‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 30 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

BMTOI&B BBA TaOVBASOimS.

Premiers troubadours. — Des croisades par rapport à la Provence. — Domination anglaise. — Politique des sirventes. — Autres troubadours; leurs aventures. — Philosophes ; satiriques.

De tous les auteurs qui ont écrit sur la poésie provençale, aucun n'a songé à faire une histoire complète des troubadours, c'est-à-dire Thistoire de la vie intime et publique de ces poètes mise en rapport, d'une part avec les sentiments et les idées, d'autre part avec les faits et les événements de cette époque. On s'est borné le plus souvent à mettre bout à bout une foule de biographies , dont parfois même on ne donne que le résumé, la sèche et froide analyse : tandis qu'il serait si facile de chercher des rapprochements, des points de contact entre tous ces poètes ! de trouver dans la société même dont ils sont les représentants, cette unité qui semble manquer à leurs existences spéciales !

J'essayerai dans ce chapitre de tracer les contours, sans doute bien vagues et bien défectueux, d'un tableau qui certes est toujours à faire, malgré tout ce qu'on a fait. Mais je n'envisagerai chaque poète que sous le point de vue historique , relativement aux théories émises dans le courant de cet ouvrage , en faisant en quelque sorte abstraction de leur génie littéraire. Ainsi considérée, l'histoire que

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je vais écrire ne sera que la preuve matérielle et palpable de ce que j*ai avancé jusqu'à présent sur la poésie provençale. Si je me suis plu à tracer les vies de quelques poètes dans ce qu'elles ont de romanesque et d'aventureux , c'est qu'elles sont si parfaitement dans l'esprit de leur siècle, qu'il est presque impossible de les en séparer : et ce ne seront point là des futilités pour celui qui voudra connaître à fond cette époque intéressante.

Le premier troubadour dont nous parlent les historiens est Guillaume IX, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine (né en 1071, mort en 1127); mais je n'ai pas besoin, je pense, de démontrer que la littérature provençale est d'une date bien antérieure : cette démonstration se trouve dans le simple examen de la langue employée par ce poète. Remarquons aussi que Guillaume IX appartient à cette race de seigneurs féodaux, vieux débris de la domination germanique, à qui l'exemple seul des poètes chevaliers fit prendre la lyre. De sorte que ce comte, loin d'être le chef des troubadours, a dû nécessairement marcher à leur suite.

Guillaume révèle son extraction dans toutes ses poésies, dans toute la conduite de sa vie. Deux fois il s'empare de Toulouse pendant l'absence du comte de Saint-Gilles ; un concile tenu à Poitiers est dispersé par ses ordres ; lui-même est excommunié pour avoir persécuté un évèque qui lui reprochait sa vie scandaleuse ; quoique marié, il épouse Malbergione, femme du vicomte de Chàtellerault ; enfin les neuf pièces qui nous restent de lui ne sont qu'un tissu d'obscénités ^ Est-ce là un troubadour?

Si ses contemporains, tels que Geoffroi de Vendôme, l'ont appelé vitœ laudabilis, la biographie provençale a été plus sincère, en disant qu'il fut grand trompeur de dames, qu'il chercha constamment des dupes de sa coquetterie, mais que

> Hist. littér. de France, Ëd. des continaateurs, t. XI, p. 37,1. XIII, p. 42-47, t. XVII, p. 417.

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du reste il savait bien trouver et bien chanter ^ On rencontre dans ses poésies Foriginal d'un coi|te que Boccace et la Fontaine nous ont fait connaître sous le titre de Mazet de Lamporecchto ; et ce même conte pourrait bien avoir donné à Brueys Tidée de faire un muet de TËunuque de Térence, en le transportant sur notre scène '.

Le licencieux comte de Poitiers n'est qu'un des représentants de cette société féodale profondément viciée. Les poésies de Rambaud d'Orange (mort en 1173) sont d'une grossièreté presque repoussante. Il finit un de ses sirventes en disant que si quelqu'un soutient le contraire, il lui répondra de manière à lui fermer la bouche '. Une autre pièce a pour but d'enseigner l'art d'aimer, mais la méthode présentée par le comte d'Orange est un peu différente de celle d'Ovide et de notre gentil Bernard : u Voulezvous, dit-il, avoir des femmes qui vous donnent du relief, au premier mot désobligeant menacez-les hardiment; au second, appliquez-leur un coup de poing sur le nez *, Lorsqu'elles feront les méchantes, soyez plus méchant qu'elles, et vous en viendrez à bout. Dites du mal de tout le monde, chantez exécrablement, et vous aurez des bonnes fortunes, et même des meilleures, pourvu que vous sachiez y joindre de la présomption et de la hauteur. >» Je ne déciderai point si ces beaux préceptes furent mis en pratique par notre poète ; mais toujours est-il vrai que plus d'un troubadour féminin chanta dans de fort jolis vers la grâce et la gentillesse du noble seigneur. La comtesse de Die, «ntre autres ^

■ Si fo dels maiors tricbadors de dompnas : et anel Iodc temps

per 1o mon per eoganar las domnas. £ saup ben trobar e caotar. Raynoiiard, t. V, p. 115.

* f^oyAa pièce qui commeDce par : a Eu Alvernhe, par Lemozi,etc.» Rayn., V, 118.

'Millot, 1,161.

4 Das lor del panh per mei las uars.

' Raynouard, t. Y, p. 133.

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à laquelle il ne tarda pas à être inGdèle, montre pour lui une passion irrassasiable ; malheureusement ce n'est qu'une passion toute matérielle, toute sensuelle, comme on peut le voir dans ces vers que je m'abstiendrai de traduire :

Ben Yolria mon cavalier Tener un «er en mos bratz nut.

Une autre victime de Rambaud est la belle Azalaïs de Por« cairagues ; mais celle-ci semble s'être bientôt consolée de son chagrin avec le fîls du comte de Montpellier, Gui Guérujat, dont le nom n'est certes pas plus heureux que le sien pour la poésici

Mais quittons bien vite cette classe de comtes et de seigneurs, qui ne comprenaient pas plus l'amour troubadouresque qu'on ne le comprend aujourd'hui*. Au premier rang de nos poètes favoris nous trouvons l'aimable et gracieux Pons de CapdueiL ^ Âùiant respectueux, quoique passionné, de la dame de Mercœur, il ne se contente pas de chanter ses attraits, il veut la voir briller sans cesse dans les fêtes et les tournois qu'il célèbre en son honneur. Doutant encore de son amour, il imagine, pour en acquérir la preuve, d'adresser ses hommages à la vicomtesse Audiartz ; mais quel est son désappointement de voir que cette apparente infidélité ne touche pas le moins du monde le cœur de celle qu'il aime ! Une telle indifférence ne rebute pourtant point notre pauvre trouveur; son amour est même loin d'en être diminué; et lorsque la mort vient lui enlever celle qui lui est tant amère, comme dirait Marot, plein de tristesse et de douleur il prend la croix, et va finir en Palestine sa malheureuse existence. — Telles étaient les passions de nos troubadours ; cet exemple pourra faire juger de toutes les autres.

' Pons de Gapduelh fo un gentils bars..., etc., Rayn., Y, S5S.

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La croisade, comme on voit, était un refuge assuré pour tous ceux que la déception avait conduits au désespoir. C'était presque toujours en semblable occasion que les Provençaux s'embarquaient pour la terre sainte. Rarement ils se sentirent animés de cet élan sublime et spontané, qui, enflammant les cœurs et les courages, fit marcher tout un monde à la conquête d'une ville et d'une province. A peine deux ou trois troubadours comprirent-ils cette exaltation où venaient se confondre la chevalerie et le christianisme. Pour les autres ils se bornèrent à exciter les princes et les rois à entreprendre ces grandes expéditions, et restèrent bien tranquillement à jouer de la guitare aux pieds de leur belle. Et cependant c'était là certes un peuple enthousiaste, un peuple religieux, un vrai peuple de chevaliers!

Ce phénomène étrange demande une explication que j'essayerai de donner. Deux grandes causes principales peuvent être assignées aux croisades, l'une morale, l'autre sociale. — Le mahométisme avait été sur le point d'envahir l'Europe, sa lumière avait un instant ébloui des temps d'ignorance et de barbarie ; et l'Europe, dès qu'elle s'était sentie forte par la religion, forte par la bravoure chevaleresque, n'avait pas tardé à réagir puissamment contre la civilisation arabe. Voilà la cause morale. — D'autre part, cette foule de petits États, étroitement enfermés dans leur existence égoïste et monotone, croupissant au sein de la stagnation féodale, aspiraient depuis longtemps à une vie plus libre, à une émancipation intellectuelle et politique; aussi vit -on les peuples se précipiter d'un élan général dans ces vastes entreprises qui résumaient toute la société européenne. Voilà la cause sociale ^

Maintenant , voyons-nous ces deux causes exister dans notre Provence? Aucunement. La religion : elle était autant

' Cette opinion est celle de M. Guizot : Hût, de la citiliêoHon en Europe, Vni« leçon.

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arabe que chrétienne ; et même toute la civilisation semblait reproduire la physionomie et la couleur de l'esprit moresque. Quel intérêt aurait donc guidé les chevaliers et les troubadours dans des guerres contre les Sarrasins? Quant à l'émancipation sociale que cherchaient les autres peuples de TEurope, depuis longtemps les Gaulois méridionaux en jouissaient; elle était passée dans leurs idées, dans leurs mœurs, dès l'établissement des vieux mnnicipes romains. On voit donc que les croisades ne pouvaient pas avoir grande influence ni sur la civilisation, ni sur la littérature des Provençaux.

J'ai déjà plusieurs fois eu l'occasion de prouver que l'amour l'emportait dans le cœur des troubadours sur le désir d'aller combattre les infidèles» Il y a plus, les croisades furent parfois entreprises dans la seule vue de quelque passion romanesque. Geoffroy Rudel en est un exemple. Tout le monde connaît cette histoire à la fois attendrissante et bizarre, si inconcevable pour notre siècle, que maint historien a prétendu la révoquer en doute. Pour ma part, je confesse que j'y crois fermement; il n'y a rien d'étrange pour le xii* siècle à ce qu'un poète enthousiaste se soit énamouré d'une dame qu'il n'avait jamais vue, qu'il ait entrepris une crc^ade pour la voir, et qu'il ait expiré d'amour en la voyant ^ Tout cela est parfaitement selon l'exaltation chevaleresque des troubadours, et je serais bien fàehé que l'on vint me contester la vérité de ce récit.

Nous avons un autre trouveur du même temps, tout aussi gentil, mais un peu moins passionné que Geoffroy Rudel ; c'est Bernard de Ventadoiir. Fils d'un serf qui «tait chargé

' Jaufres Rudel de Blaia si fo molt gentils hom, e enamoret se de la comtessa de Tripol, ses vezer , etc. Foy, Rayn., V, p. 165.

Giaufrè Rudel che usé la vêla e il remo A cercar la sua morte.

Petrarca. Trionfo d'amore, cap. iv.

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