‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 29 sur 40 · DE LA POÉSIE PBOYEIIÇALE · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE PBOYEIIÇALE

Rien n'échappait à la satire mordante et terrible de ces poètes ; les rois et le clergé voyaient tour à tour leurs mœurs et leurs actions soumises à ce redoutable contrôle. — Démétrius est dépouillé par les Grecs du royaume de Salonîque ; son frère Guillaume de Montferrat hésite à le secourir, il n'ose pas se charger d'une telle entreprise. Arrive un troubadour qui lui chante d'une voix ironique : « Marquis, je veux que les moines de Gluny fassent de vous leur capitaine, ou que vous soyez abbé de Citeaux, puisque vous avez le cœur assez vil pour aimer mieux deux bœufs et une charrue à Montferrat, qu'ailleurs être empereur...';» et l'indolent marquis va reprendre Salonique. — D'oii venait donc cette puissance irrésistible inhérente à quelques chansons ? De l'opinion publique. C'est l'opinion publique, si forte à toutes les époques, que représentaient alors leis troubadours.

Il est vraiment curieux d'examiner combien l'indépendance d'opinion était grande chez ce peuple. On rencontre souvent dans les sirventes des traits qui semblent produits par nos écrivains du xviii* siècle : la pensée est tout aussi lil»«, tout aussi indomptable. Malgré le triste tableau que les auteurs contemporains , sacrés ou profanes, nous ont laissé de la corruption du clergé à cette époque, ne doit-on pas s'étonner et frémir en lisant ces paroles de Pierre Cardinal :

« Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent tout en usage. A ceux-là ils accordent le paradis par leurs pardons : ils envoient ceux-ci en enfer par leurs excommunications. Ils portent des coups qu'on ne peut parer ; et nul ne sait si bien forger des tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux. » Ce qui suit est plus fort encore : u II n'est point de vautour qui évente d'aussi loin une charogne, que les gens d'Eglise et leurs prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en font leur ami ; et quant il lui survient une maladie, ils lui font faire une donation qui dépouille ses

» Sirvenle d'Elias Cairels. Foy, Millot,

parents. Les mauvais ecclésiastiques ont réuni tout l'orgueil, toute la cupidité et toute la trahison du monde. Ils font prêcher que le vol est défendu, après avoir eux-mêmes tout envahi. Vous les voyez sortir tète levée des mauvais lieux, pour aller à Tautel. Etc. ' »

D'après cela, faut-il s'étonner que les légats du pape aient fait jurer à plusieurs troubadours de renoncer à la poésie ^? Leurs sirventes étaient devenus si redoutables à Rome et au clergé, qu'il ne restait au pape, pour s'en défendre, que de les obliger au silence.

Si l'on attachait généralement au nom de trouveur une si grande considération, le jongleur ne jouissait ni de la même renommée , ni des mêmes privilèges. Celte profeslsion était entachée d'une sorte d'opprobre aux yeux de la société , et certainement elle le méritait. Tout ce qu'on peut imaginer de corruption et de vices, joint à la servilité des sentiments et à la bassesse d'extraction , distinguait les jongleurs des véritables troubadours : et c'était bien là une distinction fondamentale. Cependant, il parait que dans l'origine ces deux conditions de poètes étaient réunies, et que la jonglerie absorbait alors le trouveur et le chanteur. C'est pour cela que nous voyons Pierre Vidal , après avoir dépeint le triste état de la société, s'écrier qu'il n'y a « d'autre remède au désordre que la jonglerie '. » Plusieurs chansons provençales déplorent l'avilissement dans lequel est tombé cet état, tt Les bons jongleurs y dit Giraut Rîquier, ont droit de se plaindre de voir leur nom prodigué à des ignorants qui s'en vont par les rues, jouant bien ou mal de quelque instrument, qui chantent grossièrement dans les places publiques, au milieu de la plus vile populace , et qui , n'osant se montrer dans les cours , tâchent de recueillir de l'argent dans les taver-

■ Sirventes de Pierre Cardinal .

* Lo legatz del papa H fetz jurar que mais no fezes cansos. Gui d'Uisel, Rayn., V, 176.

* Conte de Pierre Vidal.

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nés. Gonyient-il de nommer jongleurs des gens dont l'anique métier est de faire des tours , de faire jouer des singes ou d'autres animaux '? » Il parait que l'usage prévalut, et qu'on fut obligé de désigner par le nom de troubadours ceux qui n'avaient pas suivi cette décadence de l'art. Le même Giraut Riquier que je viens de citer , donne au mot jongleur l'étymologie commune de joculator; mais ce n'est encore que dans 1^ basse latinité, c'est-à-dire dans le roman primitif, que nous pouvons trouver la véritable origine de ce mot. Nous avons là le juglator qui a donné naissance au jugleor et au jhounglaire des Provençaux. Roquefort, qui nous fournit cette opinion , énumère jusqu'à vingt-huit variantes de ce terme ^, D'après M. de la Ravailière ' , jongleur viendrait de jongler pour ongler, parce que , dit-il , on jouait de la harpe et de la lyre avec les ongles. — La belle musique que cela devait faire !

Les jongleurs étaient pour ainsi parler les écuyers du troubadour ; ils le suivaient partout, chantant ses poésies, et parfois animant leurs récits de gestes et d'action. V Histoire littéraire de France divise les jongleurs en plusieurs classes : les violars ou joueurs de viole , les juglars ou joueurs de flûte, les musars et les comics qui représentaient des comédies *, Les récompenses pécuniaires que Ton accordait à ces baladins les avaient rendus sordides et intéressés , outre la corruption de moeurs qui les signalait d'ordinaire. Un sirvente de Pierre delà Mula leur reproche la coutume qu'ils avaient prise d'aller deux à deux, criant : u Donoez-moi, car je suis jongleur; » et d'injurier ceux qui ne leur donnaient rien ^.

' Giraut Riquier, Supplication au roi de CatUUe en faveur de» jongleurs.

' Voy. Glossaire de la langue romane, v» Jongleur, ' Dans les Poésies du roi de Navarre, t. II.

♦ Hist, littér. de France, t. IX, xii« siècle.

* Van cridan duy e duy :

Datz me que joglars suy. Rayp,, V, 320.

DES POftTES. â09

La différence entre les jongleurs et les troubadours est bien établie dans cette stance d'un certain Giraud, poète fort inconnu du reste : « J*ai ouï dire que tu sais inventer et faire des couplets. Je veux savoir si c'est par amour que tu chantes, ou par manière de jonglerie, si c'est pour tirer de l'argent de quelqu'un, ou seulement pour acquérir de la considération. Car ton chant vaudra en proportion des motifs qui te feront chanter \ » L'Italien Sordel nous montre encore mieux ces distinctions dans une réponse à Pierre Vidal ' : « Il a grand tort de m'appeler jongleur, dit Sordel. Ce nom lui convient, à lui qui marche à la suite des autres, tandis que les autres se mettent à ma suite. Il reçoit et ne donne jamais : je donne et ne reçois rien. 11 se livre au premier qui veut le payer : je ne prends rien dont on puisse me faire un reproche. Je vis de mon patrimoine et ne veux accepter d'argent de personne... Etc. » r

Enfin, un dernier trait qui caractérise bien la profession de jongleur, c'est un proverbe répandu en Provence au xn^ siècle, et qui répond exactement à celui que nous avons fait sur certains artistes forains de nos jours : on disait alors mentir comme un joueur de musette ^.

Maintenant que j'ai dépeint sous leurs traits généraux les représentants de la littérature, les acteurs de cette grande scène historique, il me faut décrire les institutions poétiques 011 se montre le développement des principales idées troubadouresques. J'arrive au point le plus obscur, le plus contesté , et partant le plus difficile de toute la poésie provençale : aux cours d'amour.

Cette obscurité , cette incertitude qui règne dans toute Thbtoire des cours d'amour vient principalement de ce qu'on

' Car ton chan val, s*as razon per que chaos.

Rayn., V, 166.

* Sirvente de Sordello, Millot, II, 79.

^ Chanson de Raymond Gaucelm de Béziers.

a confondu les différentes phases de cette histoire. De même que pour la chevalerie, on n*a pas distingué entre la formation, le complet développement et la décadence de ces institutions ; et , en l'absence de tout système, on ne pouvait que s'égarer dans une étude déjà passablement ardue.

Il me semble qu'en classant les divers faits historiques que nous présentent les cours d'amour, et en remontant de là aux sentiments. et aux idées dont ces faits ne sont que l'expression, l'on pourrait aisément arrivera caractériser la marche progressive de cette singulière institution. Il faudrait en outre étudier avec une rigoureuse critique les divers auteurs qui ont écrit sur cette matière, les considérer par rapport à leur époque, par rapport aux motifs qui les animaient. EnGn, il est important d'examiner si tous ces faits, toutes ces opinions sont bien dans l'esprit de la société que l'on dépeint ; car c'est ]à le critérium de toute recherche sur la civilisation et les mœurs d'une époque. — Cette longue et laborieuse analyse, on concevra facilement que je ne puis l'entreprendre ici. Je me bornerai seulement à en présenter le résultat, la synthèse, tout en l'étayant ensuite des preuves et des exemples qui ont servi à former mes opinions à cet égard.

Je distingue dans l'histoire des cours d'amour trois périodes principales ; mais par là je n'entends pas des âges bien distincts, bien séparés l'un de l'autre par des événements ou des révolutions. Ces trois périodes ne servent qu'à mieux caractériser le développement progressif et la décadence de l'institution, en apportant aussi plus d'ordre et de méthode dans l'étude de son histoire. La cour d'amour suit à peu près la même marche que la chevalerie. ,Son origine est d'abord toute poétique, tout instinctive : elle prend naissance dans les mœurs et les sentiments qu'une ère nouvelle a fait éclore. Se créant ensuite une vie propre, elle forme une association, elle se matérialise pour ainsi dire ; de cet ensemble l'àme se retire peu à peu, et bientôt il ne reste que

la partie corporelle conservée par FespriC de routiiîe. Enfin, lorsque sa vie est complètement épuisée, lorsqu'elle ne paraît plus que dans le lointain comme une brillante fiction, qu'elle est passée à l'état de roman, on la voit tout à coup renattre de ses cendres, mais sous un tout autre caractère : c'est alcM'S comme la chevalerie de François I***, recréée pour ainsi dire sur le modèle que fournissaient les romanciers.

Voilà toute l'histoire des cours d'amour résumée en quelques mots. Considérons-en la première phase.

Dans l'origine, rien de semblable aux cours d'amour ne pouvait exister chez les troubadours ; leurs sentiments et leurs idées s'y opposaient tout naturellement. C'est à peine si nous parvenons à constater quelque faible germe d'une institution qui leur est encore totalement étrangère. En effet, rappelons ici les traits principaux sous lesquels se présente l'amour au xi* siècle. A cette époque d'imagination et de poésie, où la société semble se revêtir de tout le charme de la jeunesse, l'amour n'est chez l'homme qu'une affection du cœur à laqu^le l'esprit n'a point de part. La science n'existe point ; l'instinct seul est le mobile de toutes les actions^ On sent, et l'on aime ; et cet amour sublime inné dans la nature intellectuelle de l'homme, que la réflexion n'est point encore venu dénature^, cet amour embrasse le monde entier. Toutes les sphères de la vie humaine se trouvent sous l'influence de ce sentiment. — Mais comment se manifeste ce même sentiment dans la littérature?

D'abord, c'est l'amour qui crée la poésie troubadouresque. Comme son caractère est essentiellement pur, intellectuel, c'est au sentiment intellectuel qu'il s'adresse, et c'est cette faculté seule qui se développe sous son action puissante. Tout. ce qui est étranger au pur sentiment est donc étranger à la littérature provençale. Ainsi nous avons vu les chansons de nos troubadours rejeter la finesse, qui suppose déjà quelque culture de l'esprit, et se distinguer surtout par la délicatesse, par une douce et tendre sensibilité. D'après cette

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première considération, on voit qu'il est impossible de rencontrer à cette époque une science, une métaphysique amoureuse comme on nous la dépeint ordinairement. Il est évident, ce me semble, qu'une telle habitude de l'esprit ne peut se rencontrer que dans une civilisation plus avancée, ne peut qu'être le résultat de la réflexion. Et quels rapports peut-on découvrir, sous ce point de yue, entre la poésie et la métaphysique? surtout lorsque Ton considère cette poésie chevaleresque, aussi tendre qu'exaltée, dont l'âme est encore ouverte aux émotions les plus ineffîibles, les plus divines. Je m'étonne donc avec raison que l'on ait pu confondre deux phases aussi distinctes dans le développement de l'esprit provençal. Cette étrange anomalie ne peut être attribuée qu'à une négligence presque impardonnable de la part de nos historiens, de nos littérateurs, même les plus distingués : car c'est chez eux que l'on rencontre cette confusion, source de tant d'erreurs. Tous nous parlent dès le commencement du gai saber cultivé par les Provençaux ; puis ils nous montrent, aussi dès le commencement, les cours d'amour comme expression naturelle de cette science amoureuse. Or, le mot seul saber, savoir, est un anachronisme : la science était complètement ignorée des troubadours. L'adjectif gai semble au premier abord plus conforme aux sentiments chevaleresques ; mais nous avons déjà vu que le jay était tout autre chose que notre j&ie ; et le gai saber ne ressemblait nullement à cet enthousiasme divin qui venait inonder le cœur du chevalier , à cette exaltation poétique qui l'enivrait. D'ailleurs l'expression même de gai saber ne s'est jamais rencontrée chez les troubadours : c'est l'Académie de Toulouse qui a forgé cette dénomination pour ses jeux floraux, N'est^il pas étonnant, d'après cela, que tous nos écrivains aient participé à la même bévue ^ ? Je ne cou*

■ Entre autres, MM. de Sismondi, GÎDguené, Villemain, Ampère, F. Schlegel, Bouterwek, etc..

nais que M. Augustin Thierry qui dise un mot de cette remarque , et cela dans un ouvrage fort étranger à l'histoire de la poésie provençale ^

De ce que le gai saber, ou la gaie science, n'était pas dans les idées troubadouresques , j'ai conclu à sa non-existence, au moins dans les premiers temps. Or, de la non-existence de cet esprit j'arrive tout naturellement à nier la réalité des cours d'amour à la même époque. Une autre considération vient fortifier cette opinion, c'est que l'amour troubadouresque était enveloppé d'une sorte de mystère, symbole de timidité , de pudeur. Le poëte ne chantait sa dame que sous un nom d'emprunt, sous le voile de quelque métaphore, et c'était presque un crime de révéler ses amours. Toute la société semblait alors empreinte de ce caractère mystérieux, plein de poésie et de charme. Comment cette même société, ces mêmes poètes auraient-ils été froidement discuter des thèmes d'amour et de galanterie, étaler ainsi publiquement, leurs sentiments les plus intimes?

£n démontrant que l'existence des cours d'amour est impossible , je crois avoir démontré que ces cours d'amour u'oDt point existé. J'appuierai cependant mes raisonnements de l'analyse de quelques faits historiques que nous présentent les troubadours; mais qu'on me permette pour le moment de continuer l'étude de ces assemblées poétiques dans la seconde période de leur développement. C'est seulement ici que je les vois naître et se former avec le caractère qu'on leur attribue communément. Cette seconde période semble commencer durant la première moitié du xiii* siècle ; mais, je le répète, ce n'est pas ici une date que je prétends fixer ; je ne veux qu'apporter un peu de méthode dans une histoire depuis longtemps embrouillée.- L'établissement des cours amoureuses s'est fait peu à peu, progressivement, à mesure que l'action de la

' Hiat» de la conq» de VAnglet, par les Norm, Conclus. I, année 1323.

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science et de la civilisation altérait et transformait les mœurs.

D'après un examen attentif et scrupuleux, il devait exister en Provence deux espèces de ces assemblées. Les unes consacrées à la discussion des questions d'amour, ou si Ton veut à la mise en pratique de la métaphysique amoureuse ; les autres uniquement littéraires, proposant des concours de poésie, et récompensant le vainqueur selon son mérite* Ces dernières ne sont que la représentation morale des joutes et des tournois de la chevalerie, et comipe elles sont plus analogues aux mœurs de l'époque, il est probable qu'elles furent établies les premières. Quant aux cours d'amour proprement dites, je les regarde comme une imitation des conciles tenus par les évéques chrétiens ; et même la science amoureuse me parait' dériver en grande partie des subtilités théolpgiques. M'avons-nous pas vu que l'amour était une véritable religion ; et n'avons-nous pas constaté des rapports beaucoup plus étranges entre ces deux sentiments?

Cependant, ces assemblées littéraires et amoureuses, qui ne formaient proprement qu'une seule institution , avaient une origine plus précise ou plus immédiate dans le genre de poésie appelé tenson. Pour se convaincre que les cours de la poésie provençale n'ont été que le développement de ses tensons, on se rappellera que les jeux-partis et les tournoiements présentent l'image, l'emblème des tournois chevaleresques, et que les sujets sur lesquels roulent ces dialogues sont ce qu'on appelait en ce temps-là des questions d'amour. Or, souvent il arrivait que les interlocuteurs ne tombaient pas d'accord sur l'objet de leur discussion.' Ils s'en rapportaient alors à un ou plusieurs arbitres, qui avaient los et renom d'amour et de courtoisie. Parfois aussi chacun des poètes choisissait un juge différent ; et si les deux juges n'étaient pas du même sentiment, on leur en adjoignait uo troisième. — Ne voyons-nous pas déjà se former insensiblement les éléments de la cour amoureuse? Et tout cela n'était-il pas bien dans l'esprit de l'époque? La justice même

n*était pas alors autre chose; les rois et les seigneurs la rendaient sans appareil, sans lois et sans procédure, le plus souvent sous quelque chêne de leur parc, comme saint Louis le faisait encore au xiii^ siècle.

Peu à peu ces sortes de plaidoyers et d'arbitrages s'identiGèrent avec les mœurs, avec les idées. La science envahit Tarène oij s'était d'abord exercé le pur sentiment ; la cour d'amour se constitua, devint même permanente, se forgeant des lois, un code, toute une jurisprudence. Ce qui n'existait auparavant qu'à l'état d'allégorie, prit un corps, se réalisa complètement en suivant la marche naturelle à l'esprit humain. C'est encore une des influences sous lesquelles se sont formées les cours d'amour : je vais en dire quelques mots.

Tout premier âge d'une civilisation est poésie, et toute poésie emploie la Ggure, le mythe, ou si l'on veut l'allégorie et la métaphore. Il est tout naturel, d'après cela, que les premiers poètes provençaux nous parlent du droit d'amour {dreg d'atnor) des ordonnances, des privilèges et des jugements d'amour (jutjamen d'amor), puis aussi de la cour du vrai dieu d'amour (cart del ver dieu d'amor) où de nobles dames discutent et décident les cas les plus difficiles. Les jongleurs aussi avaient beaucoup contribué à répandre cet esprit, par les représentations scéniques dopt ils accompagnaient leurs récits. Mais un temps arriva où toutes ces Gctions d'un âge poétique ne furent plus comprises ; l'image fut prise pour la réalité ; la forme emporta le fond. On se prit à croire que ces règles et ces lois si souvent invoquées par les amants devaient avoir véritablement existé : et bientôt je ne sais quel roman du roi Artus montra un chevalier trouvant le code amoureux attaché au cou d'un faucon. On s'imagina tout aussi facilement que de véritables cours d'amour avalent été établies en Provence : et il se trouva un Historien, un Jehan de Nostredame, qui nous apprit fort sérieusement « comme quoi des dames illustres tenoyent cour d'amour ouverte ou planière à Signe et à Pierrefeu ou

216 DB LA POtSIl PROTSNÇALB.

à Romanin, decidoient les belles et subtilles questions d'amour, et ladessus en faisoyent arrests, qu'on nommoy t ious arrests d'amours, »

Ainsi les progrès de la science et de la culture intellectuelle avaient fini par opérer une métamorphose complète, mais lentement, sans transition brusque, sans que les poètes s'en soient eux-mêmes aperçus ; ainsi pour le milieu et la fin du XIII* siècle, j'admets pleinement l'existence des cours d'amour, telles que nous les décrivent bon nombre d'historiens. Dans toutes les cours des seigneurs et dans les principales villes , il devait y avoir des assemblées , même permanentes, qui prononçaient souverainement sur tout ce qui concernait l'élégance, la politesse, la courtoisie, ou le savoirvivre. La force coercitive de leurs jugements était l'opinion, dont Finfluence puissante accueillait avec faveur ou rejetait impitoyablement de la société ceux qui se présentaient à ce tribunal. Mais l'idée suprême, la base de toute la législation amoureuse , c'était le point d'honneur. Le point d'honneur avait déterminé toutes les qualités, toutes les obligations, tous les devoirs d'un parfait chevalier ; et celui qui trans- ' gressâit ses lois, qui s'écartait du droit écrit de l'amour, était puni des peines les plus terribles... pour un amant. Voici quelques préceptes de ce code d'amour, préceptes qui rappellent parfaitement les sentiments primitifs de la chevalerie, abstraction faite de la science.

« Les plaisirs ravis par la force ne sont pas des plaisirs, mais des crimes. — La probité et la discrétion sont la condition indispensable de Famour. — Il faut que l'amour diminue s'il n'augmente. — Quand l'amour diminue il meurt bien vite et ne survit que rarement. — Le mariage ne peut avoir de force contre un précédent amour. — On ne peut aimer deux personnes en même temps. — Il est permis d'être aimé par deux, mais cela n'engage pas la personne aimée, — etc., etc. i»

Une dernière remarque à faire sur ce sujet, mais une

DBS POÈTES. 217

remarque importante, c'est que tous ces usages, toutes ces cérémonies s'observaient avec la plus grande gravité. Ces questions de la métaphysique la plus ardue, à propos de la galanterie la plus frivole, étaient considérées comme les fait^ principaux de la vie humaine. Voilà précisément en quoi la plupart des littérateurs ^e sont mépris de nouveau. Ils ont vu dans les cours d'amour de la Provence le même caractère que dans les assemblées de l'hôtel Rambouillet, et les ont constamment dépeintes comme un passe-temps agréable, un amusement de société. Mais tout ce qui se rapportait à l'amour était sérieux à cette époque : le gai saber était complètement inconnu. .

Cette histoire que je viens, en quelque sorte, de reconstruire, il m'a fallu la dégager des discussions auxquelles elle donnait lieu nécessairement ; je m'y suis attaché surtout à pH>uver la raison, et même la nécessité de tout ce que j'avançais. Je pourrais donc m'en tenir à ces déductions. Mais, comme il semble convenu, dans un certain monde, que la véritable science ne peut exister sans l'érudition, je vais mettre sous les yeux de mes lecteurs une suite d'exemples tirés des poésies provençales, et qui viennent tous con- Grmer mes théories.

Voici d'abord quelques citations relatives à la première période, lorsque le tenson, cet embryon des cours d'amour, commençait à donner lieu au choix d'un arbitrage.

£ si m partetz un joc d'amor,

No suy tan fatz, Non sapcha triar lo melhor

Entr'els malvatz i.

Guillaume IX. - De 1087 à 1127.

Dans un partimen entre Gaucelm Faidit et Hugues de la Bacalaria, l'un des interlocuteurs en appelle au jugement xle

' Rayoouard, LXXXY.

918 BI LA POÉSIE PKOVSlfÇALK.

Marie de Veotadour, et l'autre yeut qu'on lui adjoigne la marquise de Montferrat et le Dauphin d'Auvergne ^

Deux autres tensons de Savari de Mauléon finissent aussi par la nomination de deux ou trois juges, parmi lesquels se trouve encore Marie de Ventadour '.

Dans une pièce adressée à Perdigon, on lit :

Totz temps duraria ill tensos^ Perdigons, perqu'ieu voill e m platz, Qu'el Dalfin sia' 1 plaitz pauzatz, Qu'el jutje e la cort en patz ^.

Ce mot a été interprété par M. Frédéric Diez comme s'il y avait : e Vausort en patz *, Toutefois ren^arquons que Perdigon vivait en 1213.

Ce terme cort^ d'après le même M. Diez, peut aussi signifier en provençal un ou plusieurs juges, sans qu'il y ait réunion ou tribunal. Ceci nous est confirmé par le passage suivant :

ÎTEsteve, en el voler

C'a mo senhor En-£bles sia la cortz ^.

Les figures, les allégories dont j'ai parlé, se montrent visiblement dans ces citations :

£ lai ou sa cortz es Non sec razon, mas plana voluntat, Mi ja nulh temps no y aura dreit jutgat ^.

Giraud de Calanson, vers Tan 1210.

' Millot, Gaucelm Faidit, I, 354.

* Millot, Savari de Mauléon, II, 99.

^ Raynouard, t. IV, p. 16.

4 Voy. Essai sur les cours d'amour^ tradact. de de Roisin. ' f^oy. Diez, même ouvrage.

* Rayn., t. III, p. 59.

..... Totquan tanh ad amor Segon lo dreg que tenon Famador ^.

Marie de Yentadour, vers Tan 1200.

Qu'el dieus d'amor a ben per dreit jujat, Que dona deu son amie enriquir 2.

0eudes de Prades.

Outre ces exemples, je renvoie à la romance de Barthélemi Zorgî, et à la nouvelle de Raymond Vidal de Besaudun.

Maintenant voici ce qui vient conûrmer ce que j'ai dit des cours poétiques et des luttes littéraires :

Res nom val m os trobars, Mos sabers ni mos sens Per penre honramens En corts don mes amors 3.

Giraud de Narbonne.

Giraud de Borneil commence ainsi une de ses chansons :

Ben deu en bona cort dir Bon sonnet quUl fay ^.

Enfin, au bas d'une pièce de Pierre d'Auvergne, on lit cette note : « Ce vers fut fait au Puiverd, dans les assemblées aux flambeaux, où. Ton récite les nouvelles ou fabliaux en jouant et en riant ^. »

Nous arrivons aux véritables cours d'amour, que j'ai placées à la fin de la seconde période de leur histoire, c'està-dire dans la dernière moitié du xiii® siècle.

« Rayn., t. IV, p. 29.

• Rayn., t. III, p. 415.

' Foy, Cazeneuve : De l'origine des jeux floraux, 4 f^oy, Cazeneuve, même ouvrage.

* Millot, Pierre d^ Auvergne, II, 15.

320 DE LA POÉSIE PBOVENÇàLB.

J'ai prétendu que les jongleurs avaient contribué à la formation de cette institution. Or, Giraud de Galanson, dans un ensenhamen pour les jongleurs, s'exprime ainsi : « Apprends les ordonnances d'amour, ses privilèges et ses remèdes ; et tu sauras expliquer ses divers degrés ; comme il va rapidement; de quoi il vit; ce qu'il fait quand il part; les tromperies qu'il exerce alors, et comment il détruit ses serviteurs ^ »

Ferrari de Ferrare, qui florissait en 1264, nous apprend que dans les fêtes données par les marquis d*Este, une foule de jongleurs, parlant provençal, se réunissaient et discutaient des questions de galanterie transcendante, soit tirées de leur cru, soit prises d'autres troubadours. » E quan u venia que li marches feanon festa e cort e li guillar li « vinian che s'entendean .de la lenga proensal, anavan tuit u ab lui, et clamavan lo maestre, et s'alcus li' n venia che « s'entendes miel che i altri e che fis questios de son trobar u o d'autrui, maistre Ferari li respondia ades, si che li era u per un canpio en la cort del marches d'Est ^. »

Enfin Richard de Barbesieux et Guillaume de Mur, qui tous les deux vivaient vers la fin du xiii^ sièele, nous montrent l'existence bien réelle des cours d'amour. L'un se voit pardonner par sa dame, grâce à l'intercession de la cour du Put qui avait pris en main sa cause. L'autre ayant demandé je ne sais quelle décision à un comte Henri, ce comte Henri dit en propres termes, qu'après avoir pris l'avis de son conseil il décide, etc. ^.

Sans entrer dans la réfutation de tous les auteurs qui ont écrit sur cette matière, tâche infiniment trop vaste pour les limites de cet ouvrage, je ne ferai qu'attaquer la théorie de Raynouard, qui place cette institution antérieurement à

' Ensenhamen de Giraut de Galan«on.

» Raynouard, t. V, p. 147.

^ P'oy. ces deux Vies dans Millot.

DES POÈTBS. 331

Tan 1170. Le grand philologue s'appuie sur le chapelain André qui, d'après la Fabricii bibliotheca latina, existait avant cette année 1170. Mais ce n'est là qu'une date insérée dans l'ouvrage susmentionné, à propos d'iine lettre de la comtesse de Champagne. M. Dïez a combattu avec talent l'autorité du chapelain André i, qui est regardé généralement aujourd'hui comme ayant vécu au xiv^ siècle. Quant à Jehan de Nostredame, constamment copié par ceux qui accordent une grande ancienneté aux assemblées amoureuses, tant d'écrivains de grand mérite se sont chargés d'anéantir ses assertions, qu'il ne me reste plus rien à dire sur ce sujet. Les autres systèmes émis jusqu'à ce jour sont ou trop larges ou trop restreints ; ils admettent l'existence des tribunaux erotiques dès le XI" siècle, ou la veulent seulement au xiv* ; mais la plupart, confondant les différents âges de cette histoire, en ont fait un chaos vraiment inextricable.

Je ne puis finir ce chapitre sans donner un aperçu de ce que devinrent les cours d'amour dans les siècles postérieurs : c'est là que se trouve la dernière période que j'ai assignée à leur développement. Il est curieux d'examiner comment une institution qui avait pris naissance dans un siècle de pure poésie se dénatura au point de ne plus ressembler à ellemême.

Ces plaids, ces gieuaf sous l'ormel, dont on nous parle tant, ont bien leur germe dans la poésie des troubadours, mais ne tardent pas à revêtir un autre caractère. Bientôt ils se répandent dans toute la France, et c'est précisément dans le Mord qu'ils acquièrent le plus de splendeur. Les jongleurs et les ménestrels, qui avaient porté leur art et leur science dans toute l'Europe, contribuent à faire naître le goût de l'allégorie. €e goût devient bientôt une manie, une fureur : les romanciers ne parlent que par symboles, et chaque souverain veut avoir sa cour d'amour. Les gentilshommes et les dames s'exercent

' Essai sur les cours d'amour, trad. de de Roisin , p. 77-96.'

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à la courtoiêie et gentillesfe, et tiennent des parlements pour yider les différends amoureux ^ il n'y a pas jusqu'aux papes qui ne s'en mêlent : on rapporte que les comtes de Yintimille et de Tende étant venus voir Innocent Vf, celui-ci leur donna le spectacle d'une cour d'amour, dont ils furent, dit-on, émerveillés '. Mais c'est surtout dans la Normandie, la Picardie et la Flandre que Ton vit s'établir une multitude de ces assemblées sous le nom de puys d'amour^ de palinods, de chambres de rhétorique : assemblées qui revêtirent plus tard un caractère presque uniquement littéraire.

Ces singulières coutumes eurent une immense influence sur toute la littérature française jusqu'au xyh^ siècle* Elles donnèrent lieu à une foule d'ouvrages sur le droit d'amour et toute son encyclopédie. Outre le chapelain André et Jehan de Nostredame, qu'il faut bien regarder comme représentant leur propre siècle, nous voyons au premier rang Jean Martial d'Auvergne. Son livre intitulé Arresta atnarum a été publié dans la seconde moitié du xv® siècle, et contient de ces prétendus arrêts au nombre de 51 . Malgré le sérieux répandu dans tout l'ouvrage, ce n'est plus qu'une gravité de convention, bien éloignée de celle qui régnait dans les cours de la Provence ; et l'on voit facilement que tout cela n'est que du pur badinage. Un commentateur nous l'apprend luimême, en disant : «< Sed jatn satis juvenes lusimus, parce, bone lector, »

A la suite de Martial d'Auvergne , nous voyons Benoit de Court (Benedictus Curtius Symphorianus) qui a commenté son prédécesseur. Mais ceci ne ressemble plus du tout à de la galanterie. C'est un mélange de métaphysique et de jurisprudence amoureuse, combiné avec le droit romain, les coutumes locales et l'Écriture sainte. On conçoit quelle

' FaDchet, Ht'st. des anciens poëies français, t. II. * Discours sur les arcs triomphaux dressés dans la ville d'Jis, p. 36, cité par Legrand d^Aussy, 1. 1, p. 520.

confusion cela devait faire : c'était l'esprit de l'époque. Nous ayons encore le livre sur ha droits nouveaux d'amour^ par Coquillart, chanoine et officiai de Rheims, à la fin du xv^ siècle ; puis un traité, Cupido juris perituSy par le rival de Cujas, Forcadel, qui mourut au milieu du xvi® siècle. Je n'aurais jamais fini si je voulais énumérer tous les ouvrages qu'une aussi bizarre science fit naître dans la littérature française. 11 faudrait presque une histoire particulière pour analyser, pour constater cette influence, depuis les Arresta amorum jusqu'à l'Amour logicien de François Gallière (mort en 1717), depuis la cour d'amour du roi Charles VI jusqu'à celle que tint à Ruel le cardinal de Richelieu ^

' Cette cour d^amour fut tenue pour décider la question proposée à rhôtel Rambouillet : « Si un véritable amant doit être plus occupé de son amour que des sentiments quUl inspire. » H^ie de Scudéry remplissait les fonctions d*ayocat général.

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