plus de mérite ; pour son épouse on se néglige, on perd le mérite qu'on a. Je ne fais donc point d'injure à ma dame en ne soiihaitant point de l'avoir pour épouse ; c'est au contraire une preuve du respect et de l'amour extrême que je lui porte. La fidélité d'un amant est bien plus honorable : la honte attachée à l'inconstance l'empêche de prendre une maîtresse, taudis que les règles de la galanterie et de l'honneur lui défendent les procédés indignes ou indécents ^. »

Mais si la vie conjugale, c'est-à-dire la vie positive et commune, excitait tant d'horreur, tant de répugnance de la part de nos troubadours, les simples liens du sentiment étaient regardés comme sacrés, comme indissolubles : c'était un véritable mariage moral. Ainsi, l'on considérait comme une cBuvre déêhonnêie, comme une sorte de bigamie, d'avoir deux dames à la fois ' ; ainsi l'on se faisait dégager par un prêtre des serments d'amour que l'on pouvait avoir

' GuiU. de Montagnagout.

* Millot, t. III, p. 1 et suiy.

' Chanson de Bernard Marli, le peintre.

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faits. Pierre de fiarjac, avant de quitter sa dame, lui dit : « Si nos serments mutuels s'opposent à un divorce nécessairSy adressons'nous à un prêtre : vous me donnerez votre absolu^ tion, vous recevrez la mienne; et nous pourrons ainsi loyalement former de nouvelles amours ^ ); Ceci dépasse, je crois, tout ce que Ton peut imaginer sur les temps chevaleresques.

Nous avons maintes fois constaté une véritable analogie entre l'amour et la religion. Nous pourrons aller jusqu'à considérer avec beaucoup de vraisemblance ce sentiment lui* même, dans sa manifestation extérieure, comme un système religieux. M. Ampère, qui a le premier développé cette idée, nous a fait voir Tamour chevaleresque ayant ses sectateurs, ses dogmes, sa morale, et pour que rien n'y manquât, ses dissidents et ses hérétiques ^. En effet, nous voyons ce caractère extrêmement prononcé dans les conceptions troubadouresques. Quant aux hérésies, elles n'existent que chez les jongleurs de la plus basse classe, ou bien encore chez quelques poètes, que la déception, ou le chagrin de n'avoir pas été écoutés, ont conduit jusqu'au désespoir. Car ce n'est qu'au désespoir que Ton peut attribuer ces injures, ces blasphèmes étranges contre le sexe, que nous trouvons parfois dans les poésies de nos meilleurs troubadours.

L'amour et la religion formaient deux puissances distinctes, souvent en opposition l'une avec l'autre, comme on le voit à l'occasion des croisades. Dans ces entreprises que Dieu lui-même semblait imposer aux peuples ( Diex li volt ! ), un sentiment non moins exalté, non moins sacré peut-être, élevait sa voix irrésistible dans le cœur de nos preux. Peyrols engage un long dialogue avec l'Amour personnifié, pour savoir s'il ira ou s'il n'ira pas à la terre sainte. Un autre poète ', dans un envoi, s'écrie : « vous ! pour qui je fais

' Millot, t. I,p. 119.

* Ampère, De la chevalerie au moyen âge, § Sentiments chevaleresques.

' Ramband dé Yaqueiras.

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des airs et des paroles, Bel-cavalier (c'était le pseudonyme sous lequel il chantait sa dame), je ne sais s'il me faut, pour vous, prendre ou quitter la croix. Quand je vous vois, vous me semblez si belle ! et je suis si affligé quand je ne vous vois pas ! )) Cette pensée, dans d'autres poésies, est poussée à l'extrême. Ainsi dans un tensouy où Granet exhorte Bertrand d'Alamanon à partir pour aller en Palestine combattre l'antecbrist, Bertrand lui répond, fort sérieusement, que bien au contraire il appelle l'antechrist à son secours pour fléchir le cœur de sa belle. « Tout est légitime pour sauver ma vie, ajoute-t-il; je meurs pour la plus aimable des femmes, et si je pèche en me jetant entre les bras de l'antechrist, Dieu me le doit pardonner *. »

Après avoir étudié ce culte de l'amour dans toutes ses expressions, après avoir présenté ce sentiment dans son caractère intime et dans ses rapports extérieurs avec la société, il me reste à examiner ce qu'était à cette époque la religion elle-même. Ceci complétera le tableau que j'avais à faire des mœurs chevaleresques.

Il existe à la bibliothèque du roi, à Paris, un vieux manuscrit du moyen âge, renfermant l'oraison dominicale, magnifiquement enrichie de vignettes coloriées et de gracieuses arabesques. Mais l'artiste, qui a copié ces arabesques de quelque livre arabe, ne s'est pas aperçu qu'elles reproduisaient exactement des versets du Coran : et d'ailleurs cette prière chrétienne, au milieu de ces enluminures moresques, forme l'ensemble le plus bizarre.

Or, telle est la religion des troubadours ; — les croyances évangéliques avec l'anthropomorphisme ; le rationalisme chrétien coloré par l'imagination orientale; en un mot, le Christ dans le paradis de Mahomet. C'est une religion hybride, toute chargée de superstitions et de puérilités ; et la plupart des poésies troubadouresques nous l'offrent dans ce

' Millot, t. II, p. 135.

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bizarre accoatremeot. Encore n'est-ce que par cas fortuit que la dévotion tient quelque place dans cette littérature : lorsqu'il fallait faire entrer dans les complaintes un tableau de la vie future, c'était presque toujours un tableau de fantaisie.

Écoutons les troubadours eux-mêmes. Guillaume de Eer* guedan fait l'oraison funèbre du marquis de Mataplane : a Dieu, dit-il, vous a mis dans la meilleure place de son paradis, près du rot de France et de Roland. Mes jongleurs de Ripoles et de Sabara j sont de même, avec les plus belles dames, sur un tapis couvert de fleurs. » — Deudes de Prades, pleurant la mort de Brunet, s'écrie : k.... Il chantait si bien que les rossignols se taisaient d'admiration pour l'entendre. Aussi Dieu Ta-t-il pris pour son usage. Je prie Dieu de le placer à sa droite. Si la f^ierge aime les gens courtois, qu'eUe prenne celui-là, » — Dans un de ses sirventes, Pierre d'Auvergne engage singulièrement les chevaliers à partir pour la terre sainte : u Faisons, dit-il, ce que Dieu nous ordonne de faire pour la croisade ; celui qui mourra pourra dire à Dieu : Si tu es mort pour moi, ne suis-je pas mort pour toi ?» — C'est à peu près dans la même idée que Pierre Cardinal avait composé un plaidoyer qu'il se proposait de présenter à Dieu au jour du jugement, en cas que Dieu eût voulu le damner. — De son c6té, Barthélemi Zorgi suppose que le jeune Conradin, 61s de l'empereur Conrad, est allé directement en paradis, et il est persuadé que « ceux qui jouissent des joies incorruptibles doivent avoir trois fois plus de plaisir depuis qu'ils ont si bonne compagnie. » — Enfin, ce qui met le comble à ces folies, c'est l'éloge que Boniface Calvo fait de sa maîtresse, en disant que u si Dieu voulait aimer une dame de ce bas-monde, il aurait de quoi se satisfaire dans celle-là. » Voilà certes l'idée la plus étrange que nous ayons rencontrée. Il est fort difficile de reconnaître la religion chrétienne affublée ainsi d'attributs mythologiques et toute parsemée d'arabesques orientales»

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D'après tout cela il ne sera pas difficile d'expliquer la galanterie singulière que plusieurs troubadours avaient vouée à la mère du Christ. C'étaient, pour la plupart, des moines ou des évéques devenus poètes, et qui, n'osant adopter sans réserve les sentiments chevaleresques, se contentaient de tourner leur encens mondain vers le ciel, en chantant la Vierge d'un amour profane. Après Foulques deLunel et Lanfranc Cigala, on vit le franciscain de Fossan s'enflammer à son tour de cette passion à la fois sacrilège et ridicule. Croirait'On bien que c'est de la Vierge qu'il parle lorsqu'il dit : u Je suis devant elle à genoux, les mains jointes, comme son très-humble esclave, plein d'ardeur dans l'attente de ses regards amoureux, et d'admiration dans la contemplation de son beau corps et de ses agréables manières ' » ?

Quelles réflexions ajouter à cela? Ces étranges conceptions semblent être le revers du magnifique tableau que nous avons présenté de l'amour troubadouresque. Autant ce dernier sentiment nous a paru grand, noble, sublime, autant le sentiment religieux se montre obscurci par la fable et la superstition. On dirait que l'éclat de l'un empêche l'autre de se produire avec son caractère propre, avec ses couleurs réelles. Les troubadours, en effet, n'aperçoivent les vérités chrétiennes qu'à travers les passions sentimentales et l'enthousiasmé chevaleresque, qui forment l'atmosphère de leur existence.

J'ai présenté dans ce chapitre l'histoire de la vie intellectuelle aux XI" et xii*' siècles, ou, si l'on veut, l'esprit de la poésie provençale. On a vu que les principales autorités dont je me suis servi ont été celles des troubadours eux-mêmes : il sera facile de vérifier mes citations dans les recueils de Raynouard et de l'abbé Millot.

' Millot, t. Il, p. 224.

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