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CHAPITRE m

POÉTXQUS ET VB&8iriGATX0N.

Caractère généra) de la poétique. — Genres de littérature. — De l^épopée provençale. -* Prosodie et mélopée. — Construction et mécanisme du yers. — De la rime.

La poétique forme en quelque sorte une science intermédiaire entre la linguistique et la poésie : elle examine comment les pensées et les sentiments se manifestent dans le langage.

L*ensemble de la poétique provençale est empreint de ce caractère de jeunesse et de naïveté que nous remarquons dans toutes les sphères de cette civilisation. Les moeurs, les sentiments, les institutions, et surtout la langue et la poésie , tout nous représente l'état de la nature au lever de Taurore : les brumes de cette longue nuit de la barbarie ne sont pas encore entièrement dissipées, et un demi-jour mystérieux plane sur l'enfance de la société nouvelle. C'est cette physionomie générale que j'ai dépeinte dans l'examen du langage. Le mécanisme, la contexture intime de la langue d'oc reproduit absolument les mêmes traits que sa poétique : c'est le cachet d'un premier âge de l'humanité, mais c'est ^ussi celui d'un âge d'or.

Un usage, par exemple, que nous ne retrouvons que chez les peuples primitifs , ignorant même les arts de l'écriture,

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est l'usage des symboles, des devises, de la langue des fleurs. L'emblème est une sorte de métapbore réalisée, et comme tel la suite nécessaire d'une époque de poésie : c'est un de ces charmants enfantillages qui caractérisent le premier développement de l'humanité. Aussi ne peut-on voir dans tout ce symbolisme qu'une nouvelle expression de l'esprit troubadouresque, qu'une autre forme de la poétique.

Les devises et les couleurs distinguaient les écussons de nos preux. Ainsi le vert de l'épine blanche , liée de rubans incarnats, annonçait l'espérance en amour; le rouge mêlé au violet, le trouble et le désespoir ; tandis que le gris roussâtre indiquait un chevalier éloigné de l'amour par la guerre ^ C'était presque un devoir d'honneur pour tout chevalier de parier les couleurs de sa belle : c'était montrer aussi qu'il était fier de la reconnaître pour sa dame, et qu'il soutiendrait la prééminence de sa beauté contre tout loyal adversaire. Souvent les dames donnaient elles-mêmes à \eun servants d'amouTy des joyaux, des faveurs, qui devaient les faire reconnaître dans les tournois et dans la mêlée. Cependant, si quelque chagrin, quelque déception venait attrister un chevalier, il couvrait son écu d'une housse plus fine que fleurs de lis, et, baissant la visière de son casque, il allait redressant les torts et délivrant les belles opprimées : c'était alors le chevalier du sUencOy le chevalier de Vécu IdanCy ou bien le chevalier noir.

Les fleurs aussi étaient employées comme emblèmes'. Une dame à qui un chevalier avait demandé l'honneur de la servir, répondait j'y penserai en se parant d'une couronne de marguerites. Les roses blanches signifiaient jetTOt» aime, mais la fleur de dents-de-lion indiquait un cœur déjà donné. Un chapel formé de fleurs de cerisiers et de giroflées de

■ De Roquefort -Flaméricourt, Essai sur l'état de la poésie française aus xii« et xiii^ siècles, chap. III.

* Voy. Étai de la poésie française, etc., loco cit.

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Mahon, avait alors la même signiGcation que cette jolie petite fleur bleue de nos prairies, que les savants ont eu la malencontreuse idée de nommer myosotis scorpioides,

11 y a un charme ineffable dans ces mystères qui enveloppent le berceau de toute société. On dirait que TintelH^ gence humaine, encore faible et timide, encore peu sûre d*elle-m^me, craint de s'exprimer avec précision et netteté ; on dirait qu'elle cherche à s'appuyer sur les objets de la nature extérieure par le moyen de la métaphore et de l'allégorie. C'est ce même caractère que nous retrouvons dans toute la poétique.

Nous avons déjà vu, dans la première partie de cet ouvrage, le caractère et les principales qualités de la langue provençale ; nous avons admiré son harmonie, sa grâce, sa délicatesse, son instinct poétique, et par-dessus tout cela sa pauvreté. La poésie est presque indispensable à une langue pauvre. Une pensée qui ne trouve point son expression propre cherche une figure, une fiction : le sentiment parle à la raison, et la vive imagination du peuple méridional peut dès lors se développer dans tout son éclat, dans toute sa splendeur. Bien éloigné de ces langues vieillies que la logique et Térudition ont desséchées, libre de cette phraséologie compacte, de ces combinaisons de formes et de radicaux, l'idiome provençal se montre, dans sa fraîcheur et sa simplicité, comme une belle fieur qui vient d'éclore. C'est le propre d'une langue philosophique d'avoir un mot pour chaque idée, pour chaque nuance d'idée ; mais cette précision tue le sentiment poétique. Aussi , ce sentiment ou pour mieux dire cet instinct est-il bien rare chez nous, avec notre civilisation sans cesse retouchée et perfectionnée. Dès ^ue la poésie forme une langue à part, dès qu'on est obligé de la séparer du monde pour en former un langage des dieux, dès lors il n'y a plus de poésie.

La langue des troubadours a bien mieux que l'élégance de l'élocution et du style, bien mieux que ce luxe d'érudî-

176 DB LA POtSiK PBOYIIIÇALB.

tioD et cette froide profusion de prétendus synonymes, bien mieux enOn que toute cette richesse au milieu de laquelle, comme ce roi de la fable, nous mourons de £aim. N'a-t-elle pas la flexibilité, l'harmonie, et surtout la grâce, plus belle encor que la beauté? Et puis n'a-t^elle pas cette accentuation qui donne à la parole tant d'énergie ou tant de douceur? C'est une poésie et une musique de tous les instants, qui embrassent la vie tout entière. Dans une langue comme celle*là, l'âme du poëte passe sans effort, sans contrainte ; elle s'exprime avec pleine liberté, et communique à ceux qui l'écoutent les sentiments qui l'animent elle-même. Prêtez l'oreille aux couplets de cette poêtourelle qu'un troubadour chante là- bas sous la feuillée ; les sons mélancoliques de la viole semblent moins soutenir sa voix que chanter avec lui. C'est une mélodie pure et divine, d'un charme inexprimable, cela vous porte au cœur, cela vous enlève : on comprend l'enthousiasme poétique de tout un siècle, on se sent presque ému de l'exaltation chevaleresque. Aussi, cette musique délicieuse charme les vieillards, séduit les femnoies, enivre les jeunes gens, et ses accords, qui retentissent chez tous les peuples, font vibrer partout l'amour du beau et du vrai.

Ce qui caractérise encore la poétique provençale, c'est la délicatesse de l'expression. Cette douce sensibilité de l'âme que nous avons vue se manifester dans les sentiments et les mœurs, jette aussi son reflet sur l'élément matériel du langage. Bien n'est plus naïf, plus chaste que la poésie des troubadours.

A ce mot , j'entends tous les contempteurs de cette civilisation se récrier, en accusant mes opinions d'être absurdes, ridicules, ou tout au moins exagérées. Comment en effet parler de naïveté en présence des chansons obscènes du comte de Poitiers^ de chasteté lorsqu'on voit tout ce que nous ont fourni les jongleurs? Et puis les chevaliers euxmêmes, les véritables troubadours n'ont^ils pas de ces traits,

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de ces expressions qu*aujourd'hui nous oserions à peine transcrire ? Mais j'ai déjà fait remarquer que ni la classe des souverains, ni la classe des jongleurs ne peuvent être assimilées à celle des troubadours : leur caractère, leur genre de vie s'y opposent absolujnent. Quant à ces troubadours, il me sera facile d'excuser les innocentes incartades que l'on semble remarquer dans leurs écrits, en rappelant que la naïveté de cette langue est le résultat naturel de sa première jeunesse, de son inexpérience. C'est une jeune vierge qui, dans sa candeur et sa simplicité, ignore les artifices de la coquetterie ou néglige de s'en parer.

Nous ne pouvons plus aujourd'hui concevoir cette pureté de sentiments, habitués que nous sommes à notre langage modeste et soigneusement voilé. Si les troubadours sont vicieux, si leurs mœurs ne sont pas irréprochables, il ne faut pas se donner grand'peine pour le découvrir : eux-mêmes nous l'apprennent sans détour. Dans notre siècle au contraire, nous sommes honteux de nos vices, nous les cachons sous le masque de l'hypocrisie, et notre plume semble une merveille d'innocence et de chasteté. Nous sommes plus prudes, plus pudibonds, mais non meilleurs : c'est le progrès de la civilisation. Tout langage philosophique est modeste ; mais ce sont précisément les peuples les plus corrompus chez lesquels on rencontre ce langage philosophique, et partant cette modestie, u Quand on a perdu la réalité de la pudeur, disait Bourdaloue, on en affiche avec plus d'éclat les dehors et les apparences. » Mais ai-je besoin de cette autorité ? Les faits ne se présentent-ils pas d'eux-mêmes? Ne jugeons pas les troubadours d'après les idées et le caractère de notre siècle : ils en forment la contre-partie la plus exacte. Chez eux la vertu ne croyait pas devoir s'exprimer avec les circonlocutions de la pruderie ; tout ce qui était naturel et vrai paraissait sans voile, dans sa noble et pudique nudité. Chez nous, la susceptibilité a fait un sensible progrès ; on s'effarouche plutôt de l'apparence que du vice lui-même, et

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si la vérité s'avisait un jour de sortir toute nue de son puits, elle risquerait fort de passer pour une courtisane.

Mais pourquoi tant reprocher aux Provençaux les efreurs qu'eux-mêmes nous avouent si ingénument? Y a-t-il quelque anomalie à ce qu'ils se soient laissés aller parfois aux faiblesses humaines? Le climat, leurs mœurs, leur nature ardente, tout les y engageait ; et ne faut-il pas admirer d'autant plus leur chasteté habituelle et la délicatesse de leurs sentiments? On peut certes fermer les yeux sur quelques exceptions presque inévitables dans notre nature, lorsqu'on voit cette générosité, cette bravoure, cette noblesse de caractère, ce culte de la femme, expression de l'amour intellectuel, et tout l'ensemble des idées chevaleresques. En un mot, les troubadours eurent les défauts de leurs qualités; et l'on pourrait fort bien leur appliquer cette touchante parole du Christ : « Il doit leur être beaucoup pardonné, parce qu'ils ont beaucoup aimé. »

Revenons maintenant à la délicatesse de la poétique provençale , délicatesse qui se trouve être la preuve la plus frappante de la pureté de sentiments que j'ai attribuée aux troubadours. Connaissez-vous quelque chose de plus tendre, de plus gracieux que ces vers d'Arnaud de Marveil ? « Mon coeur me la représente comme dans un miroir, et j'ai le bonheur de l'y contempler. Tout vient me la peindre ; la fraîcheur de l'air, l'émail des prés, le coloris des fleurs, en me retraçant quelques-uns de ses attraits m'invitent sans cesse à la chanter. Grâce aux exagérations des troubadours, je puis la louer autant qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle dame de l'univers : s'ils n'avaient pas prodigué cent fois cet éloge à qui ne le méritait point, je n'oserais l'appliquer à celle que j'aime : ce serait la nommer. » Citons encore le naïf et joli couplet que Bertrand d'Alamanon intitule demi-chanson; c'est vraiment un petit chef-d'œuvre de gentillesse : u On veut savoir pourquoi je fais une demi-chanson : c'est que je n'ai qu'on

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demi-sujet à chanter. Il n'y a d'amour que de ma part, la dame que j'aime ne peut m'aimer ; mais au défaut des oui qu'elle me refuse, je prendrai les non qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux qu'être heureux avec toute autre : et ne pouvant résister à Tempire de l'amour, je ne sais de moyen pour soulager mes douleurs, que de penser qu'un jour peut-être elle m'aimera. »

Nous ne voyons dans tout ceci que la pure délicatesse, la sagacité du sentiment ; jamais ces poésies ne nousr présentent cette sagacité de l'esprit que Ton appelle la finesse, et qu'en français Ton désigne par le terme particulier de spirituel. C'est dans ce caractère que se trouve la différence la plus radicale entre la poésie provençale et la poésie française. Marot et la Fontaine sont peut-être les deux poètes de notre littérature qui ont le mieux continué l'esprit troubadouresque; mais, ce qui constitue d'ailleurs leur génie propre, c'est qu'il y a chez eux autant d'esprit que de sensibilité, autant de finesse que de délicatesse.

Avant de passer à l'examen des diverses formes, des divers genres dé littérature provençale, voyons comment les troubadours poétisaient, quel était leur mode décomposition, ou plutôt d'improvisation : car les troubadours, comme l'indique leur nom et comme nous pourrons plus tard nous en convaincre, étaient proprement des improvisateurs.

il On nait poète, on devient orateur, » a dit Quinlilien : or, en Provence tout le monde natt poète, et poète improvisateur. Il en était ainsi au xi° sièele, il en est encore de même aujourd'hui ; la poésie croit là comme la fleur des champs, sans soins, sans culture. Surtout à cette brillante époque de rénovation, c'était un enthousiasme général qui s'était, répandu dans toutes les classes de la société. Chacun faisait des vers, et cela sans avoir besoin d'étudier les règles de Vart poétique : ces règles étaient innées dans tous les «sprits ; c'était une harmonie instinctive qu'aujourd'hui il nous est à peine donné de comprendre. Le vent, comme on

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dit, était à la poésie, et les troubadours versifiaient parce qu'ils étaient hommes et qu'ils sentaient. Aussi parlaient*-] Is d'abondance, avec une tendre et naïve expansion ; leur cœur plein de poésie et d'amour avait besoin de répandre au dehors, de communiquer à d'autres l'ardeur qui l'animait. — Enfin, pour mieux caractériser cet instinct poétique, j'aurai recours à un exemple, peut-être un peu trivial, mais qui exprimera bien ma pensée. Rappelons-nous ce personnage d'une de nos meilleures comédies françaises, lequel avait fait toute sa vie de la prose -sans s'en douter : eh bien ! c'est ainsi que les troubadours faisaient des vers, sans le savoir, presque sans s'en douter.

Dans ces improvisations si faciles, ou plutôt si naturelles aux trouveursy on remarque beaucoup d'imagination, beaucoup de sentiment, mais, il faut bien le dire, peu d'idées. On voit en lisant ces poésies que l'esprit de cette société n'est encore qu'à la première période de son développement^ aussi n'y trouve-t-on point de ces belles et grandes pensées, de ces vastes conceptions que l'on ne rencontre que dans une civilisation plus avancée : les troubadours sont, en général, peu sortis du genre de Vode, et c'est un trait caractéristique de leur intelligence.

Les formes de la poésie diffèrent chez tons les peuples suivant leurs mœurs et leurs usages : il serait même possible de connaître par là l'essence même d'une civilisation. Ainsi, les Hébreux n'ont que des hymnes, des élégies, et quelques poèmes moraux ou didactiques ; les Grecs présentent dans leur littérature les formes multiples et variées de leur génie ; les Romains, faibles imitateurs des Grecs, n'ont d'original que la satire , née en quelque sorte spontanément de la corruption des mœurs ; enfin les Arabes dans leurs odes, et les Germains dans leurs épopées, se reflètent encore en entier, avec leur esprit et leur caractère. Il en çst de même chez les Provençaux : d'après tout ce que j'ai dit de leurs sentiments et de leurs mœurs, il est Êicile de conclure quelle devait

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être la forme de leur poétique. Ce sont des chants courts et précis, expression de la fougue chevaleresque, mais presque dénués de profondeur. Chez eux tout est à fleur d'âme, comme dit M. Viliemain, et c'est dans la rime, dans le mètre, dans l'arrangement des beautés du style que git la variété, p]us que dans les pensées ou les conceptions. Jamais l'esprit troubadouresque n*aurait pu engendrer d'épopée.

Cette dernière assertion, qui semble si juste et si vraisemblable au point de vue où nous nous sommes placés, a été de nos jours le sujet de bien des controverses. Après avoir n^ligé pendant plusieurs siècles l'étude de la littérature et de la civilisation provençales, on s'y est jeté tout d'un coup avec un enthousiasme, ou plutôt avec un engouement qui ne pouvait manquer de devenir bientôt exclusif. Le premier pas dans cette route fut de considérer la littérature des troubadours comme une littérature complète, et de lui appliquer certaine loi de périodieitéy qui fait naître, nécessairement et fatalement, la poésie lyrique après la poésie, épique. Le second pas fut de vouloir tout faire venir des Provençaux ; et M. Fauriel, le représentant de cette nouvelle école, prétendit prouver, u une fois pour toutes, que les troubadours, qui avaient donné leur poésie lyrique à une partie de l'Europe, lui avaient aussi donné les modèles et les types de l'épopée chevaleresque*. »

Mais cette loi de périodicité , principale base de tout ce système, est essentiellement fausse. Il n'est pas vrai que les littératures possèdent toutes les mêmes éléments, les mêmes principes, ni qu'elles suivent toutes une marche semblable dans leur développement. Rappelons-nous seulement que les Romains n'eurent jamais de poésie indigène proprement dite, que leur esprit littéraire se révéla pour la première fois ^n pleine philosophie ; rappelons-nous que les Arabes n'eu-

' Fauriel, Origine deVépopée chevaleresque du moyen âge, !'« leçon, in princ. (Revae des Deux Mondes, 1832, t. Yll, 1er article.)

182 DB LA POtSIB P»OVBIfÇALK«

reDt jamais d'épopées : et ce phénomène n'est certes pas moins surprenant que pour la Provence. D'ailleurs cette Provence elle-même n'a jamais connu les tragédies, les drames, sans lesquels il n'y a point non plus de littérature complète.

Peut-être ces observations ne parattront-elles pas suffisantes pour réfuter toutes les déductions spécieuses, tous les habiles sophismes, au moyen desquels M. Fauriel parvient à faire considérer la poésie épique comme l'expression véritable et complète du génie provençal. Je crois donc indispensable -d'examiner attentivement, mais avec précision et rapidité, la nature de Fépopée en général, mise en rapport avec la civilisation et l'esprit des troubadours.

Il me semble que l'on peut diviser les épopées en deux grandes classes : celles qui naissent dans l'enfance des nations, qui sont le produit, ou plutôt le développement des traditions populaires ; et celles qui, dans un état social plus avancé , plus perfectionné , sont engendrées par des génies individuels. Quant aux épopées de la première classe, aux véritables épopées, elles ne peuvent naître que dans la période primitive, héroïque d'une nation, sous l'influence des grandes révolutions sociales, dans les luttes de peuple à peuple : c'est la poésie du conquérant, en même temps que ses annales et ses monuments les plus durables. Ainsi prennent nsâssance le Mahabharat et le Ramayana dans l'Inde, l'Iliade et l'Odyssée dans la Grèce, l'Edda, dont les Niebelungen forment une branche, chez les peuples germaniques. Quant aux épopées de la seconde classe, quoique faites à tête reposée, quoique écrites , elles ont encore le plus souvent besoin d'une révolution sociale, d'un grand événement qui puisse inspirer, enflammer le génie créateur qui les élabore : c'est dans de semblables circonstances que l'on voit éclore TÉnéide, la Divine Comédie, la Lusiade, la Jérusalem délivrée, le Paradis perdu.

Voyons maintenant si une épopée, de l'un ou l'autre

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genre, eût pu naître et se développer dans la Provence. — Les anciens poëmes , ou plutôt les anciens embryons de poèmes qui se trouvent le plus dans les conditions de l'épopée primitive, comme par exemple les romans du cycle de Charlemagne, sont évidemment d'origine étrangère à là Provence; M. Fauriel lui-même les regarde comme une conséquence de l'invasion germanique. Il serait absurde de supposer que les exploits des conquérants eussent été cbantés par les vaincus; et d'ailleurs, tout nous montre la plus grande dissemblance, le plus grand éloignement entre cette prétepdue poésie épique de la Provence et la poésie lyrique de nos troubadours. — Pour ce qui est des épopées littéraires, qui demandent du génie, il n'y faut point penser. La Provence n'a pas produit un seul poëte de génie, un seul homme de grand talent qui pût dominer son époque ; et c'est là précisément ee qui lui a toujours manqué pouf se créer une littérature complète et bien organisée. M. Fauriel a beau vouloir établir, par mille hypothèses plus ou moins spécieuses, par mille subterfuges plus ou moins ingénieux, que les troubadours ont aussi composé de belles épopées, aujourd'hui perdues : cela ne s'allie ni avec l'idée que nous nous formons de ces poètes, ni avec Fesprit des œuvres qu'ils nous ont laissées, et cependant

« Même quand Toiseau marche on sent quMI a des ailes. »

Il est donc probable que le génie provençal n'a point produit de poème épique, de quelque genre que ce soit ; et Ton conçoit d'ailleurs aisément qu'il ne pouvait point en produire, que la nature même de ce génie s'y opposait absolument. Quiconque comprend l'esprit troubadouresque comprend aussi que le genre lyrique devait en être l'expression la plus naturelle et la plus complète. Ce genre est le plus essentiellement poétique : c'est le seul oii le poëte s*aban-

184 DB LA POtSlB PROVENÇALB.

donne sans but à ses impressions, à ses inspirations, le seul cil il fasse de la poésie pour elle-même.

En terminant ces observatioDs rappelons>nous, encore une fois, la distinction importante entre les temps héroïques et les temps chevaleresques, entre les épopées chantées par les rapsodes ou par les bardes, et les compositions des trouvères et des troubadours : l'une et l'autre de ces poésies, dans sa sphère propre, représente parfaitement le peuple et l'époque qui lui ont donné naissance. Plus tard, dans un état de civilisation plus avancée, tout dégénère et se transforme ; on fait des poèmes épiques et des poésies lyriques à tête reposée, dans les monastères, dans les Académies, en attendant que le génie et le goût viennent donner une impulsion et des lois nouvelles à la littérature. C'est ainsi que les moines de la Provence écrivent des légendes, des poèmes de tout genre, de même que l'Académie du gai savoir met au jour une foule de petites productions à l'instar des troubadours : mais tout cela n'est plus de la poésie provençale. Oserait-on décorer du titre d'épopées ces longpies compositions, laborieusement versifiées dans le silence des cloîtres, d'après des traditions uniquement puisées dans des livres? — Gela ressemblerait (qu'on me passe la comparaison) aux impromptu faits à loisir du marquis de Mascarîtle.

Je n'ai parlé dans tout ceci que de la véritable épopée, non du roman chevaleresque. Ce dernier genre de littérature, que l'on a le tort de confondre souvent avec l'épopée, n'appartient pas non plus, à proprement parler, à la poésie troubadouresque. Il est clair que ces compositions naquirent, presque à la fois, dans toutes les parties des Gaules, vers le milieu du xiii" siècle, c'est-à-dire à l'époque où la civilisation méridionale et la civilisation septentrionale exercèrent sur la France une action simultanée, hartnonique. Aussi le roman tient -il en quelque sorte le milieu entre l'épopée germanique et le conte arabe, tout en puisant ses éléments aux sources indigènes des traditions celtiques.

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