CHAPITRE IV
BBS POETES.
Des troubadours; leur caractère, leur vie. — Audace et influence de ces poëtes. — Différences entre les troubadours et les jongleurs. — Des jongleurs. — Cours d^amour et cours poétiques; histoire des cours d^amour.
Les Provençaux donnaient à leurs poëtes la même dénomination que les Grecs ; seulement chez ce dernier peuple les poëtes créaient (woceTa^ac), tandis que ceux de la Provence se contentaient de trouver (trohare). Ce mot trouvevy qui par parenthèse n'a aucun analogue dans la langue latine, se retrouve, d'après Ducange, dans le vieux gaulois treu^. Quoi qu'il en soit, on voit, d'après leur nom même, que les trobador étaient proprement des improvisateurs. « Les poètes provençaux, dit Estienne Pasquier, étaient appelés troubadours à cause des inventions qu'ils trouvaient. Et gisait leur poésie en sonnets, pastorales, chansons, sirventes, tensons'... » Le dictionnaire de Trévoux donne quelques variantes du mot troubadour, variantes qui semblent évidemment trop absurdes pour mériter une discussion quelconque. 11 dit que ces poëtes furent quelquefois appelés troupadours, ou trodadoura; ou bien encore trombadours , parce qu'ils
' Gloasariutn med. et infim. laiinitatis, vo Trohare, • Recherches de la France, îiv. III, ch. iv.
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s'accompagnaient d'une trombe ou trompe \ — Vous figurez-vous les troubadours jouant de la trompe, et accompagnant ainsi leur propre chant?
Nous avons .vu précédemment Féducation d'un gentilhomme , et toute la première période de son existence , c'est-à-dire sa vie de page et d'écuyer. Maintenant qu'il est devenu chevalier et troubadour, nous allons le suivre dans ses courses aventureuses, dans ses lointains pèlerinages. Déjà pendant son apprentissage A^hotnme d'armes, l'écuyer avait visité les pays renommés par l'honneur, la gloire et l'amour ; déjà la guerre et les tournois avaient été témoins de sa valeur ^ : mais ce n'était là qu'un prélude à la vie chevaleresque. Celle du troubadour ne commençait véritablement que lorsque, se mettant en voyage avec ses ménestrels et ses jongleurs, il se disposait à parcourir les cours et les châteaux. Cette vie de poète, nomade et indépendante, ne devait-elle pas être le suprême bonheur pour ces hommes à l'esprit exalté, à l'imagination fougueuse, brûlant de se distinguer par leurs vertus et leur courage, avides d'émotions, avides d'amour et de gloire?
Les poêtes-chevaliers les plus modestes se contentaient de deux ou trois chanteurs pour débiter leurs poésies^; mais le plus souvent c'était une troupe entière qui les accompagnait, une ménestraudie, composée de conteurs, de chanteurs, de faiseurs de tours et de comiques ^. Un bon troubadour avait cependant toujours deux écuyers favoris, dont il soignait particulièrement l'éducation, et qui devaient lui faire honneur; car déjà alors existait le proverbe tel maitre, tel valet ^, Ainsi préparé, il enfourchait son blanc
' DicHonn, de Trévoux, vo Troubadour,
* Sainte-Palaye, Premier Mém» sur l'antienne chevalerie, ^ Fie de Giraut de Bomeily Millot.
* Hist, liitér, de France, xn« siècle, U IX, p. 174 et suiv.
^ Nouvelle d'Arnaud de Marsan ( extrait des poésies provençales, à la suite des Hémoires de Sainte-Palaye).
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palefroi, et ft'en allait chevauchant par monts et par vaux, suivi de son grand destrier, qu'un page menait en laisse pour les cas de rencontres imprévues. Quelquefois aussi le poëte ne faisait pas seul ce voyage; et de. même que les chevaliers avaient leurs frères d'armes ^ les troubadours avalent leurs fraternités, leurs associations poétiques. Ainsi nous voyons Pierre et Austois de Maenzac partager leur château et le profit de leurs chansons ^ ; Guillaume de Balaun et Pierre de Barjac se lient par un accord semblable ' ; enfin les trpis frères Ebles, Pierre et Gui d'Uisel, avec leur cousin Elias, se préparant à courir le monde, conviennent de leurs charges respectives : Gui compose de bonnes chansons, Ebles des sirventes, Elias des tensons, et Pierre chante leurs poésies^. Plein d'espérance et d'amour, emportant le souvenir, et parfois quelque joyati de sa dame, le troubadour songe aux brillantes réceptions qui l'attendent, aux prévenances dont il se verra l'objet, aux tournois dans lesquels il va déployer toute sa valeur. Mais quelquefois des accidents fort prosaïques viennent refroidir ces élans de son imagination, et le ramener au monde positif. Un orage affreux éclate sur sa tête, et notre chevalier, l'écu pendu au col, pouvant à peine se servir de ses rênes qui sont devenues trop courtes, galoppe vers une auberge oii, pour comble de malheur, il trouve l'hôte d'une humeur détestable ^. De pareilles mésaventures, à la vérité, devaient être fort rares sous le beau ciel du Languedoc ; et l'on n'avait pas toujours besoin d'invoquer saint Julien ^ pour trouver un bon gtte. L'hospitalité était un des
* Sainte-Palaye, III*» Mémoire.
* que Tuns d^els agues lo castel, e Tautre lo trobar Rayn.,
» Rayn., V, 180 à 184.
< E lug quatre si eron trobador etc. Rayn., V, 178,
* Chanson de Bertrand de Bom, MiDot.
^ Patron des troubadours et de rhospitalité.
« Dieus en lau e sanh Julia. »
Conie de Guillaume IX,
devoirs les plus scrupuleusemeat observés dans les mœurs du temps ; et ce caractère, propre aux peuples primitifs, se retrouve aussi bien chez les Germains que chez les Arabes* Le même esprit s'était conservé en Provence jusqu'au xii^ siècle> et tout pèlerin, tout voyageur pouvait entrer librement dans les châteaux qui présentaient un heaume suspendu au* dessus de la porte ^ Quelquefois les chevaliers seuls y étaient reçus; mais l'on accablait généralement du plus profond mépris les seigneurs avares qui chargeaient leurs portiers de repousser à coups de bâton les écuyers, les varlets, et même les parasites et les jongleurs '• C'était un principe établi chez les grands de n avoir ni ciefy ni porte à leur maison. Souvent même l'hospitalité était exercée avec un faste, avec une profusion et une largesse qui dépassent toute idée'. Dès que le troubadour accompagné de ses jongleurs avait mis le pied dans un château, c'était un enthousiasme général, la joie se répandait sur toutes les physionomies. Seigneur, dame, écuyers, pages, damoiselles et damoiseaux, tous accouraient au-devant des nobles hôtes * : on s'empressait autour d'eux, on les accablait de questions : » Gentil troubadour, n'avez-vous rien fait de nouveau? Nous direzvous quelque belle histoire ? » £t le gentil troubadour, tout aise de se voir l'objet de ces prévenances, entendait dire autour de lui : « Voilà celui qui fait de si jolis couplets, de si hardis sirventes ^. » Puis, lorsque tout ce monde était réuni dans la grande salle du château, et que la curiosité avait fait faire silence, le poète accordait sa harpe ou son psaltérion, et chantait à cette foule attentive une tendre et mélancolique cansos qui faisait pleurer, ou quelque franche et bonne nouvelle qui provoquait le rire des seigneurs et des
' Sainte-Palaye, IV® Mémoire.
* Nouvelle d'Arnaud de Marsan,
' Voy. la Vie de Bernard de Fentadour,
^ Le Jaloux châtié, nouvelle de Raymond Vidal de Besaudun.
' yie de Raymond Gaucelm de Béxierê, Millot.
209 DE LA POiSll PKOVEIIÇALI.
varlets. Enchanté d'un h^te aussi agréable, on ne manquait pas de l'engager à prolonger son séjour, et déjà se préparaient les fêtes, les tournois et les cours plénières qui allaient avoir lieu en son honneur.
A cette époque brillante de la chevalerie, chaque gentilhommière devenait un centre de luxe et de grandeur. Tout petit prince avait sa cour et ses poètes ; et les joutes, les pas d'armes, les plaisirs de la chasse au faucon ou à Tépervier, remplissaient l'intervalle entre les cours plénières et solennelles ;
€ar d*armes est li mestiex tiex :
Bruit es chans et joie à Tostel '.
Aussi l'existence du chevalier et du troubadour était-eUe presque toute de représentation, comme l'exprime fort bien ce joy des sentiments chevaleresques. La vie privée était même, dans l'opinion du temps, regardée comme honteuse : on était censé alors avoir quitté valeur et générosité '.
Quant aux habitudes plus intimes de la vie de château, quant à cette vie ordinaire qui n'était en quelque sorte que l'ombre de la vie chevaleresque, elle portait cependant aussi le caractère de grâce et d'abandon empreint dans l'esprit de toute cette époque. En dehors de quelques distractions de société, de quelques jeux fort en vogue , tels que les échecs et les tables, les chevaliers et les hommes d'armes devisaient de choses et d'autres, riant et badinant sur les événements du jour ; ou bien tenaient propos d'amour aux jolies damoiselles, ou bien encore s'amusaient à trouver gentiment en vers. Une peinture de cette existence nous a été laissée par Froissard, à propos de la cour du comte de Foîx : u On véoit en la salle, en la chambre, en la cour, chevaliers
' Extrait da Conte ou lais du Chevalier d'armes, Sainte-Palaye. * Sirventes du Dauphin d^AnVergne et de Bertrand de la Tour.
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et écuyers d'honneur aller et marcher, et les oyoit-on parler d*armes et d'amour ; tout honneur étoit là-dedans trouvé ; toute nouvelle, de quelque pays ou de quelque royaume que ce fust, là dedans on y apprenoit ; car de tout pays, pour la vaillance du seigneur, elles y venoient '• »
L'amabilité des dames, les tendres attentions dont elles entouraient notre troubadour, ne laissaient pas sans doute de rendre son existence agréable. Des vers passionnés chantés par une voix mélodieuse, devaient avoir un charme irrésistî* ble sur le cœur des femmes. Aussi permettait-on souvent au trouveur, pour prix de ses chansons, d'embrasser telle ou telle dame de la société qui lui plaisait le plus ^. Tout cela n'était que fort innocent du reste, et si le poète s'énamourait parfois d'une belle châtelaine, ou de quelque gente damoiselle, c'était toujours en tout bien, tout honneur, u Ma dame, disait-il en lui présentant son hommage, c'est de vous que je tiens mon cœur, mon corps, esprit et savoir ; et c'est de vous que je serai toute ma vie le plus loyal serviteur, pour vous garder d'injure et du mal autant que je pourrai, et pour employer tout ce que j'aurai de savoir à exalter votre mé« rite. » A quoi la dame répondait : u Bel ami, j'agrée votre hommage ; et à Dieu ne plaise que je fasse un autre amant. Si vous m'êtes loyal, vous ne me trouverez pas de moins bonne foi. Je serai toujours prête à vous récompenser comme il faut de vos services, pourvu que vous me le rendiez sans fausseté, et qu'il ne vous échappe aucun mot qui puisse blesser ma réputation ^. n On voit que ces formules se rapprochent beaucoup de celles qu'employaient les vassaux pour prêter foi et hommage à leur seigneur.
£nûn, lorsque le troubadour s'éloignait d'un séjour si agréable, s'éloignait de sa belle, dont il avait juré d'être éter-
* Froissard, Hv. III.,
f^ie de Pierre d'Auver^e, Millot, II, 15.
^ Enaenhamen du seig^neur Amanieu des Escas, Bayn. , Y, 20 à 24.
904 Dl Là POÉSIE PROTERÇALK.
nellêniênt le poëte et le chevalier, les présents et les récompeases de toutes espèces Tenaient encore l'accabler. C'étaient des armes et des robes précieuses, des chevaux, et même de l'argent ; mais l'argent était plutôt réservé aux jongleurs et aux baladins ^ Les véritables troubadours recevaient ces cadeaux comme un hommage rendu à leur talent ; et souvent ils ne s'en réservaient rien pour eux-mêmes 2. Ce qui leur faisait plus de plaisir, c'étaient les belles cottes d'armes, que des mains délicates avaient travaillées, et sur lesquelles étincelaient leurs armoiries brodées du plus fin or.
Pour être l'objet de tant de marques d'honneur et de bienveillance, il ne fallait pas que notre poêle fût d'une naissance illustre ou distinguée. D'après les idées provençales, la seule noblesse était celle des sentiments et de l'intelligence, le seul mérite celui du talent. Qu'importaient, après cela, les vaines distinctions sociales? — PerdigOn, fils d*uo pauvre pécheur, est armé chevalier par le dauphin d'Auvergne ; le vavasseur Richard de Barbesieu mécontente sa dame, et deux cents nobles personnes s'empressent de venir implorer sa grâce; enfin le gentil Bernard de Ventadour, qui fut aimé d'Agnès de Montluçon, et qui reçut, dît-on, les faveurs d'Eléonore de Guyenne, était fils d'un foumier ^ <c L'amour, disait un trouveur, ne compte pour rien la noblesse au prix de la courtoisie et de l'honneur *. « C*est ce que M"' de Rambouillet répétait encore au xvii* siècle : il n'y a point de noblesse au pays des dames.
J'ai tracé le tableau de la vie troubadouresque, entièrement sur les détails que nous fournissent les poètes euxmêmes. On concevra facilement quel charme cette existence aventureuse et brillante devait avoir pour un peuple enthou-
> Sainte-Palaye, IV* Mémoire.
* Chanson de Raymond Gaucelm de Béziers.
3 Foy, les Vies de ees trois poëtes dans M illot, et dans Raynouard, t.V.
4 Chanson d^EIias Cairels.
siaste. Aussi Yoyons-nous la harpe du troureur passer aux mains Manches de la noble châtelaine ; et lorsque celle-ci Ta fait tendrement soupirer, le seigneur s'en sert pour chanter ses passions erotiques, et le prêtre pour psalmodier quelque hymne à la Vierge.
C'est que la poésie des troubadours avait porté au loin sa renommée, et que son influence était immense sur toutes les sphères de l'ordre social. Nous avons vu quels sentiments animaient les chansons et les pastourelles. L'audace et l'indépendance, la haine des dominateurs étrangers, tel était l'esprit des sirventes. Rien ne pouvait arrêter la fougue chevaleresque lorsqu'elle prenait sa source dans cette passion de patriotisme et de liberté si chère aux Provençaux. Le trouveur, comme le tribun de l'ancienne Rome, était l'interprète des passions populaires ; son forum à lui, c'étaient les villes, les cours et les châteaux, où il était toujours sûr de trouver enthousiasme et sympathie. L'action d'une telle poé« sie devait être grande sur la société, sur les mœurs, et M. Aug. Thierry a fort bien remarqué que c'étaient là les papiers publics, les journaux de l'époque ^ : la même idée est reproduite par M. Villemain, qui voit dans les sirventes la liberté de la presse des temps féodaux ^.
Si les troubadours n'étaient rien par eux-mêmes, si les nobles élans de quelques hommes étaient impuissants à l'égard de l'injustice et de l'oppression, ils nous disent « qu'on peut les regarder comme une pierre à aiguiser qui rend le fer tranchant quoiqu'elle ne puisse couper elle*même
' Hist. de la conquête d* Angleterre ^ etc., liv. X. ' Littér, du moyen âge, leçon I^e.
' Bernard Marti le peintre, Millot.
Ab so qu*ieu sembli he la col Qae non tailh^ e fa*l fer talbar; etc.
Rayn., V, 67.
Cette comparaison semble une réminiscence de celle d^Horace :
Fungar vice cotis, acutam Reddere quae noyit ferruro, exsors ipse secandi.