‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 27 sur 40 · DB LA POÉSIE PROVIRÇALV · texte numérisé non relu

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d'accent prosodique, il n'en est que plus coloré, plus expressif, plus puissant au moyen de l'accent oratoire. Ces diverses inflexions de colère, de mépris, d'ironie, etc., qui portent moins sur telle syllabe d'un mot que sur la phrase entière, et que l'intelligence ou le sentiment peuvent seuls faire saisir, forment le caractère distinctif de la langue française. C'est là qu'il faut chercher la source de cette verve, de cette faconde, que l'on observe chez la population gauloise wallonne depuis les temps les plus reculés; c'est là ce qui explique pourquoi dans l'idiome de cette population, la prose a souvent paru supérieure à la poésie. — 11 en est tout autrement pour les Provençaux : jamais on ne pourra juger de leurs sentiments, de leur fougue poétique et chevaleresque en lisant les vers conservés dans nos recueils. C'est même plus qu'une langue parlée, c'est une langue chantée. Chez eux la poésie avait dû naître avec le langage : la prose leur était incompatible.

L'accent prosodique est donc naturel, inhérent à l'idiome des troubadours. — Mais cet accent est-il toujours déterminé, invariable? Je le pense, car sans cela il se confondrait avec l'accent oratoire qu'avaient déjà les Latins et les Grecs, avec l'accent musical que toutes les langues possèdent quand on les chante. — Mais si l'accent est déterminé, les airs le sont donc aussi? C'est encore mon sentiment, et je suis persuadé que les poésies chantées des troubadours n'étaient guère variées d'une manière bien savante. Ce n'était pourtant pas de la monotonie, c'était de la simplicité, mais une simplicité qui parlait à l'àme, parce qu'elle était l'expression de la nature même. On a souvent remarqué que les airs favoris du peuple, les chants que les montagnards répètent avec enthousiasme, sont composés d'un fort petit nombre de notes. , •

Les hommes de science et de réflexion trouveront sans doute qu'une pareille musique était absolument incapable d'exciter cette vive émotion, cette espèce de délire poétique

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qui caractéride la poésie des troubadours. Mais qu'ils se rappellent un peu ce qu'était la musique des Grecs ; qu'ils Àe rappellent les effets que produisait cette musique sur l'esprit de ce peuple. Un tel enthousiasme, une telle exaltation ne parait-elle pas aussi tout à fait încMuee^able? Qu'ils songent à toutes les febles merveilleuses auxquelles arait donné lieu cette exaltation. Orphée apprivoise les animaux sauvages par les accords de sa lyre ; Amphion fait mouvoir les pierres même, et bâtit des villes avec ses chansons. L'histoire aussi, l'histoire réelle témoigne de ces effets puissants, extraordinaires. Les Laeédémoniens, divisés par des guerre» intes*dnes, se réunissent, se précipitent dans les bras l'un de l'autre en entendant les accents harmonieux de Terpandre. Les Athéniens, considérant l'Ile de Salamine comme perdue, avaient menacé de mort l'orateur qui parlerait encore de cette conquête : Solon arrive, il chante, le peuple se lève en masse, court à Salamine, et l'Ile est désormais acquise à la république.

Revenons maintenant li la prosodie provençale, dont nous avons vu jusqu'à présent les caractères généraux les plus remarquables. — La construction et le mécanisme du vers ont été décrits admirablement par M, de Sismondi ^ Cet écrivain nous présente la versification provençale comme excessivement simple et naturelle, composée uniquement, quant à la mesure, de trochées et d'ïambes, mais particulier rement d'ïambes. Seulement ces termes me semblent peu exacts, puisqu'ils ne peuvent s'entendre, d'après leur signification latine, que de la quantité ; et M. de Sismondi luimême dit que la quantité n'existait pas ches les Provençaux. L'accentuation a un rapport intime avec les sentiments de l'àme , et Télégant historien de la littérature méridionale l'a exprimé d'une manière charmante. 11 voit dans le mécanisme du vers l'amour de la symétrie naturel à l'esprit humain, et

' De la liUér, du midi de l'Europej chap. m.

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Timage des pulsations du cœur dans l'aoceotuation répétée et précipitée qui frappait chaque seconde syllabe dans les vers ïambîques. « Ce serait mal connaître, dit*il, le langage divin des poètes, que de le regarder seulement comme une contrainte imposée à la pensée. •• Que deviendrait la poésie provençale, si nous n'y cherchions que la pensée, telle qu'une prose languissante pourrait la rendre? 11 y avait autre chose que le simple sens de mots , lorsque le troubadour accordait son beau langage avec les sons mélodieux de sa harpe ; lorsque l'inspiration guerrière lui fournissait des rimes fortes , nerveuses et retentissantes ; lorsqu'il exprimait l'ivresse de l'amour par des sons tendres et voluptueux ^. »

Quant à ce qui regarde la césure, et tout le développement de la prosodie dans l'organisation du vers, je renvoie à la note qui termine le troisième chapitre de M. de Sismondi; il me tarde d'arriver à la théorie de la rime.

L'origine de la rime a fait naître une infinité de controverses ; et nous avons déjà constaté qu'il en est à peu près de même pour tous les traits de la littérature ou*de la civilisation romanes qui ne trouvent pas un principe analogue chez les Latins et les Grecs.

Les auteurs qui font venir la rime des Arabes, et c'est l'opinion la plus généralement adoptée, ont fort judicieusement remarqué qu'elle a été employée de toute antiquité par ce peuple. Leurs vers sont tellement empreints de eel esprit, que souvent l'uniformité du son se retrouve dans la phrase entière ^. — D'autres écrivains accordent des vers rimes à nos bardes, et prétendent qu'on en remarque daos les plus anciennes chansons des Franks. Hs citent en leur faveur une pièce de Clotaire II (mort en 6â8), et plusieurs inscriptions recueillies par Muratori; car ces inscriptions sont du VI* et du vii* siècle, et l'on sait que les Mores ne

' De la littér» du Midi, etc,^ loc. cit.

* Ibid., chap. ii et m.

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pénétrèrent en France qu'en 719 *. — Les vers qu'un certain Parisien Léon, moine de Saint -Victor, composa au xii** siècle, ont été quelquefois regardés comme le premier exemple de l'emploi de la rime : dans ces vers, depuis appelés léonins, le milieu rimait avec la fin ^. — Quelques historiens, voyant la rime en usage dans la traduction de l'Évangile faite au ix® siècle par Ottfrid, moine de Wissembourg, ont attribué son origine à la langue thioise ou théotisque. Ils disent que l'invasion des peuplades germaniques en Italie et dans la Narbonnaise fit adopter la rime dans toute l'Europe '. — L'opinion qui va la chercher chez les Grecs est tout à fait invraisemblable ; mais celle qui la trouve chez les Romains a quelque apparence de vérité ^. £n efiet, sans compter Ennius qui, d'après les citations de Gicéron, emploie presque toujours la rime, plusieurs auteurs du meilleur temps, Properce, Ovidç, Virgile même, ont des consonnances soit du milieu du vers avec la fin, soit des fins de vers ensemble ; Lucain a commencé son poëme par une rime ; et l'on compte dans la troisième élégie de Tibulle jusqu'à vingt-cinq vers rimes. — Je ne rapporterai que pour mémoire l'opinion de Cazenenve qui croit que cet élément de la poétique fut inventé par les troubadours eux-mêmes ^. Mais si cette origine semble trop rapprochée, celle que donne notre vieux Jehan le Maire pèche sans doute par l'excès opposé : ses découvertes nous montrent la rime en usage plus de sept cents ans avant la prise de Troie ^.

Toutes ces opinions, toutes ces hypothèses, sont incomplètes et contradictoires ; et pourtant il y a dans chacune

' Roquefort, Essai sur la poésie française, etc., !■*« part., ch. i.

* Foif, ce qu'en dit Gioguené, Hisi, littér» d'Italie, t. I«r.

' CL F Auchet^ Recueil de l'origine de la langue et de la poésie françaises ; et Pasquier, Recherches de la France, ^ Pétrarque, dans la préface des épitres Rerum familiarum.

* De l'origine des jeux floraux, etc, ^ lllustraOùns de la Gaule, etc.

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d'elles uq certain fond de yérité. Sans prétendre débrouiller ce nouveau chaos, sans vouloir entamer aucune discussion sur un point déjà si controversé, je me permettrai seulement de donner, à mon tour, l'idée que je me suis formée relativement à cette question.

Beaucoup de savants, même de notre siècle, ne sortant pas, suivant leur habitude, du monde grec et romain, regardent la rime comme une création tout artificieUe, comme une contrainte absurde et ridicule, comme un obstacle au libre développement de la pensée poétique. Or, bien loin de partager leur o|Hnion, je crob que la rime est fondée dans la nature de la poésie, au moins pour quelques fiaimilles de langues; je crois même que Tamour de certaines consonnances se rencontre dans la plupart des langues primitives. En effet, si celles du Midi, riches en voyelles, ont formé leurs rimes et leurs assonances presque uniquement de ces voyelles, les langues du Mord ont l'aUitération, c'est-à-dire la répétition triple des mêmes consonnes au commencement des mots, comme on le voit dans la poétique Scandinave.

Chez les Provençaux, Tusage de la rime atteignit bientôt le plus haut degré de perfectionnement. Toutes les combinaisons les plus savantes, les plus difficiles, les plus bizarres, furent employées par ce peuple éminemment amoureux de la forme. Tantôt c'étaient des rimes compliquées avec les premiers mots du vers ; tantôt des enchaînements, des croisements, des échos. Quelquefois l'on voyait des strophes se répondre méthodiquement, vers par vers, l'une à l'autre; d'autres fois une rime étrange, imprévue, venait se mêler à une cadence bien régulière, mais cette sorte de dissonance était habilement sauvée quelques vers plus loin : et tout cela, outre les rhythmes que nous connaissons encore aujourd'hui. La langue des troubadours était si limpide et si pure qu'on était toujours sûr de retrouver la rime à quelque distance qu'elle fût placée.

A peine pouvons-nous comprendre aujourd'hui cet instinct

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poétique, cette véritable inspiration de la nature, qui animaient les trouveurs. Il y a déjà deux siècles, Boileau, le législateur du Parnasse, comme on l'appelle, prétendait que clés vers aisément faits sont rarement aisés; et le même législateur nous représente la rime comme une ennemie qu'il faut combattre, qu'il faut subjuguer, pour en faire une obéissante esclave. Mais de pareils traits ne révèlent-ils pas dans la poétique un perfectionnement tout artificiel, ou plutôt absolument faux? Les Provençaux comprenaient bien mieux le caractère de la rime ; ou, pour parler plus exactement, ils ne se donnaient pas la peine de le comprendre, ils le sentaient. Pour eux la rime n'était pas une esclave, mais une amie, une compagne avec laquelle ils semblaient jouer, badiner en luttant d'adresse, et qui, se prêtant aux moindres caprices du poète, venait se placer d'elle-même au bout de la phrase musicale.

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