DE LA POÉSIE PE0VENÇ4LE
table, à IWatrix (sa dame), qui Teoiporte sur elles toutes en beauté, et qui Gnit par les vaincre.
Nous avons aussi de Pierre Vidal une charmante nouvelle, entièrement dans le goût oriental, et pour les images et pour les pensées. — Le poète raconte comment un jour, chevauchant sur son palefroi, il rencontre un chevalier avec une dame, une damoiselle et un écuyer. Suit la description des quatre personnages. Vidal leur offre l'hospitalité, et comme ils semblent préférer le grand air, u Je les conduisis, dit-il, dans un Heu agréable, loin du château, en un veiner fermé d'une palissade de roseaux, sous un beau laurier, près d'une claire fontaine qui roulait ses ondes sur le gravier. Je leur indiquai le chemin, et j'allai me placer sur l'herbe fraîche; la prairie était émaillée de fleurs nouvelles ; le bocage rempli d'oiseaux qui chantaient leurs amours. La damoiselle étendit sur l'herbe un tapis brodé en or fin, représentant des oiseaux, des animaux de toute espèce, des fleurs, et une grande salamandre dans le milieu, du plus beau travail que l'on pût voir. Mille chevaliers auraient pu trouver place sur ce tapis sans se toucher ; et cependant lorsqu'il était plié la damoiselle le portait dans une bourse assez petite. » — Ce trait n'est-il pas exactement d'imagination orientale? On le croirait copié des Mille et une Nuits. — Enfin Vidal apprend que ce chevalier est l'Amour, que la dame se nomme Merci» la damoiselle Pudeur, et l'écuyer Loyauté. Cela donne occasion au poète de s'engager avec ces singuliers personnages dans une longue dissertation de métaphysique amoureuse, couverte du voile allégorique le plus bizarre : nous ne l'y suivrons pas.
Nous avons observé maintes fois qu'il n'existe aucun rapport entre les troubadours et l'antiquité. 11 faut donc bien se garder de prendre pour une imitation d'Anacréon, comme on l'a fait souvent, les pièces ou l'on voit des hirondelles, des perroquets, chargés de transmettre des paroles et des missives d'amour. La poésie arabe avait aussi la manie d'io-
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trodulre sur la scène des oiseaux porteurs de messages, des animaux magiques, etc.; et c*est à cette influence que Ton peut attribuer les gracieuses chansons dans le goût de Bossinholen sonrepairCy de Pierre d'Auvergne, qui est le chefd'œuvre de ce genre. Toute érudition pourtant n'est pas étrangère aux troubadours ; mais cette érudition ne s'exerce qu'entre eux; ils ne citent que des auteurs connus de tout le monde, et c'est une sorte d'appui qu'ils donnent à leurs paroles. Bernard de Ventadour, par exemple, comme un des meilleurs trouveurs, est souvent invoque par ceux qui vinrent après lui. Quelquefois les mêmes idées se représentent chez plusieurs poètes, mais sous d'autres termes, et l'on peut remarquer une foule de ces analogies presque frappantes, delà semble d'autant plus étrange que le plagiat était sévèrement honni par les mœurs troubadouresques ; les lois même punissaient ce vol des pensées d'autrui, et l'on voit dans Nostradamus qu'un certain Fabre d'Uzès, s'étant approprié les poésies d'Albert de Sisteron après la mort de celui-cî, fut condamné au fouet selon les lois impériales.
Si, comme on l'a dit, le conte est à la comédie ce que l'épopée est à la tragédie, nous devons au moins trouver quelques éléments de comédie chez les Provençaux, puisque les contes et les nouvelles y sont en assez grande vogue. En effet, les récits faits par les jongleurs, accompagnés d'action et de gestes, sont déjà des rudiments de l'art théâtral ; les fêtes instituées plus tard par le roi René ne sont que le développement de ces coutumes, de cet esprit; et ces fêtes, on le sait, étaient de véritables représentations scéniques. Plusieurs auteurs même, entre autres Fontenelle et les frères Parfaict, en écrivant l'histoire du théâtre français, ont vu chez les Provençaux l'origine des mystères et des farces qui se célébrèrent plus tard en France. Ils vont jusqu'à citer plusieurs comédies véritables, telles que VHeregia délsPreyreSy composées par des troubadours et représentées par des jongleurs ; mais c'est aller un peu loin ; l'art théâtral, comme
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je Taî dit plus haut, ne pouvait être à cette époque que dans sa première enfance.
Jetons maintenant un coup d'oeil sur les diverses formes de la poésie lyrique , de la vraie poésie provençale. -^ Les troubadours donnaient primitivement à tontes leurs poésies le nom générique de verê ^; ce fut Giraud de Bomeil qui le premier introduisit le nom de cansoêy sîgniâant poésie chantée, comme l'ode des Grecs. Les trois genres principaux , ou les plus usités, sont le tenson, la pastourelle et le sirvente. Le tenson (tensos) est une sorte de dialogue sur quelque question d'amour ou de chevalerie, fort importante du reste, ou plutôt fort bien prise au sérieux. Cette pièce s'appelle /ottrfiotemen/ (tom«tainen«) lorsqu'il y a plusieurs interlocuteurs en scène : en général on l'appelle jeux partis [jocx partitz)^ c'est-à-dire jeu partagé. H est facile de voir dans ces tensons, peut-être venus des Arabes, une image des tournois chevaleresques ; et les cours d'amour en furent sans doute le développement : ordinairement à la 6n de la discussion, les troubadours nommaient les dames qui devaient former un tribunal d'arbitrage pour décider la question proposée.
Les sirventes (sirventes) sont des satires âpres et mordantes, pleines d'une énergie qui semble peu ordinaire à la poésie provençale ; c'est aussi le seul genre ou l'amour ne domine pas exclusivement. Générales ou personnelles , ces critiques n'épargnent ni châtelains ni rois, ni prêtres ni papes ; mais, quoi qu'en disent MM. Gapefigue et Ginguené, on ne trouve dans aucun sirvente quelque document historique bien intéressant : la plupart même, lorsqu'ils ne jugent pas les faits avec des vues de partis, montrent une grande ignorance de l'histoire^ Ce qu'ils ont de mieux, ce sont des traits curieux sur les mœurs de ce temps, sur ses usages et sur ses folies.
* Et en aqae] tems non apellava hoin caoson , mas tôt quant hom cantava eron Ters. Fie de Marcabrvsj Rayn., t. Y, p. 251.
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La pastourelle (pastoreta ou pastoreUa), simple et sans art, semble une imitation des églogues de Théocrite et de Virgile. Son défaut est d'être un peu monotone , et cela parce que chaque pastourelle répète les mêmes idées, le même rhythme, et souvent les mêmes expressions. C'est toujours un seigneur ou un berger qui rencontre quelque bergère gardant son troupeau ; cette bergère se trouve être l'objet de douces séductions, auxquelles elle résiste parce qu'elle pense à son ami , mais auxquelles parfois elle succombe : ces deux conclusions seulement au choix du poëte.
Outre les pastourelles, les sirventes et les tensons, les troubadours ont une multitude de formes poétiques, aussi variées que l'est chez eux le mécanisme du vers. Parmi tous ces genres je citerai particulièrement : la chanson provençale (cansos)] le sonnet (sonet), qui n'a qu'un rapport de nom avec le sonnet italien ; le discort (deacort), dont on attribue l'invention à Garins d'Âpcher S et qui contient des vers de toute mesure ; la ballade (balada) et la ronde (redonda), qui servent à accompagner la danse; enfin, la complainte (planh), l'aubade (alba)^ la sérénade (serena), la rotruenge, la sixtine, et une foule d'autres formes plus ou moins compliquées ^.
Toutes ces poésies, sans exception , étaient destinées à être chantées, et c'est là que se trouve la source de leur harmonie. 11 est à peu près certain que dans l'origine de l'humanité le chant a donné naissance à la poésie; et la Provence, berceau d'une société nouvelle, devait aussi nous présenter la prosodie intimement unie à la musique. Ce caractère s'y rencontre si profondément tracé, que l'on ne saurait concevoir le chant distinct du vers, ni celui-ci distinct du chant :
* .... E fetz lô premier descort que anc fos fais, f^ie de Garins d*Apcher, Rayn., t. V, p. 155.
• f^oy.,pour compléter cette étude : Gingueué, Hist, littér, d'Italie : Poétique des troubadours, — Mandet, Hist, de la langue romane j p. 201 à 250. — Diez, Poésie des troubadours, traduct. de de Roisin, p. 107 à 122. — Etc.
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il est impossible de considérer l'un sans l'autre. N'ayons-nous pas vu déjà que la langue elle-même était une musique continuelle ? Aussi l'art de trouver fut-il primitivement le même que celui de chanter. Les troubadours étaient jongleurs, ils disaient leurs propres poésies en s'accompagnant de la guitare ou de la harpe : plus tard ces deux fonctions furent distinctes.
Malheureusement, il ne nous reste presque pas de documents sur la musique légère et populaire de cette époque : tous les auteurs contemporains, et même ceux de beaucoup postérieurs, ne nous parlent que des révolutions, des transformations opérées dans la musique d'église. Toutefois, il n'est peut-être pas aussi difficile qu'on le pense de se former une idée de cet art chez les poètes provençaux des xi® et xii" siècles. La musique n'a-t-elle pas sa manifestation instinctive, spontanée, populaire, semblable à la manifestation instinctive de la parole, avec laquelle elle se lie intimement, avec laquelle même elle semble primitivement se confondre? On conçoit que, dans cet état d'enfance, la musique ne peut être qu'une mélodie vague, une expression plus vive donnée au langage, un simple mode d'accentuation pour la poésie. C'est à peu près avec ce caractère que se montre le même art chez les anciens Grecs ; et l'on sait que ce peuple éminemment sensible, éminemment artiste, ne posséda, pendant plus de neuf cents ans, qu'une échelle de quatre sons.
Mais, c'est que dans la poésie des troubadours, comme dans la poésie lyrique des Grecs, le rhythme était l'unique base du chant ; et que le sentiment de ce rhythme absorbait à la fois le sentiment de la mélodie et celui de la mesure musicale. Il en est tout autrement pour notre chant actuel, où la mesure et la mélodie dominent presque à l'exclusion de tout rhythme : c'est précisément là ce qui nous empêche de nous faire une idée bien juste et bien déterminée de ce qu'était la musique chez les troubadours.
Quant aux instruments en usage pour cette musique, nous avons une pièce de Giraud de Calanson qui nous les énu-
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mère en donnant des leçons à un jongleur. Les principaux d'entre eux sont : la harpe, variant de six à vingt-cinq cordes, montées sur un delta : c'est l'instrument le plus estimé et le plus en usage ; la guitare ou guiterne, venue probablement des Arabes comme son éty mologie cfVAara^ citharina; la citole, instrument à cordes dont le son devait être fort doux puisqu'il existait un proverbe : plus doux que sons de citole; la viole, montée de quatre, cinq ou six cordes, laquelle s'appelait rote quand il ne fallait point d'archet pour en jouer ; enfin le psaltéripn, dont le chanteur se servait lui-même pour s'accompagner et quelques autres instruments de musique moins en usage ^
Nous venons de voir que le caractère principal de la poésie troubadouresque est son harmonie musicale : harmonie née d'une langue mélodieuse et flexible , riche en intonations. Aussi la prosodie n'est-elle que le reflet de la mélopée. Le vers nous offre exactement les principaux caractères de la phrase musicale : le rhythme représente la mesure ; l'accentuation, les temps forts et les temps faibles; enfin la cadence, la césure, la rime v^éme trouvent un fondement dans la nature de la musique. C'est ce que nous allons examiner avec quelque détail.
L'accentuation, d'abord, est un caractère tout particulier de la langue provençale : c'est là cette mélodie naturelle que souvent déjà nous avons indiquée, cette couleur éminemment poétique qyi distingue encore aujourd'hui les langues méridionales. Or cette accentuation, qui se retrouve également dans les langues du Nord, quoique à un degré différent, est presque entièrement méconnue parle français, et Ton peut attribuer à ce défaut la froideur et la monotonie que l'on a souvent reprochées à ce dernier idiome. Mais, gardons-nous de l'oublier, si le français ne possède point
' Foy. du reste Ginguené, Hùt. littér, d'Italie, t. I, chap. Des trouhadourê, — Roquefort, Essai sur la poésie française, efCj chap. m.